LA CHAIRE AU XVP SIÈCLE
perdues au milieu des mille bruits et des agitations incessantes de cette époque tumultueuse, et la réforme appelée par la raison des sages était restée à l'état de vœu et de projet : ce n'était pas au XVP siècle qu'était réservé l'honneur de l'accomplir.
Le XVII* siècle naissant trouva donc l'éloquence religieuse déformée et gâtée, plus peut-être qu'elle ne l'avait jamais été, par le faux goût et le faux savoir, et tout à fait dégénérée de ses antiques et purs modèles. L'historien de la chaire au XVIP siècle se trouve d'abord en présence d'une décadence aggravée par de récents désordres et arrivée à son dernier terme.
Cette assertion, nouvelle peut-être à certains
gioui christianœ non alienœ, sed accommodatsB videntur, ad utilitatem et usum revocari sanctî doctores, Augustinus, Hiei'onymus aliique censuerunt ; sed concionator hoc faciat rarissime. — Ne facetias ridi culave dicta afferat. — Anicularum ne adhibeat proverbia. — Elocutionis genus exquisitum ne affectet. — Epithetorum nimium usum etpoeticum dicendi genus ne consectetur. » —Enfin, le saint archevêque réprouvait la mode des similitudes extraordinaires, cherchées trop loin ou trop bas; mais la mode était si forte, qu'un jour, un jour de Pâques, un prédicateur milanais osa dire au peuple, en présence de saint Charles lui-même : « Mes frères, vous » avez un prélat très saint ; il est comme l'œuf de Pâques, il est » rouge, il est béni; mais il est vrai qu'il est un peu dur. — Havete » un prelato santissimo : è come l'uovo di Pascha, rosso, benedetto : « ma è vero ch' è un poco duretto. » Bouhours, Manière de bien penser^ Paris, 1696, p. 167.
égards, a besoin d'être justifiée par des preuves positives. Ici^ d'ailleurs, commence le sujet propre de cette étude.
Veut-on savoir ce qu'était le sermon au milieu du règne de Henri IV, dans les premières années du grand siècle, moins de soixante ans avant les débuts de Bossuet? Voici, par exemple, dans quel goût on prêchait sûr la Passion.
L'orateur ne sachant comment trouver des paroles qui répondent à l'affliction des âmes en ce triste jour, compare son embarras à celui qu'éprouva le célèbre artiste Timanthe, lorsqu'il voulut représenter la douleur d'Agamemnon sur la toile où il peignait le sacrifice d'Iphigénie. Que ne peut-il, à l'exemple du peintre grec, jeter un voile, tirer un rideau, et se dispenser ainsi d'exprimer <c ce qui ne peut se » rendre par paroles ! jî>
Puis il rappelle et passe en revue divers événements de l'histoire sacrée ou profane qui ont été le sujet d'une douleur immense, extraordinaire, pour conclure que nulle affliction n'est comparable à celle qui règne ou devrait régner aujourd'hui parmi les chrétiens.
Premier exemple : David et le peuple juif en larmes aux obsèques d'Abner,
Deuxième exemple : Jacob déchirant ses habits à la vue du vêtement sanglant de « son petit mignon » Joseph. »
Troisième exemple : Les amis de Job stupéfaits de douleur au spectacle de ses misères.
Quatrième exemple : Les Romains furieux de douleur aux funérailles de Jules César. Voici le texte même de ce dernier article : « Antonius, capitaine » romain, après le massacre et cruel assassinat de JB Jules César, traînant parla ville sa robe et la monj> trant au peuple, excita si fort tous les citoyens ro- » mains, que, prenant les armes, il les arracha de » leurs maisons, et les mit aux champs, résolus de 1» venger un forfait si signalé et de faire courir for- » tune à Cassius et à Brutus, qui estoient les homi- » cides. Las! Antonius, ce que vous avez faict autre- » fois à un peuple romain, je le dois faire aujour- » d'huy à un peuple chrestien; je m'en vay leur » monstrer, non pas la chemise d'un César, mais la » sacrée humanité d'un Jésus-Christ, toute couverte » de sang, toute pleine de playes ; auray-je donc ce » bonheur de les pouvoir animer, de les pouvoir ar- » mer, pour tirer une vengeance remarquable des ^ péchés qui en sont parricides?... :>
Pour achever son exorde, l'orateur se place en face
de la croix, et s'écrie : « Attendite et videte : consi- » dérez toutes les parties de ce pauvre corps, envi- » sagez tous ses membres. triste spectacle! Ce ne » sont qu'épines en sa teste, que larmes aux yeux, » que crachats au visage, que cordes au col, que lan- » ces aux costez, que doux aux mains, et verges sur » ses épaules. Mesurez toutes ses dimensions, et vous » trouverez des passions sans mesure. Pour la lon- » gueur, il endure tout de son long (a planta pedis » nsque adverticem non est santtas in eo)^ depuis la » teste jusques aux pieds tout trempé dans les dou- » leurs. Voyons la largeur : Dinumeraverunt omnia » ossa mea : les tourments ont rompu, moulu ou atta- » que sans rompre jusques aux plus petits os. Faut- » il parler de la profondeur? Lancea lattis ejiis ape- » mit : les lances et les fers ont sondé le fond de sa » poitrine, etc. »
Ce sermon est fort long, et je n'ai garde de vouloir suivre l'auteur jusqu'au bout. Je me bornerai à joindre aux citations déjà faites une analyse courte, mais fidèle, du premier point, dont le sujet est la veillée du Sauveur dans le jardin des Olives*
Le prédicateur s'arrête sur ce mot in hortum^ où il croit voir une moralité emblématique. Comment cela? Souvenez-vous, nous dit-il, qu'Adam se perdit dans
le jardin du paradis terrestre; que Suzanne pensa perdre son honneur dans un jardin ; Jésus sera trahi aujourd'hui dans un jardin : image des vicissitudes de la vie humaine, où la mauvaise fortune nous surprend au milieu des prospérités et des délices.
Il représente ensuite sous la figure du passereau solitaire des psaumes (1) Tisolement et la douleur de THomme-Dieu disant : « Mon âme est triste jus- » qu'à la mort. » S'arrêtant sur ces mots, il recherche et distingue les causes diverses de cette douleur; il insiste sur une de ces causes, la crainte de la mort, l'horreur de la mort* Il remarque que, de toutes les craintes, c'est la plus naturelle et la plus forte : Aristote l'a dit : « De toutes les choses qu'on redoute, la » plus redoutable et la plus redoutée, c'est la mort, » et il justifie cette parole par des exemples qui forment autant de petits récits. C'est le vieil Hilarion, qui, à soixante-dix ans, après sa longue pénitence, craint de mourir ; c'est l'orgueilleux Balthazar, qui se meurt d'épouvante à la vue du signe fatal tracé par la
(1) En quels termes! « Ames solitaires, voicy maintenant ce passer » solitaire duquel a prophétisé David : Vigilaviy et factus sum sicut » passer solitarius in tecto. Voilà ce bel oyseau, qui n'aime que les » déserts, qui chante, qui gazouille, qui rossignole, qui fait une » musique de prières. Les soupirs servent de basse, les cris de » superius, les larmes de ténor, les oraisons d'aute-contre ; l'amour » de nostre rédemption tient la mesure. ».
main mystérieuse; c'est Xerxès pleurant à la vue de son immense armée, parce qu'il a songé que de tant d'hommes, dans cent ans, il n'y en aurait « pas un » plus en vie. » Ce dernier exemple est le plus développé de tous : c'est une page d'Hérodote, traduite et insérée dans le sermon.
Le Sauveur, revenant à ses apôtres et les trouvant endormis, les réveille en leur disant : Veillez et priez. Grande leçon, dont le prédicateur fait une application particulière aux héritiers des apôtres, aux évêques, aux prélats. Veillez et priez, leur dit-il. Mais, au lieu de creuser cette morale, il retombe dans ses exemples et ses emblèmes. Il faut veiller comme cette verge vue par Jérémîe, qui faisait sentinelle et ne dormait jamais ; comme les bêtes de la vision d'Ezéchiel, qui avaient des yeux de tous côtés; comme le lion qui, dit-on, dort toujours les yeux ouverts; il faut veiller pomme ce grand Carthaginois An uibal, qui ne se coucha point de toute une campagne ; comme César-Auguste, qui, à force de veilles et de travaux nocturnes, avait perdu l'usage et le besoin du sommeil, etc., etc.
J'abrège et je finis. La visite de l'ange (saint Luc, XXII, § 5, V. 43), est mise en scène parle prédicateur : le céleste messager prend la parole, et, pour exhorter la victime au sacrifice, débite une longue suite de
prophéties mystérieuses prises de la Genèse ou du Deutéronome : « La loy, » dit-il, « a eu une génisse » rousse qu'on sacrifioit hors des armées, et qui sane- » tifioit les hommes de ses cendres. Ce sera demain 3> qu'on verra au jour ce beau mystère ; car la génisse » de vostre sacrée humanité, toute rousse de charité, » sera immolée hors des murailles de Jérusalem, etc. » Enfin le lever du jour suprême et le mouvement paisible et résolu du Sauveur au devant de ses bourreaux sont annoncés en ces termes : « Ses angoisses sont » maintenant passées : le vôicy qui s'advance. Voicy, » ô profanes, ce Scévola qui, pour mettre sa patrie » en liberté et oster la vie à ce tyran des enfers » (appelez-le Porsenna, si vous voulez), ne craindra » pas de mettre, non pas le bras seulement, mais » tout le corps dans les flammes d'une Passion. Voicy » ce fidèle Zopyre, qui, pour rendre cette rebelle » Babylone du monde entre les mains de son Père, » sera blessé, mutilé, navré, couvert de mille playes. » Voici ce Codrus qui, pour rendre la paix, non pas » à la Grèce seulement, mais généralement à tout le » monde, a changé d'habit, de Dieu se faisant homme, » afin de mourir pour sa patrie et, par sa mort, faire » mourir les guerres, etc. » En marge on lit : « Belles » histoires profanes rapportées à Jésus-Christ. »
Je ne me suis pas amusé à reproduire les singularités isolées de quelque obscur prêcheur de ce tempslà. J'ai dû choisir et j'ai choisi parmi les représentants lés plus considérables de la chaire sous Henri IV. Celui que j'ai cité est Pierre de Besse, très inconnu à rheure qu'il est, mais fort célèbre alors comme orateur et comme écrivain. Ce sermon de la Passion fait partie du carême qu'il prêcha en 1602, à Paris, dans l'église de Saint-Sé vérin, devant une brillante assemblée, que présidait le jeune prince de Condé (1). Ce carême, qui, en peu de temps, de 4602 à 1606, eut jusqu'à cinq éditions (2), valut à son auteur la charge d'aumônier de la maison de Condé et de prédicateur ordinaire du prince. Plus tard, ayant prêché avec un succès égal devant la cour, Pierre de Besse échangea ce titre contre celui de prédicateur du Roi. Les nombreux recueils de ses sermons se répandirent dans toute la France et passèrent même la frontière. On les traduisit en Itahe, en Espagne, en Allemagne ; on les contrefit à Cambray, à Douai, et en d'autres villes des Pays-Bas (3), où ce genre d'industrie était dès lors
(1) Alors âgé de quatorze ans : père du grand Condé.
(2) V. l'avertissement de la cinquième : Premières conceptions théologiques pour le carême, dédiées à monseigneur le Prince^ Paris. 1606.
(3) V. le privilège placé à la fin du second tome du recueil intitulé :
florissant. Lui-même, dans ses préfaces, se plaint amèrement du vol fait à ses libraires, et surtout des négligences et infidélités de la reproduction. « Juge, » lecteur, » dit-il, « si ce n'est point un grand crève- » cœur de voir mon ouvrage contrefaict, mes estoffes » déchirées, mes discours mis en lambeaux... les » beaux caractères de Paris changés en meschantes » petites lettres, le fin papier en brouillats, la nette » correction de mon imprimeur en fautes, fatras, » pietreries et besongnes de village, bref les ta- » bleaux de couleurs vifves et naifves en paisages » communs et peincturés de Flandres... L'affliction » m'est grande de voir mon travail si mal em- » ployé, etc. »
Rien ne manqua donc au succès de Pierre de Besse, et l'on comprend qu'il ait pu lui-même prendre au sérieux et mettre naïvement en montre sur les premiers feuillets de ses livres les quatrains et sonnets hyperboliques qui coururent à sa louange. On lui dit dans un de ces sonnets :
Abisme de savoir, thrésor inespuisable, Esprit fécond, subtil, riche en inventions,
Conceptions théologiques sur tous les dimanches de Vannée preschées en divers lieuXj Paris, 1609; et l'avis au lecteur mis en tète des Conceptions théologiques sur toutes les festes des saints^ Paris, 1618.
Qui eust jamais pensé tant de conceptions Pouvoir naistre d'uu cœur mortel et périssable ?
Le ciel n*a tant de feux, ni la terre de sable, L*air tant d*oiseaux vollans, la mer tant de poissons. Le printemps tant de fleurs, l'automne de moissons, Comme de traicts divers ton œuvre est admirable.
Voicy de quoy remplir le cœur, l'esprit, les yeux Des dévots, des subtils et des plus curieux ; La seule voix défaut pour tonner aux oreilles :
Si la langue animoit ces discours, que la plume
Représente muets en ce riche volume,
combien l'on oyroit éclater de merveilles !
Cet éloge, en un point, tombe juste. L'œuvre de Pierre de Besse est, en effet, fort riche de traicts divers; et il est difficile d'offrir une plus grande variété d'objets « aux subtils et aux curieux. » On a vu par les citations faites plus haut à quelles exhibitions historiques chaque leçon morale sert de prétexte ; jusqu'où va chez l'érudit orateur la bigarrure des exemples, l'amalgame des peintures, et à quelles perpétuelles surprises on est exposé en le lisant. N'oublions pas qu'un autre ornement du sermon, fort à la mode alors, la similitude, tirée des phénomènes de la nature, lui permet de mettre les livres de science, la zoologie, la botanique, l'astronomie de son temps, ou celles des anciens, aussi doctement, aussi librement
à contribution que les histoires profanes ou sacrées. De là mille emblèmes surprenants, choisis parmi les singularités, les prodiges, vrais ou faux, des divers règnes : le phénix, « oiseau unique, » image de la vérité, parce qu'il « ne vole que sur les montagnes » d'Arabie, comme la vérité ne se trouve que dans » rÉglise ; » le rémora, « petit poisson, quia la vertu » si grande que d'arrester en pleine mer les plus » grands vaisseaux cinglans à pleines voiles, » emblème du péché, « par lequel fut arresté ce grand » navire de l'humanité voguant sur une mer de » grâce; » la fontaine d'Albanie, célébrée par Pline, « pour ce qu'elle a la vertu d'allumer les flambeaux » esteints et d'esteindre les torches allumées, » image de la piscine de pénitence, « qui esteint les flambeaux » du péché et rallume ceux de la vertu, » etc. , etc. (1). Ainsi toutes les merveilles de l'histoire, toutes les raretés de la nature se réunissent pour former cette étrange broderie, sous laquelle disparaissent à peu près la dialectique et la morale du sermon. L'impression que cause cette mosaïque érudite, peut se comparer à l'ébahissement qu'on éprouve en parcourant
(1) Conceptions théologiques sur le carême^ Paris, 1609, p. 207, 575. Ces belles choses sont fréquemment signalées à l'uttention du lecteur par les notes marginales suivantes ; Gentille similitude j excellente allégorie, docte conception.
un de ces musées encyclopédiques mal rangés, où les curiosités les plus diverses, capricieusement jetées, se rencontrent de manière à produire les plus singuliers contrastes.
Le style de Pierre de Besse offre les caractères propres à la langue oratoire du XVP siècle, abondance excessive, diffusion, emphase, abus d'épithètes et de traits pittoresques, placage de latinismes et de provincialismes ; et, dans tout ce mélange, une certaine sève, une certaine vigueur, cette allure jeune d'un idiome encore indécis et très mêlé, mais riche et plein d'avenir. Joignez à tout cela des traits d'humeur indigène (Pierre de Besse était Limousin), une sorte de verve, un peu épaisse, mais assez vive et gaillarde, s'épanchant à travers cette érudition poudreuse, et animant de ses saiUies ce pédantesque fatras. Ces caractères font penser à l'œuvre religieuse d'un poète contemporain formé à la même école littéraire, qui eut grand renom sous le règne de Henri IV, et même au delà, à Du Bartas, auteur de la Semaine^ ce sermon interminable en vers sur la création. C'est, chez le prédicateur et le poète didactique, la même intempérance d'imagination descriptive, le même fouiUis chatoyant dé tableaux et de simihtudes; c'est le même étalage de savoir encyclopédique, égayé d'humeur vive et fa-
cétieuse ; mais surtout, c'est le même abus de tropes dans le style. La recherche du nouveau, de Fimprévu, en fait de métaphores, les conduit Tun et l'autre, à chaque instant, au grotesque. Ces figures bizarres du prédicateur, les aqueducs de la grâce, c'est-à-dire les sacrements, les allumettes des vices^ à savoir les mauvaises pensées, le procureur d'Abraham, pour Jésus- Christ, r Infante de la Trinité pour la Vierge, le concierge des démons^ pour Lucifer, semblent dérobées au poète qui appelait, comme on sait, les vents, les postillons d'Eole, le soleil, le grand duc des chandelles, et Dieu, le grand maréchal de camp de l'univers.
Il y a un peu plus de doctrine et moins de fleurs dans les sermons de Gaspar Seguiran, jésuite, qui se fit à la même époque une réputation d'éloquence à peu près égale à celle de Pierre de Besse.' Ce prédicateur descend un peu plus dans les sujets qu'il traite, et ne se borne pas à quelques textes édifiants, à quelques avis chrétiens, à demi enfouis sous les arabesques de l'érudition et les festons de la rhétorique. Mais, s'il nous expose avec plus de suite et d'insistance les vérités de la foi, c'est, le plus souvent, en nous forçant à passer avec lui par les épineux détours de la vieille méthode scolastique, c'est en nous faisant subir ces arides distinguo, ces formules obscures, ces
rébarbatives locutions d'école (1), dont la rencontre, toujours déplaisante, nous est particulièrement importune et fâcheuse dans l'éloquence évangélique. S'il traite de la prière, c'est moins encore pour en montrer les divines puissances et y exciter affectueusement les âmes, que pour en distinguer les différentes sortes, et définir, comme en une somme théo-
(1) La Macette de Régnier, à force de suivre les « prescheurs, »
Sait que c'est qu'hypostase avecque syndérèse.
Ces mots d'école étaient ridiculement prodigués alors dans la chaire. Comme on disait hypostase pour personne^ syndérèse pour conscience, on disait philautie pour amour-propre, compulsoire pour motif, les parties potentiales de rame pour les facultés, etc. Une bonne religieuse de ce temps, ayant retenu des sermons qu'elle entendait pas mal de mots de ce genre, aimait à les placer dans la conversation. Elle en avait même fait un cahier, non sans brouiller le sens de quelques mots. Ainsi, elle avait confondu sur ce cahier antipéristase^ (opposition de deux forces) avec philautie (amour de soi). « Un jour, chez la supérieure, qui estoit malade d'une grosse »> fièvre, le médecin s'estant plaint que la chambre estoit trop » fraische, et que cela feroit redoubler l'ordeur de la fièvre, à cause » de l'antipéristase, la sœur cherchant dans son cahier et trou- » vant dessus, pour glose, le mot amour-propre, entra en zèle » contre le médecin, et dit à une des sœurs comme en murmurant ; « Voilà un médecin fort entendu aux choses spirituelles, qui dit » que noslre sœur a de l'antipéristase, c'est-à-dire de l'amour- » propre, comme si c'estoit un grand amour-propre de chercher un » peu de soulagement à l'ardeur d'une fièvre véhémente, et durant » le chaud qu'il fait : ce n'est pas aux médecins de juger de cela, » mais aux confesseurs; il feroit mieux de se mesler de son métier. » Anecdote racontée par saint François de Sales à Camus ; Esprit du bienheureux saint François de Salles, Paris, 1639-il, t. TU, p. 248.
logique, l'obsecration, l'oraison^ la postulation^ etc. En homme ferré sur la logique, il examine successivement les vertus quantum ad effectum^ quantum ad affectum : définit le péché ovi^néY privatio rectitudinis in esse; la présence de Dieu dans l'âme qui le connaît et qui Wime, prœsentia Deiper modum objecti cogniti, et, en s y prenant ainsi, réussit merveilleusement à obscurcir les choses les plus simples, à refroidir les plus grandes et les plus touchantes. Lui aussi, d'ailleurs, quoique moins bel esprit et visant moins au succès littéraire que Pierre de Besse, il a ses accès d'érudition païenne, d'archéologie curieuse, de symbolisme amphigourique, et ne le cède en rien alors aux plus mauvais modèles.
C'est lui qui, au terme d'une instruction sur l'entière gratuité de la Grâce, met en scène les divinités de l'Olympe de la manière suivante : « Semble que les » poètes àyent en aucune façon ombragé ceste vé- » rite, quand, par leurs fables et fictions, ils ont dit » qu'un jour tous les dieux et toutes les déesses s'as- » semblèrent au ciel devant le grand Jupiter, pour » faire choix et eslite d'arbres qui leur seroient à un » chacun d'eux les plus favorables. Jupiter tout le » premier retint le chesne pour son eslite ; Apollon » print le laurier, Junon le genèvre, Vénus la myr-
» rhe; et ainsi des autres. Minerve, voyant tel choix, » commença à rire, disant qu'il eust esté plus à pro- » pos d'eslire des arbres portans fruits, que de choi- » sir ainsi les plantes infructueuses, et qui ne ren- » dent que des feuillages et de Fombrage. Jupiter » prend la parole, et dit : « Tout beau : ce n'est pas D à cause des fruicts que les dieux eslisent les arbres, » ce n'est que pour tant que tel est leur plaisir et vo- » lonté souveraine. » Ainsi, si nous sommes justi- » fiez, ce n'est pas pour le sujet de nos œuvres seu- D lement, mais c'est de grâce (1). » C'est le même prédicateur qui, citant et commentant ces paroles mystiques de l'Époux à l'Épouse, c'est-à-dire, du Sauveur à l'Église, venter tiiiis eburneus^ veut à toute force découvrir un sens profond, non soupçonné, sous le mot eburneus^ et finit par y trouver une image de la régénération de l'humanité par le baptême : l'ivoire étant mis là, nous fait-il remarquer, pour désigner l'éléphant, qui, au dire des naturaUstes, se délivre de son fruit dans les eaux ; de même que
(1) Sermons doctes et admirables sur les Évangiles des dimanches et fesles de Vannée, preschez en divers lieux par un docte et célèbre personnage de nostre tempSj Paris, 1617, p. 32. Ce titre, à la fois anonyme et peu modeste, est exactement reproduit par les bibliothécaires des Jésuites, à la fin de l'article Gaspar Seguiran, dans le catalogue des ouvrages de ce Père. Bibliotheca scriptorum societatis Jesu, par Ribadeneira et Alegambe, Anvers, 1643, p. 153.
DIVERS PRÉDICATEURS. 5ë
UEglise enfante les fils d'Adam à une nouvelle vie dans les ondes baptismales (1).
Qu'on le sache bien, l'auteur de ces ingénieux rapprochements était un des prédicateurs les plus goûtés du règne de Henri IV : un contemporain nous apprend que « tout le monde couroit après lui, et qu'on en fai- » soit un merveilleux cas (2). » En 1607, sa compagnie montra la haute opinion qu'elle avait de son talent, en l'envoyant prêcher en terre hérétique, au cœur même du calvinisme français, à La Rochelle. Probablement un tel orateur eût fort étonné la population protestante de cette cité, si on l'eût laissé remplir sa mission : mais, en dépit des lettres royales dont il était porteur, l'entrée de la ville lui fut refusée ; et plus tard, les Rochellois ne consentirent à l'admettre
(1) Sermons doctes et admirables^ p. 146.
(2) Journal de Pierre de l'Estoile, coll. Petitot, t. XL VIII, p. 195. Cependant Henri IV, étant allé un jour entendre ce prédicateur si vanté, « en fist peu d'estat, et, au sortir, dit que, de fond (c'est-à- » dire d'érudition), il croioit bien que ce Père en avoit, mais que » de jugement et d'éloquence, il n'en avoit point. » L'Estoile, ibid. — Le prince de tant d'esprit et de g«'*nie, qui si souvent trouva luimême l'éloquence naturelle et vraie, ne pouvait être dupe de la mauvaise rhétorique de son temps. Plus d'une fois, impatienté de la lourde érudition et de la subtile faconde qu'il retrouvait partout, il s'en vengea par de vives saillies, aussi sensées sous leur familiarité gasconne, aussi dignes de servir de leçon que les- meilleurs traits échappés à Malherbe dans sa lutte contre les mêmes travers. V. FEstoile, coll. Petitot, t. XLVII, p. 147.
que pour très peu de temps, par pure formalité, et uniquement pour faire acte d'obéissance au Roi (1). Sous le règne suivant, la renommée croissante du Père Seguiran le fit appeler au poste de confesseur du prince (1621), qu'il garda pendant quelques années. Il fut dans cette charge le successeur des célèbres Pères Coton et Arnoux (2).
On s'étonne moins, au reste, des succès obtenus par de semblables talents, lorsqu'en étudiant d'autres monuments de l'éloquence de cet âge, plaidoiries, harangues de cour, discours politiques, etc., on retrouve beaucoup de traits érudits et d'enluminures emblématiques du même genre, beaucoup de bizarreries d'esprit et de langage aussi fortes. Les assemblées où l'on traitait d'intérêts et d'affaires eurent elles-mêmes leurs Pierre de Besse et leurs Seguiran. N'oublions pas que l'heureuse révolution 4e goût commencée par un Malherbe ne se développa que lentement, et eut d'abord des effets plus sensibles sur la poésie que sur l'éloquence. Les États Généraux de 1614 entendirent sans rire M. deMarmiesse, orateur du Tiers, dire que les trois Ordres, « s'ils se
(1) Voir dans les Économies royales de Sully, ch. ix, le très curieux récit de cette affaire.
(2) G. Seguiran, né en lo69, mourut en 164 i. V. BibUotheca scriptorum soc. Jesu.
» brouilloient par jalousie, seroient comme les trois j> déesses, dont la contestation fatale pour la pomme » de beauté mit la discorde dans l'assemblée des » dieux (1); » et comparer les ménagements que MM. du Tiers comptaient garder dans les choses qui intéressaient le clergé, « aux précautions que prenoit » l'aigle enlevant Ganymède, de resserrer ses ongles » en dedans, et de ne toucher qu'aux vestements de » ce bien-aimé des dieux (2). » Dans la même assemblée, un orateur du clergé opinant pour que, dans l'intérêt de la dignité royale, le contrôle des finances de la maison du prince ne fût pas poussé trop avant, observait que, «en l'ancienne loy, le souverain pontife » estant dans le sanctiim sanctorum tiroit le rideau, de » peur que le peuple n'eût la connaissance des mys- » tères qui se traitoient là dedans ; » et proposait « d'en user de même aux finances de Sa Majesté, » esquelles il ne falloit pas pénétrer si avant, de peur » d'offenser le prince. » Et de là, il s'engageait dans un long et minutieux parallèle de l'arche d'aUiance
(1) États généraux, recueil de La Haye, 1789, t. XVI, 2° partie, p. 59.
\2) Souvenir de ces deux vers de Martial •.
^thcreas aquila puerum portante per auras, llla;suxn timidis ungaibus h<esit onus.
Èpigr., î, VII.
et des coffres du Roi, jusqu'à comparer les premiers financiers du royaume « aux séraphins qui couvroient » Farche. » Comment l'assemblée accueillait-elle cette argumentation saugrenue ? L'organe du Tiers, Miron, répondait du ton le plus grave, que, « dans j» Tancienne loy , la vérité n'étoit que figurée ; mais » que, dans la loy évangélique, tous les secrets ayant » été divulgués et mis en lumière, la compagnie, vi- » vant selon cette loy nouvelle, avoit cru devoir avoir » un éclaircissement entier de ce qui estoit porté par » les estats du Roi et de la régence de la Reine (1). » Pour que rien ne manquât à l'étrange composé de défauts de tout genre qu'offrait en ce temps l'éloquence religieuse, une autre célébrité de la chaire sous Henri IV, tout en étalant, comme les prédicateurs qui viennent de passer sous nos yeux, beaucoup d'érudition profane et de bel esprit allégorique, y ajouta, par un singulier mélange, des traits nombreux de cette verve burlesque qui s'était si librement déployée dans le sermon, au moyen âge, et que la Renaissance n'en avait point bannie. Le burlesque proprement dit, avec ses images basses, ses saillies triviales, ses allocutions bouffonnes, se trouve en
(1) États généraux, recueil de La Haye, 1789, t. XVI, 2° partie, p. 12, 13.
abondance, et souvent fort grossier, dans les œuvrer de Valladier, contemporain et rival de Pierre de Besse et de Gaspar Seguiran, prédicateur du roi sous Henri IV et sous Louis XIII. Écôutez-le, dans son sermon sur la Mort, apostropher les riches inhumains et impénitents : « Vaches grasses qui estes au mont de » Samarie (il leur applique la prédiction du prophète i> Amos), vous qui destruisez les pauvres; le Seigneur » a juré par son sainct ; voilà que les jours viendront » sur vous; et ils vous esleveront sur des leviers j et f air » ront bouillir vos membres en des marmites bouillant » tes (i). Vous estes gras de chair, gras de lard, gras » de plaisir : tant mieux pour le diable, bon pour la » marmite du diable : et reliquias veslras in ollis fer- » ventibus; « et vos reliques es marmites bouillantes ; » » c'est-à-dire, la charongne de vostre corps, qui » reste après que Fâme en est séparée. Vous voyez » le beau bœuf violé (2) au mois de mars : on lui dore » les cornes, on le couvre de fleurs : quoy faire ? » pour la boucherie. Dans une heure on t'assom- » mera, on t'escorchera, on t'esventrera, on te boiiil- » lira, on te rostira. aveuglement pitoyable (3) ! »
(1) Amos, IV, 1, 2.
(2) C'est-à-dire, mené au son de la viole.
(3) Métanéalogie sacrée^ sermons sur toutes les Évangiles du
Entendez-le s'écrier dans un sermon sur l'Adultère .
à propos de Farrêt prononcé par Juda sur l'adultère
Thamar, « Producito earriy ut comburatur,,. : qu'il » faudrait de bois pour brusler toutes celles de » France! Les forêts d'Ardenne n'y suffiroient » pas (i). » Voyez enfin la comparaison qu'il établit de point en point entre la femme et le diable, dans ce sermon sur l'Origine de l'âme, où il examine la question de savoir si la femme a été faite comme l'homme à l'image de Dieu (2) ; et vous reconnaîtrez dans ce prédécesseur de Bossuet, si voisin de lui par la date, un héritier direct des Menot et des Maillard. Au reste, je l'ai dit, bien que souvent trivial, Valladier n'en est pas pour cela plus naturel ni plus simple. A côté de ces saillies populaires reparaissent l'obscure terminologie d'école, le luxe des citations païennes, la recherche des sens figurés et des emblèmes poussée jusqu'au dernier degré de subtilité, la phraséologie oratoire tournant au galimatias. Le même homme qui compare, en langue rabelaisienne, le riche impénitent et imprévoyant au bœuf-gras^ est l'auteur de
caresme, preschez à Saint-Jacques de la Boucherie, l'an 1609, Paris. 1646, t. ler, p. S5d.
(1) Métanéalogie sacrée, t. I»"^, p. 710.
(2) La saincte philosophie de rame, sermons pour VAdvent, preschez à Paris, à Saiat-Médéric, l'an 1612. — Paris, 1612.
cette épître dithyrambique à Marie de Médicis, qui figure en tête du gros recueil de sermons intitulé Saincte philosophie de l'âme : « Madame, le divin » amoureux, chastement passionné des parfaictes » beautez de l'espouse, s'occupant doucement à » l'admiration des merveilles que la nature a le plus » enrichies en l'architecture admirable de vostre j> sexe, me licentie de les relever d un grand estage » plus haut jusqu'au couronnement du frontispice » de l'âme; c'est tout le project de cet ouvrage, que » je présente à Vostre Majesté, où je vay costoyant » les femelles beautez d'une dame parfaicte en paral- » lèle des agréables pourfils de la substance immor- » telle, qui anime ce corps, source originaire de tou- » tes ces beautez passagères et esvanotiissantes. » Je le vois se mirant ores dedans les agréables » rapports et linéaments d'un visage attrayant ; tan- » tost haut louant l'artifice de cette poictrine jumelle, » ouvrière artiste de la liqueur nourricière des viiy vants ; puis admirant avec un chaste, mais éloquent » silence la divine fécondité du sein et du jardin ma- » ternel, ouvrier émerveillable de la propagation de » nostre espèce. Ce sont comme les trois estages de » cette structure et de ce palais royal que la saincte » Triade, architectrice de l'univers, bastit de la coste
» d'Adam, puisque le répertoire sacré de la Genèse » saincte nous dit signamment que Dieu bastit la » femme comme un beau palais, et xdificavit, etc. » Le Seigneur Dieu bastit et édifia la femme de la » coste qu'il avait prinse en Adam. Le Père effigia sa » providence en la structure de la poitrine nourri- » cière ; le Fils, sa sapience en la perspective raccour- » cie des sens éminents en la face ; le Sainct-Esprit, » sa bonté en la fécondité du parterre plantureux » où germent les humains, comme arbres renversez » en la philosophie platonicienne. Ce visage albas- » trin aux yeux de colombe, à la tresse crespée de » mille crespillons en guise de troupeaux qui repais- V sent errants et comme ondoyants et vagabonds aux » costeaux de Galaad; aux deux rangées de perles » orientales, blanches comme les ouailles qui sortent » du lavoir; aux joues verecundes et vermeilles, i> comme la fente d'une grenade ; aux lèvres déliées » et empourprées, comme un filet de soie cramoisie, » d'où découle le miel avec l'ambre et le baume, » est vràinient le séjour agréable où Pindare, le » poète, faisoit asseoir les Grâces Cari tes, etc. (1). » Et le prédicateur, continuant à amalgamer Salo-
(1) La samcle philosophie de Vâme^ Paris, 1612.
mon, Ronsard (1) et Platon, poursuit jusqu'aux plus incroyables détails cette description, qui s'applique à la fois à l'Épouse du Catitiqiie des cantiques^ figurant l'excellence de l'âme humaine et les perfections divines, et à la reine Marie de Médicis (2), à cette opulente beauté qui resplendit encore dans les vivants portraits de Rubens.
Ces extravagantes fantaisies trouvaient des admirateurs, et même en grand nombre. Peu de prédicateurs furent plus goûtés, plus recherchés que ne le fut en son temps Valladier. Arrivé à Paris en 1608, après de brillants succès à Lyon et dans les provinces, il y conquit aussitôt la vogue, et devint l'orateur favori de la cour. Il fut en 1610 un des prédicateurs chargés de prononcer le panégyrique funèbre de Henri IV. Même après qu'il se fut retiré de la chaire, sa gloire se maintint longtemps encore : en 1626, on réimprimait pour la troisième fois le curieux recueil de sermons qu'il avait si éloquemment dédié à la Reine (3).
(1) V. Ronsard, Amours, 1. 1"', élégie ccxxii; 1. II, élégie ii.
(2) C'est du moins ce que j'ai cru comprendre. L'Estoile disait de la dédicace d'une thèse de théologie qui venait de paraître : « C'est » une vraie grottesque où l'on n'entend du tout rien. » Journal, coll. Petitot, t. XLVIII, p. 326. Il n'aurait pu mieux dire de cette préface de Valladier.
(3) André Valladier est compté ordinairement parmi les prédicateurs jésuites. Il eut en effet ces religieux pour maîtres, et entra
Mais ce qui marque mieux encore la vogue et l'ascendant du déplorable genre qui triomphait alors, c'est de voir des hommes de beaucoup d'esprit et de talent, infiniment supérieurs aux Pierre de Besse, aux
lui-même dans la compagnie à vingt et un ans : mais il en sortit en 1608 à la suite de graves démêlés avec ses supérieurs, et obtint du pape Paul V l'annulation de ses vœux. Nommé en 1611, par le crédit de son protecteur, le cardinal de Givry, à l'importante abbaye de Saint-Arnoul, de Metz, il ne put prendre possession de cette dignité qu'après de longs et orageux débats avec un compétiteur que soutenait une partie de la cité. Il eut ensuite une vive querelle avec les magistrats de Metz au sujet d'un citadin qu'il avait fait mettre dans sa prison abbatiale pour larcin, et qu'un des Treize de Metz était venu délivrer à main armée. Plus tard, de violentes discordes éclatèrent entre l'abbé et ses religieux. Ceux-ci allèrent jusqu'à supplier le pape de déposer Valladier comme indigne de ses fonctions par ses désordres et sa folle conduite. Ce qui est du moins attesté par les écrits mêmes de l'abbé de Saint-Arnoul, c'est la vivacité extrême de son humeur et l'irascibilité de son caractère. Jusque dans les préfaces de ses recueils de sermons, il rappelle ses griefs et exhale ses rancunes avec un emportement voisin de la fureur, et poursuit ses adversaires des plus grossières injures. On peut consulter sur sa vie, omise dans la Biographie universelle, VHistoire de Metz, par les Bénédictins de la congrégation de Saint- Vannés; le Journal de l'Estoile, coll. Petitot, t. XLIX, p. 119; l'Auguste Basilique, Paris, 1615; la Tyrannomanie ou Plainte au roi, Paris, 1615, deux factums de Valladier; Bibliotheca scriptorum soc. JesUj Rome, 1676, p. 60. Oulre les recueils de sermons déjà cités, on a de Valladier les Strômes sacrés de la pénitence, sermons pour les fêtes des saints, Paris, 1623; Parallèles et célébrités parthéniennes, sermons sur la Vierge, Paris, 1626; et deux oraisons funèbres, l'une du cardinal de Givry, l'autre' du fameux ligueur Moritgaillard ; toutes deux détestables. Valladier mourut en 1638. Il était né à Saint-Pal, dans le Forez, en 1565.
Valladier, etc., et, par certains côtés, supérieurs à leur temps, se rabattre, ou peu s'en faut, à la mesure commune en abordant la chaire, et prendre eux-mêmes trop facilement leur part des travers qu'ils y trouvaient établis. Quand on voit figurer parmi les œuvres du célèbre Bertaut, abbé d'Aulnay, puis évoque de Séez sous Henri IV, un volume de sermons composés à loisir vers la fin de sa vie, qui ne s'attendrait à trouver dans le langage du poète prélat le sens judicieux, l'élégance tempérée, et selon l'expression de Boileau, l'heureuse retenue qui distinguent ses vers sérieux ou profanes, et qui font de lui, entre Ronsard et Malherbe, un utile promoteur du bon goût et du bon langage, un introducteur poli de la belle et savante poésie du grand siècle? On s'y tromperait cependant : l'auteur de sermons, chez ce successeur timoré de Ronsard, retarde de très loin sur le poète. Du genre de prédication applaudi de son temps, il a su éviter, si l'on veut, le pédantisme le plus marqué, les singularités les plus fortes, les aberrations les plus choquantes : il ne s'en dégage et n'en sort par aucun parti pris de renouvellement et de réforme : par trop de côtés il tient encore à l'école dont on vient de voir les tristes œuvres (1). Son oraison funèbre de
(1) V. dans son sermon Sur la Nativité une comparaison prolon-
Henri IV débute en style de Pierre de Besse ou même
de Valladier : « Donc la misérable pointe d'un vil et » meschant couteau remué par la main d'une charon-
» gne enragée, et plus tost animée d'un démon que » d'une âme raisonnable, etc. » Et ce n'est pas, dans cette prolixe et froide harangue, le seul trait de ce goût (1). Comme l'évêque Bertaut,'le cardinal Du Perron fut un des hommes les plus éclairés, un des auteurs les plus polis de son temps. Poète ingénieux et correct, tout à fait digne de son maître Des Portes, il fut, en prose, parla clarté forte et pressante de ses écrits de controverse, par l'habile précision de sa parole dans les discussions politiques (2), par l'élégance mesurée de sa correspondance (3), un des meilleurs ouvriers de la langue du XVIP siècle entre Montaigne et Balzac. Le premier, du Perron, sut ap-
gée entra le Verbe incarné et le Dieu Janus, et, dans un autre Sur la purification de la Vierge^ les incroyables emblèmes dont cette pièce est semée. Sermons pour les principales festes de Vannée. Paris, 1613. V. encore dans le même recueil, p. 43, 57, 58, 66, 67.
(1) Discours funèbre sur la mort du feu Roy^ Paris, 1610. V. p. 9, 16, 29, 55.
(2) V. la Harangue prononcée devant les États Généraux rfe 1614 sur Varticle du serment, Pans y 1615; réponse très adroite aux gens du Roi sur les limites de l'obéissance due aux princes, écrite avec une netteté et une fermeté remarquables pour le temps.
(3) Ambassades et négociations de l'illustrissime et révérendissime cardinal Du Perron, avec ses plus belles et éloquentes lettres, tant d'Estat et de doctrine que familières, Paris, 1629.
précier Malherbe encore peu connu, et le signala à l'attention et aux bienfaits de Henri IV (1). Les jugements qu'on a retenus de lui sur certains auteurs contemporains, sur certaines questions d'art et de style (2), révèlent un esprit judicieux et fm, un goût très cultivé et déjà sévère. Cherche-t-on ces qualités dans les quelques sermons qu'il composa pour ses ouailles d'Évreux ou de Sens, ou pour la cour de Henri IV ? On ne les y retrouve que très affaiblies et gâtées par un mélange de défauts qui ne permet guère de les sentir. Il y règne une solennité exagérée de langage, une abondance diffuse de mots qui rappellent trop les essais oratoires de sa jeunesse, l'oraison funèbre de Marie Stuart, le panégyrique de Ronsard. L'histoire profane, la fable païenne, y ont leurs libres entrées ; le bel esprit s'y joue dans l'érudition, comme chez les orateurs précédemment cités. Un sermon pour le jour de Pâques commence par la description du repas offert par Antoine à Cléopâtre, à la fin duquel cette reine fit fondre, en une coupe, et avala une perle rare d'un prix inestimable. Combien est audessus de ces dépenses et prodigalités royales le repas dans lequel « Nostre Seigneur traitte et festoyé
(1) Vie de Malherbe par Racan.
(2) Perronianaj Cologne, 1669 : articles Métaphore^ Langue^ Du BartaSy Mathieu,
« aujourd'huy toute l'Église...! Il dissout et détrempe, » pour honorer ce festin, non une perle visible et » corruptible, mais une perle invisible et inestimable, » cette perle céleste et divine par laquelle tout le j> monde a esté rachepté, etc. » Plus bas Du Perron applique la peinture des Harpies {Enéide, 1. Ilf) aux maîtres d'erreur qui sont venus troubler ce « sacré » banquet, » et « gaster et ravir la viande céleste pré- » parée aux fidèles, » c'est-à-dire, à Luther et à Calvin. Voilà à quoi s'amusait dans la chaire le sévère critique du poète Du Bartas et de l'historien Mathieu, l'invincible antagoniste de Du Plessis-Mornay (1). Tant on a de peine à s'affranchir du tour d'esprit contemporain, et à secouer le tyrannique empire de la mode (2) !
(1) Le grave avocat Marion s'écriait un jour, après l'avoir entendu : « Ce n'est pas un homme, c'est un ange. » (Sainte-Beuve, Port- Royal^ t. 1er, 2e édition, p. 64.) Et peut-être le trouvait-il divin, précisément par ces endroits-là. Du Vair, probablement, en jugeait mieux. V. ce que dit celui-ci du style à la mode dans son judicieux traité De Véloquence française et des raisons pourquoi elle est demeurée si basse. Paris, 1606.
(2) Durant les années qno je traverse en ce moment, Richelieu, évêquc de Luçon dès l'âge de 22 ans, prêcha plusieurs fois, et avec succès, dit-on, devant la Cour (de 1607 à 1617, date de son premier ministère). 11 serait intéressant de savoir si la parole sacrée, alors en proie à tant de mauvais goût, eut, en effet, quelque obligation à ce prêtre de génie, qui allait porter dans les choses de la politique, avec tant de bon sens et de hautes vues, un si puissant
Voici encore, parmi les prédicateurs de ce temps, un personnage fameux de la cour de Henri IV, le
esprit de réforme. — « Nous doutons, » dit le plus consciencieux et le plus exact de ses biographes, M. Avenel, « nous doutons » qu'il ait jamais paru dans la chaire avec beaucoup d'éclat; » au moins, est-il certain qu'il lui manquait plusieurs des parties » essentielles de l'orateur évangélique, et peut-être n'a-t-on imaginé » pour lui cette célébrité du prédicateur qu'après sa célébrité » d'homme d'État. André du Chesne est, à notre connaissance, le pre- » mier qui ait vanté les sermons de Richelieu dans son Histoire généa- » logique delà maison DuPlessis{i632) ; mais cette date, aussi bien que ». rinlention connue du livre, nous le rend un peu suspect. Aubery, » qui a répété les éloges de Du Chesne dans son Histoire du Cardinal^ » écrivait plus de cinquante ans après l'époque où Richelieu prêchait, » et l'on sait que cet historien, bien informé à certains égards, a » quelquefois les complaisances du panégyriste. D'un autre côté. Du » Maurier {Mémoires pour servir à Vhistoire de Hollande)^ affirme que » Tévêque de Luçon était un assez méchant prédicateur; et Priolo le » nomme infelixconcionator {Ab excessu Ludovici XIII De rébus Gal- » licis libri Vll^ 1665). Mais Priolo, créature du duc de Rohan, et Du » Maurier se sont toujours montrés très mal disposés pour la » mémoire du cardinal. Il est fort difficile d'avoir aujourd'hui sur ce » point une opinion bien justifiée. Quoi qu'il en soit, ce serait chose a extrêmement curieuse que des sermons de Richelieu : nous avons » fait tout ce que nous avons pu pour en découvrir quelques-uns ; » nous n'en avons trouvé aucune trace. » (Préface du Recueil des lettres du cardinal,) Du moins, quelque indice de ce qu'il put être dans la chaire s'aperçoit-il dans les écrits religieux qui portent son nom ? Sa Réponse sur les principaux points de la foi catholique aux ministres de Charenton (1617) est toute de controverse. Son Instruction du chrétien^ sorte de catéchisme sur les articles du symbole, son traité sur les différents degrés d'oraison, intitulé De la Perfection du chrétien^ sont des livres de pure doctrine, des ouvrages d'évêque théologien, écrits d'ailleurs d'un style ferme et lucide, et dans une langue plus châtiée que celle du Testament politique et
jésuite Pierre Coton, confesseur du Roi, homme de beaucoup d'esprit, qui joignait à une remarquable capacité pour les affaires, à une rare habileté politique, une élégance séduisante de manières, une conversation polie et ingénieuse (i). On ne s'en douterait guère en lisant ses sermons, où, au miUeu d'une théologie aride, toute pleine d'entités et de quiddités, viennent se placer de longs tableaux descriptifs des choses de l'autre monde, un Ciel, un Enfer, un Purgatoire, une Descente aux Hmbes, représentés avec toutes sortes de détails sensibles, et montrés à l'ima-
des Mémoires. \\ est curieux de voir, dans le dernier, les plus hauts états de la contemplation mystique définis et onalysés par le moins mystique des hommes. M. l'abbé Freppel (aujourd'hui évêque d'Angers), dans son cours d'éloquence sacrée à la Sorbonne, rendant hommage à la valeur dogmatique de ce traité, disait : « Richelieu » ne s'est point élevé à ces cimes, mais il savait fort bien ce qui s'y » passe. »
(1) C'est par tout cela qu'il plut si fort à Henri IV, et non pas seulement, comme le veut V Anti-Coton^ par ses tolérances et facilités de confesseur. Un pamphlet latin, qui courut en 1609, accusait ce Père de s'être attiré la confiance et l'amitié du Roi par enchantements et sortilèges, surtout par le moyen d'un miroir magique (spéculum constellatum), dans lequel il pouvait à volonté lui découvrir l'état des cours étrangères, les desseins secrets des princes, etc. De studiis Jesuitarum abstrusiorihus relatio^ cité par l'Estoile, coll. Petitot, t. XLVin, p. 214. Sorcier, le père Coton l'était par l'habileté et le charme. Un grand et merveilleux miroir qu'il pouvait consulter à toute heure au profit de son royal pénitent, c'était la Société ellemême, mêlée et présente à tant de choses, et en possession de tant de secrets.
gination et aux yeux par un procédé d'exposition tout matériel. Prêchant sur le Jugement dernier, il déroule en forme de prologue tous les bizarres prodiges par lesquels doit s'annoncer la catastrophe finale pendant les quinze jours qui précéderont immédiatement le dernier (1) ; puis il dispose la scène : « Au costé de » nostre Rédempteur sera dressé un trosne magni- » fique pour sa très saincte Mère... ; autour il y aura » des sièges pour les Apostres. » Il décrit l'arrivée du Juge précédé de sa bannière, « qui est le royal esten- » dart de la saincte Croix, oriflambe d'une admirable » splendeur : » il fait parler les personnages : on entend successivement les actions de grâces des élus, les plaintes des damnés. Pour ne nous rien laisser ignorer, l'auteur va jusqu'à nous dire en quelle langue doit être prononcée la sentence. On croirait entendre un de ces récits pieux composés sur le patron des Mystères, que les prédicateurs du moyen âge intro-
(i) «... La troisième journée, les monstres marins, les dauphins » et balënes poroistront sur la plage ; les lyons, léopards et pan- » thères, pesle-mesle avec les taureaux, les loups et les chiens, fré- » miront, mugleront, hurleront espouvantablement; pour monstrer » les injures qui ont esté vomies contre Dieu et les blasphèmes qu. » ont tant de fois comme ébranlé les colonnes du firmament... » Sermons sur les principales et plus difficiles matières de la foxj. Paris, 1617, p. 693. C'est là ce qu'au moyen âge, on appelait prêcher les quinze signes. V. Étude sur Villon par Campaux, p. 94.
duisaient dans leurs exhortations, ou plutôt, car la simplicité, l'accent naïf de ceux-ci ne se retrouvent plus, on croirait lire le livret d'une de ces pièces religieuses que les Jésuites jouaient à certains jours dans leurs collèges (i).
C'est aussi un sermon à spectacles que celui où le même Père traite de l'Enfer : le sujet y est mis en scène, pour ainsi dire : toutes les variétés de peines sensibles sont passées en revue, décrites avec des détails précis, complets, étalées dans toute leur horreur. Le prédicateur montre tout, dit tout à l'avance. 11 n'oublie même pas de marquer la distance qui sépare les vivants de l'Enfer : 1160 Heues seulement, la terre, au centre de laquelle l'Enfer est placé, n'ayant que 7,000 lieues de circuit (2). Je ne voudrais pas rendre la société à laquelle appartenait le Père Coton, responsable des singularités et des excès de sa manière. Toutefois, dans un certain procédé d'oraison familier aux Jésuites, dans ce précepte sans cesse répété par le fondateur. Assistez aux mystères par les
(1) 11 y eut dans ce temps-là même, à Lyon, une grande représentation du Jugement dernier donnée par les Jésuites. V. dans le Journal de l'Estoile, coll. Petitot, t. XLVHI, p. 87, de curieux détails sur cette solennité, et sur les suites fâcheuses qui en résultèrent pour plusieurs.
(2) Sermons sur les principales, etc., p. 790.
yeux de rimagination ; voyez, touchez ^ goûtez les mystères, qui fait le fond des Exercitia, on retrouverait peut-être l'origine de cette rhétorique minutieusement descriptive, de ce dévot réalisme (4).
Quoi qu'il en soit, les prédications du Père Coton eurent un immense succès. Tandis qu'il exerçait son ministère à Grenoble, Lesdiguières, alors lieutenant du roi en Dauphiné, extrêmement curieux d'entendre un si grand orateur, et cependant « assez bon hugue- » not pour ménager là-dessus ses pasteurs, pratiqua » un chemin dérobé de son logis jusqu'à l'église, où, » d'une fenêtre qu'il avoit fait faire exprès, il enten- » doit le sermon sans être vu. » (Vie du Père Coton^ par le Père d'Orléans, Paris, 1688, p. 35.)
Suivant un autre biographe, Henri IV était ravi du génie de son confesseur pour la prédication. Les jours de prône, il le conduisait à l'église dans son carrosse, et plus d'une fois le prit par la main pour le mener à
(1) V. Exercitia spiritualia^ Rome, 1376. Les prescriptions de l'article V se rapportent justement à la pensée de l'Enfer. Voici comment il faut appliquer les cinq sens à cette pensée : « Punctum primum est spectare per imaginai ionem vasta inferorum incendia et animas igneis quibusdam corporibus inclusas. Secundum, audire imaginarios plauctus, ejulatus, vociferationes, blasphemias in Christum et Sanctos ejus erumpentes. Tertium, imaginari» etiam olfactu fumum, sulfur, et scntinoB cujusdam seu fecis atque putredinis graveolentiam persentire. Quartum, gustare similitçr rçs amaris-
sa chaire (4). Nous avons quelque peine à croire, cependant, surtout après avoir recueilli le jugement de ce prince sur l'éloquence du Père Seguiran, qu'il ait eu au fond beaucoup de goût pour celle du Père Coton. Que devait dire un pareil auditeur, lorsqu'il entendait définir la Béatitude, ou le Paradis, « un » palais royal, où les planètes servent de galeries, » le firmament, de salle basse, le premier mobile, » de chambre, le cristallin, d'antichambre, et Tem- * pirée, de cabinet; » et la charité, « la pierre, non ^ philosophale des artchimistes, mais théologale du » Sainct Esprit, pour laquelle composer, le fils de » Dieu a esté calciné dans les flancs de la Vierge, fixé » sur la croix et sublimé sur les cieux (2) ! »
Je ne m'arrêterai point à discuter le mérite du prédicateur dominicain Coeffeteau, non plus que celui de l'évèque d'Aire Cospéan, avec les critiques qui ont fait à ces deux orateurs l'honneur de leur attribuer une première réforme de la chaire sous Henri IV (3).
simas, ut lacrymas, rancorem, conscientiœque vermem. Quintum, tangere quodam modo ignés illos, quorum tactu animae ipsee amburuntur. »
(1) Bibliotheca script , soc. Jesu, Anvers, 1643, p. 378. Pierre Rouvray, Vita Patris Pétri Cotoni, Lyon, 1660, p. 82.
(2) Sermons sur les principales^ etc., p. 325 et 845. V. Du Perron sur certaines façons de parler du P. Coton. Perroniana, Cologne, 1669, article Coton.
(3) Ch. Perrault, Hommes illustres, Paris, 1700, t. III, p. o; Gou-
Les prédications du premier n'ont pas été conservées ; et si Ton juge du caractère et de la valeur de sa parole par Toraison funèbre de ce roi, qu'il prononça en 4610, il semble n'avoir aucun titre sérieux à l'exception qu'on a faite en sa faveur. Cet ouvrage, en effet, offre, à première vue, une ressemblance frappante avec ceux dont je viens de m'occuper. La Bruyère, évidemment, ne songeait point à ce discours de Coefifeteau, non plus qu'à son Tableau des passions humaines^ fastidieuse compilation des œuvres morales d'Aristote, il n'avait en vue que le correct auteur de la traduction de Florus (4), quand il écrivait : « Un » style grave, sérieux, scrupuleux va fort loin : on » lit encore Amyot et Coefifeteau (2). »
Quant à l'évêque d'Aire (3), la gloire d'avoir perfectionné dès ce temps-là l'éloquence de la chaire, ne peut lui être attribuée que par une sorte de malentendu. Il y a deux parties dans la vie de ce prélat, deux hommes^ qu'il faut soigneusement distinguer (4). Il y a le vieil évêque éclairé et mûri par une exjet, Bibliothèque française^ t. H, p. 291 ; Tabbé Guillon, Modèles de téloguence chrétienne^ Paris, 1837, Discours préliminaire.
(1) Publiée en 1621. Paris, in-fo.
(2) Des ouvrages d'esprit, xlv, éd. Walckenaer.
(3) Plus tard évêque de Nantes, puis de Lisieux.
(4) C'est ce que n'a peut-être pas assez fait M. Floquet dans son excellente histoire de Bossuet, quand il trace d'après deux bio-
périence d'un demi-siècle, instruit par tout ce qu'il avait vu s'accomplir de progrès dans les lettres sacrées et profanes sous Louis XIII et Richelieu, qui, au terme de sa longue carrière, donnait en effet l'exemple d'une éloquence grave et épiscopale, et, témoin du premier succès de Bossuet dans cette mémorable soirée de l'hôtel de Rambouillet, savait pénétrer tout le génie du jeune orateur, lui adresser sur ses études d'utiles conseils, et prophétiser sa gloire : et il y a le brillant évêque du règne de Henri IV, plein de zèle et de feu, mais écrivain subtil et esclave de la mode, qui, dans l'éloge de la victime de Ravaillac, ne craignait pas de citer Pythagore, Salluste etPlutarque, et d'entre-choquer des antithèses, de jouer sur les mots, comme dans le passage suivant : « David, au » deuxième livre des Rois, déplore la mort deSaiil,... » maudit le lieu où il estoit mort et les montagnes » innocentes qui avoient reçeu son sang, Paris, ce » seroit une trop grande dureté, mais une très injuste » cruauté de vous maudire pour avoir reçeu le sang » de vostre Roy. Ce sang vous a affligé, non pas » déshonnoré, vous a rendu misérable, non pas » coulpable : mais vous trouverez bon, ce croi-je,
graphes du XVIIe siècle, R. Le Mée et J. B. Noulleau, le portrait de Cospéan, V. Études sur Bossuet^ t. lo»", p. 100.
> qu'au lieu de prier que la pluye et la rosée ne tom- » bent pas sur vous, je désire que la pluye et la rosée » de vos larmes ne cessent de tomber sur le funeste » lieu où vostre grand Roy est tombé : et que vos » enfants ne se trouvent jamais dans cette ma- * lencontreuse rue, qui tire à bon droit son nom » du fer, mais qui devroit l'avoir tiré des furies, de » la félonie, de TEnfer, sans tesmoigner par leurs » soupirs, que le vray père, le plus grand honneur, » le plus cher amour de Paris, Ta teincte de son » sang (1). » On se demande si c'est bien le même homme qui, trente ans plus tard, mettait le jeune Bossuet en garde contre les applaudissements du salon d'Arthénice, et l'invitait à chercher uniquement ses
(1) Oraison funèbre prononcée dans la grande église de Paris aux obsèques de Henry le Grand, Paris, 1610 ; — Paris, 1854, avec une notice sur l'auteur, par M. Gh. Livet. — On relèvera, si l'on veut, dans ce curieux discours, quelques traits énergiques, quelques mouvements d'un pathétique vrai. On pourra le citer comme un des écrits où la langue française semble vouloir se débarrasser des longues et vagues périodes du seizième siècle, et commence à marcher d'une allure plus dégagée et plus ferme. (A. Fremy, Des variations du style français au dix-septiènie siècle, thèse de doctorat, 1843.) Je ne vois là, en somme, aucun commencement sérieux de progrès pour la chaire : pas plus que dans l'oraison funèbre de Henri IV, par Fenolliet, évêque de Montpellier, œuvre du plus triste goût, si on la juge sur une lecture complète, et non sur quelques pages raisonnables, justement citées, et un peu trop admirées par M. Poirson, Histoire du règne de Henri IV , t. II, p. 739.
78 SAIiNT FRANÇOIS DE SALES.
modèles dans les Pères de l'Église. Tels sont les contrastes que peut offrir dans une longue vie, à certains âges de révolution littéraire, l'histoire d'un même esprit.
Le génie de l'éloquence religieuse a-t-il donc entièrement fait défaut à la France dans les premières années du XVIP siècle?
Ne l'oublions pas, un grand évêque de ce temps, un grand Saint, le plus aimable de nos moralistes chrétiens, le plus original des prosateurs français entre Montaigne et Bossuet, l'illustre auteur de l'/ntroduction à la vie dévote et du Traité de l'amour de Dieu, saint François de Sales, a été un infatigable prédicateur; et de ses trente années de prédication, il est resté quelques sermons originaux, et d'autres, en beaucoup plus grand nombre, recueillis de souvenir, ou rédigés sur des notes plus ou moins complètes, par de pieux auditeurs.
Ne parlons que des originaux (i). On y retrouve
(1) Ce sont : 1» un sermon sur l'Assomption, un autre sur la Pentecôte, et vingt-trois abrégés ou plans de sermons, le tout publié pour la première foii, d'après les manuscrits, en 1640, dans l'édition in-fo des Œuvres complètes dressée par le jésuite Talon; 2° un sermon pour le jour de saint Pierre, également tiré d'un manuscrit par l'éditeur des Œuvres complètes (1665), in-f» ; 3° l'oraison funèbre du duc de Mercœur, prononcée et imprimée en 1602. Excepté ces quelques écrits, dont l'authenticité est incontestable, on
sans doute cette vive ardeur de charité, cette onction douce et persuasive, cette science de nos faiblesses et de nos misères, ce tact délicat des mystères du cœur, qui font du maître de Philothée et de Théotime un guide si attrayant et si sûr de la vie morale et religieuse. On y retrouve cette imagination vive, fertile, riante, tout éprise des beautés et des grâces de la nature extérieure, qui sans cesse puise à cette source des peintures animées, des comparaisons fleuries, pour en égayer les abstractions de la morale et de la théologie, et pour rendre les leçons de l'une et de l'autre plus sensibles et plus frappantes. On y admire enfin un talent d'écrivain tout libre, tout naturel, exquis néanmoins et supérieur, qui façonne, dégage, assoupht la langue, sans la dépouiller de ses richesses originelles, sans lui enlever ses tours naïfs et ses grâces ingénues.
n'a sous le nom de Sermons de l'évêque de Genève que les rédactions des religieuses 'd'Annecy, revues ei remaniées par le commandeur de Sillery pour l'édition de 1640. La préface du P. Talon ne laisse sur ce point aucun doute. Plus tard, une nouvelle revision de ces mêmes sermons fut exécutée par l'ordre de M™« de Chantai. Déjà le commandeur de Sillery y avait fait tant de changements, qu'il méritait, dit le P. Talon, d*en être considéré comme le second auteur. On voit avec quelle réserve on doit chercher la manière et le génie de saint François de Sales dans ces textes, dont il n'a pas écrit une seule ligne, et auxquels tant de mains ont travaillé.
80 SAIiNT FRANÇOIS DE SALES.
Et cependant, ce n'est pas dans ses sennons, ou
du moins dans le peu qui nous en reste, que ce grand et aimable esprit se montre à nous avec tous ses avantages, avec toute sa supériorité sur les autres écrivains du temps.
Si l'on a pu signaler chez lui parmi les beautés les plus franches, et dans ce naturel même qui le distingue, une veine de subtilité et de faux goût, s'il a été accusé d'avoir, lui aussi, plus d'une fois sacrifié littérairement à la mode, c'est par les sermons surtout qu'il a pu prêter à ces reproches.
Ces imperfections des sermons, comparés avec ses écrits de piété d'un autre ordre, tiennent peutêtre à la différence même des genres. Je m'explique. Quand il composait son admirable Introduction à la vie dévote^ saint François de Sales faisait une chose entièrement nouvelle ; il écrivait en français, pour les mondains, sous forme familière, et dans le langage du monde lui-même, un traité de- morale pratique s'appliquant à tous les détails de la vie, dans les différentes conditions sociales. En ce genre d'écrit religieux, qui était encore à créer, comme aussi dans ses Epîtres spirituelles^ ou sa piété s'épanche sous la forme d'une conversation intime, d'une confidence affectueuse, il pouvait suivre sans obstacle et sans
gêne l'impulsion de son heureux génie : il était naturel, parce que rien ne l'empêchait d'être lui-même. Dans le sermon, au contraire, il trouvait une voie tra^ cée, des procédés en vigueur, des formes autorisées par l'usage, consacrées par le succès; il trouvait un genre établi et régnant despotiquement, dont il était bien difficile, même au bon sens et au génie, de s'affranchir du premier coup, quelles qu'en fussent les imperfections, les étrangetés même : il corrigeait en partie ces défauts, les adoptait lui-même en partie, cédant à son insu à l'autorité de la tradition et à l'entraînement de l'exemple.
Le goût particulier de saint François de Sales pour les grands écrivains mystiques du moyen âge qui avaient plié l'éloquence religieuse aux besoins de leur esprit, aux habitudes de leur théologie, le mettait en contact avec une école de prédication à la fois inspirée et raffinée, prodigue jusqu'à l'excès, jusqu'à l'abus, d'explications allégoriques de l'Écriture et de similitudes ingénieuses.
N'est-ce pas d'après cette coutume, encore presque générale de son temps, de chercher partout dans les saints livres l'envers du sens apparent, que l'évêque de Genève expliquant à ses auditeurs la sublime lé-
gende placée sur l'arbre de la croix, appelait leur
attention sur le mot Nazarenus^ qui signifie fleuri : « ce qui est, » dit-il, un autre très grand sujet de « glorification : car, par la croix, nostre âme a esté » parée des belles et sainctes fleurs de tant de ver- » tus, de tant d'auréoles si odoriférantes. C'est là où » nostre Seigneur s'est rendu rose de martyre, vio- » lette de mortification, lys de pureté, estant, non » seulement pur luy-mesme, mais encore purifiant : » lectulm noster floridns, etc. (1). » N'est-ce pas dans le même esprit qu'il prêtait un sens mystérieux au nombre des disciples, ou frères, rassemblés autour de saint Pierre le jour de la Pentecôte (2) ? n'est-ce pas parle même tour d'imagination pieuse qu'il voyait dans Moïse retiré des eaux la figure du grand apôtre saint Pierre, qui, lui aussi, pêcheur appelé du rivage de la mer, fut retiré des eaux par le divin Maître (3)? Il est vrai que dans une lettre Sitr la méthode de bien prescher , écrite en 1604 pour le frère de madame
(1) Plan d'un sermon pour le jour de l'Invention de la sainte Croix ; Œuvres^ Paris, 1640, t. 11, p. 104.
(2) « Erat autem turha cenium et viginti; ils estoient cent et vingt. » Douze estoient les Apostres au commencement, et maintenant ce » nombre de douze a été multiplié par dix. Il faut apprendre que ^ » si nous voulons recevoir le Sainct Esprit, il nous faut multiplier » et enrichir les douze articles de la foy par l'observation et exécu- » tion des dix commandements de la lov. » Sermon sur la Pentecôte, Ibid.j t. II, p. 12.
(3) Sermon pour le jour de saint Pierre.
de Chantai, André Freniiot, qui venait de s'asseoir sur le siège archiépiscopal de Bourges, entre autrea conseils excellents donnés à ce prélat et à tous les prédicateurs , il recommande d'épuiser les richesses du sens littéral, et, pour le sens allégorique, de s'en tenir aux interprétations naïvement tirées et sortant de la lettre (1). Mais un peu après, comme exemple d'allégorie naturelle et légitime, il propose cette glose des paroles de Dieu sur Esau et Jacob : Duo sunt gentes in utero ^ et duo populi ex ventre dividentm\ populusque populum superabit et major serviet minori. « Ésau, » dit-il, « représente le corps, qui est » l'aîné; car avant que l'âme fût créée, le corps fut » faict et en Adam et en nous. Jacob signifie l'esprit, » qui est puîné ; en l'autre vie , l'esprit surmontera le * corps, lequel servira pleinement à l'âme et sans » contradiction. » Ou encore, « Ésati, c'est l'amour- » propre de nous-mesmes : Jacob, l'amour de Dieu » en nostre âme : l'amour-propre est l'ainé, car il » est né avec nous; l'amour de Dieu, puîné, car il » s'acquiert par les sacrements et pénitences : et » néanmoins, il faut que l'amour de Dieu soit le
(t) Épistres spirituelles, première édition, Lyon, 1629, 1. I®', lettre 31. V. aussi Esprit de saint François de Sales, Paris, 1639, t. 1er, p. 230.
» maistre, et quand il est en une âme, Tamour- » propre sert et est inférieur. »
Dans la même lettre, il accorde qu'on « se peut » servir de TÉcriture par application avec beaucoup » d'heur, encore que bien souvent ce qu'on en tire » ne soit pas le vrai sens ; comme sainct François » disoit que les aumosnes estoient panis angelortim, » parce que les anges les procuroient par leurs inspi- » rations. » Par ces concessions, l'excellente règle posée d'abord perdait sans doute un peu de sa vertu et de son efficacité.
Et dans ces exemples empruntés à la nature extérieure, dont il assaisonne si volontiers sa morale, et trop abondamment peut-être, est-il nécessaire de faire remarquer qu'à côté d'images simples, justes et chafmantes, trouvées dans les scènes familières de la vie champêtre, tirées de l'abeille, du lis, de la rose, il en a d'autres, prises d'un monde fantastique, d'une nature problématique et singulière, et ajustées à son idée avec un détail de comparaison minutieux et alambiqué, comme ce parallèle du phénix et de la Vierge, dont il ornait un sermon prononcé à Paris en 1602, à l'âge de trente-cinq ans? « Le phé- » nix mourut parle feu, et ceste saincte dame mou- » rut d'amour. Le phénix assemble des busches de
» bois aromatique, et les posant sur la cime d'un » mont, fait sur ce buscher un si grand mouvement » de ses aisles, que le feu s'en allume aux rayons du » soleil. Cette Vierge assemblant en son cœur la » croix, la couronne, la lance de nostre Seigneur, » les posa au plus haut de .ses pensées, et faisant sur » ce buscher un mouvement de continuelle médita- » tion, le feu en sortit aux rayons des lumières de » son fils, etc. »
Sans doute l'aimable génie de l'évêque de Genève se marque jusque dans les défauts qui déparent son éloquence de prédicateur. Même en ces parties quintessenciées, saint François de Sales est très supérieur à ces orateurs du temps, tels que les Pierre de Besse, les Seguiran, dont il suit alors la manière. Chez lui les pensées subtiles, les images raffinées n'ont rien de pédantesque : le bel esprit dans ses sermons n'est point affecté, au sens propre du mot, et n'a rien d'ambitieux : ce n'est point la recherche étudiée d'effets surprenants et nouveaux : c'est un tribut involontaire payé à la mode par une imagination vive et brillante ; c'est, si l'on veut, le jeu innocent d'un esprit fin, ingénieux et fécond, auquel ont manqué les leçons d'une forte discipline littéraire, et qui s'est développé à l'école de saint Bonaventure au moins
sa SAINT FRANÇOIS DE SALES.
autant qu'à celle des Pères et des classiques anciens. Saint François de Sales peut être subtil, il n'est jamais pédant, ni rhéteur. On retrouve, on sent jusque dans ses combinaisons d'idées ou d'images les plus singulières, dans ses paraphrases et ses paraboles les plus inattendues et Içs moins simples, la plus parfaite simplicité d'âme, une exquise candeur, l'oubli de soi le plus complet, une onction tendre et charmante qui gagne le cœur. Grâce à ce caractère d'affectueuse naïveté partout répandu, les défauts même de cette éloquence deviennent aimables, et quelque chose de plus encore : dulcia et sancta vitia (1).
Mais enfin, cette parole si propre à toucher les âmes n'était pas la plus propre à réformer la chaire, étant elle-même, en bien des choses, malgré les inspirations qui la vivifiaient, trop fidèle aux habitudes de l'éloquence contemporaine, et à demi complice de ses travers.
C'était à des esprits plus sévères, à des talents
(1) Ce que Fénelon a dit de saint Augustin semble fait pour l'évêque de Genève ; « Il corrige le jeu d'esprit, autant qu'il est pos- » sible, par la naïveté de ses mouvements et de ses affections. Tous » ses ouvrages portent le caractère de l'amour de Dieu ; non seule- » ment il le sentait, mais il savait merveilleusement exprimer au » dehors les sentiments qu'il en avait. Voilà la tendresse (\m fait >» l'éloquence. » Dialogues sur réloquence, 111° partie. Œuvres^ Paris, Lebel, 1823; t. XXI, p. 111.
d un éclat moindre, sans doute, d'une originalité à coup sûr inférieure, mais plus contenus et plus sobres, qu'il était réservé d'entreprendre et de pousser efficacement l'œuvre d'épuration et de réforme dans la chaire française.
Ce que le sermon devenait à l'école de François de Sales, entre les mains de ses disciples immédiats, de ses fervents imitateurs, on peut le voir en jetant les yeux sur les homélies du célèbre Pierre Camus, l'élève préféré et le plus cher ami du saint, son auditeur assidu et son biographe vigilant pendant vingt années. Je sais la part qu'il faut faire au goût particulier de ce prélat bel esprit, à son imagination excentrique, à sa verve intempérante. Mais même en tenant compte, autant qu'il convient, de l'infériorité du disciple et de ses travers personnels, l'influence du maître n'est-elle pas reconnaissable, sa trace n'est-elle pas visible, pour ainsi dire, dans ces applications pieusement tourmentées de l'Écriture, dans ces analyses à perte de vue des déUcats mystères du Cantique des cantiques, dans ce style tout bariolé d'images familières et de comparaisons pittoresques, où la pensée s'amoindrit, se rapetisse, à force d'être représentée aux yeux et matérialisée pour ainsi dire; dans ce déluge d'emblèmes dévots puérilement décrits, cœurs
brûlants, cœurs percés de flèches, autels prenant feu sous le rayon, lacs de fleurs entrelacés, etc. ? En écoutant rétrange parole de ce Camus, bien souvent on croirait entendre un saint François de Sales en belle humeur, plus folâtre, plus exubérant et plus bigarré : rimitation, indiscrètement et follement poussée, va, si Ton veut, jusqu'à la charge ; mais au fond, la méthode se retrouve à peu près pareille ; le genre est le même. Parmi les nombreux défauts qui ont si fort compromis la réputation de Févêque de Belley, et dont on s'est trop souvent égayé pour qu'il y ait intérêt à s'y appesantir ici (1), je n'en vois qu'un duquel son illustre maître soit réellement innocent. Je veux parler de l'abus choquant qu'il fait, comme tant d'autres orateurs de cet âge, des citations profanes. Sans s'interdire les maximes et les histoires puisées à cette source, saint François de Sales avait eu le bon sens de n'en faire usage qu'en certaines rencontres, avec discernement et mesure. 11 avait, dans sa lettre sur la chaire, expressément recommandé la sobriété en
(1) J'indiquerai seulement, comme lecture curieuse, très propre à • donner une idée de ce prédicateur, deux sermons intitulés, l'un, Les Espines préférables aux roses, (Homélies qtcadragésimales, Paris, 1615) ; l'autre. Le zodiaque spirituel en la conversion de saint Paul, {Homélies festives, Rouen, 1636) ; et la première des Homélies panégyriques de saint Ignace, PeLViB y 1623.
cette matière, disant qu'il était bon de citer les vers des poètes quelquefois^ « comme saint Paul avait fait » d'Aratus et de Ménandre (1), » et que, pour les histoires profanes, il fallait s'en servir « comme l'on fait » des champignons, fort peu, pour seulement réveil- » 1er l'appétit. » Camus, dominé par son étonnante et intempérante mémoire, entraîné par son humeur curieuse et volage, prodigue moralités, histoires, contes, anecdotes tirées des sources les plus diverses, rassemble pêle-mêle les souvenirs les plus disparates. Pour plus de bigarrure, ce sermonnaire émaillé de sentences de poètes, est poète lui-même. Souvent, au lieu de citer textuellement les poètes anciens, il les présente, sans les nommer, traduits en vers français de sa façon, c'est-à-dire habillés à la moderne, en style de Du Bartas ou de Pibrac. Je crois même qu'il se permet quelquefois d'introduire dans la chaire certains auteurs contemporains, « de la brigade de Ron- » sard, » comme l'avait fait avant lui le Père Coton, dont un sermon est tout rempli de quatrains empruntés à V historiographe poète Pierre Mathieu (2). Il est donc permis de conclure qu'en fait d'élo-
(1) Act., XVII, 28. — ICor., xv, 33.
(2) C'est ainsi que le Père Coton désigne lui-même en chaire cet auteur. V, dans les Sermons sur les principales et plus difficiles matières de la Foy, le sermon sur la mort.
quence sacrée, le XVII* siècle se contenta d'abord de suivre et de continuer le XVI% et ne fit guère autre chose sous Henri IV, et même dans les premières finnées du règne de Louis XIII.
Pour ne rien omettre, cependant, il y a une différence à noter, un progrès à enregistrer, progrès définitivement accompli dès les premières années du siècle. Alors, en effet, deux choses furent séparées, que les âges précédents avaient vues plus d'une fois s'unir dans la chaire et s'y confondre en un mélange équivoque, je veux dire, le libre et pacifique enseignement de la morale et de la justice chrétiennes, et la critique directe et agressive du gouvernement des sociétés et de la gestion du pouvoir, la lutte généreuse contre les appétits et les iniquités du monde, et l'intervention passionnée dans les débats orageux du siècle, la religion, en un mot, et la politique. Alors enfin, et pour toujours, la chaire renonça à ce hardi contrôle sur les actes du souverain temporel, à cette libre censure des vices de l'État ou des fautes du pouvoir, qu'elle s'était fréquemment arrogée au sein de l'anarchie du moyen âge, qu'elle avait exercée avec moins de mesure encore au milieu des tourmentes religieuses et civiles du XVP siècle, et qui, parfois généreuse et salutaire, avait trop souvent dégénéré
en opposition partiale et violente, ou même en hostilité démagogique et factieuse : elle abdiqua décidément tout rôle politique, et se réduisit à son droit de censure sur les mœurs, en s'interdisant ce qu'elle s'était permis trop de fois, le blâme ouvertement dirigé contre les personnes, les peintures morales portant un nom d'homme, ou s'appliquant trop visiblement à quelqu'un. Par là, malgré ce qu'elle garde encore, comme on l'a vu, de témérité et de caprice, la prédication sous Henri IV offre pourtant des allures plus régulières, un esprit nouveau de mesure et d'ordre. Si l'on songe aux exemples de turbulente audace et de licence qu'elle trouvait dans un passé tout voisin, si l'on se reporte à quelques pas de là, en pleine Ligue, à ces luttes furieuses où triomphait l'éloquence incendiaire des Aubry, des Rose, des Boucher, des Guincestre, on est frappé de la discrétion, de la modération prudente de leurs successeurs immédiats, du caractère exclusivement religieux de leur parole, des respects qu'ils se plaisent à rendre à l'autorité et à la personne du prince, de leurs vœux empressés pour l'affermissement de l'institution monarchique et des pouvoirs réguliers. Le contraste est complet, et témoigne vivement de la révolution qui venait de se faire dans l'État, et de
celle qui s'opérait dans l'esprit et dans les mœurs politiques de la nation.
Il s'éleva bien encore çà et là, surtout dans les chaires de province, quelques plaintes chagrines sur l'issue de la lutte, quelques clameurs de mécontents contre le nouveau pouvoir. Tandis que la plupart des sermonnaires ligueurs s'effaçaient dans l'ombre et le
silence, ou, changeant effrontément de rôle, s'empres-
« saient eux-mêmes de glorifier et de bénir la monarchie restaurée, d'autres, que la défaite de leur parti n'avait pas encore domptés, se permirent d'élever des doutes sur la conversion du Roi, ou de censurer sa politique ou sa vie privée (1). Quelques-unes de ces imprudentes agressions furent sévèrement punies ; des édits très rigoureux furent rendus contra les « prédicateurs séditieux (2). » Ces mesures portèrent le dernier coup au vieil esprit frondeur de la chaire. Toutefois, on en retrouverait encore quelque trace jusque dans les dernières années du règne. En 1609, tandis que le Roi, caché sous un déguisement, poursuivait en Picardie la belle Charlotte de Montmorency, princesse de Condé, le Père Bazile, capucin, prêchant à Saint-Jacques-de-la-Boucherie, disait « qu'on
(1) V. Ch. Labitte, Les prédicateurs de la Ligue» c. v, § 2.
(2) Isambert, Anciennes lois françaises^ t. XV, p. 102 et 177.
» avoit veu anciennement des empereurs et de nos » rois mesmes (dont il en nomma quelques-uns) qui » s'estoient masqués et desguisés, mais non comme » ceux d'aujourd'hui, pour aller voir leurs mal- » tresses, desbaucher les femmes de leurs subjets, » et commettre des paillardises et adultères, ains » à toute autre intention, iSça voir pour apprendre du » petit peuple et du commun ce qu'on disoit d'eux et » de leurs Estats, pour y donner l'ordre, s'amender » et les réformer (1). »
Un jour que Henri IV était venu au sermon avec une suite de dames, parmi lesquelles se trouvait la marquise de Verneuil, le pèra Gontier, jésuite, s'interrompit pour demander au Roi <r quand il se lasse- » roit de venir entendre la parole de Dieu avec un » sérail (2). » Ces sorties, et quelques autres non moins risquées (3), étaient comme un dernier souvenir, un dernier écho des hardiesses et des licences
(1) L'Estoile, coU. Pelitot, t. XLVHI, p. 348.
(2) Ce jour-là, il est vrai, la Cour était distraite et bruyante, et la marquise faisait des signes au Roi pour le faire rire. Au lieu de châtier le prédicateur, comme le lui conseillaient ses ministres, Henri IV pardonna, mais en roi et en homme d'esprit. Quand il revit le Père Gootier, il l'assura qu'il ne devait rien craindre, et le remercia même de ses corrections, mais en même temps il le pria de ne plus lui en adresser de telles publiquement. Journal de l'Estoile, collection Michaud, p. 365, note des éditeurs.
(3) F. l'Estoile, coll. Petitot, t. XLVIII, p. 384.
d'autrefois. Les traits de ce genre ne changent rien, en somme, à la physionomie de l'ensemble , qui offre, comme je lai dit, un caractère nouveau de discrétion et de respect.
Dans la polémique avec les Réformés, cependant, la chaire ne se hâta point de répudier ces formes de discussion bruyantes et passionnées, ce langage amer et hostile dont la controverse reHgieuse s'était permis si aisément l'usage auXVP siècle. Les noms offensants, les termes de mépris ou de moquerie, les anathèmes injurieux continuèrent à se mêler aux arguments, et changèrent trop souvent en dispute irritante ce qui aurait dû n'être qu'un éclaircissement pacifique ou une censure fraternelle. Un de ces prédicateurs dont j'ai essayé plus haut d'esquisser l'étrange physionomie, Pierre de Besse, dans une contestation avec les ministres protestants sur les titres de leur mission, les appelait loups, pestes j furies, minis" très de Satan, et leur demandait en bouffonnant où étaient leurs « patentes, » leur prétendue réforme étant, disait-il, « toute composée de paradoxes, de » blasphèmes, de diableries, de contradictions, de » privations, de négations, de zéro, de rien, de fan- » freluches (1). » Le même, réunissant divers traits
(1) Premières conceptions théologiques sur le carémf^ Paris, 1606, p. 176.
de la vengeance divine sur les hérésiarques, après avoir retracé la fin d'un Arius, d'un Manichée, d'un Nestorius, ajoutait : « Luther mourut plus doucement, » car aïant bien chopiné et farcy la panse à un sou- » per, sans autre cérémonie, il alla coucher en enfer. » Zuingle, combattant contre les catholiques, fut » abattu armé de toutes pièces, au rapport de Co- » cleus. Le diable égorgea Corolostade, à ce que » disent les ministres de Basle. Et toi, Calvin, le plus » malheureux de tous, ne mourras-tu pas d'une mort » malheureuse? Il fut rongé des vers, comme un Hé- » rode, un Antiochus, un Maximin, et invoquant les » diables à la fin, tout enragé et désespéré, rendit » la vie (1). » Un autre, Valladier, dans un sermon où il combattait l'hérésie de Calvin sur Je Purgatoire, après avoir traité ses adversaires à' exécrables menteurs^ de cerveaux démontés, de satrapes de l'Enfer, demandait d'où ils avaient pris cette erreur : « L'hé- » résie contre les sacrements, ils l'ont puisée de Ju- » das, » disait-il ; « mais l'impiété contre les morts, » ils l'ont prise de Caïn; et de faict, de Calvin, il faut » ester peu de chose pour y trouver Caïn. » Et de là, l'orateur s'engageait dans un long parallèle entre Calvin et Caïn , dont voici la conclusion : <r . . . Caïn fit tout
(1) Premières conceptions théologiques sur le carême^ p. 101.
» ce qu'il fit de haine qu'il portoit à son frère et d'en- » vie mortelle : Calvin, de pure haine qu'il portoit aux » pauvres âmes, et d'envie contre l'Église catholi- » que, par un maltalent infernal, ne visoit pas seule- » ment au Purgatoire, ains à dresser une pure fac- » tion et révolte, pour abolir toute forme d'église et * de culte divin (1). » On est bien loin, comme on voit, de la mesure dans l'attaque, de la dignité dans la dispute, que garderont, malgré l'ardeur de leur foi, un Bossuet, un Bourdaloue, répondant du haut de la chaire aux sectes dissidentes, de cet accent de charité qu'ils sauront mêler aux plus sévères avis ou aux sentences les plus rigoureuses. Sauf l'appel aux armes, qu'on n'osait plus se permettre sous le règne du vainqueur de la Ligue, on croirait entendre encore retentir la parole agressive, presque haineuse,, des Hennequin et des Vigor(2). Et même, parfois,
(1) Saincte philosophie de Vâmey édition de 1626, p. 364. Le même Valladier soutenait que Luther avait été engendré par un incube (sermon sur les sortilèges). Tel était le style de la polémique en chaire. La controverse écrite se montrait beaucoup plus calme et plus digne dans les œuvres de Du Perron et de Coeffeteau.
(2) Ce dernier avait été jusqu'à dire que les hérétiques ne sont point nos frères, et qu'on est dispensé de prier pour eux. Sermons catholiques pour towi les jours de Vannée, Paris, 1597, p. 171 et 173. En 1683, Bourdaloue disait dans l'oraison funèbre du père du grand Condé : « A Dieu ne plaise que j'aie la pensée de faire ici aucun » reproche à ceux que l'erreur ou le schisme ne m'empêchent point
dans le feu de la dispute, d'audacieuses protestations contre le récent édit de liberté religieuse et de paix partaient de la chaire, en présence même de la Cour, des mots provocants, d'intolérants conseils semblaient appeler une lutte nouvelle.
Ce même Père Gontier, qui tançait publiquement Henri IV sur son sérail^ prêchant, le jour de Noël 1608, devant le Roi, s'emporta contre les Protestants « jus- » ques à les appeler vermines et canailles^ jusques à » dire que les Cathohques ne les dévoient souffrir » parmi eux (1). »
Ces paroles firent grand bruit et grand scandale.
Le maréchal d'Ornano, lieutenant général de Guyenne, tête fort vive, dit au Roi que, « si l'on eust presché à » Bordeaux devant lui ce que l'on avoit presché » à Paris en présence de Sa Majesté, il eust fait jeter » le prédicateur dans l'eau au sortir de la chaire (2). » Henri IV fit défendre au Père Gontier de paraître désormais dans les chaires de Paris, excepté au Louvre,
» de regarder comme mes frères, et pour le salut desquels je vou- » draîs, au sens de saint Paul, être moi-même anathème! Dieu, té- » moin de mes intentions, sait combien je suis éloigné de ce qui » les pourrait aigrir; et malheur à moi, si un autre esprit que celui » de la douceur et de la charité pour leurs personnes se mêlait ja- » mais dans ce qui est de mon ministère! »
(1) L'Estoile, coll. Peiitot, t. XLVIH, p. 348.
(2) Ibid., p. 363.
en sa présence; puis quelques jours après, il revint sur cet ordre, et lui rendit pleine et entière liberté de parole, « dont chacun, » dit TEstoilc, « demeura » fort étonné. » Outre qu'il ménageait, en habile politique, la puissante Société à laquelle appartenait le Père Gontier, Henri IV, juge clairvoyant des sentiments et des vœux de son peuple, redoutait peu l'effet de ces provocations. On était alors à la fin de l'année 1609, et à cette date, la fièvre des guerres rehgieuses était trop bien calmée dans le peuple, les bienfaits de l'ordre et de la paix étaient trop généralement compris et goûtés, pour qu'une parole incendiaire tombée de la bouche d'un prédicateur pût mettre le feu au royaume (1). Cependant il y avait
(1) L'année suivante, deux mois après la mort du Roi, « Les bruits » couroient partout, » dit l'Estoile, « d'une Saint-Barlhélemy pro- » chaine, semés et apostés à dessein par quelques brouillons d'Eslat, » qui taschoient par tels artifices d'y porter le peuple; mais lequel » pour tout cela ne vouloit point mordre à l'nppast, étant fait sage » par les exemples du passé. « Nous n'avons que faire des querelles » des grands, » disoit-il; « qu'ils s'accordent, s'ils veulent, ou s'ils » peuvent, tout ainsi qu'ils voudront, mais qu'ils ne nous y meslent )) point ; car nous ne savons que trop comme ces gens là ont accou- » tumé de traicter leurs amis. Nous en avons mangé du chien, du » chat et du chevau, nous ne sommes plus d'avis d'y retourner pour » le pris. Qui trouvera goust à de telles viandes, qu'il ne les espargne » pas. De nous, nous en sommes si saouls et si haudis, que nous » avons perdu l'envie de plus en taster. » — Et telle estoit la voix de » tout le peuple et le commun langage de tous les crocheteus et
dans ces derniers excès de la polémique religieuse sous le roi vainqueur de la Ligue, un autre péril dont Henri IV ne s'inquiétait pas assez peut-être. Ce qui s'agitait encore des fureurs fanatiques du siècle dernier dans quelques tètes exaltées, était dangereusement remué par la violence injurieuse de ces débats publics avec les protestants, par ces ardentes protestations contre la loi, qui retombaient en mépris ou en haine sur le prince auteur de la loi. Au bruit de ces furieuses invectives, de ces anathèmes séditieux retentissant dans les temples, la sombre folie d'un Ravaillac s'aigrissait encore, et la pensée du crime résistait mieux dans cette âme malade aux derniers scrupules d'une conscience égarée (1).
M femmes par tous les marchés et places de Paris. » Journal, coll.
Petitot, t. XLIX, p. 84.
(1) V. les aveux de Ravaillac. Relation de son procès, dans les Archives curieuses de l'histoire de France , t. XV, p. 113.
État du clergé, en France, à la fin du XVI® siècle. — Décadence de la discipline et des mœurs. — Tentatives de réforme du XVI° siècle reprises avec plus d'énergie et d'ensemble par lo XVII®. — Mouvement religieux sous Henri IV et sous Louis XIII.
Si le règne de Henri IV n'a, en définitive, qu'une très faible part à réclamer dans la réforme de l'éloquence religieuse au XVIP siècle, en revanche il vit poindre et se développer rapidement une autre réforme (1) plus essentielle, qui devait seconder et accélérer la première. Je veux parler de celle qui commença à s'opérer en ce temps dans la discipline et dans les mœurs du clergé français.
Le XVP siècle, cette grande et mémorable époque dans l'histoire religieuse des peuples modernes, avait été surtout pour l'Église catholique un âge de résistance et de lutte acharnée. Sans cesse aux prises avec un adversaire, qui, parti d'une question de discipHne,
(1) Ceci est vrai surtout des dernières années du règne.
RÉFORME RELIGIEUSE. lOI
avait finalement porté ses coups sur la hiérarchie et sur le dogme, le clergé orthodoxe avait plus songé à se défendre qu'à se réformer, et plus travaillé à refouler l'hérésie, qu'à combattre dans son propre sein les relâchements et les abus qui avaient été le premier sujet de plainte et le grief le moins contesté dès novateurs. L'ardeur même de la lutte, soutenue avec les armes diverses de la controverse, de la politique et de la guerre, ne lui avait pas laissé toute la liberté d'esprit et de conscience nécessaire pour le prompt et 'sûr achèvement de cette dernière œuvre. La réforme des mœurs, depuis longtemps réclamée par tous les esprits sensés et par toutes les nobles âmes, ne s'était donc qu'imparfaitement accomplie. Sans doute^ le XVP siècle avait eu ses héros de pureté, de charité, de grands pontifes, de grands Saints, animes d'un zèle ardent pour le rétablissement de l'intégrité et de la régularité ecclésiastique. Il avait eu son grand concile de Trente, qui, tout en frappant les sectes ennemies de ses décisions dogmatiques, n'avait pas craint de signaler lui-même les désordres introduits dans la tribu sainte, et d'indiquer ou de prescrire d'énergiques remèdes. Plus d'une fois, sans doute, à ces chrétiens appels, les consciences s'étaient émues. Des Éghses particulières, des Or-
i02 RÉFORME RELIGIEUSE.
dres religieux s'étaient régénérés par un courageux effort : de nouveaux Ordres étaient nés et avaient rapidement grandi. Mais à côté de ces transformations salutaires, de ces créations fécondes, bien des faiblesses s'étaient perpétuées, bien des abus avaient énergiquement persisté : aucun renouvellemeiit, profond et d'ensemble, n'avait pu s'accomplir.
Une grande nation habituée à prendre l'initiative des héroïques entreprises et des réformes utiles en tout genre, la France était notablement en retard. Le clergé français, tout en s'illustrant par l'inflexibilité de son orthodoxie, par l'énergie de sa résistance aux nouvelles doctrines, n'avait pas assez rompu avec ces habitudes séculières et mondaines, avec cette facilité de mœurs où il était tombé au déclin du moyen âge, et qui lui avait attiré, de la part de ses amis comme de ses ennemis, tant de vives remontrances et d'amères censures. Le rôle actif qu'une fausse idée de ses devoirs l'avait entraîné à prendre dans les guerres de religion, ses étroites alliances d'alors avec les puissances politiques, dont il empruntait le secours contre l'hérésie, toute cette vie d'intrigues et de combats qui le mettait en contact journalier avec les vices raffinés des cours, avec les passions grossières de la foule, n'était pas faite, il faut en convc-
nir, pour l'aider à retrouver son austère droiture et ses évangéliques vertus d'autrefois. Que d'écueils nouveaux s'étaient offerts à lui dans ces temps malheureux où le moine quittait son cloître pour les camps, où l'évêque dressait des plans de campagne dansle cabinet des princes, où le prédicateur débitait dans la rue de séditieuses harangues, où la guerre civile, troublant tous les esprits, jetait chacun hors de sa condition et de son rôle ! Le pouvoir temporel avait, d'ailleurs, suscité lui-même à la réforme religieuse de graves obstacles, en s'acquittant avec une facilité peu scrupuleuse du grand devoir que lui conférait le Concordat, en élevant aux premières dignités de l'Église des hommes que ni la science ni la vertu ne marquaient pour cet honneur, incapables, par conséquent, de diriger le ministère saint dans la droite voie. Le relâchement des mœurs ecclésiastiques, loin de se ralentir, avait donc fait peut-être de nouveaux progrès sous les princes de la maison de Valois, et pendant les troubles de la Ligue. Ce qui est certain, c'est qu'à la fin du siècle, au lendemain de cette orageuse période, les divers ordres du clergé, soumis à une sérieuse enquête par un pouvoir réparateur, avaient présenté un affligeant spectacle. Plus d'un diocèse réclamait en vain la présence de
iOi RÉKORME RELIGIEUSE.
son évêque, que les soins de Tambition ou lattrait des divertissements profanes retenaient à la cour. Le clergé des paroisses, recruté avec trop peu d'attention ou de choix, manquait généralement du degré d'instruction convenable aux ministres du culte, et, chez un grand nombre, la frivolité des habitudes, ou même la dissipation des mœurs s'ajoutait à l'ignorance. La discipline n'était pas plus respectée dans l'état monastique : une vie douce et molle régnait dans les maisons réputées jadis les plus sévères : le désordre de certains couvents allait jusqu'au scandale (1).
Un pieux et savant Oratorien, exposant soixante ans plus tard la situation morale de l'Église de France
(1) V. ce que dit l'Estoile des couvents de Longchamp et de Gif ; Journal, coll. Petitot, t. XLVIII, p. 382; et, dans les Mémoires pour servir à l'histoire de Port-Royal, Utrecht, 1742, en quel état était réduite l'abbaye de Maubuisson, en 1600; t. I^^, p. 128. — L'étrange coutume qui permettait à des laïques de posséder des abbayes dont ils touchaient les revenus, ne contribua pas peu au dérèglement des cloîtres : beaucoup d'abbayes données à des seigneurs ou à leurs protégés, étaient desservies par des prêtres pauvres et ignorants, auxquels le titulaire assignait un faible salaire, et dont l'autorité était nulle. V. États généraux de 1614, discours de M. Miron, président du Tiers, au Roi; recueil de La Haye, 1789, t. XVII, p. 83. On ne se faisait non plus aucun scrupule de mettre en religion avec le titre d'abbé des cadets de noblesse ou des bâtards de princes encore enfants. V. Dom Calmet, Hist. de Lorraine^ t. III, p. 746; Sainte-Beuve, Port-Royal, t. 1", 2c édition, p. 83 et 206.
au début du XVIP siècle, en indiquait ainsi les principaux traits : « Notre honoré Père (le cardinal de Bé- » ruUe) s'étoit appliqué aux besoins des prêtres et » aux désordres qui s'étoient glissés parmi eux, et il » en avoit remarqué trois principaux qui étoient » comme la source de tous les autres. Le premier étoit » le luxe et l'avarice, qui ne se séparent jamais... » Le luxe avoit amolli le cœur des ecclésiastiques, » les avoit engagés en des dépenses inutiles et cri- » minelles, et leur avoit fait nourrir des chiens et des » chevaux du revenu, qui, leur ayant été donné pour » nourrir les pauvres, est seulement appelé leur pa- » trimoine. Par une nécessité inévitable, l'avarice » avoit suivi le luxe, et les ecclésiastiques ayant dis- » sipé leurs biens par leurs débauches, ils avoicnt » travaillé à les recouvrer par des injustices aussi vio- » lentes que honteuses... Le second mal, qui les » entraînoit à leur perte, étoit l'ambition, qui, n'étant » jamais contente, les faisoit soupirer incessamment » après les dignités ecclésiastiques, et leur inspiroit » un désir emporté de s'élever au-dessus des autres. » Ce mal étoit aussi commun dans l'Église que dans i> l'État. On ne regardoit plus les bénéfices comme » des charges onéreuses, mais comme des honneurs » éclatants, qui rendoient les hommes illustres, et
» qui leur donnoient de l'autorité, et leur procuroient » du revenu. Ils ne se souvenoient plus de cet avis » de l'apôtre saint Pierre : Neqiie ut dominantes in » clerisy sed forma facti gregis ex animo.. . . Et pourvu » qu'ils commandassent dans l'Église, ils ne se met- » toient pas en peine de l'édifier par leurs bons » exemples... Le troisième mal qui perdoit les prô- » très étoit leur inutilité. Comme ils n'avoient rien à » faire, et qu'ils passoient toute leur vie dans une » molle oisiveté, ils cherchoient à se divertir, et ne » s'occupant pas de leurs charges, ils tomboient » malheureusement ou dans l'ivrognerie ou la bonne » chère, ou dans la dissolution et dans l'impureté. » Les moins criminels étoient ceux qui s'amusoient » à bâtir et à chasser, et qui, prenant ces divertisse- » ments profanes et séculiers, croy oient avoir beau- » coup fait pour eux et pour l'Église, s'ils évi toient » les écueils où d'autres faisoient naufrage (1). » De semblables témoignages, de tels aveux se retrouvent au commencement de presque toutes les histoires ou relations édifiantes composées en l'honneur des saints personnages qui furent les principaux ouvriers de la restauration religieuse dans la première moitié
(l) Discours prononcé dans rassemblée de l'Oratoire, en 1666, par le P. Senault, supérieur général de l'Ordre.
du XVIP siècle. L'estimable biographe de saint Vincent de Paul, Abelly, nous apprend qu'un bon prélat, après avoir exposé au Saint tout ce que son zèle lui avait suggéré de faire pour le bien de son diocèse, ajoutait : « Mais c'est avec peu de succès, pour le » grand et inexplicable nombre de prêtres ignorants » et vicieux qui composent mon clergé, qui ne se » peuvent corriger ni par paroles ni par exemples. » J'ai horreur, quand je pense que dans mon diocèse » il y a presque sept mille prêtres ivrognes ou impu- » diques, qui montent tous les jours à Tautel, et qui » n'ont aucune vocation. » Un autre écrivait au même Saint : « Excepté le chanoine théologal, je ne sache j> dans mon église aucun prêtre qui puisse s'acquitter » d'aucune charge ecclésiastique ; vous jugez par là » combien grande est la nécessité où nous sommes » d'avoir des ouvriers (1). »
(1) Abelly, Vie de SaitU Vincent de Pau!, 1664, 1. II, ch. ii. V. môme ouvrage, 1. 1", ch. I«r, De testât de ^Eglise de France, lorsque Vincent de Paul vint au monde. — Cf. la belle et curieuse Lettre de M. de Saiiit-Cyran à un ecclésiastique de ses amis touchant les dispositions à la prêtrise, 1648; la Vie de M. Bourdoise, éd. de 1784» p. 33 et 168; celle de M. de Gondren, par le P. Amelotte, 1643, p. 94 ; celle de César de Bus, par P. Dumas, 1713, p. 72. — Un mol de Bossuet (Oraison funèbre du P. Bourgoing, l^r point; en dit plus que beaucoup de témoignages ."«Soyez bénie de Dieu, sainte compa- » gnie, » s'écrie-t-il. en s'adressant à l'Oratoire naissant; « employez » tout ce qui est en vous d'esprit, et de cœur, et de lumière, et de
Sans doute les mœurs et les études n'avaient pas fléchi partout d'une manière aussi grave. Même en ces temps de corruption, de purs et saints exemples, est-il besoin de le dire? partaient encore des rangs du haut clergé ; et plus bas, dans cette ombre où l'héroïsme chrétien se dérobe si souvent aux yeux des hommes, plus d'une âme restée vaillante et fidèle gardait inviolablement l'esprit et les devoirs du sacerdoce. Jamais, grâce à Dieu, le mal n'est absolu en ce monde ; et de même que les temps de mœurs régulières et saines, d'ordre prédominant en toutes choses, ont eux-mêmes leurs vices et leurs abus, plus profonds souvent et plus graves qu'on ne pense, une part de bon sens et de vertu, souvent plus grande qu'on ne suppose, se conserve dans les âges de trouble moral et de licence ; et même alors, le nombre des esprits droits, des cœurs honnêtes, reste, grâce à Dieu, considérable, et c'est ce qui soutient à l'ordinaire les sociétés les plus ébranlées parleurs propres désordres, et leur donne la force d'y survivre. Mais enfin, malgré ces nécessaires et salutaires exceptions,
» zèle au rétablissement de la discipline si horriblement dépravée et » dans le clergé et parmi le peuple. » — Fléchier, avec une égale sincérité, et une force d'expression qui ne lui est point ordinaire, a tracé de cette dépravation un frappant tableau dans son panégyrique de saint Charles Borromée.
RÉFORME RELIGIEUSK. i09
l'état général du clergé français, au temps dont je parle, était fait pour inspirer les plus graves inquiétudes aux amis de la religion et de la patrie, et le mal appelait d'énergiques remèdes.
Les circonstances morales qui viennent d'être relevées avaient eu naturellement grande influence sur la condition de l'éloquence religieuse au XVI' siècle et au commencement du XVII' . Tous ces travers d'esprit et de langage que j'ai curieusement et peut-être trop longuement signalés dans les prédications du règne de Henri IV, si semblables à celles de la Renaissance, peuvent sans doute et doivent être attribués en partie à l'imperfection du goût, à l'inexpérience du talent, à l'excès involontaire de l'admiration et du respect pour l'antiquité païenne récemment restaurée, à ce qui restait encore de rudesse dans les mœurs publiques et de barbarie scolastique dans l'éducation du clergé. Mais il est difficile de ne pas voir aussi la trace d'un grave affaiblissement moral dans cet abus d'érudition profane qui substituait une curieuse variété de souvenirs à l'étude religieuse des plus redoutables problèmes, et remplaçait l'édification par le divertissement; dans ces subtilités de bel esprit, dans cet euphuïsme mondain qui assimilait le sermon aux plus frivoles productions de la littérature à la mode..
et rabaissait tristement le rôle du prédicateur, en trahissant chez lui un aveugle besoin de plaire, une misérable vanité d'auteur en quête de louanges et de succès; dans ce cynisme de bouffonnerie, qui, aumiheu d'une société beaucoup moins simple et moins naïve que celle du moyen âge proprement dit, n'avait plus la même innocence, et ne pouvait se couvrir des mêmes excuses. Et comment l'ÉgUse aurait-elle pu déchoir, comme nous l'avons vu, dans sa disciphne et dans ses mœurs, sans s'écarter plus gravement qu'elle ne l'avait fait encore des vrais principes de la prédication, satis en délaisser plus complètement les meilleurs modèles? Où l'entière adhésion de l'âme aux leçons que la bouche répète, où l'intime harmonie et, pour ainsi dire, l'étroite solidarité des sentiments avec les doctrines, des mœurs avec la parole, estelle plus nécessaire que dans la chaire de vérité, et où les tristes effets de leur divorce doivent-ils être plus sensibles? Là, le pervertissement du goût, la décadence du talent suivent plus irrésistiblement que partout ailleurs l'abaissement des âmes (i). On le voit donc, c'était à la condition d'un travail double, en quelque sorte, d'un double progrès, intellectuel et
(1) « Un clerc mondain ou irréligieux, s'il monte en chaire, est » déclamateur. » (La Bruyère, De la chaire, XXIV.) Ceci soit dit,
moral, littéraire et religieux, que la réforme de l'éloquence sacrée pouvait enfin s'accomplir au XVII* siècle. Cette réforme exigeait sans doute un degré de plus de politesse et d'art, un sentiment nouveau des bienséances, une culture plus complète de l'esprit ; mais surtout elle devait naître du réveil salutaire des consciences, de l'ébranlement religieux des cœurs, elle n'était possible que par la renaissance des antiques vertus sacerdotales et des œuvres apostoliques au sein de l'Église ; elle ne pouvait grandir que par les progrès mêmes de l'esprit de sacrifice et d'amour, source unique de vie et de puissance pour la chaire. Ce grand mouvement, d'où le clergé français devait sortir régénéré, commença peu après le rétablissement de l'ordre politique et de la paix. Le signal fut donné, dès les premières années du siècle nouveau, par des hommes admirables, en qui la fermeté du caractère et la science du gouvernement des
pourtant, sans méconnaître ce qui fait proprement le mystère de la parole chrétienne. Il est de foi que, toute défigurée et ravalée qu'elle est alors, la prédication garde ses divines vertus : le Verbe agit par lui-même sur les âmes disposées à l'entendre, malgré l'insuffisance ou l'indignité du prédicateur. V. ce que dit Bossuet du prédicateur invisible, Sermon sur la parole de Dieu : V. aussi dans le Sermon sur les vaines excuses des pécheurs, comment il explique cette parole de saint Augustin : Lege uvam inter spinas pendentem, sed de vite nascentem, III® point.
n2 RKFORME RELIGIEUSE.
âmes se joignaient aux élans d'une piété ardente et d'une impétueuse charité. En peu de temps accoururent sur leurs pas de nombreux disciples, empressés à les seconder dans leur lutte contre des travers obstinés, contre des passions rebelles. On vit alors, comme en ces âges de péril et d'épreuve, où l'Eglise cherchait dans la vertu des associations religieuses un raffermissement et une défense, on vit naître et s'étendre rapidement de nouveaux Ordres, tous institués selon la même pensée d'amendement et de progrès, tous animés, dès l'origine, du plus généreux esprit. L'Oratoire français, imitation originale et féconde de celui de saint Philippe de Néri, naquit à la voix de l'illustre cardinal de BéruUe. Sous la conduite de deux de ses disciples, Adrien Bourdoise et Eudes de Mézeray (1), deux autres sociétés se vouèrent, comme l'Oratoire, à l'exercice des vertus cléricales et à la direction des séminaires (2). Le premier modèle achevé de ces pépinières de prêtres que les siècles précédents n'avaient pas connues, le premier séminaire au complet fut créé parle pieux et savant OUer (3). Deux humbles prêtres, l'un gentilhomme
(1) Frère de l'historien.
(2) La communauté des prêtres de Saint-Nicolus-du-Chardonnet. — La compagnie des Eudistes.
(3) Congrégation de Saint-Sulpice.
RÉFORME RELIGIEUSE. i i 3
et ancien soldat, l'autre paysan illettré, frappés de la misère morale où languissait le peuple des villes et' des campagnes, faute d'instruction religieuse, se chargèrent de rappeler le clergé à l'accomplissement de ce grand devoir : César de Bus forma, sous le nom de Prêtres de la doctrine chrétienne, une légion d'infatigables catéchistes : Vincent de Paul envoya jusque dans les moindres bourgades ses modestes et zélés Missionnaires, en même temps qu'il multipliait pour le soulagement des pauvres ses institutions de charité, les plus bienfaisantes et les plus vivaces que le christianisme ait enfantées dans les temps modernes (1). Tandis que les congrégations nouvelles, sociétés de prêtres sans vœux, formées pour le redressement du clergé séculier (2), travaillaient à l'envi à ce grand ouvrage, la réforme pénétrait, non moins résolue, non moins active, parmi les innombrables confréries monastiques dont les siècles passés avaient couvert la France. Une petite troupe de zélés Bénédictins (3) ranima dans l'Ordre entier la vie de prière
(1) V. Feillet, La misère au temps de la Fronde et saint Vincent de Paul, Paris, 1862, ch. X et XIX.
(2) Peu de nouveaux Ordres monastiques s'établirent en France au XVII*) siècle, si ce n'est pour les femmes (Visitandines, Carmélites, Ursuliues, etc.).
(3) La Congrégation de Saint-Maur.
lU RÉFORME RELIGIEUSE.
et de travail, l'étude des saintes lettres, le goût de Térudition religieuse et patriotique. L'antique esprit de Cîteaux se réveilla parmi les fils dégénérés de saint Bernard. Un des couvents de cet Ordre, purifié et agrandi, fit revoir au monde étonné les mœurs des premiers solitaires chrétiens : l'Église admira les vertus de Port-Royal, et profita de ses exemples, tout en combattant ses doctrines.
A ce rajeunissement de vie spirituelle et morale au sein du clergé, répondit un mouvement analogue de la société laïque. Les conversions éclatantes, les exemples mémorables de ferveur et de charité se multiplièrent parmi les personnes du siècle. On vit des familles entières, touchées de quelque accident imprévu, ou seulement pour avoir lu le livre si populaire alors de saint François de Sales (1), embrasser d'un ardent courage la règle chrétienne des mœurs, et s'y tenir au milieu même du monde qu'elles abju-
(1) V Introduction à la vie dévote, — « On peut dire, mes sœurs, » qu'avant votre saint instituteur, l'esprit de dévotion n'était » presque plus connu parmi les gens du siècle. On reléguait dans » les cloîtres la vie intérieure et spirituelle, et on la croyait trop » sauvage pour paraître à la cour et dans le grand monde. François » de Sales a été choisi pour l'aller chercher dans sa retraite et pour » désabuser les esprits de cette créance pernicieuse. Il a ramené la » dévotion au milieu du monde. » Panégyrique de saint François de Sales, prêché par Bossuet dans un couvent de la Visitation, 1^' point.
RÉFORME RELIGIEUSE. Mo
raient sans le quitter. De pieux laïques rivalisèrent de vertus avec les plus héroïques représentants du sacerdoce.
En général, il y eut dans cette société sauvée d'hier et rajeunie, qui cherchait un sol ferme sous ses pas, il y eut retour involontaire et contagieux aux croyances et aux habitudes religieuses. De là, en partie, le sérieux, la gravité, qui vinrent s'unir à l'urbanité et à l'élégance des mœurs nouvelles. Sans doute, il ne faut rien surfaire, et, même en signalant les grands courants salutaires, on doit toujours tenir compte de l'inévitable mélange. Les nouvelles mœurs gardèrent plus d'une trace des anciennes, et dans cette activité plus régulière, parmi ces goûts épurés et ces instincts d'ordre renaissants, il y eut place encore à bien des saillies et à bien des licences où revivaient l'esprit aventureux et la morale facile de l'âge précédent. Les archives intimes des règnes de Louis XIII et de Louis XIV, si curieusement explorées de nos jours, et récemment complétées par la découverte de nouveaux et expressifs témoignages, ne nous laissent rien ignorer de ces nuances variées et de ces contrastes, et nous font assez connaître ce qu'il y eut d'imparfait et dé fragile dans la rénovation religieuse et morale de ce temps, sitôt interrompue par l'inva-
i 16 RÉFORME RELIGIEUSE.
sion d'un autre XVP siècle, bien autrement hardi que le premier. Après tout, cependant, et toute réservé faite, le mouvement dont je viens de rappeler les principales circonstances fut grand et sérieux, et eut ce caractère de haute inspiration et d'expansion féconde qui distingue les crises morales les plus glorieuses dont l'histoire ait gardé le souvenir (1). A voir s'élever coup sur coup, dans la première moitié du siècle, et au delà, tant de saintes et bienfaisantes compagnies, vaillamment appliquées à leur tâche, tant d'hommes émihents pai^ les dons réunis de la contemplation mystique et de la charité pratique, comment douter de la réalité et de la profondeur de ce mouvement, et quel esprit sérieux n'y verra la vive et irrésistible action du sentiment chrétien, tout à coup ranimé après un trop long temps de langueur et de sommeil, et éclatant au sein d'un monde vieilli avec la pureté et l'ardeur des anciens jours ? Ce n'est
(1) « Qu'importe, » demande l'autegr de Port-Royal racontant les rudes travaux de la réformatrice de tant de couvents au XVn« siècle, de l'héroïque Angélique Arnauld, « qu'importe que tout cela n'ait M pas duré, et qu'elle se soit usée à une œuvre passagère? Depuis M quand le bien dure-t-il sur la terre? Tout l'effort, même celui des » plus saints ici-bas, n'est-il pas passager par les résultats, et n'est- » ce pas à recommencer toujours? Le plus ou le moins n'y fait ; rien » n'aboutit : c'est l'effort seul, c'est la pensée qui nous est comptée. » Port-Royal, t. 1", 2e édition, p. 206.
RÉFORME RELIGIEUSE. Il7
pas aller trop loin que de saluer, d'accord avec les historiens spéciaux de l'Église, ce qu'ils ont appelé la Renaissance religieuse du XVIP siècle. C'est reconnaître ce qui a été véritablement l'inspiration première et comme l'âme de la grande littérature chrétienne de cet âge, dont nul ne conteste la richesse et la puissance. Autrement, la supériorité de cette littérature, que l'on a pu justement comparer à celle des Pères, serait un fait inexplicable. D'où seraient venues alors, en effet, dans l'École, dans le Cloître, dans la Chaire, tant d'œuvres excellentes ou sublimes, qui font du XVII* siècle comme un nouvel âge classique des lettres sacrées, si cette féconde agitation religieuse n'avait doublé les forces de la pensée chrétienne, en répandant une foi plus pure et plus élevée, un enthousiasme plus profond? Jamais les grandes idées religieuses et morales n'inspirent mieux le génie, que lorsqu'elles naissent de toutes parts autour de lui, et lui arrivent, en quelque sorte, du fond vivant de la société qui l'entoure. Bossuet, Pascal, seuls avec leur génie, leur foi et leurs études, non soutenus et portés, comme ils le furent, par tout un courant de mœurs nouvelles et de croyances rajeunies, se seraient-ils élevés aussi haut? Un âge de mâles et saintes réformes, d'institutions héroïques
i 18 RÉFORME RELIGIEUSE.
inspirées par le vrai, l'impérissable esprit chrétien, pouvait seul enfanter le dernier des Pères de l'Église (1).
L'histoire de l'éloquence sacrée au XVIP siècle se rattache donc par le lien le plus étroit à celle des transformations heureuses que subit l'Église gallicane de 1600 à 1640. Je devrai donc plus d'une fois recourir à celle-ci, pour mieux saisir le caractère et mieux apprécier l'œuvre des modestes, mais utiles devanciers, de Bossuet dans là chaire. Ici, comme ailleurs, l'étude littéraire n'a tout son intérêt et tout son prix qu'en s'éclairant et en se complétant par celle des institutions et des mœurs : et même n'est-ce pas surtout quand elle s'occupe de l'espèce d'éloquence la plus indépendante de l'art proprement dit, et, en un sens, la moins littéraire, que la critique a besoin de ce genre de secours ?
(1) C'est un auteur laïque, c'est La Bruyère, qui osa le premier donner ce nom de Père de VÊglise à Bossuet (Discours de réception à l'Académie française) : mais Massilion (Oraison funèbre de Monseigneur), le Père De la Rue (Oraison funèbre de Bossuet, fin des !«' et 2o»o points) ont parlé de Bossuet comme La Bruyère ; et la postérité a ratifié leur jugement.
L'Oratoire. — Esprit et fin de cet Institut. — Le prêtre et le prédicateur selon M. de Bérulle. — Saint Vincent de Paul à l'Oratoire. — Premiers disciples de M. de Bérulle dans la chaire. — Le Père Bourgoing. — Le Père Le Jeune,. dit le Missionnaire aveugle. Son œuvre, sa vie. — Le Père Senault. — Ecole de Saint-Magloire.
Des prélats peu favorables aux projets formés par M. de Bérulle pour rétablissement d'une congrégation nouvelle, lui demandant un jour quels seraient les statuts de sa confrérie : « Mes règles, » dit-il, « les voici : » et il leur récita un verset de saint Paul sur les devoirs du prêtre (1).
Former des prêtres, en effet, par le moyen d'une sorte de société sacerdotale d'émulation et de perfectionnement, non liée par des vœux, sans autres engagements que ceux de la prêtrise, sans règle particulière, telle fut la simple, et pourtant nouvelle, à
(1) Ad Philipp.y IV, 5 et suiv. — Histoire du cardinal de Bérulle, par Tabaraud, Paris, 1817, 1. 1", p. 161.
bien des égards, et très féconde pensée, d'où naquit l'institut de l'Oratoire.
Ce ne fut pas, à proprement parler, un établissement nouveau dans l'Église ; ce ne fut point un ordre nouveau après tant d'autres. Ce fut comme une pieuse conjuration pour régénérer l'Ordre saint par excellence, celui qui « sert non d'ornement, mais de fon- » dément en rÉglise(l), » VOrdre de la prêtrise, qu'on peut dire, l'Ordre de Jésus-Christ même. « Car, » disait M. de BéruUe, « c'est l'Ordre que par lui-même » il a immédiatement institué : l'Ordre de ceux qui » sont ses ambassadeurs sur la terre, qui parlent en » sa personne, qui dispensent ses mystères, qui an- » noncent ses vérités, qui donnent son sacré corps, » qui communiquent son esprit, qui, en son nom, » lient et délient les âmes, ouvrent et ferment les -^ portes des cieux (2). »
Plein de cette pensée, M. de BéruUe préféra pour ses disciples à tout autre nom celui de Prêtres de
(1) Œuvres complètes^ Paris, de Bérulle, 1644, p. 1022.
... Purpurei proies generosa Berulli, Âurea gens, ipsi superum acceptissima Régi, Votorum leges quam nulla et vincla coercent, Sed pietatis amor régit, et, pars optima nostri, Helligio, ratioque cornes, non indiga frœni.
Santeuil, D. Maglorii Querimonia.
(2) Vie de Bérulle, par Habert de Cerisy, Paris, 1646, p. 347.
l'Oratoire de Jésus ; voulant que ces ecclésiastiques associés sous sa direction pour s'exciter mutuellement à toutes les vertus de leur état, ne reconnussent d'autre patron et d'autre instituteur que l'auteur même et le modèle du sacerdoce, Jésus-Christ, le prêtre souverain, le pontife éternel (1).
Demander au clergé de se montrer tout simplement fidèle à son origine et à sa mission, d'être lui-même, c'était, pensait-il, offrir au zèle des serviteurs de Dieu une assez ample matière. « C'est au prêtre en effet, » disait-il, « qu'il appartient de former Jésus-Christ
» dans les âmes Que si le sacerdoce a une fin si
» excellente, une puissance si céleste, un effect si » divin, que devons -nous estre en ce ministère ? Quel » doit estre notre soin, quelle doit estre nostre pu- » reté, nostre piété, nostre charité, nostre humilité, » et quel art et quelle industrie faut-il pour une » chose si grande, si nouvelle en la terre, si rare » au ciel, et que le ciel mesme reçoit de la terre )) comme un fruict que la terre cultivée de Dieu rend » au ciel et à Dieu mesme ? Ars artium cura anima-
(i) V. De Bérulle, Œuvres, p. H03; Préface des Œuvres, par le Père Bourgoing ; Vie (ms.) de Bérulle conservée aux Archives nationales, M. 179 A, 1. III ; Ch. de Condren, Idée du sacerdoce de J,-C, Paris, 1677, p. 1 et suiv.
» mm (1). » — « Puisque Dieu, » disait-il encore, » » nous appelle aux fonctions angéliques, disposons- » nous aussi aune vie angélique, pour estre dignes » d'un ministère si élevé, si sainctet si efficace (2) » Dans cette haute et pure idée que, les yeux fixés sur le divin modèle, il se formait du prêtre, M. de BéruUe ne séparait pas la science de la piété, les travaux qui éclairent l'esprit, des œuvres que la charité inspire. 11 croyait fermement qu'il appartient à ceux que l'Ecriture appelle le sel de la terre, d'être les plus savants, comme ils doivent être les plus saints : il ne reconnaissait pour véritable ecclésiastique et prêtre accompli que celui en qui les lumières du docteur s'unissaient au dévouement du pasteur et à l'autorité du pontife (3).
(1) De Bérulle, Œuvres complètes, Paris, 1644, p. 623 et 624.
(2) De Bérulle, Œuvres, p. 1100. Cf. Vie de Condren, par le Père Ameloltc, Paris, 1643, c. vi et vu.
(3) « Authorité, saiucteté, do3triQe ; trois beaux fleurons de la cou- » roniie sacerdotale. — Mais le temps, qui corrompt toutes choses, » ayant mis larelasche en la plus grande partie du clergé, et ces trois » qualités, que l'esprit de Dieu avoit joinctes ensemble, estant divi- » sées par l'esprit de l'homme et l'esprit du siècle, l'authorité est » demeurée aux Prélats, la saincteté aux Religieux, et la doctrine » aux Académies. Hœreditas nostra versa est ad alienos : il faut » reprendre nostre succession légitime, etc. » Œuvres, p. 1262. Cf. Fromeutières, Oraison funèbre du P. Senault, Œuvres mêlées, p. 285, 291.
Ce n'était pas en vain que le fondateur de l'Oratoire avait écouté les avis et reçu les inspirations du saint évêque de Genève, qui un jour, dans une de ses homélies synodales, disait aux prêtres de son clergé : « Je vous puis dire avec vérité qu'il n'y a pas grande » différence entre l'ignorance et la malice ; quoy que » l'ignorance soit plus à craindre, si vous considérez » qu'elle n'offense pas seulement, soy mesme, mais » passe jusques au mépris de Testât ecclésiastique : » pour cela, mes très chers frères, je vous conjure » de vacquer sérieusement à Testude ; car la science » à un prestre, c'est le huitième sacrement de la » hiérarchie de l'Église, et son plus grand malheur » est arrivé de ce que l'Arche s'est trouvée en d'au- » très mains que celles des Lévites : c'est par là que » notre misérable Genève nous a surpris.... (1). »
Remarquables paroles ! loyal et salutaire aveu ! On ne pouvait plus hautement proclamer la nécessaire alliance de l'étude et de la prière chez le prêtre, ni signaler avec plus de franchise et de courage la brèche que, dans les derniers jours du moyen âge, l'oisiveté et l'ignorance d'un clergé amolli avaient ouverte à l'esprit remuant et à la science hardie des novateurs. Au moment où parlait ainsi saint François de Sales, cette
(1) Saint François de Sales, CEuvres, Paris, 1836, iu-4o, t. II, p. 604.
124 L'ORATOrRÈ:
brèche n'était point réparée encore. En France surtout, le clergé catholique tardait à ressaisir son antique supériorité de savoir et de lumières (1). La grande controverse, celle qui emprunte ses armes à la connaissance approfondie de l'Écriture et des Pères, n'avait reparu que tout récemment, sous Henri IV, dans le mémorable duel théologique de Du Perron et de Du Plessis-Mornay. Une école d'actifs et savants controversistes, en état de faire face de toutes parts aux assauts de la critique protestante, était encore à créer. Mais surtout il y avait, en tout ce qui touche à l'esprit du dogme et à la morale, il y avait à recourir de plus près aux saints livres et aux écrits des Pères, pour en tirer le suc, pour en exprimer, pour ainsi dire, la moelle nourrissante. Il y avait à rapprocher l'enseignement chrétien de ces sources vives où il avait presque cessé de puiser directement, avec lesquelles il ne communiquait plus à l'ordinaire que par des canaux étroits et détournés. Même au commencement du XVll" siècle, la mode des sommes abrégées de théologie, des extraits portatifs d'auteurs sacrés, des répertoires alphabétiquement
(1) Les hommes qui dans la controverse, dans l'histoire ecclésiastique, dans le gouvernement moral du clergé, ont le plus fait honneur à l'Eglise du XVI« siècle, appartiennent à l'Italie : Bellarmin, Baronius, saint Charles Borromée, saint Philippe de Neri, saint Pie V.
rangés de citations pieuses et d'exemples moraux, cette mode depuis trop longtemps répandue dans le clergé orthodoxe, se soutenait encore (1). Une indolente routine protégeait la fortune de cette espèce de littérature religieuse de seconde et de troisième main, qu'on disait excellente pour populariser la science au sein du clergé, et qui ne servait guère qu'à
(1) La vogue persistante de ces manuels et de ces compilations, dont le catalogue historique complet remonterait jusqu'à la fameuse Biôlia pauperum (V. Hist. litt. de la France, t. XX, p. 64, article de M. J. V. Le Clerc sur Nicolas de Hanapes), est attestée par le titre et la date des ouvrages sui¥ants ; Promptuarium prxdicabile e sacris litteriSj Limoges, 1610. — Flosculi de virtutibus et vitiis e sacra scripturaj doctoribus et philosophis ordine alphabetico sélectif 1610. — Viridarium christianarum virtiiium e sacrosanctœ script, sanctorumque P. P. sententiis constructum, concionatoribus utilissimum, Mayence, 1610. — Summa prsedicantium ex omnibus communibus locis locupletissima, Anvers, 1613. — Apparatus concionatorurriy seu loci communes ad conciones ordine alphabetico digesti, Lyon, 1614. — Evangelicus concionator, ubi lociiples materia et forma concionibus suppeditatur, Lyon, 1622. — On fabriquait môme pour plus de commodité, et afin d'épargner des frais d'imagination aux prédicateurs, des choix variés de similitudes, d'allégories et d'emblèmes, ou, comme on disait alors, d'hiéroglyphes. Le plus curieux de ces recueils est celui qui porte ce titre : Artifex evangelicuSy sive similitudinum ac symbolorum silva, quss ex omnium pêne artium officinis petita, ad usum concionatorum concinnata sunt, ordine alphabetico, Cologne, 1640. V. les articles Caupo, Chirurgus, Faber ferrarius, Meretrix, Mœchus. V. surtout l'article Bomôarrfarm^. Le bombardier, c'est la mort : la bombarde, c'est sa puissance de destruction; la poudre dont est chargée la bombarde, c'est le péché, etc.
lui ménager de doux et dangereux loisirs. Le genre d'utilité auquel cette espèce d'écrit pouvait le plus justement prétendre, avait été depuis longtemps proclamé par un honnête compilateur du XV* siècle, qui, sur un commode répertoire de prédications toutes faites, avait ingénument écrit en manière de titre et d'avis : Dors tra7iquille, Dormi secure (1).
Le fondateur de l'Oratoire, dans l'active carrière qu'il ouvrait au zèle des nouvelles recrues du sanctuaire, fit une large part à ces fortes études où la foi s'anime et s'échauffe autant qu'elle s'éclaire. De bonne heure, dans toutes les maisons de la Société, séminaires ou lieux de retraite, sous forme de lecture, d'enseignement ou de conférences, régna l'usage assidu, familier de l'Écriture et des Pères. M. de BéruUe faisait lire ces derniers jusque pendant les repas. Lui-même avait toujours à la main les écrits d'un Père grec ou latin. <c II témoignoit, » dit un biographe, « un amour et un respect particuliers pour » saint Augustin et pour saint Bernard. Il disoit qu'il » aimoit mieux lire un chapitre de saint Augustin » que de conférer avec les âmes les plus élevées. Il » lisoit souvent saint Bernard pendant qu'il mangeoit.
(1) V. sur le caractère et la popularité de ce recueil un article de Ch. Labilte, Revue de Paris du 3 février 1839.
» Une dame de ses parentes le voyant ainsi occupé, » lui demanda si cette lecture ne Tincommodoit » point. Il lui répondit que, s'il étoit dans un par- » terre parsemé de fleurs, il pourroit bien en cueillir » en mangeant; qu'ainsi, il pouvoit bien recueillir » les belles fleurs qui étoient dans les écrits de ce » Père, en même temps que la nécessité Tobligeoit » de prendre quelque nourriture (1). »
Bossuet, qui ne doutait pas que la meilleure préparation au ministère « établi dans l'Église pour être » lumière, comme les yeux sont le flambeau du » corps (2), » ne fût, après la prière, l'étude, l'étude continuelle de Dieu dans les livres de Dieu ; Bossuet, accoutumé à méditer incessamment la sagesse des divines paroles, et, comme il l'osait dire, « à en » rummernuii et jour le sens (3) ; » Bossuet, si plein des Pères, qui invitait hardiment les jeunes prêtres à quitter pour la lecture de leurs écrits celle de leurs meilleurs interprètes, « parce qu'après tout, » disait-il, « on trouve chez eux plus de principes, plus » de cette pi^emière sève du christianisme,,, \ parce
(1) Vie (ms.) de M. de Bérulle, conservée aux Archives nationales, M. i79A, p. 90.
(2) Réflexions sur un écrit de M, Claude.
(3) Sermon Sur le mélange des bons avec les méchants^ cxorde.
» que, » disait-il encore, « pleins de cet esprit pri- » mitif qu'ils ont reçu de plus près, et avec plus » d'abondance, de la source même, souvent ce qui » leur échappe, et qui sort naturellement de leur » plénitude, est plus nourrissant que ce qui a été » médité depuis (1) ; » Bossuet, dans les louanges publiques qu'il adressait un jour à l'Oratoire, ne pouvait manquer de relever hautement et de célébrer avec complaisance ce goût d'études directes, de science profonde et sanctifiante, auquel se reconuaissaient, entre tous, les fils spirituels de M. de BéruUe : « Là, » dit-il, en parlant de l'Oratoire, « pour former de vrais prêtres, on les mène à la » source de la vérité : ils ont toujours en main les » saints livres, pour en chercher sans relâche la » lettre par l'étude, l'esprit par l'oraison, la profon- » deur par la retraite, l'efficace par la pratique, la fin » parla charité, à laquelle tout se termine, et qui est » l'unique trésor du christianisme, christiani nominis » thésaurus^ comme parle Tertullien (2). »
(1) Défense de la tradition et des Saints Pères, 1. IV, ch. xviii.
(2) Oraison funèbre du P. Bourgoing, le' point. — Les mêmes besoins, le même esprit revivent dans l'Oratoire ressuscité de nos jours, si j'en crois un éloquent discours du P. Gratry; où il demande à l'Église, pour faire face aux périls des temps nouveaux, « une nou- » velle manifestation de lumière chrétienne, de science et de raison
L'OHATOIRE. 429
Elever des prêtres par une telle discipline, c'était infailliblement préparer à la chaire des orateurs plus dignes d'elle. Avec la science utile et les bonnes mœurs, le sacerdoce devait retrouver l'éloquence : tout au moins, ne pouvait-il manquer de ressaisir d'abord l'esprit et le ton de la prédication, en attendant qu'il en retrouvât les beautés souveraines et les sublimes grandeurs.
M. de Bérulle faisait mieux encore que de recommander à ses disciples la prédication saine, appuyée sur une doctrine solide, ni ambitieusement ornée, ni familière jusqu'à la bassesse, simple et naïve avec retenue et gravité (1) : lui-même leur donnait l'exemple, non dans la chaii:e, où une modestie excessive ne lui permit jamais de se produire, mais dans les entretiens de dévotion et de direction où il leur expliquait les saints engagements de leur état.
» chrétienne, de sagesse catholique. » Discours sur le devoir intellectuel des chrétiens au XIX« siècle.— Cf, L'Oratoire de France au XVU® et au XlXo siècle, par le P. Adolphe Perraud, prêtre de l'Oratoire (aujourd'hui évêque d'Autun), 3»a« partie, 1866.
,(1) « Sur toutes choses, il coujuroit les prédicateurs de ne jamais » rien dire en chaire que ce qui pouvoit édifier le peuple, et d'éviter n le mauvais goust de son temps et les basses plaisanteries, qui » n'étoient propres qu'à faire rire en un lieu où, disoit-il, il est bien » plus nécessaire de faire pleurer. » Recueil (ms.) des vies de quelques prêtres de l'Oratoire, par le Père Gloyseault, Bibliothèque nationale, Vi\ 20,942.
f3û L'ORATOIRE.
On ne pouvait l'entendre, disent ses biographes, saris être subjugué par la force de sa raison et gagné par l'attrait de sa bonté (1). Sa correspondance spirituelle, oii l'entretien épistolaire prend souvent le ton et l'allure de l'allocution pieuse, peut nous donner une idée du caractère et de l'ascendant de sa parole. Dans la forme négligée et un peu redondante d'un premier jet^ ces lettres se distinguent par une marche de raisonnement tranquille et ferme, et par un heureux mélange de gravité et de mansuétude : on y sent à la fois l'autorité du docteur, le zèle affectueux du chargé d'âmes, et l'élévation contemplative du mystique (2). Cette partie de ses œuvres est, je crois„plus susceptible d'être lue et goûtée de nos jours que ses traités sur les Mystères, même que son fameux livre De F état et des grandeurs de Jésus^ qui lui a valu sans doute une juste réputation de profondeur théologique, mais où il a le tort
(1) Habert, p. 817. — L. d'Attichy, De vila et rebusgestisP. Berulliîy Paris, 1649, p. 175. — Caraccioli, Vie du cardinal de BéruUe, Paris, 1764, p. 150, 176, 232. — Tabaraud, 1. 1, p. 278.
(2) V. p. 960 des Œuvres, la lettre écrite aux Pères de l'Oratoire ; une autre aux mêmes, p. 1261; à une religieuse Carmélite, p. 1163; à la duchesse de Guise, p. 1080, fort belle lettre de consolation, d'où il n'y aurait à retrancher qu'une comparaison, selon le goût du temps, du chrétien avec le phénix ; à la reine Marie de Médicis, p. 1304. Celte deraière lettre contient un éloquent éloge de saint Charles Borromée.
de ressasser à satiété les mêmes considérations abstraites sur les relations des personnes divines entre elles et avec la nature humaine, et où, trop souvent, il s'affuble sans nécessité d'un ingrat jargon d'école.
Aux leçons par lesquelles M. de BéruUe s'efforçait de préparer à la chaire de dignes ministres dans sa compagnie naissante, se joignirent celles d'un excellent prêtre, son ami, dont le nom, encore peu connu, devait bientôt après retentir glorieusement dans tout le monde chrétien. Durant les premiers temps de son séjour à Paris, en attendant qu'une occasion favorable lui permît de commencer ses grandes entreprises de charité, saint Vincent de Paul venait souvent, dans cette modeste maison du faubourg Saint-Jacques, à l'ombre de laquelle grandissait l'Oratoire, partager les dévotions et les travaux de M. de Bérulle (1611-1^13). 11 fut donné ainsi à la jeune congrégation d'admirer de près les vertus, d'entendre les conseils, de recueillir les exemples du futur instituteur des prêtres missionnaires et des filles de charité. Le saint homme n'avait ni le profond savoir, ni les hautes conceptions, ni la pohtesse noble et aisée de son ami. Son naïf langage était un peu agreste, comme sa personne. Toute sa science,
disait-il de lui-même, et tout son art se bornaient à répéter bonnement à ses semblables les maximes de Jésus-Christ. Mais avec quelle lumière il les leur présentait ! Avec quel tact et quelle douceur il savait en faire l'application aux besoins et aux souffrances de leurs âmes! Prudent autant que zélé, d'une charité infinie, qu'éclairait un ferme discernement dû à une profonde connaissance des hommes, austère et miséricordieux, simple et habile, vrai apôtre, quelle parole était plus propre que la sienne à décrier les froides élégances ou les misérables jovialités des prédicateurs à la mode, et à ranimer dans l'Église et dans le monde le goût perdu du vrai langage chrétien? Exemple d'autant plus frappant de simplicité évangélique, et d'autant plus contagieux, que souvent, par un involontaire élan de douleur et de tendresse, à la vue de certaines misères, l'humble orateur s'élevait tout à coup au subhme du pathétique, et communiquait irrésistiblement à tous les cœurs l'émotion dont le sien était rempli! On sait quelles larmes coulèrent autour de lui, et quelle œuvre sainte s'accomplit d'enthousiasme, le jour où, prêchant pour ces petits enfants sans mères, qu'une charité trop lente hésitait à sauver par un dernier bienfait, il s'écria au terme de son dis-
cours : « Or sus, Mesdames, la coriipassîon et la » charité vous ont fait adopter ces petites créatures » pour vos enfants; vous avez été leurs mères » selon la grâce, depuis que leurs mères selon la » nature les ont abandonnées : voyez maintenant si » vous voulez aussi les abandonner. Cessez d'être » leurs mères, pour devenir à présent leurs juges, j» Leur vie et leur mort sont entre vos mains ; je » m'en vais prendre les voix et les suffrages ; il est » temps de prononcer leur arrêt, et de savoir si » vous ne voulez plus avoir de miséricorde pour » eux. Ils vivront, si vous continuez d'en prendre » un charitable soin; et, au contraire, si vous les )) abandonnez,, ils mourront et périront infailli- » blement; l'expérience ne vous permet pas d'en » douter (1). » Quel maître de la chaire eût pu
(1) Abelly, Vie de saint pincent de Paul, Paria, 1664, 1. I, p. 144. V. chez le même biographe quelques beaux fragments d'une conférence du Saint sur la responsabilité du prêtre, 1. II, p. 223; d'admirables paroles sur la vertu de simplicité, recueillies par ses disciples, 1. III, p. 238; une touchante effusion de cœur sur les souffrances des pauvres laboureurs ruinés par la guerre dans les pays de frontières, 1. 1, p. 200. — V. aussi dans la plus récente histoire de saint Vincent de Paul, par Tabbé Maynard, quelques passages de ses lettres, conservées aux archives des Missions, dans lesquels il recommande lui-même à ses disciples ce qu'il appelait sa petile méthode de prédication ; t. Il, p. 393, 394. — Plus récemment, en 1838, ont.paru deux volumes de Sermons de saint Vincent de Paul^ de ses
iU LE PÈRE BOURGOING.
mieux dire? Bossuet, dans cette rencontre, aurait été sans doute autrement éloquent que saint Vincent de Paul ; mais il n'aurait pas pu l'être davantage.
Combien de telles leçons fructifièrent dans l'Oratoire, à quelle distance les nouveaux sermonnaires sortis de cette école eurent bientôt laissé derrière eux leurs devanciers les plus applaudis, nous voudrions pouvoir le dire autrement que sur la foi des meilleurs juges contemporains et d'une tradition non suspecte : ^ous voudrions pouvoir certifier nousmême ce progrès par l'espèce de preuve la plus concluante, par celle qui se tire de l'étude même des œuvres. Cette satisfaction ne nous est qu'incomplètement donnée, beaucoup de ces propagateurs d'une meilleure mélhode n'ayant pas songé à faire lire au public ce qu'ils lui avaient fait entendre, ou n'ayant laissé de leurs paroles qu'un fragile souvenir sur
coopérateurs et successeurs immédiats pour les missions des campagnesj recueillis par l'abbé Jeanmaire. Cette publication ne contient en réalité que des sermons des premiers Pères de la Mission, revus et remaniés en 1712, par ordre du supérieur J. Bonnet, pour servir de modèle aux membres de la Société. V. l'introduction. La pièce la plus précieuse de ce recueil est un petit avis tout pratique sur la manière de prêcher le peuple, rédigé en 1666 par M. Aimeras, second supérieur de l'Ordre, d'après ses souvenirs des conférences de Saint- Lazare, dans lesquelles ce sujet avait été traité en présence du Saint.
LE PÈRE BOURGOING. I3fe
des feuilles manuscrites, qui n'ont pas survécu à la dispersion des archives de l'Oratoire.
Rien ne nous est resté des touchantes instructions par lesquelles le célèbre Père Paul Métezeau attirait peuple et cour, dès Tannée 1617, dans l'église nouvellement construite de la rue Saint-Honoré (1), ni des missions qu'il prêcha avec tant de fruit dans les années suivantes, et dont le succès ne contribua pas peu au rapide développement de sa compagnie. Les villes qu'il avait évangélisées, témoignaient aussitôt le désir de posséder des ouvriers formés à une telle école. Séminaires et collèges de l'Oratoire naissaient comme par enchantement où il avait passé. Les évêques le réclamaient à l'envi pour leurs principales chaires. L'archevêque-cardinal de Bordeaux, M. de Sourdis, l'ayant retenu pour prêcher dans cette ville, lui donna pour toute mission ces mots adressés à son clergé : Mittoadvos alterum Pau-lum in cathedra^ « Il ne se trouva point, » dit le Père Batterel, « au-dessous de cet éloge si court et si » magnifique. Le parlement de Bordeaux, ravi de » l'entendre, changea plus d'une fois les heures de
(1) Près de l'hôtel Du Bouchage, où l'Oratoire s'était transporté en quittant le faubourg Saint- Jacques. Cette église, devenue bientôt insuffisante, fut remplacée en 1630 par celle qui se voit aujourd'hui au même lieu, près du Louvre.
» ses séances, quand elles ne cadraient pas avec » celles de ses sermons, que Dieu bénit par des con- )> versions éclatantes (1). » Œuvres d'enseignement didactique ou de morale ascétique, les écrits que le Père Métezeau a laissés ne nous rendent rien de ses talents d'orateur. Seules, la science et la piété du zélé prêtre revivent pour nous dans sa Theologia sacra^ tout imbue de la sagesse des Pères, dans ses traités De sancto sacerdotio et De la vie parfaite^ livres d'une haute spiritualité, où respire un mysticisme fervent sans raffinements et sans molles langueurs.
Un nom et des souvenirs sont également tout ce qui reste de l'œuvre parénétique de ce fameux Père Bourgoing, qui fut pendant vingt-huit ans le second infatigable de MM. de Bérulle et de Condren dans la création et l'affermissement de l'Oratoire, à qui les vertus de son laborieux apostolat valurent l'honneur d'être élevé, lui troisième, parle libre choix de ses confrères, aux fonctions de supérieur général de l'Ordre, dont il s'acquitta avec un zèle ardent, et parfois ex-
(1) Mémoires domestiques (ms.) du P. Batterel, Archives nationales, M. H8, p. 239. — Le Père Métezeau, né en 1582, mourut en 1632, à Calais, en prêchant leicarême. Il était frère de l'architecte Clément Métezeau, qui construisit la digue de La Rochelle, et sur lequel on fit ces deux vers :
• Dicitur Archimedes terram potuisse movere : ^quora qui potuit sistere, non jninor est.
LE PÈRE BOURGOIISG. J37
cessif , et qui eut, après sa mort, Fheureuse fortune d'être loué par Bossuet.
Si l'oraison funèbre du Père Bourgoing a dit la vérité sur son talent, il faut vivement regretter que ce talent se soit évanoui sans laisser de traces.
«f Ne nous étonnons pas, » dit Bossuet, « si ce » Père prêchoit si saintement au peuple fidèle le » mystère de Jésus-Christ, qu'il avoit si bien mé- » dite (1). Dieu vivant et éternel ! Quel zèle ! Quelle » onction ! Quelle douceur ! Quelle force ! Quelle » simplicité, et quelle éloquence ! qu'il étoit éloigné » de ces prédicateurs infidèles, qui ravilissent leur j> dignité jusqu'à faire servir au désir de plaire le » ministère d'instruire ; qui ne rougissent pas d'a- » cheter des acclamations par des instructions ; des » paroles de flatterie par la parole de vérité ! »
« La parole de l'Évangile sortoit de sa bouche, vive, » pénétrante, animée, toute pleine d'esprit et de feu, » Ses sermons n'étoient pas le fruit de l'étude lente » et tardive, mais d'une céleste ferveur, mais d'une » prompte et soudaine illumination : c'est pourquoi » deux jours lui suffirent pour faire l'oraison funèbre
(1) Allusion au titre d'un des livres les plus répandus du Père Bourgoing ; Vérités et excellences de N. S. Jésus-Christ, recueillies et disposées par méditations^ Paris, 1636. Ce livre eut jusqu'à trente éditions du vivant de l'auteur.
I3Ô LE PÈRE BOURGOiNG.
» dù grand cardinal de Bérulle, avec Tadmiration de p ses auditeurs. Il n'en employa pas beaucoup da- » vantage à ce beau panégyrique latin de saint Phi- » lippe de Néri, ce prêtre si transporté de l'amour de » Dieu. . . Mais dois-je m'arrêter ici à deux actions par- » ticulières du Père Bourgoing, puisque je sais qu'il » a fourni de la même force la carrière de plusieurs » carêmes dans les chaires les plus illustres de la » France et des Pays-Bas ; toujours pressant, tou- » jours animé ; lumière ardente et luisante, qui ne » brilloit que pour échauffer, qui cherchoit le cœur » par l'esprit, et ensuite captivoit l'esprit par le » cœur? D'où lui venoit cette force? C'est, mes » frères, qu'il étoit plein de la doctrine céleste; c'est » qu'il s'étoit nourri et rassasié du meilleur suc du » christianisme ; c'est qu'il faisoit régner dans ses » sermons la vérité et la sagesse : l'éloquence sui- » voit comme la servante, non recherchée avec soin, » mais attirée par les choses mêmes. Ainsi « son dis- » cours se répandoit à la manière d'un torrent ; et, s'il » trouvoit en son chemin les fleurs de l'élocution, il » les entraînoit plutôt après lui par sa propre impé- » tuosité, qu'il ne les cueilloit avec choix pour se » parer d'un tel ornement : » Fertur quippe impetii » suo ; et elociitioiiis pulchritudinem^ si occurrerit, vi
)> renim rapit, non cura decoris assiimit, C*est l'idée » de l'éloquence, que saint Augustin donne aux » prédicateurs, et ce qu'a pratiqué celui dont nous » honorons ici la mémoire (i). »
Que peut-on dire de plus? Voilà, certes, l'image parfaite de l'orateur sacré. Est-ce le Père Bourgoing que Bossuet vient de peindre, ou bien l'un des plus éloquents Pères de l'Église, ou Bossuet lui-même?
Il faut sans doute faire ici la part d'une certaine magnificence de langage, que comporte ou commande le genre de l'oraison funèbre. Ce n'est pas sous ce radieux aspect que les confrères du Père Bourgoing, jugeant en lui l'orateur, nous l'ont représenté. Les hommages qu'ils rendent à son talent nous donnent l'idée d'un génie plus rassis, d'un mérite plus modeste. A cette gravité mêlée d'onction, à cette simplicité incorruptible de langage, à cette science prise aux sources et si chrétiennement employée, dont parle Bossuet, ils n'ajoutent pas d'autres traits plus frappants : ils sont bien loin, en nous le dépeignant, de ces images de torrent et d'éclairs (2).
Un orateur comme celui que Bossuet vient de
(1) Oraison funèbre du P. Bourgoing, prononcée en 1662, 1^' point.
(2) V. Tabaraud, Hist. de Pierre de Bérulle, t. Il, Notices sur les
mettre en scène, n'aurait sans doute pu rien écrire, même dans les genres religieux les plus éloignés du ton de la chaire, sans se révéler par quelques traits de force et de lumière, sans enlever sur son passage quelques-unes de ces belles et naturelles fleurs de l'élocution : pulchritudinem elocutionis vi rerum rapit. Or, les écrits de dévotion que nous avons du Père Bourgoing (Vérilés et excellences de Jésus-Christ y Exercices de retraite spirituelle, Direction pour les missions^ Homélies^ ou courtes réflexions sur les Évangiles, etc.) ne nous offrent qu'une riche provision de connaissances théologiques et un grand
premiers généraux de l'Oratoire ; Recueil (ms.) des Vies de quelques prêtres de VOratoire, par le Père Cloyseault, article Bourgoing, Bibliothèque nationale, Fr. 20,942 ; Vies (ms.) de quelques prêtres de l'Oratoire, Archives, M. 220. — Les auteurs de ce dernier recueil nous apprennent qu'un des chefs-d'œuvre du P. Bourgoing, cette oraison funèbre du P. de Bérulle, n'était autre chose qu'un panégyrique latin lu à l'Université de Louvain ; « Elle est écrite, disent-il, d*un style pur et aisé (ils remarquent ailleurs que l'auteur n'écrivait' ainsi qu'en latin) ; pleine de faits relevés par des réflexions solides, et constamment meilleure que ces trois ou quatre françaises qu'on a vues sur le même sujet (ce n'était pas difficile, si ces éloges français étaient tous dans le goût de celui que j'ai retrouvé, signé du nom de J. Gaucher, bibl. Sainte- Geneviève, X, 926). Ajoutez que M. de Bérulle étant tnort le 2 octobre, et sa rrtort n'ayant pu être connue en Flandre que vers le 10. le P. Bourgoing se trouva pourtant en état de faire et de prononcer son discours dès le 17, ce qui marque une heureuse facilité d'esprit, >> Ainsi, il aurait mis près d'une semaine, et non deux jours, à ce travail.
LE PÈRE BOURGOING. , 4 il
fonds de sentiments chrétiens, mis en œuvre avec méthode et simplicité, dans une langue sérieuse, mais terne, un peu traînante, parfois confuse, encore mal débarrassée, à ce qu'il semble, des langes du latin.
Il est aisé, d'ailleurs, en relisant l'oraison funèbre du Père Bourgoing, de voir dans quel esprit elle a été composée. Là, comme plus d'une fois ailleurs, Bossuet se propose moins d'exprimer en traits vivants et fidèles l'image d'une créature mortelle, que de fortifier et d'élever les âmes par de généreux préceptes et par de purs exemples. Si, dans ce portrait d'un prêtre vertueux, la réalité s'est illuminée et embellie des reflets de l'idéal aperçu et contemplé d'abord; si le héros, sans cesse confronté avec le type du vrai ministre de Jésus-Christ, a fini par ne s'en plus distinguer ; l'orateur sacré n'a pas voulu flatter une mémoire, mais instruire, édifier une assemblée de prêtres, en posant au milieu le modèle du pasteur accompli. Cette oraison funèbre, oserai-je le dire ? est en partie l'éloge du Prêtre : c'est un admirable sermon sur l'esprit et les obligations de la prêtrise, au moins autant que l'éloge du vénérable Oratorien. Par là, ce beau discours sacerdotal offre de grands rapports avec l'éloquent panégyrique de saint
iU LE PÈRE BOURGOING.
Sulpice, où la fête d'un prêtre béatifié a permis à Bossuet d'exposer dans toute leur étendue les redoutables devoirs de la cléricature, et d'en célébrer toutes les grandeurs.
Un éminent critique avoue franchement avoir trouvé dans l'éloge de Bourgoing, comme dans celui du grand maître de Navarre, un assez sensible désaccord entre le ton et le sujet même. La faute en est, selon lui, à ces premiers sujets d'oraisons funèbres, modestes et relativement, étroits (Bourgoing, Cornet, Yolande de Monterby, célébrités d'école ou de congrégation), à l'exacte mesure desquels avait peine à se réduire cette grande éloquence, « impatiente de » déployer ses ailes, » — « Bossuet, » dit M. Sainte- Beuve, « avait besoin de sujets amples et élevés : ici, » en attendant qu'il lui en vienne, il agrandit et » rehausse ceux qu'il traite ; mais il y paraît quelque « disproportion. Il tonnait un peu dans le vide en ces » moments, ou plutôt dans un espace trop étroit : sa » voix était trop forte pour le vaisseau (1). »
Quelques bons sermons conservés du ^ère Bourgoing auraient peut-être plus réellement fait pour sa
(1) Caiiseries du Lundis t. X, 2o article sur Bossuet; Cours de littérature professé à l'Ecole normale supérieure, mai 1860; Port- Royal, t. Il, 2c édition, p. 154. — Le docteur Hermant disait « que » dans cette oraison funèbre, Bossuet avoit excellé en un point, qui
LE PÈRE LE JEUiNE, ! 143
gloire de prédicateur que cette page éloquente, où Bossuet ne le célèbre qu'en le transfigurant.
Nous saurons plus exactement à quoi nous en tenir avec un autre disciple de Pierre de Bérulle, qui eut aussi, dans ce temps, grand renom de vertu et d'éloquence, et dont l'Église française a gardé pieusement la mémoire. Il nous est heureusement permis d'aborder de près et de connaître le Père Le Jeune, un des plus saints prêtres de l'Oratoire, et le prédicateur le plus remarquable que cette compagnie ait produit avant Massillon.
Les sermons du Père Le Jeune sont entre nos mains. Prononcés pour la plupart de 1625 à 1660, ils furent recueillis et publiés par lui-même de 1662 à 1669 (1). Ce sont moins des sermons proprement dits que d'édifiantes instructions sur tout ce qui peut intéresser un auditoire chrétien. Le Père Le Jeune,
» étoit d'avoir su dorer les vertus du défunt, et couler légèrement » sur ses défauts. » (Histoire manuscrite du Jansénisme, citée dans les Vies de quelques prêtres de rOratoire, Archives, M. 220.) Ces défauts du Père Bourgoing étaient un goût tracassier de règlements, et une manière de gouverner un peu tranchante et despotique, qui avaient soulevé contre lui, dans ses dernières années, une véritable tempête au sein de l'Oratoire. Bossuet a fait plus que de couler légèrement sur ces défauts : il n'en dit absolument rien. Mais, devant l'Oratoire présent aux funérailles, pouvait-il, même d'une main délicate, toucher â celte plaie saignante? (1) A Toulouse, chez Jean Boudet, imprimeur des États, 8 yok
iU LE PÈRE LE JEUNE.
prêchant ordinairement devant un peuple nombreux, en qualité de missionnaire, préférait ce genre de communication plus simple et plus direct avec Tauditoire. Parfois même il fait ce que Fénelon regrettait de ne pas voir faire plus souvent aux prédicateurs de son temps, il transporte dans la chaire les habitudes familières du catéchisme. Mais, sous cette forme modeste, il excelle à donner, sur chaque point du dogme ou de la morale, un précis de doctrine puisé aux meilleures sources, substantiel et solide, autant que clair et facile à retenir. Il sait mettre à la portée des plus humbles esprits ce que la religion a de plus sublime ou de plus délicat, par Tordre habile et parla simplicité lumineuse de la leçon. Il a toute la science du docteur et du théologien, et la communique, sans recourir au langage technique du docteur ou du théologien, sans cesser de parler comme tout le monde. A peine rélève-t-on quelques restes du procédé scolastique dans sa langue tout usuelle et naturelle. 11 abonde, comme saint François de Sales, en images familières, en comparaisons sensibles, qu'il
in-8o, d'une exécution assez défectueuse. Le Père Le Jeune avait perdu la vue, et ne put surveiller lui-même Timpression. — Deux autres volumes de sermons furent ajoutés après sa mort. Trois autres éditions suivirent de près celle de Toulouse : Rouen, 1667; Mayence, 1667 ; Paris, 1669.
applique très heureusement à son raisonnement ou à son idée, avec moins de grâce, sans doute, et de relief que Tévêque de Genève, mais avec un bon sens ingénu et populaire. Les yeux toujours fixés sur ses auditeurs, il mesure attentivement toutes ses paroles à leurs dispositions et à leurs besoins : sur quelque partie du domaine religieux qu'il se porte, il est toujours près d'eux, avec eux. Il les interroge avec bonhomie, mais avec le clairvoyant regard d'un guide moral éprouvé, sur les ignorances qui obscurcissent et corrompent leur foi, sur les préjugés ou les passions qui faussent ou égarent leur conscience; il leur fait confesser à eux-mêmes, avec
ff
une exactitude qui prévient toute objection, avec une naïveté de langage qui rend l'aveu plus frappant, les* maladies de leur âme, les vanités et les misères de leur vie. Il les appelle à la pénitence avec la patience et la douceur d'un ami, parfois aussi avec la sévérité d'un juge; mais alors même qu'il menace ou gronde, on sent encore sous la rudesse de la voix l'accent ému d'un cœur paternel. On ne saurait mettre dans la conduite des âmes par la parole plus d'expérience, de bon sens, de charité. Ce n'est pas un grand orateur; ce n'est sans doute, comme on ya le voir, qu'un
très imparfait écrivain : mais c'est un vrai maître de
io
d46 LE PÈRE LE JEUNE.
la vie religieuse, donnant à tous du haut de la chaire de vives et pénétrantes leçons : c'est donc un vrai prédicateur. Aucun, peut-être, n'a mieux mérité ce nom, de saint François de Sales à Bossuet.
Le Père Le Jeune n'est guère lu aujourd'hui que dans quelques maisons religieuses, où on le propose avec raison aux jeunes gens comme un très bon modèle de la prédication évangélique. Pour le faire un peu connaître, quelques citations sont donc indispensables.
La fin d'un sermon sur la spiritualité et la dignité de l'âme humaine nous offre une familière, mais énergique allocution aux pécheurs, qui, tout entiers aux affaires et aux plaisirs du monde, n'ont point souci ^de leur âme, et réservent à peine à Dieu quelques actes d'une piété distraite et machinale. Malgré l'imperfection du langage, malgré la rudesse un peu triviale de quelques traits, on ne lira peut-être pas sans intérêt ce passage :
« Bref, mes frères, considérez vostre vie ; voyez
» ce que vous faites depuis le matin jusques au soir; » depuis le commencement de l'année jusques à la » fin ; vous verrez qu'il n'y a rien de quoy vous ayez » moins de soin que de vostre âme et du service de » Dieu, pour qui elle est créée. Le matin vous dites
LE PÈRE LE JEUNE. i47
» le Pater ou ÏAve, en vous habillaut, ou allant au » marché; le soir, vous faites vos prières, estant » couché et à demy endormi, avec aussi peu de » révérence que si vous parliez à un laquais ; le reste » du jour, vous ne pensez à Dieu, vous ne parlez de » luy, non plus que s'il n'y en avoit point, sinon peut- » estre pour le blasphémer; les Dimanches et les » jours de Feste, vous entendez une petite messe en » pensant au ménage et aux affaires du monde ; et » voilà comme Tannée se passe, et après celle-cy une » autre ; et enfin, vous vous trouvez à la mort. Or » dites-moy, en conscience, faites-vous ainsi des » autres choses qui sont à vous? Si vous avez une » vigne, n'y faites-vous aller qu une fois l'an? ne la » faites-vous cultiver qu'un peu le matin et le soir ? » ne la faites-vous pas soigneusement défricher, » labourer, tailler, lier, émonder, engraisser? Quel » soin avez-vous de tout ce qui est en vostre maison? » Combien de fois visitez-vous vos armoires, vos » coffres, vos celliers, vos greniers, pour voir si on » ne vous dérobe rien, pour empêcher que rien ne » se perde, que rien ne s'égare, que rien ne se gâte, » que rien ne soit en danger de se perdre? Mesme, » vous ménagez, j'ai honte de le dire, jusques à un » bout de chandelle, vous ne voulez pas qu'il se perde.
» Allez, allez, n'avez-vous point de honte d'avoir tant » de soin de ce qui est corruptible, et d'en avoir si peu » de ce qui est immortel et incorruptible? Avoir tant » de soin de ce qui est hors de vous, et en avoir si peu » de ce qui est en vous, et qui est la meilleure partie » de vous? Avoir tant de soin de ce qu'on peut » acheter avec un peu d'argent, et en avoir si peu de » ce qui coûte la vie et le sang précieux du Fils de » Dieu! Où est la foy que vous devez ajouter à cet » avertissement de l'Oracle de vérité : Que profite à » V homme de gagner tout le monde y s'il perd ou endom- » mage son âme? Ruminez ces paroles, et allez en » paix (1). »
Quelques phrases peu correctes, quelques détails un peu crus, ou t^op heurtés, doivent-ils nous faire
(1) Sermon De la spiritualité de Vâme (me du 1. 1", Paris, 1669), en un seul point. Les instructions du Père Le Jeune n'ont pas toujours les deux ou trois parties d'usage : mais il suit toujours un plan, et môme, le plus souvent, il se conforme à cette division par points, qu'on a traitée, sans raison, de méthode inutile et fâcheuse. DansTéloquence qui enseigne, observer un ordre n'est pas tout ; il est bon de le marquer, pour être mieux compris, mieux suivi ; de là les divisions et subdivisions. Or, les grandes divisions principales ne peuvent être bonnes à quelque chose, que s'il y en a fort peu ; on s'est donc habitué à diviser tout le sermon en deux ou trois parties. Quand ce partage est faux ou forcé, prenez-vous-en au sujet mal choisi ou à l'insuffisance de l'orateur ; l'usage en soi n'a rien de bizarre, et n'est pas, quoi qu'en ait dit Voltaire [Siècle de Louis X/K, c. xxxii), une gêne pour la chaire. V. l'Essai sur Véloquence de la chaire du car-
méconnaître ce qu'il y a de vivacité persuasive et même d'élévation dans ce langage? Sans y songer, le bon missionnaire touche un instant au sublime, quand il dit : « Voilà comme l'année se passe; et » après celle-cy une autre ; et enfin ^ vous vous trouvez » à la mort. »
Un de ses sermons sur le commandement de l'aumône nous offre la plus pure doctrine des Pères de l'Église sur l'importance et les effets de ce grand devoir, résumée avec une instructive précision, avec une touchante candeur.
Voici comment, dès son exorde, le prédicateur s'applique à rattacher le précepte de Taumône au plan de la sagesse éternelle, et à en montrer le caractère tout divin : qu'on me permette de citer tout ce commencement, qui me paraît très propre à faire connaître le mélange d'élévation chrétienne et de bonhomie famiUère particulier au Père Le Jeune :
« Beatus homo quem tu ei'udieris, Domine^ et (te » lege tua docueris eum. Declaratio sermonum tuorum » illuminât et intellectum dat parvulis. Ces paroles » sacrées du Prophète Royal, et mille autres sem-
dinal Maury, t. I, c. vi, Du plan d'un discours,— Cf. Vinet, Homilé^ tique, n« partie, De la disposition.
» blables qu'il fait résonner en ses Pseaumes, nous » donnent sujet de dire avec saint Augustin, que « le » thrône roval de Jésus est une chaire de Docteur : » » que ses lois sont autant de leçons qu'il nous fait ; et » que ses commandements sont des enseignements : » Thronits impermitis est cathedra ertidientis. Il n'en » faut point d'autre preuve que le commandement » qu'il nous fait, d'estre charitable envers les pau- » vres : car, si la vie éternelle consiste en la connois- » sance de Dieu, comme il dit ; ce commandement » de charité ne nous monstre pas seulement le che- » min le plus facile et le plus asseuré de la vie éter- » nelle, où nous verrons Dieu face à face ; mais il » nous fait aussi connoistre dès cette vie ses at- » tributs incompréhensibles et ses perfections di- » vines. »
» Car, quand Dieu nous commande l'aumosne, il » nous monstre sa puissance, sa souveraineté, et le » domaine absolu qu'il a sur toutes les richesses et » les possessions de la terre ; qu'il en est le maistre, » le seigneur et le propriétaire ; que nous n'en » sommes que les dépositaires, les fermiers et les » dispensateurs : que nous sommes les receveurs, les » œconomes et thrésoriers : Homo quidam erat dives, » qui habebat villicum. Un seigneur monstre qu'il est
LE PÈRE LE JEUNE. 15i
D maistre d'une ferme, quand il peut commander à » celuy qui la tient : donner tant de mesures de fro- » ment à un tel, et tant d'orge à celuy-là. Quand Dieu » vous addresse des pauvres, et que vous avez » moyen de les secourir, ce sont des mandements » qu'il vous donne de distribuer à ses amis les biens » qui luy appartiennent.
» Il monstre sa sagesse : un Roy, un Ministre » d'Estat fait connoistre son esprit, sa prudence, » son industrie, quand il fait vivre le commerce, » pour enrichir le royaume, qu'il trouve des inven- » tions, des voyes faciles et commodes de faire tra- » fiquer aux provinces éloignées, afin d'en apporter » ce qui manque à ses sujets, et y débiter ce qu'ils » ont en abondance. Or, qu'y a-t-il de plus éloigné » du Ciel que la terre? et qu'y a-t-il de plus néces- » saire à la terre que les biens du Ciel? Quel com- » merce donc plus souhaitable, mais plus difficile, » que le trafic entre le Ciel et la terre ? Voyez^ de » grâce, l'admirable invention de la sagesse de Dieu : » il a établi une banque, une maison de change en » ce monde, par le moyen de laquelle vous pouvez » faire tenir au Ciel tous les biens que vous avez sur » la terre, et en recevoir des grâces mille fois plus » précieuses que celles que vous y avez envoyées :
9 les pauvres sont les banquiers de Dieu ; Nummu' » larii Chris ti^ dit saint Salvian.
» Il monstre sa bonté et son amour gratuit et » désintéressé. Nous témoignons de Taffection à » ceux qui nous peuvent servir et aider, à ceux qui » sont grands, riches, puissants et en crédit: le Fils » de Dieu fait tout autrement : il a des tendresses » et des inclinations particulières pour les pauvres, » et pour les personnes misérables et abandonnées. » Si un Gouverneur de province ayant ici demeuré » quelque temps, et estant sur son départ, recom- » mandoit les pauvres gens aux principaux de la » Ville, quand ils luy viendroient dire adieu, et » disoit : M. le Président, ayez soin du procès de » telle veuve ; M. le Thrésorier, je vous recommande » un tel orphelin, qui est vostre voisin : quelle » bonté, diroit-on, quelle piété, et quel excez » de charité ! C'est ce que le Fils de Dieu a fait » avant de sortir de ce monde : estant à la veille » de sa mort, il a recommandé à chacun de nous » tous les pauvres que nous pouvons aider : ouy, » à vous, M. le Chanoine, à vous, M. le^ Conseiller, » il vous a dit : Tout ce que vous ferez à ce malade » ou à ce prisonnier, je le tiendray fait à moy- » mesme : n'est-ce pas bien monstrer sa bonté
» que cela ? Il monstre aussi sa providence.
« Il monstre sa providence, qui sçait tirer le bien » du mal, la lumière des ténèbres, l'eau de la ro- » che et le secours de la tribulation : Auxilium de » tribulations. Il est si bon ménager, qu'il fait servir » à de grands desseins ce qui est de plus inutile, vil, » abject, méprisé et méprisable dans le monde ; la » pauvreté, la misère, la maladie et l'incommodité. » Si on disoit à un Païen, ou à un autre infidèle qui » ne sçauroit pas ce secret : Voyez-vous d'un costé » ce pauvre qui a perdu la veûe, qui ne peut faire » deux pas sans la conduite d'un baston, et qui » choppe à chaque rencontre ? Voyez-vous , de l'autre , » cet homme qui a de bons yeux, bien clairs et bien » ouverts? c'est cet aveugle qui conduit ce clair- » voyant. Voyez-vous d'un costé ce paralytique qui » est étendu sur son Hct, immobile comme une » statue, perclus de tous ses membres, qui ne peut » se remuer? Voyez-vous, de l'autre, cet homme qui » est en bonne santé, qui est gaillard, robuste et » dispos? c'est ce paralytique qui porte ce robuste, » et il le porte bien loin. Voyez-vous d'une part ce » pauvre tout couvert de haillons, qui ne vit que j!> d'aumosnes, qui couche sur la paille, et qui est j> rongé de vermine? Voyez-vous de l'autre ce Comte
» OU ce Marquis, qui va en carrosse, suivy d'un grand » train, tout couvert d'or et de soye? c'est ce pauvre » qui entretient, qui nourrit et qui enrichit ce Mar- » quis. Ce Païen n'en croiroit rien, il s'en mocqueroit, » il diroit que ce sont des rêveries : néantmoins, » c'est la pure vérité : c'est cet aveugle qui conduit » au Ciel le clairvoyant, c'est ce paralytique qui » porte en Paradis le robuste, et c'est ce pauvre qui » enrichit le riche : car ce Gentilhomme, qui est » riche, en bonne santé et clairvoyant, est conduit » au Ciel, porté en Paradis et comblé de biens spiri^ j> tuels par les charités qu'il exerce envers ce » pauvre aveugle et paralytique. Quelle admirable » providence divine ! Beatus homo quem tu erndierisy )) ut mitigés ei a diebus malis (1). »
L'auteur de ces humbles paroles n'est pas si loin qu'on pourrait le croire des plus éloquents et des plus profonds Pères de l'Église : cette philosophie chrétienne de l'aumône vient en droite ligne des dçux grands maîtres de la charité, de saint Chrysostome et de saint Augustin : leur esprit respire dans les leçons du bon missionnaire, et un écho de
(l) Le Missionnaire de VOrojtoire, ou Sermons pour les advenls caresmes et festcs de Vannée^ par le Père Le Jeune^ dit le Père aveugle, Paris, 1669, t. H, Sermon lxix, De Caumosne.
leur voix se retrouve par instants dans son doux et populaire langage.
Plus loin, entre autres conseils pratiques, le prévoyant catéchiste recommande aux fidèles de faire l'aumône par eux-mêmes. « Dieu veut, » leur dit-il, « que nous prenions part aux souffrances et aux » afflictions d'autruy, par esprit de miséricorde et de » compassion. Pour cela, il est très utile de donner » Taumosne par vous-mesme, de visiter les pauvres, » et d'entrer dans les prisons : la vue des misères » d'autruy vous touche le cœur, et vous attendrit » de compassion ; c'est le conseil [que le Saint- » Esprit nous donne. Consolez vous-mesme en per- » sonne les affligés, approchez-vous de ceux qui » pleurent; ne soyez pas paresseux à soulager les » malades; car, par ce moyen, vous vous establirez » en la charité.
Segnius irritant animos demissa per aurem, Quam quse sunt oculis snbjecta fidelibuSi et quse Ipse sibi tradit spectator. . . ,
» dit le poëte. Et saint Bernard : Vtilgo dicitur : quod » non videt oculuSy cor ?io?i dolet. La nature a destiné » un mesme sens à la vue et aux larmes, parce que j> nous pleurons plus aisément les misères que nous » voyons nous-mesmes, que celles que nous enten-
lo6 LE PÈRE LE JEUNE.
» dons raconter. Comme le Fils de Dieu pleura » estant auprès du sépulcre de Lazare; ainsi, quand » vous voyez un pauvre malade couché sur un peu » de paille, en un grenier, exposé à tous les vents, » avec trois ou quatre enfants tout nus, sans pain et » sans bois, sans argent et sans secours, votre » cœur en est attendri, et vous luy faites l'aumosne, » comme saint Paul le recommande, avec des » entrailles de miséricorde; viscera misericordiœ (1). »
L'accent du cœur se fait entendre dans ces simples paroles, que n'a pu gâter la citation profane accolée sans aucune nécessité au témoignage de saint Bernard. Le Père Le Jeune, si pénétré qu'il fût des sévères convenances de la chaire, n'avait pas su renoncer tout à fait à ce genre d'ornements, si cher à ses devanciers. Au reste, je dois dire que, le plus souvent, ce qu'il tire des anciens, et qu'il va chercher dans le trésor de leur plus saine morale, est si pur, si élevé, si voisin, par certains côtés, de la sagesse chrétienne elle-même, et s'ajuste si heureusement aux vérités qu'il veut prouver, qu'on n'ose regretter de le voir puiser dans ces richesses étrangères (2).
Ailleurs, le Père Le Jeune fait honte aux chrétiens
(1) Le Missionnaire de V Oratoire, ibid.
(2) V. par exemple, comme il se sert, dans un sermon Sur les de
de leur peu de charité pour les pauvres, et combat les vains prétextes par lesquels on se dispense si aisément de l'aumône. A tout le monde, il prouve la facilité de l'aumône par les plus simples calculs ; par des questions d'une familiarité pressante, irrésistible, il contraint grands et petits d'avouer la superfluité de tant de choses dont ils composent leur nécessaire; et, quand il leur a ôté toute excuse, il prononce leur sentence par la bouche de Celui qui souffre et veut être soulagé dans la personne du pauvre. Ce passage, d'une âpre franchise, peut étonner un goût déUcat. En le lisant, on croirait entendre parfois la voix rude et triviale d'un de ces moines prêcheurs du moyen âge, censeurs fougueux et peintres naïfs des vices ou des iniquités du siècle. Mais jusqu'en ses plus libres invectives, le pieux
voirs des pères envers leurs enfants (t. H, S. xlix) de ce mot du Philosophe moral (Sénèque) ; « Ci tu veux être aimé, aime : Si vis amari, nama. » — Ce serait une question de savoir si cette espèce d'autorités, dont on avait tant abusé, devait être interdite absolument à la chaire. Pourquoi l'éloquence chrétienne, tributaire elle-même en tant de choses de la sagesse et du génie des anciens, ne pourrait-elle quelquefois invoquer directement leur témoignage, et répéter même leurs glorieux noms? Bossuet n'a pas cru faire trop d'honneur à Virgile, à Sénèque, à Tacite, en les citant parfois dans ses sermons. L'austère Bourdaloue s'est autorisé de « la sagesse du Satirique romain » pour foudroyer le luxe de son temps. (Sermon Sur les Richesses^ i«' point.) En proscrivant l'abus, ces grands hommes ont réservé une place à l'usage discret et légitime.
Oratorien garde un sérieux, une dignité d'âme, une sainte amertume, qu'on ne trouve pas toujours chez ces orateurs populaires. Si bas qu'il descende, il est toujours grave et pathétique : il ne s'abaisse que pour frapper plus fort.
« Eh quoy? Est-il vray que vous n'avez rien
» qui ne vous soit nécessaire? Ne pouvez-vous pas » retrancher mille choses dont vous n'avez pas » absolument besoin, et qui sont nécessaires aux » pauvres ? Quand vous retrancheriez tous les jours » un verre de vin et une bouchée de pain de vostre » ordinaire, vous ne mourriez pas de faim : ce » seroient trois cent soixante-cinq bouchées par » an. Vous portez pour trente écus de hardes; » quand vous n'en porteriez que pour vingt; quand » vos coëffes, vos rabats, vos cottes ne seroient » pas si précieuses, en seriez-vous déshonorée? » Faut-il que vostre carcasse soit si curieusement » ornée, et que les membres de Jésus périssent de » froid et de misère? Que de frais inutiles faites-vous » pour enjoliver vos chambres, vos métairies, vos » jardins, vos enfants? Que de superfluités en jo linges, en tapisseries, en meubles, en livres, » dont vous pourriez vous passer? Tout cela seroit y supportable en un autre temps; mais il est cri-
LE PÈHE LE JEUNE. i59
» minel en ce temps remply de misère. Quand ces » livres que vous acheptez ne seroient pas en vostre » bibliothèque, ces tapisseries en une telle chambre, » ces viandes exquises à vostre table ; et qu'on sçau- » roit que vous retranchez tout cela pour assister » les pauvres ; quel inconvénient vous en arriveroit- » il? En perdriez-vous vostre honneur, vostre santé, » vostre office ou vostre bénéfice? »
« Nonobstant les misères du temps, vous trouvez » bien de l'argent pour assister à la Comédie, pour » payer les violons du bal; vous en trouvez pour » achepter les Gazettes par pure curiosité : ce ne y> sont, dites-vous, que deux ou trois sols par se- » maine : non, mais ce sont cent sols, ou sept livres » par an ; il y a des pauvres qui en seroient nota- » blement soulagés. Vous ne laissez pas, dites-vous, » de faire des aumosnes, encore que vous achetiez » cela ; mais vous feriez encore celle-cy : vous assis- » tez plusieurs pauvres ; mais vous en assisteriez » encore un autre de ces choses superflues. »
« Enfin, si vous estes si pauvre que vous ne puis- » siez rien donner, vous pouvez assister de vostre » crédit, de vostre conseil, de vostre service ; plaider » pour ce villageois, conseiller cette vefve en son » procès, solliciter pour les prisonniers, faire des
i60 LE PÈRE LE JEUNE.
» visites pour eux, visiter les malades, faire leur lit, » les consoler, les instruire. Jésus-Christ ne dira pas, » vous m'avez racheté de prison; il ne dira pas, vous » m'avez apporté des confitures, parce que tous ne » le peuvent faire : mais il dira, Vous m avez visité, » parce qu'il y a fort peu de gens qui ne le puissent. »
Se défend-on encore ? Le prédicateur sait à qui il a affaire : il cite avec indignation et moquerie de nou^ velles excuses, toutes si misérables, qu'il ne daigne plus y répondre. Il reprend d'un ton plus sévère :
« Toutes ces excuses, et autres semblables, sont si » vaines et si frivoles, que vous n'oserez seulement » ouvrir la bouche au jour du Jugement pour en allé- » guer une seule : vous direz seulement. Quand est-ce » que nous vous avons veu, mon Dieu, avoir faim, »• estre malade, etc. Voilà la vraye cause de vostre » peu de charité : vous ne croyez pas que Jésus-Christ » souffre avec le pauvre ; vous ne croyez pas qu'il soit p en la personne du pauvre ; et c'est ce qui vous » fera enrager de dépit contre vous de n'avoir point » ajouté foy à une vérité, dont il vous a adverti si » expressément. C'est ce qui vous rendra inexcu- * sable au Jugement de Dieu; c'est ce qui vous » apportera beaucoup de confusion ; c'est ce qui vous » fera estre l'objet des reproches, des invectives, des
» anathèmes et des malédictions de Jésus. Il vous » dira, Esurivi : vous faisiez des festins, vous don- » niez le bal, des collations, des confitures à des » femmes volages, affétées, sensuelles; vous faisiez » bonne chère à des coquines ; vous nourrissiez des » chiens, desoyseaux, des singes, des perroquets; )> et vous refusiez un morceau de pain à ces petits » orphelins qui crioient à la faim ! Sitivi : vous don- » niez des vins délicats à des flatteurs, à des yvron- » gnes, à des pourceaux d'Épicure, vous les invitiez, . î) vous les pressiez, vous les contraigniez de boire » plus que la nécessité et plus que leur soif ne Texi- » geoit ; et vous refusiez un peu de vin à ce bon vieil- » lard âgé de quatre-vingts ans, à ce pauvre vigneron, )) qui travailloit à vostre vigne ! Nudusfui: les parois » de vostre chambre, les colonnes de vostre lit étoient j> revestuës de drap ou de tapisseries ; et vous lais- » siez geler de froid ce pauvre nécessiteux, faute » d'une vieille couverture. Hospes ei^am : vous aviez » des salles en vostre maison, des chambres en vos » métairies, inutiles, qui ne servoient que de pro- » menoir aux rats et aux souris; et vous avez refusé » un petit coin de grenier à ce pauvre homme, qui » n'avoit pas de quoy vous payer le louage, ^ger fui : » vous vous lassiez à jouer à la boule des journées
» entières, aux Festes et Dimanches, et vous n'avez » pas voulu prendre la peine de faire deux pas pour » visiter ce malade ! Discedite a mey retirez-vous de » moy, car vous n'estes pas dignes de moy, puisque » vous m'avez tant méprisé. A me^ de moy à qui vous » avez des obligations infinies ; moy qui ai tant fait » pour vous ! Je vous ay donné ma chair à manger, » et vous m'avez refusé un petit morceau de chair de » boucherie. J'ay voyagé trente-trois ans en cette » vallée de misères, et vous n'avez pas daigné me » visiter en prison. Je me suis rendu vostre advocat, » vostre pleige, et vostre caution devant mon Père, » et vous n'avez pas daigné plaider, faire un exploit, j) et signer une requeste pour me tirer d'affaire. Dis- » cedite a me, maledicti (1). »
Rudes et pathétiques paroles, dont l'éloquence, il est vrai, n'appartient pas tout entière au Père Le Jeune ! On retrouve dans ce remarquable passage la trace directe des modèles qu'on étudiait sans cesse à l'Oratoire. Les Pères de l'Église sont remplis de ces hardis tableaux, où la vie sensuelle et raffinée des heureux du monde est opposée en détail aux privations et aux souffrances du Christ personnifié dans les pauvres. « Quoi! » disait l'un d'eux au riche avare,
(1) T. IX, Sermon vu : De Vaumosne,
« tu manges outre mesure, quand le Christ n'a pas » même le nécessaire ! On te sert les pâtisseries à » profusion; lui n'a pas môme du pain sec ! Tu bois » du vin de Thasos, et tu ne lui as pas même donné » un verre d'eau, quand il avait soif! Tu t'étends » sur un lit moelleux et riche, et lui grelotte à l'air » glacé! etc. (1). »
Notre missionnaire était tout plein de la lecture des Pères. En mille endroits, il les laisse parler euxmêmes, se contentant d'ajouter aux admirables traits qu'il détache de leurs écrits un commentaire court et solide, et, quand il parle à son tour, bien souvent ce qu'il semble tirer de son fonds n'est qu'imitation libre ou involontaire réminiscence de ses modèles. Vous croyez l'entendre seul, lorsque, prêchant sur l'observation du saint jour, il dit à des auditeurs de fortune
et d'éducation très diverses : « Vous travaillez les
» jours ouvriers pour les autres oupourvostre corps: » travaillez le Dimanche pour vous-mesme et pour » vostre âme : vous estes Marchand, vous avez » compté toute la semaine avec vos créanciers : » rendez maintenant compte à vostre Dieu. Vous
(1) s. Chrysostome, In Matth. homil. 48. V. d'éloquentes pages de Villemain sur le libre et hardi génie de charité qui respire dans les prédications de Chrysostome sur Taumône : Tableau de ^éloquence chrétienne au IV* siècle, 1849, p. 181 et suiv.
» estes Tailleur, vous avez fait des habits aux hommes » ou aux femmes; faites maintenant des ornements à
» vostre âme Vous estes un homme de Justice,
* vous avez fait le procez aux autres ; faites-le main- » tenant à vous-mesme, jugez et punissez vos fautes. » Vostre Office est de faire rendre à chacun ce qui » luy appartient : faites rendre à Dieu l'honneur qui » luy est dû en ce jour... etc. (1). » Un Père est encore là. En feuilletant saint Chrysostome, je retrouve le trait qui a suggéré à notre prédicateur ce tour d'exhortation famiUer et ingénieux (2).
Raisonnements pratiques, tableaux de mœurs pris sur le vif, leçons morales d'une application directe, voilà ce que le Père Le Jeune imite surtout des Pères. Comme eux il aime à s'adresser en face aux différents états de la vie, aux divers rangs de la société. Dans cette foule accourue pour l'entendre, il démêle et suit du regard plusieurs auditoires profondément distincts les uns des autres par l'âge, la fortune ou la naissance, et s'applique à faire à chacun d'eux sa part, autant que le permettent la forme générale et les convenances de la prédication. Dans une même instruction, il parle successivement au jeune homme, à l'homme
(1) T. II, Sermon XLViir, De l'observation des dimanches.
(2) HomiL 26, In acta apost.
fait, au vieillard : d'un même principe de morale, il fait tour à tour une vérité particulière à l'usage des puissants et des faibles, des riches et des pauvres, des maîtres et des serviteurs ; il poursuit un même vice au sein des professions nobles ou roturières, parmi les hommes d'épée, de justice ou de trafic, sans épargner au besoin le clergé lui-même. Voyez avec quelle évangélique franchise, dans l'homélie qui a pour titre : Non furtum faciès, il avertit les marchands, les gens d'affaires, les magistrats, les seigneurs ayant terres et domaines, des infractions qu'ils commettent à ce commandement, les uns par leurs fraudes et piperies, les autres par leurs partiahtés ou leurs interminables lenteurs, les autres par leurs exigences tyranniques envers les petits (1) !
Dans cette équitable distribution des vérités dont sa main était pleine, le Père Le Jeune n'oubliait pas cette partie de l'auditoire qu'il est plus difficile d'instruire directement en pubhc, mais qui attend aussi de la chaire des leçons à son usage. Il sait réserver aux femmes leur part dans tout ce qu'il dit de l'oisiveté, du vain désir de paraître, du luxe, des folles
(1) T. VUI, SermoD lvii. V. aussi les sermons Sur V endurcissement du cœur. Sur la satisfaction (t. I, xvii et xxiv), Sur Vhx)nneur dû aux églises (t. H, xlvi). Les deux derniers contiennent plus d'un trait à l'adresse du clergé.
amours, etc. Souvent il leur fait essuyer à bout portant de franches et parfois un peu vives mercuriales, toujours accompagnées d'affectueux conseils, d'utiles avis sur les vertus et les bienséances particulières de leur sexe (1).
Il faut en convenir, ces peintures réelles, ces détails pratiques et familiers de direction morale, mêlés à l'enseignement de la chaire, sont très propres à le rendre efficace. En pénétrant ainsi dans les réalités de la vie, l'éloquence religieuse engage une lutte plus directe avec les consciences, et les serre, en quelque sorte, de plus près (2). L'orateur qui, selon l'exemple de l'Apôtre, se fait ainsi tout à tous, ne s'adresse plus à un auditoire abstrait, mais à une foule vivante, au sein de laquelle chacune de ses paroles retentit.
(1) V. t. iï, Sermon lxi; t. IX, Sermon xviii; t. X, Sermon xxxvi. Se plaignant dans celui-ci du luxe de toilettes mondaines étalé jusque devant la chaire, il s'interrompt tout à coup par ce hardi mouvement, qui dut faire frissonner l'auditoire : « Voyez les tombes des » morts qui sont enterrés en l'église. Mesdames; percez avec les yeux » de l'esprit ces pierres sur lesquelles vous estes assises ; vous y ver- » rez les ossements de plusieurs Demoiselles, qui ont esté autrefois » aussi belles, aussi braves, éclatantes, glorieuses que vous, et en- » core plus; et toute leur gloire n'a esté que fumée; elles sont mises w en oubly : leur corps est la proie des vers : Dieu veuille que leur » âme ne soit point rongée du ver qui ne meurt point, etc. »
(2) C'est ce que S. Chrysostome appelait, ôaxvstv tô cuvctSàç tûv ixoudvTwv (mordere conscientiam audientium). T. II, éd. Gaume, p. 786.
LE PÈRE LE JEUIS^E. i67
Peut-être, en achevant de s'épurer par un dernier progrès de dignité et de décence, la morale de la chaire, au XVIP siècle, est-elle devenue un peu trop sobre de cette espèce de leçons. Avec une admirable sagacité, avec une incomparable délicatesse, elle a scruté les mystères de la nature humaine corrompue ; elle a observé d'un profond regard les différents états de l'homme intérieur, tel que l'a fait le péché, tel que la grâce essaye de le refaire, ses passions, ses
remords, ses combats, et a tracé de ses grandeurs et de ses misères des peintures d'une vérité immortelle ; elle s'est livrée à cette étude avec l'inflexible et austérité et la généreuse ardeur de l'esprit chrétien : mais c'est l'homme, c'est le cœur humain qu'elle étudie et qu'elle juge, bien plus que la société humaine considérée dans la diversité de ses états, dans la variété multiple de ses travers, de ses désordres et de ses scandales. Aussi sévère, aussi chrétien, et, à coup sûr, non moins éloquent que l'antique homélie, le sermon, dans sa forme nouvelle, eut moins de variété, de liberté et d'abandon : il fut moins famiher, plus général, et, par conséquent, moins immédiatement pratique. Les nouvelles gloires de la chaire, unBossuet, unBourdaloue, avaient pour ordinaire auditoire la Cour elle-même, ou la brillante
élite d'une société polie. Cet enseignement qui creusait les vérités les plus importantes de la théologie morale, et cherchait dans l'analyse des moindres fibres du cœur le secret de nos erreurs et de nos misères, cet enseignement offrait à un tel choix d'esprits cultivés et délicats un intérêt inépuisable : par ses pressants avis, par ses réprimandes austères et tout évangéhques, mais ordinairement apphquées d'une main discrète et rapide au détail de la vie,
aux devoirs des diverses conditions (1), il effrayait, il touchait, sans assaut trop direct, sans trop rude secousse, ce monde élégant et fier, cette aristocratie
(1) Je sais jusqu'où la vérité, la réalité, en fait de peintures de mœurs, peuvent allez chez Bossuet. C'est lui qui, prêchant Sur la justice devant le Roi, demande aux joueurs de Cour pourquoi les dettes de jeu sont privilégiées, c'est-à-dire payées les premières : « Comme » si, » dit-il, « ces lois étaient les plus saintes et les plus inviolables » de toutes, on se pique d'honneur d'y être fidèle : non point pour » ne tromper pas, car au contraire on ne rougit pas de prendre tous » les jours des avantages frauduleux, mais du moins pour payer » exactement ; pendant qu'on ne craint pas de faire misérablexent » languir des marchands et des ouvriers, qui seuls soutiennent de- » puis si longtemps cet éclat que je puis bien appeler doublement » trompeur et doublement emprunté, puisque vous ne le tirez ni de » votre vertu, ni même de votre bourse. » Voilà cette familiarité des Pères, qui entre si ouvertement et si efficacement dans le détail réel des mœurs. Mais, chez eux, de pareils traits abondent : chez Bossuet, on les compte. Bourdaloue, plus complet que Bossuet, plus pratique, en a davantage. Lui-même, cependant, reste bien loin, sous ce rapport, de la franchise des Pères, de leur libre et hardi génie. Je con-
amoureuse des bienséances, et dominée, jusqu'au milieu des épanchements de la foi, par ses préjugés de naissance et de fortune. A Dieu ne plaise que je veuille accuser de timide réserve ou de complaisance habile les glorieux maîtres de la chaire régénérée, dignes héritiers des Chrysostome et des Augustin ! Ce qu'il est permis de regretter, c'est que ce genre et cette forme de prédication, qui ne pouvait se placer en toute circonstance et dans tous les milieux avec la même convenance et le même succès, et qui, moins que toute autre, peut-être, s'accommodait des talents médiocres, se soit accrédité et propagé dans la seconde moitié du XVIP siècle, au point de régner à peu près exclusivement dans les chaires, et ait passé comme un modèle unique, ou peu s'en faut, aux âges suivants. Fénelon, à la fin du siècle, se plaignait de voir le sermon relevé, méthodique et abstrait usurper la place de l'instruction pratique et populaire, même auprès des ignorants et des simples (1). Les réclamations si sensées du grand évêque trouvèrent peu d'écho. Cet empire trop uniforme d'un même genre a survécu même à la destruction de l'ancienne société.
sidère ici la méthode habituelle des deux orateurs et l'ensemble de leur œuvr^.
(i) Dialogues sur Véhquence^ \W partie, Paris, Lebel, t, XXI, p. 80, 96 et suiv.
A peine, de nos jours, a-t-on commencé à s'en affranchir. Que de sermons j'ai entendus, dont le premier et principal défaut était de ne point s'appliquer ou de peu convenir aux auditeurs auxquels ils étaient adressés, et de passer, comme on dit, pardessus leurs têtes ! Que de fois j'ai entendu de bons prêtres, en mission dans un des quartiers populeux de notre grande ville, traiter noblement et méthodiquement des origines de la concupiscence^ ou de l'aveuglement spirituel^ devant un auditoire composé surtout de femmes, de pauvres femmes, servantes, ouvrières, etc., sans leur dire un mot, un seul mot des épreuves et des devoirs de leur humble et pénible vie, sans leur parler d'elles-mêmes (1) !
Lorsque le Père Le Jeune, examinant son public avant de monter en chaire, le trouvait en grande
(1) Avant Fénelon, le Père Rapin, dans ses judicieuses Réflexions sur réhquence, avait dit : « Beaucoup de sermons ne touchent pas, ») parce que l'auditoire auquel ils sont adressés ne s'y retrouve pas. )» On presche à des gens de bien comme à des scélérats : on parle » aux gens de la Cour, comme à des gens de bien : on porte une » morale bourgeoise au village, et Ton fait des sermons où il ne fau- » droit que des catéchismes tout simples et des instructions toutes » pures. >» {Ch. xvi). — Cf. La Bruyère, De la chaire^ § 5: « ...Dçpuis » trente ans on prête l'oreille aux rhéteurs, aux déclamateurs, aux » énumérateurs.... Le temps des homélies n'est plus; leS Basile, les » Chrysostome ne le ramèneraient pas ; on passeroit en d'autres » diocèses pour être hors de la portée de leur voix et de leurs
partie formé de personnes de même classe et de même condition, il saisissait bravement l'à-propos, et, dans un sermon fait tout exprès pour ses auditeurs, il s'expliquait à son aise et, comme en tête à tête, avec eux sur les tentations et les obligations particulières de leur état. C'est ainsi que prêchant devant le menu peuple, il traite Des devoirs des serviteurs envers leurs math^esy et s'étend sur cette matière avec une exacte connaissance des passions et des vices des petits, et une remarquable intelligence d'un des plus graves intérêts de la famille. A un auditoire tout féminin, il adresse le sermon qui a pour titre. Du péché le plus ordiiiaire aux femmes (c'est le goût de la toilette, le besoin de se parer pour être vues), curieux sermon, où un grain d'humeur railleuse et de verve satirique vient égayer par moments le sérieux des conseils et la sévérité des reproches (1). Placé un jour en présence de la magistrature d'une grande ville, il osa faire en chaire la revue Des péchés qui se corn-
» familières instructions. Le commun des hommes aime les phrases et » les périodes, admire ce qu'il n'entend pas... » — Le Père Séraphin» un prédicateur simple e^ tout apostolique^ après avoir été écouté curieusement à Versailles, venait d'échouer complètement à la Ville. « ....Où il a prêché, les paroissiens ont déserté ; jusqu'aux marguilliers » ont disparu ; les pasteurs ont tenu ferme, mais les ouailles se sont » dispersées, et les orateurs voisins en ont grossi leur auditoire. » (1) T. VUI, S. Lxvi. V. dans ce sermon la comparaison de la femme
mettent au Palais^ c'est le titre de son discours, qui, en effet, s'adresse à toutes les sortes de mauvais juges, au juge paresseux qui éternise les procès, au juge complaisant, au juge passionné, au juge ignorant, qui « a étudié à peine deux ou trois titres du code; » au juge nécessiteux, qui, « s'il ne fait valoir le métier, » ne pourroit payer son office^ et revend injustement
mondaine avec le paon, p. 706. V. aussi un curieux détail des suporlluités et vanités qui entrent dans la parure d'une coquette, p. 694 et 708. Saint Ghrysostome reprochait aux daines d'Antioche leurs robes trop précieuses, et ces robes superflues, qui « ne servent pas, » disait-il, « à couvrir le corps, mais à couvrir d'autres robes. » Le Père Le Jeune applique au costume féminin du XYII^ siècle ce joli trait, qui serait encore plein d'à-propos çiujourd'hui. Il ose citer un terme de toilette inventé par les beautés du jour, qui ne peut laisser, dit-il, aucun doute sur leurs projets homicides à l'égard des âmes ; c'est ce nom (ïassassin^ donné par elles-mêmes au nœud de rubans qu'elles se mettaient sur le sein. V. aussi quelques pages, d'un autre accent et d'une grande force, sur la concurrence impie que font à
Dieu de telles femmes jusque dans son temple; « Oui, Mes-
>) dames, » leur dit il, « à teste levée, impudemment, au haut de » l'église, tout auprès de l'autel, pendant le sacrifice où levray Dieu » est adoré, vous voulez estre adorées ; vous estes cause qu'au sacri- » fice de vérité on dit des mensonges ; vous démentez le prestre qui » tient la place de Jésus, et qui dit, Sursum corda^ Élevez vos cœurs » â Dieu : vous dites, non : Ne les élevez pas à Dieu, abaissez-les à >* une vile créature, appliquez vos cœurs à me regarder et aimer. On » répond au nom de tout le peuple, Habemus ad Dominum, Nous » élevons nostre cœur à Dieu, et vous estes cause que l'on ment : car » plusieurs ont le cœur à vos vains ornements, au lieu de le porter » à leur Créateur et Sauveur. » (P. 699.)
LE PÈRE LE JEUNE. n3
» en détail ce qu'il a acheté en gros (1). » Prêchait-il à des ecclésiastiques les vertus de leur état, aucun ménagement politique, aucun esprit de corps mal entendu ne venait entraver sa franchise ou paralyser son zèle. Qu'on lise les sermons De l'intempérance des clercs (2), et Des devoirs despasieurs dans r Église, prononcés l'un et l'autre devant un nombreux auditoire de prêtres ; aucun témoignage contemporain ne fera mieux comprendre l'état de relâchement contre lequel s'armait l'esprit de réforme ecclésiastique, et lés résistances qu'il avait à vaincre.
On le voit, la prédication morale, chez le Père Le Jeune, s'applique à une foule de sujets divers, sans jamais s'arrêter à des questions trop particulières. Le recueil entier de ses sermons ne le cède pas en étendue ni en variété aux cours les plus complets de morale chrétienne, et pourrait en tenir lieu. C'est une ressemblance de plus avec les Pères, chez lesquels l'enseignement de la chaire se rapproche sans cesse de la direction des âmes, et se confond souvent avec elle (3),
(1) T. Il, Sermon lxv, prononcé à Toulouse, en 1642.
(2) T. VI, S. Lxii. Le vrai titre est ; Du vice qui peut empescher un prestre d*administrer validement les sacrements, qui est Fyvrognerie.
(3) Villemain, Tableau de Vêloquence chrétienne^ p. 187. Cf. P. Albert, Chrysostome considéré comrne orateur populaire, Thèse de doctorat, 1858.
Dans cette partie si variée des œuvres du Père Le Jeune, où il traite spécialement des devoirs, je signalerai encore les homélies. Du soin des domestiques; De la piété filiale; De l'affection déréglée des pères et des mères pour leurs enfants ; Du danger des mauvais exemples dans les familles; Du mariage; De t honneur dû aux prêtres; beaux sujets pratiques, qui eussent fourni un admirable texte au génie de nos grands orateurs chrétiens, et dont on regrette qu'un Bossuet, un Bourdaloue ne se soient pas emparés. Bourdaloue, cependant, ne l'oublions pas, nous offre quelques sujets de ce genre supérieurement traités dans le recueil, aujourd'hui trop peu lu, de ses Dominicales,
En somme donc, comme un des plus fidèles disciples des Pères au XVIP siècle, comme savant et naïf catéchiste, et peintre courageux des mœurs, le Père Le Jeune mérite qu'un souvenir durable s'attache à son nom, et même n'est pas indigne, quelles que soient les imperfections de ses écrits, de trouver encore aujourd'hui des lecteurs (1).
Ces imperfections, au reste, notons-le bien,
(1) Son œuvre entière a été réimprimée avec soin de nos jours à Lyon, 1825-27, 15 vol. in-8o. On a eu tort seulement d'introduire dans le texte les divisions indiquées à. la marge dans les anciennes
LE PÈRE LE JEUNE. i75
tiennent beaucoup plus à la rapidité du travail, et à un excès de modestie, ou, pour mieux dire, d'humilité, qu'au défaut d'imagination et de talent. Dans ces esquisses à peine correctes, où le bon missionnaire se contente de fixer en courant sa pensée, il n'est pas rare de rencontrer des tours expressifs, des images simples et>, neuves, des manières de dire trouvées et frappantes, qui trahissent une sensibilité vive et délicate et une veine heureuse. Quelquefois même une page, d'un jet soutenu et d'une couleur originale, se prête à une attention plus lente et plus littéraire : celle-ci, par exemple, où toute une instruction consolante sur les motifs de sécurité de l'âme fidèle, sur l'heureuse mort du juste, s'achève et se couronne par une comparaison gracieuse :«.... Le » juste qui a tenu bon en la citadelle de son cœur, » résistant généreusement aux attaques du démon, » de la chair et du monde, est animé d'une sainte » confiance, quand Dieu l'appelle à son jugement, » sçachant que c'est pour le loiier et le couronner » de gloire en la présence de ses Anges. Voyez ces » belles fleurs qui sont en nostre jardin ; elles ayment
éditions. — Un bon choix des sermons de Le Jeune a été donné dans les tomes V et VI de la Bibliothèque des orateurs chrétiens, Paris, 1827, in-18.
D tant le soleil, que lorsqu'il quitte nostre hémi- » sphère pour se faire voir aux antipodes, elles se » tiennent toutes recueillies et reserrées, la teste » baissée, comme atteintes de mélancolie : mais il » semble que le soleil rapporte en ses rayons la clef » dorée pour les ouvrir de nouveau ; car aussi-tost » qu'il remonte sur nostre horizon, et qu'il les mi- » gnarde de son œil favorable, elles se dénouent, » se déboutonnent, ouvrent leur sein, estaient et » espanoiiissent leurs richesses, comme pour luy » donner le bon jour, et luy témoigner le bien » qu'elles reçoivent de sa présence. Il en est de » même des âmes prédestinées, pendant cette vie, » qui est une nuit obscure; quand leur soleil est » absent ou plustost couvert de nuages, elles se » tiennent retirées, solitaires, séparées des compa- » gnies, humiliées, mortifiées : Mortui estis^ et vita » vestrd abscondita est in Christo : mais, à l'heure de » la mort, quand leur bien-aymé Jésus les daigne » visiter, elles se réjouissent, elles ouvrent et dilatent » leur cœur, se tournent devers leur Astre d'un vi- » sage gay et assuré ; expérimentant la vérité de cette » parole de saint Paul : Cum Christus appatuerit, vita y> nostra, tiinc et vos apparebitis cum ipso in gloria (1) . »
(1) T. X, Sermon xl, De V heureuse mort des bons.
Quelle vérité et quelle fraîcheur de coloris, quelle suavité d'accent dans ces paroles, où respire et se trahit involontairement l'attente consolée du serviteur vaillant et fidèle, et que parfume en quelque sorte une bonne odeur d'espérance ! La poésie du langage chrétien n'a rien de plus doux ni de plus pénétrant chez saint François de Sales lui-même.
Je n'ai pu qu'esquisser en passant, à grands traits, la manière de prêcher du célèbre Oratorien, dont la vie et les œuvres mériteraient bien l'honneur d'un patient examen, d'une particulière et complète étude. Ce n'est pas à moi, d'ailleurs, qu'il conviendrait de juger le Père Le Jeune comme morahste chrétien et directeur catholique. Peut-être, à ceux qui seront tentés de faire connaissance avec lui, sa morale si vigilante, si prévoyante, semblera-t-elle parfois bien rigoureuse. On goûtera difficilement, je le crains, ses instructions sur le bal, sur les fêtes mondaines (1), où il ne se contente pas de signaler et de proscrire
(1) V. t. n, Sermon lxh, Contre les bals, les dansesy comédies^ et autres divertissements mondainSj etc. ; et t. X, Sermon XLvn, D'éviter les compagnies : à comparer avec les chapitres suivants de saint François de Sales : Des passe-temps et récréations loisibles et louables. — Des bals et passe-temps loisibles, mais dangereux. — Quand on peut jouer et danser. {Introduction à la vie dévote. Part. UI, c. XXI et suiv.)
l'abus, où ir frappe d'une absolue réprobation des divertissements tolérés par des maîtres plus doux, dont l'indulgence n'est pas suspecte. On se demandera si, dans ses ardentes prédications sur la pénitence, sur la vie simple et retirée du chrétien, où il semble prendre pour mesure des renoncements qu'il exige, les mœurs du christianisme primitif, il ne perd pas de vue les différences nécessaires des temps, et ne force pas l'application du célèbre précepte : Qui uiuntur hoc mundo^ tanquamnon utantur (1). Mais à de tels hommes, engagés dans un généreux et incessant combat contre la piété falsifiée et la morale relâchée du siècle, était-il possible de lutter comme ils le faisaient, sans frapper parfois de trop rudes coups, sans réagir avec certaines exagérations ou certains emportements contre le mal qu'ils voulaient détruire ? Il est bien difficile de garder constamment l'équilibre, à qui se raidit contre des obstacles presque invincibles. Ce qui arriva à Port-Royal pour la morale, devait arriver de même, et arriva en effet plus d'une fois à l'Oratoire (2), surtout aux premiers jours et dans la première ferveur de l'institution.
(1) « Que ceux qui usent de ce monde, soient comme n'en usant « pas. » Ad Cor. 1, vi , 31.
(2) Je dis pour la morale, non pour le dogme. Sainte-Beuve a parfaitement signalé le caractère d'austérité commun aux divers
LE PÈRE LE JEUNE. il9
D'ailleurs, en de telles entreprises, on a d'autant plus de peine à garder toujours la mesure, qu'on s'épargne moins soi-même, et qu'on s'immole plus complètement à l'idée que l'on défend ou à la cause que l'on sert.
Le Père Le Jeune était un de ces hommes d'une vocation ardente et d'une trempe énergique, qui semblent nés pour les labeurs et les dévouements héroïques de l'apostolat. Enfant du Jura, élevé sainr tement et fortement par une mère pieuse, à treize ans il sentait sa foi s'exalter à la lecture des œuvres de Louis de Grenade, et s'échappait des murs de Dôle, pour aller évangéHser les villageois et les pauvres des campagnes voisines (1). Reçu dans l'Oratoire
Ordres religieux nés en même temps que Port-RoyaL [Discours préliminaire.) M. de Saint-Cyran disait : « 11 faut plutôt se roidir que » se relâcher, et faire plutôt trop que trop peu, à cause de la mali- » gnité des temps. » (Lettres chrétiennes^ éd. de 1744, t. 11, p. 527.) Tout naturellement, le Père Le Jeune obtint de MM. de Port-Royal des témoignages marqués d'approbation et d'estime. Un commerce .d'amitié l'unissait à deux prélats célèbres par leurs vertus et leur attachement à Port-Royal, aux évoques d'Alet et de Pamiers, MM. Pavillon et Caulet. Ce fut à leur demande et sur leur instante prière qu'il se décida dans sa vieillesse à publier ses sermons. Il fut un des correspondants du grand Arnauld. V. Mémoires littéraires (ms.) de Dom Clémencet, t. I, article Le Jeune; Nécrologc de Portiîoyai, in-12, 1760, p. 136; Œuvres d'Arnauld, Lausanne, 1775, t. I, p. 215.
(1) Discours sur la vie et la mort du R. P. Le Jeune ^ appelé corn-
iSO LE PÈRE LE JEUNE.
en 1614, il embrassa aussitôt avec joie la carrière des missions, et s'y donna tout entier, avec une activité extraordinaire qui défiait toute fatiguç. Sa vie, qui fut longue, se passa littéralement tout entière à prêcher. « Il ne sçavoit, » dit son biographe, « ce que » c'est que repos ; il ne fmissoit une mission que » pour en commencer une autre. La seule nécessité » des pauvres peuples, et l'incompatibilité de leurs j> moissons temporelles avec les moissons spirituelles » de la Mission, auroient pu suspendre ses travaux » perpétuels, et luy donner la liberté de respirer, s'il » n'avoit trouvé l'invention de faire toujours mis- » sion, allant aux lieux où les moissons sont plus re- » culées, comme dans les montagnes, pour se trouver » ensuite, à la fin des moissons, dans les meilleurs » pays(l). »
La triste infirmité, à laquelle il dut son surnom populaire, le frappa à trente-cinq ans au milieu de ses travaux, sans les interrompre ni les ralentir. Il se trouvait alors en mission à Rouen. « On raconte (si » c'est une légende, elle est belle) qu'étant monté un » jour en chaire clairvoyant encore, et ayant com-
munément le Père aveugle^ par un de ses disciples et zélés coopéra leurs, G. Ruben, de l'Oratoire, Limoges, 1674, p. 81. ({)îbid. p. 93.
» mencé de prêcher, le nuage de cécité (quelque » goutte sereine) lui vint brusquement, avant qu'il eût » achevé son sermon. Il fit une légère pause, passa la )) main sur ses yeux, et reprit, comme si de rien » n'était. Mais, lorsqu'il eut fini de parler, il étendit » les mains pour chercher les degrés qu'il ne voyait » plus, et demanda qu'on vint l'aider à descen- » dre (1). » Pendant quarante ans encore, il continua, du même train, voyages et prédications (2). Insensible à son mal, il disait en riant, comme cet autre saint aveugle. César de Bus, que Dieu l'avait délivré de « deux grands ennemis, » et se féUcitait de ne plus voir aucune chose, « tout ce qui est
(1) Sainte-Beuve, Port-Royal, i. I, note de la page 471. — G, Ruben, p. 61 et suiv. — Un portrait du P. Le Jeune dont je dois la communication à M. l'abbé Martha (gravure du temps), le représente privé de la vue, dans le costume ecclésiastique le plus modeste, tenant un long bâton qu'il porte en avant, comme font en marchant les aveugles. La tête, d'un dessin régulier, est belle encore, malgré le désaccord des yeux à demi c!os, sur lesquels retombent inégalement les paupières. On lit autour de la gravure : Spiritus domini super me: ad evangelisandum pauperibus misit me,
(2) Seulement, à partir de ce jour, il dictait ce que la méditation et la prière lui avaient suggéré, et l'apprenait en se le faisant relire. (G. Ruben, p. 52.) C'est sans doute de ces dictées, plus ou moins corrigées plus tard, que s'est formé en grande partie le recueil publié en 1662, et on s'explique ainsi comment il s'y trouve un aussi grand nombre de sermons inégalement développés, et plusieurs à l'état de simple canevas.
* dans le monde étant vain et la vanité même (1), » C'était assez pour le Père Le Jeune de pouvoir se dévouer encore, et c'est ce qu'il fit de plus d'une manière, prêchant l'abstinence, la pauvreté volontaire, l'amour des pauvres, par les exemples de sa vie, autant que par ses infatigables missions (2). « Combien de fois^ » s'écrie son biographe, « l'avons- » nous vu plus travaillé de la faim des pauvres que » de la sienne propre, et se réduire luy-même, non
(1) Vie du vénérable César de Bus, fondateur de la congrégation de la Doctrine chrétienne, par le R. P. Pierre Dumas, Paris, 1703, p. 196. — Cf. Articles de plusieurs grands hommes de l Oratoire [m^.), Archives nationales, M. 179 B, p. 804.
(2) Nul n'a plus laborieusement suivi ni plus complètement pratiqué que le P. Le Jeune cette maxime d'un Père de l'Église : Totum se vocalem débet Verbi nuntius exhibere, par laquelle Bossuet nous dit d'entendre que le dispensateur de la Parole doit non seulement s'employer sans réserve à la répandre, mais que tout en lui doit parler, doit prêcher, ses mœurs, sa conduite, sa personne, aussi bien que son génie et sa voix : « Un grand et excellent prédicateur..., saint
Jean, a raison de dire qu'il n'est point ce que les Juifs ont pensé. ) Il n'est point le prophète, il n'est point le Christ, il n'est point
» Elie : il est « une voix, » il est un cri qui avertit les pécheurs
Voilà, mes frères, le prédicateur que demande votre audience. Il a raison de dire, en se définissant lui-même, qu'il est une voix, parce que tout parle en lui, sa vie, ses jeûnes, ses austérités, cette pâleur, ) cette sécheresse de son visage... sa retraite, sa solitude, le désert ) affreux qu'il habite; tout parle, tout crie, tout est animé. Tels ) devroient être les prédicateurs ; il faudroit que tout fût parlant ) et résonnant en eux : Totum se vocalem débet Verbi nuntius exhi- ) bere, » Bossuet, S. De la véritable conversion, sur le texte. Ego vox ) clamantis; exorde. .
» seulement à Tindigence, maïs presque à Textré- » mité, pour le vivre et le vêtement, afin de pouvoir » donner la nourriture et des habits à ceux qui en » manquoient ! . . . Jusques dans sa dernière maladie, » il trouvoit des prétextes innocents pour se dis- » penser de prendre les soulagements et rafraischis- » sements que lui envoyoient ses supérieurs, et » donnoit ordre qu'on les distribuât aux pauvres. » J'ay en main des preuves autantiques, qui m'ap- » prennent que pendant les rigueurs de Thiver, tra- » vaillant dans les missions à Saint-Junien, il a fait » coucher dans son propre lit des pauvres couverts » d'ulcères (1)...» Il n'est pas étonnant qu'un peu d'ascétisme se soit glissé dans les prédications morales d'un tel homme. C'est sans doute aux Saints qu'il appartient de demander beaucoup à la nature humaine. Ne nous plaignons pas de leurs exigences, surtout quand elles n'affaiblissent en rien le sentiment divin qui remplit leurs âmes et inspire leur dévoûment, la charité.
Celle du Père Le Jeune fut à l'épreuve même des luttes de la controverse, où, si aisément, la conviction s'emporte et le zèle s'envenime. Nul n'a con-
(1) Discours sur la vie et la mort du P. Le Jeune ^ p. 31 ; Articles de plusieurs grands hommes de VOratoire, ArchiveSj p. 810 et 811.
féré OU discuté en chaire avec les protestants d'un esprit plus posé, dans un langage plus conciliant (1). Chose remarquable, sa parole si vive, si véhémente même, quand il dévoile courageusement les plaies de l'Église orthodoxe, quand il fait la guerre aux casuistes relâchés, aux confesseurs trop faciles (2), se contient, s'observe, quand il est aux prises avec les calvinistes, et semble se refroidir à dessein, pour mieux garder la forme et le ton d'une discussion toute pacifique. Il s'applique uniquement alors à éclairer ceux qu'il combat, et, lorsqu'il laisse enfin parler son cœur, c'est seulement pour déplorer la désunion des frères et hâter de ses vœux le jour de la réconciliation. Témoin attristé des imprudentes violences de langage que les deux partis échangeaient encore, il disait aux jeunes prêtres auxquels il dédiait son livre : « Quand vous parlez contre les hérétiques » en chaire, ou avec eux en particulier, que ce soit » toujours avec respect, compassion, tendresse et » témoignages d'affection, leur accordant tout ce que
(1) V. t. m, Sermons Sur l* Eucharistie^ et t. 11, abrégé de deux sermons preschés en la mission de Metz^ faite par la piété et la libéralité de la Reyne-mère^ l'an 1644. Cette mission était dirigée par saint Vincent de Paul. V. Histoire de Metz par les Bénédictins, t. III, p. 299.
(2) V. t. I, Sermon xxiv. Sur la satisfaction; t. II, Sermon lxxv. Sur la nécessité dun bon directeur.
» vous pourrez^ safis intéresser la vérité. Abstenez- » vous de toute injure, de toute invective, de toute » parole qui ressente le mépris (1). »
Le petit écrit d'où je tire cette belle leçon de tolérance, quoique tracé à la hâte et sans beaucoup d'ordre, est de ceux qu'on ne doit pas oublier : c'est un trésor d'idées saines et de judicieux conseils sur la mission et les devoirs du prédicateur. En quelques paroles naïves et profondes, le pieux Oratorien y résume l'expérience acquise par quarante ans de travaux, ou plutôt s'y peint lui-même au vif, avec ses goûts de simplicité, sa répugnance pour l'appareil et les raffinements du langage, sa préférence raisonnée pour l'enseignement pratique et populaire. « L'éloquence, » dit-il à ses jeunes disciples, « la propriété » et emphase des paroles servent à persuader; mais » je ne puis vous conseiller de prescher par périodes » carrées, et d'user de pensées ou de pointes trop » étudiées. 1° Le Fils de Dieu ne preschoit point » comme cela, et saint Paul dit, ?ion in persuasibilibtts » hiimange sapicîitiœ ver bis, 2*' Cela sent un peu sa » vanité^ et toute imperfection du prédicateur mes- » édifie ses auditeurs. 3** Vous perdez du temps à
(1) Avis aux jeunes prédicateurs^ placé en tête du t. I«f de rédition de 1662, et reproduit dans la plupart des suivantes.
» rechercher ces fleurettes et à étudier ces périodes, » et iLle faudroit employer à prier Dieu, pour attirer » sur vos paroles sa bénédiction. 4** Ces fleurs nui- » sent souvent aux fruicts ; car l'esprit de l'auditeur » s'amusant à admirer la gentillesse des paroles, ne » s'applique qu'à demy à la vérité des sentences. » Observation d'une parfaite justesse, que l'heureuse précision du langage rend plus frappante. « En cha- » que sermon que vous composez, » dit-il encore, « regardez toujours quel profit en pourra tirer un » artisan, une servante, etc. Mais surtout, faites en » sorte qu'il n'y ait personne qui n'en puisse retirer » quelque profit; car peut-estre telle personne s'y » pourra rencontrer, qui n'a assisté et qui n'assistera » en toute l'année à aucun autre sermon qu'au » vostre, et qui pourra se convertir, si vous luy » parlez,.. »
« C'est une grande erreur de vouloir contenter » par des discours relevés trente ou quarante per- » sonnes doctes, et laisser à jeun un grand peuple )•> qui vous écoute. Croyez assurément que les grands » et les doctes sont ravis d'entendre un prédicateur, » qui, plein de zèle, instruit et touche le peuple, » quoique par un discours familier et populaire. » Il avait dit ailleurs ; « Par ces prédications morales.
» familières, accommodées à la condition et capacité » de chacun, les vérités entrent bien plus avant et » demeurent bien plus longtemps en l'esprit et au » centre du coeur (i), » C'est la pensée de Fénelon, et, par instants, c'est presque son langage. Ressemblance naturelle et inévitable : l'humble missionnaire et le grand orateur se sont rencontrés en suivant les traces de saint Augustin, leur commun maître (2).
Un docte et sincère Oratorien de la seconde moitié du XVIP siècle, le Père Lami, cherchant dans son ordre même un maître pour ceux de ses jeunes confrères qui se destinaient à la chaire, n'hésite pas à leur proposer le Père Le Jeune comme un exemple d'éloquence vraiment chrétienne, et salue en lui le meilleur sermonaire de la compagnie (3). Massillon n'avait pas encore paru.
(1) T. I, Sermon i, Qite la mission est un effet de la prédestination. V. aussi t. VII, Sermon v, Sur la manière d'entendre la prédication. Malgré la forme un peu scolastique du début, et quoique le premier point contienne un de ces récits miraculeux, propres à frapper les foules, mais d'origine purement légendaire, que le Père Le Jeune contait trop volontiers, ce sermon est un des meilleurs du recueil.
(2) V. S. Augustin, Sermones^ Appendix, X : Eruditi inclinent se ad ignorantiam imperitorum. — Cf. De doct. christ. 1. IV, c. v. vi, vu.
(3) Entretiens sur les sciences, 1683. Suite du Vil® entretien entre Théodose et Aminte, p. 384, et suiv. D'après une tradition répandue dans l'Oratoire, Massillon lui-même parlait avec estime et admiration du Père Le Jeune, le lisait et le recommandait aux jeunes Ora-
Cependant, parmi ces restaurateurs de la chaire qu'enfantait l'Oratoire, on a plus d'une fois signalé, en l'égalant, ou même en le préférant au Père Le Jeune, le Père François Senault, général de l'Ordre de 1663 à 1672, prédicateur en vogue dès 1640. Par sa manière méthodique, réservée et noble, par la constante poUtesse de son langage, le Père Senault se rapprochait davantage de l'espèce de prédication qui définitivement prévalut : mais, dans son genre, il offre beaucoup moins d'inspiration, de profondeur et de naturel que n'en a eu, dans le sien, le Père Le Jeune. Quoique recommandable lui-même à plus d'un titre, ce prédicateur favori d'Anne d'Autriche est en réalité très inférieur à son confrère le missionnaire. Tout en reconnaissant le bien qu'il a fait, il faut rabattre beaucoup des éloges que lui ont donné
toriens comme un excellent modèle. {Articles de plusieurs grands hommes^ Archives, p. 833.) Honneur insigne pour notre missionnaire, fnais un peu inattendu. Entre un Le Jeune et un Massillon, esprit, méthode, langage, tout diffère, et l'on ne saurait trop dire en quoi l'étude des œuvres du premier a pu profiler au second.
De nos jours, M. Hamon, curé de Saint-Sulpice (Traité de la prédication à Vusage des séminaires^ 1846), et M. l'abbé MuUois, chapelain des Tuileries [Cours d éloquence sacrée populaire 1853), ont appuyé de l'exemple du Père Le Jeune, rappelé avec éloge, leurs conseils ou leurs vœux en faveur d'une méthode de prêcher plus simple, et plus voisine de l'homélie, que celle qui, encore aujourdhui, règne généralement.
deux Oratoriens, Téloquent Fromentières, son disciple (1), et le savant abbé Goujet (2), et de la magnifique notice que lui a consacrée l'académicien Charles Perrault (3). On ne peut même entièrement souscrire au jugement porté sur le Père Senault par un des maîtres de la critique, par Voltaire lui-même. Voltaire, qui, en général, s'inquiète peu des prédicateurs secondaires dans son Dictionnaire des écrivains français du siècle de Louis XIV, y a cependant admis le Père Senault, et a dit de lui :
<i Senault (Jean-François), général de l'Oratoire; » prédicateur qui fut à l'égard du Père Bourdaloue » ce que Rotrou est pour Corneille, son prédécesseur » et rarement son égal. Il est compté parmi les pre- » miers restaurateurs de l'éloquence, plutôt que » dans le petit nombre des hommes véritablement » éloquents. Mort en 1672. »
Et dans une note ajoutée au texte de la Henriade, sur ces vers :
La Discorde a choisi seize séditieux Signalés par le crime entre les factieux ;
il remarque que Pierre Senault, un des Seize, ardent
(1) Œuvres meslées, 1690, p. 296.
(2) Bibliothèque française, t. H, p. 291.
(3) Éloges des hommes illustres du XVn« siècle ^ article Senault.
196 LE PÈRE SENÀULT,
ligueur, « était père de J.-F. Senault, cet homme » éloquent^ qui est mort général des prêtres de l'Ora- » toire en France (1). »
Jlarement l'égal de Bourdaloue! Ce serait quelque chose, ce serait beaucoup d avoir, même quelquefois, même rarement, égalé un tel homme, d'avoir été à Bourdaloue ce que fut à Corneille Rotrou, duquel Voltaire a dit ailleurs dans le même recueil :
(( Rotrou, le fondateur du théâtre. La première » scène et une partie du quatrième acte de Venceslas » sont des chefs-d'œuvre (2). »
Voltaire, dans cette notice sur le Père Senault, parait avoir rapproché les noms un peu au hasard. Ce Père n'était pas de ceux qui fondent, mais de ceux qui préparent et déblayent le terrain où d'autres bâtiront.
Avec les Panégyriques des Saints y qu'il nous a laissés en trois gros volumes (ses sermons proprement dits n'ont pas été recueillis), on peut se faire une idée de ce qu'il fut dans la chaire, le sermon tenant à peu
V. aussi l'article Senault dans VHistoire litéraire du règne de Louis XîV, de l'abbé Lambert, t. I6r,p. 211.
(1) Œuvres, éd. Beuchot. t. X, p. 149.
(2) Si Rotrou a mérité d'être appelé le fondateur du théâtre, ce n'est pas, du moins, par le Venceslas, qui n'est venu qu'en 1648, après le Cid, Horace, Cinna, Polyeucte, etc.
LE PÈRE SEiNAULT. 491
près autant de place que l'éloge dans ces discours. Droiture et piété, solidité de doctrine, morale haute et sévère, méthode précise et rigoureuse, pureté, décence, élégance soutenue de langage, ce sont là des qualités précieuses,. dont aucune ne peut être refusée au Père Senault, et c'est plus qu'il n'en faut pour le faire estimer : mais il lui manque ce que rien ne peut remplacer, chez l'orateur surtout, l'émotion, le souffle, l'effusion et l'élan, ce qui fait surtout et plus que tout Texpression éloquente, ce qui donne l'âme et la vie à la parole. Outre qu'il est froid et uniforme, il n'est même pas assez naturel, s'étudiant trop à donner à son style cette élégance noble, qui était nouvelle alors dans la chaire comme ailleurs, et que la piété elle-même s'empressait d'y introduire, comme pour rendre aux vérités saintes un hommage de plus en les revêtant de cette parure. Sa marche est compassée, son allure, trop concertée, a de la faideur : il s'avance à la manière de Balzac, de l'art duquel il semble avoir fait une étude approfondie, très habile comme lui à balancer et à opposer les mots, à soutenir et à cadencer la phrase. J'aurai plus loin et bientôt à marquer l'influence que le célèbre écrivain eut lui-même, un moment, sur l'éloquence sacrée renaissante, et à montrer comment, jusque
dans la chaire, à l'heure de sa vogue la plus éclatante, il fit école (1).
Le moraliste chrétien et l'élève de Balzac ne se présentent-ils pas à nous mêlés et confondus dans ce passage d'un sermon composé pour la fête de saint Martin ?
« Christianiis patienter vivit et delectabiliter
» moritur, (S. August.) Cette disposition n'est point » particulière aux parfaits, mais commune à tous les » fidèles; et, si nous en croyons Tertullien, elle leur s> est si naturelle, qu'elle entre dans leur définition
(J) Ce qui vient d'être avancé ou conjecturé sur le genre d'éloquence de ce Père, dans la chaire, n'est nullement démenti par les termes du compliment que lui adressait en 1633 un des oracles de l'Académie au berceau, Chapelain ; « Je ne vois point de raison pour- » quoy St-Malo et Lyon (Senault prêchait alors en province) vous » ravissent à la cour, et pourquoy ces extrémités du royaume vous » ravissent à la capitale. La charité de MM. vos directeurs est exces- » sive, si elle ne se contente pas d'envoyer en ces lieux-là des gens » de bien et édificatifs, et qu'ils les veuillent encore honorer de ce » qu*ils ont parmi eux de plus poli et de plus délicat ; s'il ne leur suf- » fit pas de corriger leurs mœurs par des prédications solides, et » qu'elle passe jusqu'à vouloir réformer la rudesse de leur langage » par des harangues exquises et dignes da la bonne antiquité. Il me » semble que ces morceaux nous devroient estre réservés, puisque » nous les sçavons gouster, et qu'aussi il est à craindre que ces M peuples barbares n'en profitent pas comme ayant un palais mal h proportionné à cette nourriture. Si je murmurois davantage contre » ce qui nous oste une vertu (un mérite) si excellente, voslre mo-
>» destie ne m'écouteroit pas » Lettres deChipelain, publiées par
M. Tamizey de Larroque, 1880.
LE PÈRE SENAULT. i93
» mesme. Car ce grand homme définissant les chres- » tiens avec cette éloquence masle qui le distingue » de tous les orateurs de son siècle, dit que c'est un » genre d'hommes « qui est toujours prest de mou- » rir ; » qui a cette pensée imprimée dans l'esprit, » ce désir gravé dans la volonté ; qui ne pense qu'à » la mort, et qui la regarde comme la fin de sa ser- » vitude et le commencement de sa liberté : genus » hominum mortieocpeditum. C'est un genre d'hommes » distingué de tous les autres par le désir qu'ils ont » de mourir : ils ne sont jamais plus contents que » quand ils sont plus proches de la mort; ce qui af- » flige les autres, les console ; et sçachant que le » baptême les a séparés du siècle, ils sont ravis que » la mort les en délivre. Ils pensent que c'est faire » tort à leur créance, de s'estonner de sa présence; » ils croient que c'est ne vouloir pas aller jouir de » Jésus-Christ, que c'est douter de ses promesses, » et que c'est imaginer que ceux qui meurent pour » luy ne doivent pas aller avec luy. Quis ititer hsec » trepidus et mœstus est^ nisi ciii spes et fides decst? » Ejus est enim mortem timere^ qui ad Christum nolit » ire : ejus est ad Christum nolle ire^ qui se non crédit » cum Christo incipere regnare, »
« Et certes, il ne faut pas s'estonner que la grâce
» inspire ce désir à tous les fidèles, puisque la mort a » changé de condition, depuis qu'elle a passé parla » personne de Jésus-Christ. Car celle qui estoit autre- » fois un supplice, est maintenant une faveur : Jtcsti » meritum sit supplicium peccatoris (S. August.) : celle » qui estoit un châtiment, est devenue un sacrifice; » celle qui faisoit le sujet de nostre crainte, fait le » sujet de nostre espérance, et celle qui tiroit des » plaintes de nostre bouche, n'en tire plus que des » bénédictions et des louanges. Enfin, Messieurs, » c'est la mort qui finit nostre exil et commence » nostre bonheur; c'est elle qui nous délivre de la » prison et nous met en liberté, qui nous garantit de » l'orage et nous mène au port; c'est elle, pour » m'expliquer parles paroles de saint Bernard, « qui » estant l'ennemie de la gloire, nous la procure; qui » estant la mère de la tristesse, cause notre joye, et » qui estant la porte de l'enfer, nous introduit dans » le ciel » : Usurparis ad gloriam, glorim inimica; » usurparis ad lœtitiam^ mater mœroris; usurparis ad » introitum Regni, porta Inferi. Vous estonnez-vous » donc que la mort ayant changé de nature, les » hommes ayent changé de sentiment; qu'ils désirent » celle qu'ils craignoient, qu'ils cherchent celle qu'ils » fuyoient, et qu'ils appellent à leur secours celle
» qu'ils regardoient comme leur plus grande » ennemie (1) ? »
L'antithèse est, comme on le voit, la figure favorite du Père Senault (2). L'auteur des Hommes illustres du XVIP siècle a remarqué que ce prédicateur avait fait une étude assidue des œuvres d'Amyot (3). On ne s'en douterait pas en le lisant, car sa manière d'écrire est fort éloignée du style naïf (4). Nous sommes moins surpris d'apprendre que le Père
(1) Panégyriques des Saints^ Paris, 1656 ; t. HT, p. 349.
(2) Il a aussi quelque faible pour l'hyperbole. Quelquefois il emploie et redouble l'hyperbole, accompagnée de métaphore, tout à fait dans le goût et dans le pire goût de Balzac : par exemple, lorsqu'il dit de saint Benoît, poursuivi jusqu'en sa solitude par l'admiration
du monde : « Quelque soin qu'il pust prendre sa vertu le trahit,
» son mérite le découvrit; et le ciel, d'intelligence avec tous les deux, M publia la gloire de cet hermite par toute la terre. Chacun voulut M voir ce solitaire qui fuyoit le monde, ce reclus qui n'avoit point n d'autre retraite que la caverne des bestes farouches, ce vivant en- » sevely avec les morts, ce Jonas qui n'avait pas esté noyé trois » jours dans les abysmes de la mer, mais qui avoit esté caché trois » ans dans les entrailles de la terre. Tous les échos de son désert ne » répétoient que son nom, etc. »
(3) Ch. Perrault.
(4) On sait, au reste, de quelle faveur le traducteur de Plutarque jouissait en ce temps, comme maître de langue, auprès dés écrivains qui s'appliquaient à constituer et à fixer notre idiome. Ce que le Père Senault devait surtout goûter et étudier chez Amyot, c'était la pureté du vrai langage français^ dont cet auteur, de l'aveu de Vaugelas, offrait un si excellent modèle. [Préface des Remarques sur la langue française.)
Senault, avant de faire imprimer ses livres, les portait à l'un des pères de l'Académie française, au célèbre Conrart, pour en revoir et en polir avec lui le style (1).
Quelquefois le Père Senault s'anime et s'élève, mais sans perdre cette allure symétrique et ce goût d'antithèses. Dans le panégyrique de deux Martyrs, de saint Gervais et de saint Protais, avant de passer du récit de leur pénitence et de leurs charités à celui de leur mort glorieuse, il s'interrompt et se résume par cette fière et ingénieuse
apostrophe :
« Permettez-moy, Messieurs, de défier toutes les
» puissances de la terre pour nos Martyrs, et de les
» contraindre d'advouer qu'ils s'estoient procuré
» par advance tous les maux que l'on pouvoit leur
» faire souffrir. Car, si vous pensez, monarques
» romains, ester les biens à nos Saints, ils vous ont
» prévenus par leurs aumosnes, et les ayant distri-
(1) R. Simon, Lettres choisies, 1. 1, 1. xxu.— Le Père Le Jeune reprochait franchement à son confrère d'énerver la prédication par trop de politesse et d'art. De son côté, le Père Senault, ne pouvant se faire au langage inculte et suranné du saint homme, lui écrivit, quand les deux premiers volumes de ses sermons parurent, pour le supplier de revoir le style dans les autres, ce que le Père Le Jeune ne se mit pas en peine de faire. Articles de plusieurs grands hommes de rOratoire {ms.), Archives, M. 179 B, p. 813 et 828.
» bués, ils vous ont mis dans l'impuissance de les » rendre plus pauvres. Si vous croyez les dégrader » de leur noblesse et les charger de confusion en » leur ostant les marques de leur grandeur, ne voyez- » vous pas qu'ils ont rompu leur maison, qu'ils ont » affranchy leurs esclaves, et que, renonçant à leur » liberté, ils se sont volontairement engagés dans la » servitude ? Si vous croyez les bannir ou les jeter b dans la prison, ne voyez-vous pas que toute la terre » est un exil pour ceux qui n'ont point d'autre patrie » que le ciel, et qu'il est bien mal-aisé que vous leur » donniez une prison plus estroite que celle qu'ils ont » choisie en sortant de leur palais ? Si vous pensez » les faire languir de faim, ne voyez-vous pas que » toute leur vie est un jeusne opiniastre, et que, s'ap- » privoisant par son moyen avec la mort, ils en ont » déjà éprouvé les plus rigoureux efforts? Jejunans » martyr de proocimo mortem novit, Enfm, si vous » croyez les estonner par les tourments qui la pré- » cèdent, ne voyez-vous pas qu'il n'y a sorte de sup- » plices que leur pénitence ingénieuse n'ait inventés, » que leur courage a prévenu vostre cruauté, et que, » sans le secours de vos bourreaux, ils se sont » acquis la qualité de martyrs ? »
Le Père Senault a plus d'un passage de cette fer-
meté et de cet éclat (1). Si ce n'est pas là de l'éloquence, c'est du moins de la belle rhétorique chrétienne.
Reportons-nous, d'ailleurs, pour être tout à fait juste, au temps où vivait le prédicateur, et nous nous figurerons sans peine l'effet que dut produire, après tant de déclamations plates ou grossières, cette parole grave et digne, parfois brillante, édifiante toujours, soutenue de toutes les grâces et de toutes les bienséances de l'action. Le Père Senault, qui était, nous disent ses confrères, « un fort bel homme, » avait en chaire l'air modeste, humble et majestueux tout ensemble, la voix nette et sonore, le geste noble et réglé (2). Son succès fut des plus vifs, et se soutint pendant de longues années. L'éghse de la rue Saint- Honoré, où il prêchait d'habitude, vit bien souvent venir la reine Anne d'Autriche, empressée d'entendre un prédicateur dont elle devait, plus que personne, goûter le style dévot et pompeux.
La Reine, avec sa robe noire, Alla Dimanche à l'Oratoire Ouïr les vespres et sermon
(1) V. Panégyriques des Saints, 1. 1, p. 454; t. Il, p. 386; t. HI, p. 270.
(2) Recueil (ms.) des vies de q.q. prêtres de VOratoire^ Bibl. nationale, Fr. 20, 942. — V. son portrait gravé dans les Hommes illustres de Charles Perrault.
De Senault, prescheur de renom, Que très-habile homme oa peut dire, Tant pour parler que pour écrire, Lequel sermon la contenta.
Ou bien, c'était Louis XIV adolescent, avec toute sa Cour :
Lundy, jour de la Chandeleur,
Le Roy, Monsieur et TEminence Allèrent, le tambour bâtant, Avec un cortège éclatant D'honneur, de grandeur, et de gloire, Ouïr vespres à l'Oratoire, Où le Père Senault prescha.
Et très-certaiuement toucha Maint auditeur de conséquence Par sa singulière éloquence {i).
Ce fut aux Avents et aux Carêmes du Père Senault qu'on vit pour la première fois des scribes se grouper autour delà chaire, pour recueillir les paroles du prêtre. « Jusques-là, » dit son biographe, « on se con- » tentoit, au sortir d'un bon sermon, de mettre sur
(1) Loret, Lettres du 23 nov. 1652 et du 7 février 1654. V. aussi L. du le' octobre 1650, du 26 juillet 1653, du 31 janvier et du 14 février 1660. On a vu plus haut, p. 192, les admirations de Chapelain pour le beau style du P. Senault. Le même a dit encore du célèbre oratorien : « Son principal mérite est dans la clarté et la pureté du lan- » gage, comme dans la douceur de ses mœurs. Par l'agrément de sa >; prononciation, il est suivi de la Cour. » Mélanges de littérature tirés des Lettres manuscrites de M. Chapelain (par Camusat), Paris, 1726, p. 204.
» le papier les paroles qu'on avoit pu retenir (1). » Le Père Senault eut souvent autour de lui plus de vingt copistes, qui trafiquaient ensuite de leurs notes mises au net. Ses sermons couraient ainsi de main en main, voyageaient dans les provinces; et les orateurs, ses confrères, ne se bornaient pas toujours à y chercher des inspirations, ou à les étudier comme des modèles. Un jour, étant allé à Clermont pour y prêcher l'Avent, il fut fort étonné d'apprendre que les sermons qu'il se proposait d'y faire entendre, avaient été débités, mot pour mot. Tannée précédente, par son devancier dans la même chaire. « Il » se vit obligé d'en faire de nouveaux, veilla pour » cela une partie de ses nuits, et en tomba dange- » reusement malade. » — « Une autre fois, étant » dans une voiture pour aller prêcher un Carême » dans une ville de Parlement, un Révérend, qui » alloit dans le même endroit, et à même fin, fut » fort étourdi d'apprendre de lui que le Père de » l'Oratoire avec lequel il voyageoit, étoit le Père » Senault, c'est-à-dire, celui-là même dont il avoit » compté d'aller débiter les sermons comme siens, » la tête levée. Il lui avoua qu'il étoit perdu de répu- » tation, n'en ayant pas d'autres à dire, et qu'il
(1) Vies (ms.) de quelques prêtres de VOratoire, Archives, M. 220.
» n'avoit d'autre parti que de rebrousser chemin, » couvert de honte et de confusion. Le Père Senault, » touché de rembarras où ce Révérend se trouvoit, » l'en tira généreusement, en lui disant qu'il n'avoit » qu'à faire usage de ses sermons, que pour lui, il » en prêcheroit de tout différents, et ne le déceleroit » pas sur la confidence qu'il lui faisoit; et, en effet, » il lui tint parole sur l'un et sur l'autre (1). »
Le Père Senault fut un des écrivains les plus lus, comme un des orateurs les plus applaudis de la Régence. Son traité De l'usage des passions (2), que Boileau craignait de rappeler à ses lecteurs, lorsqu'il
(1) Vies de quelques prêtres, etc. Ce genre de larcin paraît avoir été assez fréquent au XVII« siècle. V. Discours sur la vie et la mort du Père Le Jeune, par G. Ruben, p. 205 ; De Part de parler , par le Père Lami, Paris, 1675, dernier chapitre. — Saint Augustin permet au prêtre qui n'a pas le don de la parole, de débiter des sermons déjà prêches par d'autres. Si ab aliis sumat eloquenter sapienterque conscriptum, memofrùeque commendet, atque ad populum proférât^ non improbe facit. Il ajoute que l'éloquence du prédicateur est de Dieu, non de l'homme : que ce n'est donc pas sa propriété, mais le bien commun de tous les prêtres qui ont vraiment le goût de la parole divine, et sont, par leurs mœurs, dignes de la répandre {De doct. christ. IV, 29). Saint Augustin entend, sans nul doute, que l'auteur d'un tel emprunt n'en fera mystère à personne.
(2) Paris, 1641 .-réimprimé souvent et traduit en plusieurs langues. Une traduction anglaise de ce livre parut à Londres en 1649 ; elle était peut-être d'Henri, comte de Monmouth. Vies (ms.) de quelques prêtres de V Oratoire , Archives, M. 220.
2a2 LE PÈRE SENAlTLT.
se sentait devenir trop méthodique dans ses vers (i), ce traité, quia souvent l'allure et le langage des sermons du même auteur, eut une furieuse vogue, qui se soutint jusqu'à l'apparition de nos premiers chefsd'œuvre en prose. Longtemps après, en plein règne de Louis XIV, de beaux esprits comme madame de Grignan, Corbinelli, se plaisaient encore aux définitions morales et aux belles périodes de ce livre. Madame de Sévigné, il est vrai, s'en étonnait, et leur rompait tout net en visière là-dessus. « Je m'en » vais, » écrivait-elle des Rochers à sa fille, «je m'en » vais prendre quelque livre, pour faire usage de ma » raison. Je ne prendrai pas votre Père Senault : où » allez-vous chercher cet obscur gahmatias (2)? » Le mot était dur en parlant d'un auteur qui justement
(1) N'allons pas, dit-il,
Traiter, comme Senault, toutes les passions, Et, les distribuant par classes et par titres, Dogmatiser en vers et rimer par chapitres ; Laissons-en discourir La Chambre et CoefTetau.
Sat. VIII, Sur l'homme.
Ces deux derniers étaient auteurs de Traités des passions, comme Senault.
(2) Lettre du 9 juin 1680. — Mn« de Grignan, <|ui joignait à beaucoup d'esprit un peu de caprice et de singularité, avait, en fait de lectures, de ces choix inattendus, contre lesquels sa mère se récriait. Un autre jour, elle délaissait de bons ouvrages auxquels celle-ci prenait plaisir et qu'elle lui recommandait, pour les Oraisons du Père Coton (recueil de méditations de ce jésuite). V. la lettre de M^* de Se vigne du 8 janvier 1690.
avait contribué pour sa bonne part à bannir de la chaire l'érudition obscure et le jeu d'esprit amphigourique, et à mettre en honneur dans l'Église et dans le monde l'élocution nette et polie, la phrase française. Madame de Sévigné ne pardonnait pas au bon Père de l'avoir ennuyée, et elle ne pouvait comprendre qu'on allât étudier le cœur humain chez le Père Senault, lorsqu'on avait sous la main les Petisées de Pascal, les Maximes de La Rochefoucauld, les Essais de Nicole. Elle avait raison sans doute, tout en manquant de justice envers un écrivain recommandable, qui avait eu son moment de légitime succès et d'influence utile. Je n'ai pas rappelé le meilleur titre du Père Senault, qui est sa Paraphrase de Job, publiée en 4637, la même année que le Discours de la méthode; œuvre de foi et d'art, trop éloignée sans doute de la subUme et fougueuse poésie du modèle, d'une sagesse trop calme, d'un pathétique trop noble, mais édifiante et touchante même, dans sa forme savante et ornée, et, au point de vue de la diction, un des Uvres les plus remarquables qui aient paru en cet âge de transition, un des plus français avant Pascal (4).
(1) La première édition était dédiée à Richelieu. En 1667 on réimprimait ce livre à Rouen pour la neuvième fois. Le curieux pamphlet
Comptons aussi parmi les meilleurs ouvrages du Père Senault les talents qu'il suscita et dirigea, les élèves qu'il forma dans cette excellente école de Saint-Magloire, où, pendant de longues années, il présida aux études de la jeunesse oratorienne, et professa lui-même avec ardeur l'éloquence sacrée. De son enseignement sortirent presque à la fois le Père Le Boux, si célèbre à la veille des débuts de Bossuet, et même en face de Bossuet grandissant; le fameux Père Mascaron, populaire en son temps par ses défauts autant que par ses qualités, subtil, enflé, mais grave et fier, et dont la parole compassée s'illumine d'admirables traits d'éloquence (4) ; les Pères Hubert et De la Roche, sermonnaires habiles, moralistes sévères et hardis, sous leur constante élégance de langage; l'aimable Fromentières, vrai précurseur de Massillon, dans l'Oratoire, par sa méthode insinuante, son abondance persuasive, sa douce flui-
anonyme intitulé : Lettre d*Eugène à Phileugloitie^ contenant la censure de la Paraphrase sur Job (sans date), relève avec raison des élégances assez singulières dans la bouche du patriarche, mais applique très injustement au style de l'ouvrage ces paroles de Quintilien ; Vitiosum et corruptum dicendi genuSy quod aut immodico tumore turgescit^ etc.
(1) Tel du moins il s'offre à nous dans ses Oraisons funèbres^ dont la meilleure est, de beaucoup, celle de Turenne. De sa carrière de sermonnaire, qu'il parcourut avec éclat, rien ne nous est parvenu. — On n'ose lui attribuer une collection manuscrite, portant son nom,
dite (4). Ce dernier a rendu à l'enseignement du Père Senault un magnifique hommage, trop affirmatif
de treize secs et très médiocres sermons pour l'octave du Saint-Sacrement, que possède la bibliothèque nationale (Fr. 22945), sinon comme une rédaction d'une station qu'il aurait prèchée en effet, due à la plume inexpérimentée de quelque auditeur, et trop imparfaite pour qu'on puisse y saisir quelque trace personnelle du célèbre oratorien. (1) Ces orateurs, que j'ai dû signaler par honneur pour le Père Senault, leur maître, se mûrirent, ne l'oublions pas, en écoutant Bossuet et Bourdaloue, puisqu'ils appartiennent tous à la seconde moitié du XVIÏ« siècle, excepté le Père Boux, connu dès 1643 par un panégyrique de Louis XllI, et dont le plus grand succès date du retour de la Cour après la seconde Fronde. Le gazetier Loret, naïf écho des admirations du temps, proclame le Père Le Boux (décembre 1656),
Des sçavants prescheura Texemplèrc,
Un des plas solides esprits, Et voire l'un des plus habiles Pour expliquer les Evangiles Avec ardeur, zèle et clairté, Qui jamais en chaize ait monté.
Le Père Le Boux est pour lui :
Cette âme en clair tez sans pareille.
Cet ange humain, ce bel esprit Qui les plus durs cœurs attendrit ; Ce prescheur que chacun admire :
Le Père Le Boux, c'est tout dire.
Cf. Journal d'un voyage à PariSy en 1657, publié par A. P. Faugôre, p. 96. — Il nous est malheureusement impossible de vérifier les titres du Père Le Boux à de telles louanges. A sa mort (1693), ses confrères renoncèrent à faire imprimer ses sermons, craignant, dit un biographe, que le style n'en parût trop suranné [Articles des plus grands hommes de rOratoire, Archives nationales, M. 179 B., p. 97). Le recueil de seize sermons publié sous son nom à Rouen, en 1766, « d'après le manuscrit original, » dit la préface, et sans autre chan-
et trop sincère d'accent pour n'être pas en grande partie mérité. Dans l'oraison funèbre de ce Père, après avoir rappelé avec quel empressement élèves de l'Oratoire et ecclésiastiques du dehors suivaient « ces conférences réglées de Saint-Magloire, où le » généreux maître communiquoit à tous libéralement » son esprit, » il ose dire : « Les prédicateurs qui » ont eu depuis vingt ans le plus de réputation, » n'ont-ils pas été ses disciples? Avouons-le, puisqu'il » est vrai, De plenitudine ejus nos omnes accepimm^ <r Nous avons tous reçu de sa plénitude, » moi, pro- » portionnément à ma faiblesse, mais ces grands » hommes qui vous ont charmés, et que leur mérite » a élevés aux dignités de l'Eglise, avec abondance : » et à voir enfin le grand nombre de prédicateurs » qu'il a formés, ne diroit-on pas que Dieu avoit » établi ce prestre en notre siècle, comme autrefois » Jérémie dans le sien , « pour être le maître et le » capitaine de tout homme qui devoit prophé- » tiser : » Dédit te Dommus sacerdotem, ut sis dux in
gement que « quelques retouches de style, » contient trop d'attaques contre la philosophie du XVin« siècle, et beaucoup trop d'expressions étrangères à la langue du XV11«, pour être accepté comme son ouvrage. Le prétendu éditeur est sans doute en grande partie l'auteur de ce livre, où respire d'ailleurs un christiamsrae généreux et austère, tout à fait digne de l'âge de l'Oratoire auquel appartenait le Père Le Boux. V. les sermons Sur le luxe et Sur le mariage.
» domo Domini super virum prophetantem (4). » En somme donc, on le voit, l'Oratoire, par ses vertus et ses travaux, par cet esprit sérieux et élevé qui, dès l'origine, était en lui, a fait beaucoup pour la chaire dans l'âge de débrouillement et de réforme que nous parcourons. Si loin qu'elle soit restée de la perfection originale et du grand art, et bien qu'elle n'ait pas su toujours se garder de la simplicité trop négligée, en revenant au naturel, ou de Télégance trop pompeuse, en voulant s'ennoblir, l'éloquence des premiers Pères de l'Oratoire a été, sans contredit, neuve et féconde; car elle a réellement inauguré un art plus pur, plus digne et plus fort, un enseignement plus chrétien. La mission que le fondateur de l'ordre avait donnée à ses disciples de relever à la hauteur du ministère évangélique la science et le talent du sacerdoce, ils l'ont remplie, autant que le pouvaient faire des esprits droits, des cjoeurs dévoués, auxquels Dieu n'avait pas accordé le génie.
(1) (Euvres meslées, p. 310.
Du goût chez les Jésuites. — De la part que prirent les Jésuites à la réforme de la chaire. — Manifeste du Père Caussin. — Le Père Claude de Lingendes, célèbre prédicateur. — En quoi digne de sa réputation. — Ce que lui doit Bourdaloue. — A été plus d'une fois à demi confondu avec Jean de Lingendes, l'évoque, — Les deux Lingendes. — Lequel des deux a été loué par La Bruyère.
On a pu voir par ce qui a été dit précédemment de certains orateurs, tels que les Seguiran, les Coton, les Valladier, qui eurent la vogue et la célébrité à la veille de l'âge que nous parcourons, et dont le talent fut vivement encouragé parles suffrages de leur compagnie, on a pu voir combien peu les Jésuites s'affranchirent d'abord des travers d'imagination et de goût chers au XV [* siècle, et quel mélange d'inspiration pieuse et de jeu d'esprit, quelle confusion de science chrétienne et de souvenirs profanes ces intrépides et dévoués soldats de la foi portèrent eux-mêmes dans la chaire. La vérité est que le goût, chez eux, fut, à l'origine et longtemps, très au-dessous du zèle, et
laissa place dans leur enseignement public, comme dans leurs écrits, à bien des grâces douteuses et à de singuliers écarts d'imagination. Surtout les prédicateurs jésuites abusèrent de ce style pittoresque et dévot, trop en faveur alors, où foisonnaient la méta- . phore, la comparaison fleurie, la parabole descriptive, et dont les enluminures symboliques, au lieu de mettre, comme on le croyait, en plus grande évidence les leçons du divin Maître, ne servaient qu'à en farder la simplicité et à en rapetisser la grandeur. Ce symbolisme intempérant et mesquin fit peut-être par eux de nouveaux progrès dans la chaire, de même que, par l'influence de la Société, il se mêla davantage aux conceptions de l'art religieux, et déborda dans la décoration des temples. Rien ne rappelle à première vue les sermons dont je parle, comme certaines églises, bâties alors pour les Pères Jésuites sous l'inspiration de leur esprit. Dans l'œuvre de l'architecte, comme dans celle de l'orateur, c'est la même surabondance de fleurs, la même profusion d'arabesques dévotes; c'est le même déluge de figures allégoriques et d'emblèmes, représentant aux yeux avec une réalité parfois bizarre, ou peu séante, les plus intimes émotions de la vie religieuse et ses plus délicats mystères.
2t0 LES JÉSUITES.
Ces défauts ont été plus d'une fois relevés avec sévérité et malice dans les longues guerres du libre esprit moderne contre la puissante Compagnie. Peutêtre, en s'égayant, autant qu'on l'a fait, sur ces erreurs de goût, a-t-on trop oublié qu'elles étaient, après tout, communes à toute une époque, et que leseul tort des Jésuites fut d'adopter avec trop de facilité, et peut-être d'outrer quelque peu certaines modes partout répandues. Ajoutons qu'avec plus d'impartialité> on leur aurait tenu compte des efforts qu'ils firent eux-mêmes bientôt après dans une voie meilleure, et de la part très efficace et très honorable qu'ils surent prendre aux études et aux travaux d'où la prédication sortit amendée, régénérée, rattachée à ses plus pures traditions.
A l'époque oùBourdaloue, encore très jeune, vint commencer chez les Jésuites son noviciat d'orateur (4649), une école d'un goût plus discret, d'un esprit plus sévère, amie des fortes études, et sérieusement éprise des bons modèles, s'était, depuis quelque temps déjà, formée au sein de la Compagnie. Bourdaloue trouva donc chez ses premiers maîtres assistance éclairée et direction utile, et n'eut, plus tard, rien ou presque rien à désapprendre de leurs leçons. Volontiers l'on s'étonne que le plus austère de nos
grands orateurs sacrés appartienne aux Jésuites par son éducation et par ses vœux, et volontiers l'on suppose que les enseignements de ses instituteurs ne contribuèrent que très médiocrement à former en lui ce goût si sobre, cet art si pur, ce talent si mâle et si simple. En y regardant de plus près, tout esprit impartial reconnaîtra qu'il y avait dans la discipline sous laquelle il grandit, de quoi seconder efficacement les dons heureux de sa nature, et que l'honneur d'avoir beaucoup fait pour le progrès d'un tel élève appartient sans conteste à ceux qui dirigèrent ses premiers pas (1).
L'assentiment des Jésuites aux projets formés par les premiers Oratoriens ne s'était pas fait attendre, ainsi que le prouve le très curieux livre publié à La Flèche, en 1619, par le Père Caussin, un de leurs maîtres d'alors les plus influents et les plus célèbres. C'est un petit traité de l'éloquence sacrée, à la fin d'un de ces savants et volumineux manuels de rhétorique, comme il en sortit beaucoup alors des presses de la
(1) « Pardonnez-moi, » dit ingénument et cordialement Bourdaloue à la fin d'un magnifique éloge de la Société de Jésus, « par- » donnez-moi, Chrétiens, et permettez-moi de rendre aujourd'hui ce » témoignage à une compagnie dont je reconnais avoir tout reçUj et » à qui je crois devoir tout. >» Panégyrique du fondateur de l'Ordre, 1I« partie.
Société. Dans cet opuscule, écrit en latin comme le reste du volume, tantôt sous forme d'entretien entre des personnages supposés, tantôt en son propre nom. Fauteur examine quel genre de science et d'éloquence convient surtout au ministre de l'Évangile, et fait justice de l'art frivole et malsain que, depuis trop longtemps, le faux savoir et la vanité ont accrédité dans les chaires. Il met en scène un jeune clerc, beau parleur subtil, nommé Logod«>dalus, qui, sous prétexte de sauver les droits de l'éloquence, de l'art, et de la culture littéraire, qu'un certain puritanisme défiant voudrait interdire au prédicateur, plaide en réalité pour l'art raffiné, pour l'éloquence fardée et pour le savoir pédantesque, et présente, à grand renfort d'autorités douteuses et de raisonnements équivoques, une complète, quoique indirecte apologie du triste genre à la mode. Un grave personnage, représentant sous le nom de Théophraste le bon sens et la religion, répond au jeune sophiste. Il remet en lumière les vérités que celui-ci a obscurcies de ses paradoxes, distingue hautement la bonne rhétorique de la mauvaise, et l'art sobre et fécond du bel esprit intempérant et stérile ; puis, prenant à partie ces modernes talents dont la gloire est si chère à Logodaedalus, il les avertit sans détour, avec une
inexorable et parfois railleuse franchise, de la futilité de leurs goûts, de Tinconvenance de leur parure, du scandale de leur succès, et les somme d'abandonner au plus tôt leurs profanes bagatelles, ou de céder la chaire qu'ils déshonorent à de plus dignes interprètes de la vérité. Cette partie de sa réponse est fort vive. Impatienté d'entendre ces orateurs si étrangement nouveaux se donner comme imitateurs et disciples des Pères, et invoquer, avec un.respect dérisoire dans leur bouche, les noms des Chrysostome et des Augustin, il s'écrie : « Vous nous vantez les Pères ! eh ! plût » au ciel qu'on vous vît imiter de tels maîtres, et non » ces Philostrate et ces CaUistrate, qui font montre D de leur esprit dans les choses de Dieu ! Voulez- » vous réellement prendre pour modèle et pour règle » cette éloquence que vous louez si fort? Tout est » dit alors, plus de difficulté : car c'est justement » celle qui convient aux chrétiens ; point d'afféterie, » nulle parure, aucun fard; une force, une puissance » irrésistible, victorieuse, maîtresse des âmes, telle, » qu'il n'est rien en ce monde qui commande avec » plus d'empire. »
«i Mais vous n'admirez, vous ne louez cette élo- » quence que de bouche, et toujours c'est votre » esprit, votre goût que vous suivez. Faut-il traiter
» Cil chaire des choses les plus saintes? Vous êtes à » cent lieues de cette simplicité, de cette modestie » de langage : vous épluchez curieusement les mots » et les syllabes, vous combinez les sons avec un soin » puéril, tremblants à l'idée de commettre la plus » légère cacophonie ; vous lissez, comme on dit, tout » le discours à la pierre ponce. Votre manie de fausse » élégance est telle, que vous rougissez d'appeler » simplement Notre-Seigneur Jésus, le Sauveur, Les » mots du langage ecclésiastique, ces mots employés » pendant tant de siècles par les plus saints des » hommes, vous répugnent. Vous cherchez des péri- » phrases pour désigner la Trinité, le baptême, la » messe : vous imaginez vous-mêmes les plus singu- » liers équivalents, les plus longs circuits de paroles, » plutôt que d'appeler une figue une figue et une » barque une barque. Quelle est, je vous prie, cette » éloquence si éloignée du vrai ? Et que dire de ces » mille figures de style, de tous ces petits artifices » de diction, dont vous émaillez vos sermons jusqu'à » la nausée? Que dire de vos périodes si savamment
» arrondies ? Ajoutez cette abondance de digres- •
» sions, de petites descriptions, toutes ces histoires » que vous allez chercher à l'autre bout du monde, » ces animaux fantastiques, ces fleurs qu'on n'a
» jamais vues, ces pierres précieuses que personne » ne connaît, tout cela rapproché sans cesse, à tort » et à travers, des mystères de notre religion, avec » quelle insipidité, quelle froideur, le peut-on dire? » Les neiges du Rhodope, comme on dit, ne sont pas » plus froides. Et vous nous parlez des Pères ! Qu'y » a-t-il de semblable dans leur parole? Qu'y a-t-il de » faux, de fardé? Qu'y a-t-il, qui ne soit marqué au » coin de la vérité et du bon sens (1)? »
Ailleurs, Théophraste, indigné du caractère mondain et à demi-païen de ces prédications, ne se contient plus : il tonne et foudroie : c'est une véritable catilinaire contre les profanateurs de la chaire. « Je ne » puis, » dit-il, « assez m'étonner de la licence de » cette éloquence dépravée, qui n'a plus de front, ni » d'yeux, car elle ne respecte plus rien, ne voit plus » rien. Hélas! dans quel abaissement sommes-nous » tombés ! Peu s'en faut qu'on ne fasse de l'église un » théâtre, et de l'éloquence religieuse un jeu d'ac-
(1) «... Accedunt tôt excursiones, tôt descriptiunculae, tôt historiée, ab extrema sœpe India petitœ, tôt ignotse belluœ, tôt flores invisi, tôt gemmœ, non magis indigenis quam vobis notse, quœ cum mysteriis nostrœ religionis conferuntur ubique, quanto frigore non dico, sed nihii aiunt in rhodopaeis nivibus esse frigidius. Quid est in Sauctis Patribus simile? quid adulterinum? quid fucatum? quid non ex optima disciplina profectum ? » Eloqueniùe sacrœ et humanse parallela, La Flèche, 1619, 1. XV. p. 627.
» leurs ! Que les mânes des saints ensevelis à l'ombre j> de nos temples me pardonnent, mais je m'imagine jo que leurs cendres mêmes, si elles sentent encore » quelque chose, frémissent de honte et de douleur, » lorsqu'on apporte devant les autels des discours » faits pour amuser les oreilles profanes dans les » cercles et dans les théâtres. Nos maîtres d'élo- » quence nous ont appris, dans notre enfance, qu'un )) jour, les Athéniens montrant un violent désir » d'avoir dans leur ville des jeux de gladiateurs, à » l'exemple des peuples voisins chez qui cette bar- » bare coutume s'était étabhe, Démonax, un de leurs » plus illustres orateurs, combattit ce dessein de » toutes ses forces. Que veulent, leur disait-il, ces » combats de gladiateurs dans une ville où la Pitié » a des temples? Ou bien repoussez ces abominables » tueries d'hommes, ou bien renversez cet autel de la » Miséricorde que vous voyez devant vous ; car il » n'est pas possible que des choses si éloignées de » leur nature, soient mêlées et confondues dans les » mêmes lieux. »
« Et moi, dans un sujet différent, non pas pourtant » autant qu'on le pourrait croire, j'ai le droit de » m'écrier : Qu'y a-t-il de commun entre la fable » et la vérité? entre les ornements de la rhétorique
» et la sainteté de l'Évangile ? Pourquoi mêler parmi » les feux vigilants et les autels redoutables du » Christ, Fautel de Silène et les jeux des Satyres? » Otez d'abord, ôtez du temple ces images vénérées, » éteignez ces flambeaux, renversez ces autels, » détruisez cet appareil imposant de la religion, » dont la majesté sainte frappe de respect le cœur » même de l'impie : ou bien, si vous n'osez porter » vos mains sur ces gages de notre foi qui protestent » contre vos vanités, du moins couvrez-les d'un » voile, avant de débiter vos harangues profanes; et » encore craignez que du lieu saint, de cette terre » sainte que foulent vos pieds, une voix ne s'élève » pour vous confondre... »
« Où en sommes-nous? Quoi! l'esprit généreux de » nos pères s'est tellement corrompu et gâté dans » nos âmes, que nous rougissons de prendre pour » guides ceux qui nous ont enfantés au Christ ! On » aurait honte de parler par la bouche de Pierre ou » de Paul, de Mathieu ou de Jean; ce sont des bar- » bares au langage rude et inusité. Quels sont les » maîtres qu'il faut étudier sans cesse, qu'il convient » de citer dans les chaires élégantes d'aujourd'hui? » Les Philostrate, les Ovide, les Plutarque ; joignez-y » même les Pétrone et les Apulée ; car ceux-là mêmes
» qu'il faudrait tenir à jamais cachés, se montrent jf> et circulent, non seulement à l'ombre des écoles, » c'est chose reçue et consacrée, mais dans la chaire » des prédicateurs, dans la pleine lumière du chris- » tianisme, dont ces auteurs, s'ils revenaient au » monde, ne pourraient soutenir l'éclat (1). »
L'auteur jésuite, on le voit, n'atténue rien de la vérité par esprit de réserve et de prudence, et je ne sais si, même à l'Oratoire, on faisait à ce genre d'abus plus vive et plus franche guerre. Après ce véhément réquisitoire, le Père Caussin nous expose, toujours par la bouche de son Théophraste, comment il entend lui-même l'éducation de l'orateur
(1) « Adeone generosus ille Sanclorum Patrum spiritus extabuit in nobis, ut pudeat eos agnoscere, qui nos tamen (si modo christiani sumus) in Christo genuerunt? Scilicet pudor est cum Peiro et Paulo, cum Matthœo et Johanne loqui; sunt enim barbari et lingua voceque absoni. Qui igitur diurnis nocturnisque terendi manibus, qui apud molles cathedras appelandi? Philostrati, Ovidii, Plinii, Plutarchi; addite etiam Petronios, Apuleios; ita illi ipsi, quos œternis tenebns sepelire oportuit, prodeuni, non in scholarum umbracula tantum, jam enim commune est, sed in suggestum concionatorum, et in banc lucem christiani nominis, quam ipsi, si reviviscerent, auctores non auderent intueri. » Ibid. p. 619. — On retrouve un écho de ces plaintes et de ces invectives dans le livre d'un autre Jésuite publié à Milan, en 1639 {Actio in corruptores eloquentiœ^ quiim profanas^ tum sacrs), qui eut aussi beaucoup de vogue dans les classes des Jésuites. Malheureusement, l'auteur, A. d'Alberti, n'évite pas toujours lui-même la déclamation et le jeu d'esprit.
sacré. Il réclame pour lui un libre accès à toutes les grandes sources de la tradition ; il ne songe nullement à l'éloigner de l'antiquité profane : celle-ci aura place dans ses études à côté de l'antiquité chrétienne, et les trésors de l'une et de l'autre lui seront libéralement ouverts. Mais ce qu'il devra surtout retirer de son commerce avec la première, c'est, en même temps qu'un premier fonds de connaissances sur rhomme, un amour éclairé du beau, et une pleine intelligence des règles de l'art : la seconde est sa vraie mère et nourrice : c'est en se plongeant dans l'Écriture et dans les Pères, qu'il trouvera, avec l'inspiration qui lui est propre, les hautes lumières dont il a besoin pour distribuer la parole de vie et l'approprier à tous les états des âmes. Ce n'est pas, comme on en a trop pris l'habitude dans les derniers âges, ce n'est pas à l'aide de recueils, de Silves^ de compilations toujours très incomplètes, qu'il devra faire connaissance avec les grands théologiens, les grands orateurs des premiers siècles ; il faut qu'il aille droit à eux, sinon sans secours, du moins sans intermédiaire infidèle, qu'il fasse lui-même dans leurs écrits, sans cesse relus et médités, ses provisions de science théologique et de sagesse morale, sa moisson de saintes maximes et de paroles
d'or (1). Préparé, comme il Test, par une forte culture classique, il lira dans le texte les Pères grecs euxmêmes (2). Puisse-t-il braver le préjugé timide qui renvoie à la théologie érudite l'étude de l'hébreu, comme trop longue et trop difficile, et s'affranchir de la servitude des traductions pour la lecture du Uvre des livres ! Il se mettrait ainsi plus près encore de la source où, à toute heure, il doit puiser (3).
Dans cette éducation idéale, le progrès de la personne morale doit marcher de pair avec celui de l'esprit et du talent. L'homme de Dieu mis en scène par le Père Caussin ramène toutes les quahtés et perfections morales du prédicateur à trois, qui, en effet, comprennent tout : charité, humilité, courage. Il montre en quelques traits, mais avec force et générosité, toute l'étendue de chacune d'elles. Sur la dernière {coyistantia^ fortiiudo)^ il s'explique en homme qui sent tous les obstacles, tous les périls, et ne croit pouvoir transiger sur aucun (4).
(1) Eloquentise sacrée et humanse^ etc. p. 634, D.
(2) Ibid. E.
(3) Ibid. p. 684, B. C. D.
(4) « Eadern virtus hominein ita confirmatum (c'est-à-dire bien établi d'abord, et affermi dans la pureté et l'intégrité de la vie sacerdotale) instigat ut manum mittatad fortia, ut in agro^domini, quicumque obligerit, excolendo generose et patienter desudet, ne frangatur laboribus, ne conniveat in flagitiis, ne blanditiis cedat, ne
Parmi les meilleurs maîtres que l'antiquité chrétienne offre aux prédicateurs, celui que le Père Caussin recommande de préférence, comme le plus complet de tous, est saint Chrysostome. A ses yeux, l'auteur des homélies sur l'Écriture est à lui seul toute une école d'éloquence sacrée : c'est plus qu'un prédicateur éloquent entre tous, c'est le génie même et comme le vivant idéal de la prédication. Le Père Caussin croit donc bien faire de s'arrêter en finissant sur ce grand modèle. Dans une suite de chapitres réunis sous le titre de Chrysostomus sive Idea^ il passe «n revue et caractérise à mesure les divers dons de l'excellent maître : autorité, douceur, intrépidité, prudence, véhémence, onction; morale sévère et persuasive à la fois, théologie profonde et compréhensible pour tous; art savant et naturel, majesté •subUme et familiarité populaire. Il signale ainsi et représente, mieux que par des définitions et des préceptes abstraits, les différents caractères et les diverses puissances de la parole religieuse. Sur chaque point, la peinture s'éclaire, l'éloge se con-
terreatur minis, ne potentioruin libidini serviliter ancilletur, sed pro fide et justitia, pro domo Dei, pro Ecclesiœ libertate stet quasi murus adamantinus/cui Deus dicat pér Hieremiam : Dedi te in civitatem munitam et columnam ferream^ et in murum œneum super omnem terrain, Sœviant licet grandines, etc. >», p. 632, B.
firme par des citations expressives, tirées des plus éloquents écrits du Saint. Cette dernière partie forme ainsi une sorte de rhétorique chrétienne en exemples, d'une utilité pratique et d'un haut intérêt.
Le livre, très inconnu, je crois, à cette heure, dont je viens de donner une idée sommaire, fut populaire dans les écoles dès son apparition, surtout dans les collèges et séminaires de la Société. Longtemps après, la vogue n'en était pas épuisée, puisque en 1643 on le réimprimait encore avec additions et corrections. Vraisemblablement, il fut mis entre les mains de Bossuet, élève de rhétorique, par ses maîtres jésuites du collège de Dijon, et put servir à diriger ses études.
Le fond, je dois l'avouer, vaut mieux dans ce livre que la forme. L'auteur, homme de-collège, garde en écrivant certaines habitudes d'amplification contractées dans la chaire du maître de rhétorique, et donne trop le tour et l'appareil oratoires à un traité de morale et de goût. Né en 1580 (1), entré de bonne heure chez les Jésuites, et longtemps nourri dans ce goût subtil et fleuri auquel s'étaient ouvertes leurs écoles, il a quelque peine, comme tous ceux qui
(1) Selon Alegambe; en 1570 selon Sotuel. V. Biàliotheca scriptorum Societatis Jem^ Anvers, 1643, et Rome, 1676.
s'éclairent par une conversion tardive, à dépouiller le vieil homme : malgré lui, et sans en avoir bien conscience, il garde quelque chose des défauts qu'il abjure et qu'il combat (4), et recommande parfois la sobriété, l'art simple et naturel, en phrases sonores, trop relevées d'antithèses et trop enjolivées de traits pittoresques. Latiniste habile et brillant, il imite
(1) Ce mélange est encore plus marqué dans ses ouvrages de dévotion en français. On peut donc sans regret laisser dormir dans la poudre des bibliothèques son Buisson ardent, figure de V Incarnation y contenant vingt-quatre discours sur les mystères de VAdvent^ Paris, 1648 (il n'avait pas rompu, comme on voit, avec les titres bizarres], et sa Cour sainte, Paris, 1624, traité familier de dévotion à l'Usage des gens de Cour, composé à Timitation du chef-d'œuvre de saint François de Sales, mais où Ton chercherait vainement la finesse ingénue et le discret enjouement du modèle. Cependant, ce dernier ouvrage eut un nombre prodigieux d'éditions, et fut traduit en six langues. Aussi disait-on que « le Père Caussin avait mieux fait ses affaires à » la Cour sainte, qu'à la Cour de France. » Confesseur de Louis Xlll, peu docile à la politique du cardinal-ministre, il avait été sacrifié par le prince à la rancune de Richelieu, et envoyé en exil dans la Basse Bretagne, d'où il ne revint que sous le règne suivant. V. sur la vie et les œuvres du P. Caussin les bibliothécaires des Jésuites, Âlegambe et Sotuel ; Isaac BuUart, t. Il de \ Académie des sciences et des arts, contenant les vies des hommes illustres, avec portraitô, Amsterdam 1682; Boyle, Dictionnaire; Balthàzav Gïheri, Jugements des Savants sur les auteurs qui ont traité de la rhétorique, 1713-1719, t. VIII, II« p., p. 197. Ce dernier a fait de l'ouvrage du P. Caussin sur l'éloquence une critique très dure où l'on sent l'adversaire des Jésuites. M. Cousin a publié de curieux documents contemporains sur ce « Jé- » suite vertueux et courageux » : c'est ainsi qu'il appelle le P. Caussin. V. Madame de Haute fort, p. 307.
Sénèque au moins autant que Cicéron, et ne choisit pas assez dans saint Augustin. Enfin il n'a pas toujours le style de ses idées : mais ses idées étaient excellentes, et nul doute que, malgré ces imperfections involontaires de langage, elles n'aient contribué efficacement à ranimer dans sa compagnie l'esprit de la simplicité chrétienne, le goût des hautes études religieuses, et à y susciter pour la chaire de purs et sérieux talents.
A quelle rigueur de raisonnement, à quelle gravité, et parfois même à quelle force de langage la prédication atteignit bientôt après dans l'Institut des Jésuites, par quelles mâles et vraiment chrétiennes inspirations elle y préluda aux sévères accents de Bourdaloue, on aurait pu le savoir au juste en consultant les écrits d'un religieux que tous les tableaux et manuels d'histoire littéraire s'accordent à désigner comme un des principaux restaurateurs de la chaire, du Père Claude de Lingendes. On s'est contenté jusqu'ici de répéter son nom, en inscrivant à côté une louange banale : on ne s'est pas mis en peine de le connaître et de le juger.
Je conviens que, dans la forme où ils nous sont parvenus, les sermons du Père de Lingendes promettaient peu d'intérêt, et devaient, au premier
abord, médiocrement tenter la curiosité. Soit pieuse modestie et calcul chrétien d'humilité, soit plutôt habitude, déférence traditionnelle à un antique usage, moins complètement abandonné alors qu'on ne se l'imagine, le célèbre religieux a rédigé ses sermons en latin (1). C'est la matière surtout et la substance qu'il en a recueillie, s'attachant à offrir à certaines personnes, particulièrement aux jeunes clercs, sur tous les grands sujets qui sont dans la chaire d'un éternel à-prbpos, un ensemble méthodique de doctrines et de textes sacrés à l'appui. Je ne m'étonne pas que ces trois volumes in-4", tout latins (2), dont le texte se hérisse à première vue de
(1) Ce qui rend plus probable cette dernière supposition et donne à penser que cet orateur si écouté et si vivement goûté en français, écrivait naturellement en latin , c'est qu'il avait coutume, dit Bayle, de tracer en latin Tesquisse de ses sermons avant de monter en chaire. Pour beaucoup d'ecclésiastiques et de savants distingués de ce temps, le latin était toujours la langue naturelle écrite. On assure qu'il arriva plusieurs fois à Bossuet lui-même, dans sa jeu- , nesse, de se préparer en latin à prêcher en français. (Le Dieu, Mémoires sur la vie de Bossuet, publiés par l'abbé Guettée, 1856, p. 110 et m.)
(2) Imprimés à Paris en 1661 , après la mort de l'auteur, sous le
titre de Conciones in Quadragesimam ^ et non sous celui de Condo-
num quadragmmalium argumenta^ comme le dit Sotuel (Biblio-
theca scripforum Soc. Jesu). Ce dernier titre, d'ailleurs, eût été plus
exact. L'éditeur affirme que sa tache s'est bornée à reproduire le
manuscrit laissé par Tauteur : Quales manu sua conscriptos sermones
È ■* lo
divisions et de formules dogmatiques, Prima coml-
deratio; Secunda consideràtio; 1* Cogita; S** Cogita^ etc., n'aient obtenu qu'un regard superficiel des critiques laïques, ou même ecclésiastiques, qui en ont parlé. J'avoue de bonne foi ne m'y être engagé qu'en hésitant, et en avoir trouvé d'abord la lecture assez aride et iugrate. Bientôt, cependant, ces leçons, d'une forme nue et didactique, me frappèrent par leur enchaînement, m'attachèrent par l'austérité de l'accent et la fermeté du langage. Tout en y remarquant encore trop de restes d'une scolastique subtile et d'une exégèse raffinée, j'y pris cet intérêt que commande toute exposition savante et bien conduite de hautes vérités. A l'étendue et à la précision des plans, à Tordre lumineux des preuves, aux marques irrécusables qui s'offraient à chaque instant de l'intime familiarité de l'auteur avec l'Écriture et les Pères, choix intelligent de citations, rémi-
seposuerat , edimus in lucem , iisdem plane uerbis , quibus latine illos expresserat, — Publiés de nouveau à Paris, 1664; à Mayence, même année; à Cologne, 1689; à Augsbourg, 1758; à Montrou^ej Collection Migne, 1844. En 1666, on essaya de refaire en français un certain nombre de ces sermons à peu près tels que Fauteur, les avait prononcés, en s'aidant des notes prises pendant qu'il prêchait : ce troLvail de remaniement, fort téméraire et assez, ng^al exécuté, ne mérite pas du tout Tannonce louang^u^ç qui. en fut faite peu après dans le Journal des savants (article de Tabbé Gallois, avril 1667).
niscences heureuses, commentaires d'une instructive sagacité, je reconnus un catéchiste éminent, un maître de l'enseignement religieux. Mais le sermonnaire proprement dit, l'orateur, où était-il? Avait-il péri tout entier dans cette substitution du livre dogmatique à la parole vivante, du traité au sermon? J'eus bientôt la satisfaction de voir qu'il en était resté quelque chose, et même beaucoup plus que je ne l'avais espéré. De temps en temps, et surtout là oii il faut conclure au profit des mœurs, les souvenirs de la chaire reviennent au pieux écrivain, et l'entraînent. Comme s'il avait encore devant lui un auditoire à toucher ou à confondre, il exhorte, presse, menace : au besoin il effraye et consterne par de saisissantes peintures de la brièveté de la vie, des terreurs du dernier moment, des tardifs désespoirs des âmes rejetées. Ce n'est plus le docteur qu'on entend, c'est le prédicateur, un prédicateur simple, grave, animé, parfois véhément et terrible. En disant qu'on trouvera dans ces parties de l'œuvre du Père de Lingendes une certaiîie beauté sévère, que depuis longtemps les chaires ne connaissaient plus, je ne crois rien surfaire. On en jugera, au reste, par quelques citations.
Voici comment il achève, dans un de ses sermons
sur le Lazare mendiant, une première réponse aux objections tirées, contre la Providence divine, deTinégalité.des conditions humaines, si frappante dans FÉvangile du riche et du pauvre ; . . ,
« Il arriva que le pauvre mourut ; Factiim e&t ut more- » retur mendicus. Toutes ses misères furent donc «terminées, puisque le sentiment de nos maux » . s'éteint avec notre vie. Qu'importe donc désormais » au pauvre tout ce qu'il a souffert, et quel malheur » ..est-ce pour lui d'avoir manqué de tout, d'avoir vécu » dans l'opprobre et dans le mépris, d'être resté si », longtemps gisant, couvert d'ulcères, mourant de » faim? La mort a mis fin à tous ses maux. « Il ne j» .pleurera plus, ne gémira plus de ses douleurs; j» .tout cela est passé. y> Neque luctiis, îieque clamor, » neque dolor erit ultra^ quia prima abierunt. Or y » combien rapide, combien vaine et indifférente » est la durée de ce qui a passé sans laisser de » traces ! Comme il ne reste rien, qu'un peu de » cendres, là où un feu dévorant a passé, de même, » quand la mort a tout détruit, il ne reste rien de » DOS douleurs, de nos tourments, de notre mi- » sère. Voyez donc maintenant comme l'inégalité a » disparu, et quelle parfaite égalité a été mise entre » le pauvre et le riche ; car, dans la mort, le riche
» n'a rien de plus que le pauvre : la mort enlève » toutes les difTérences des conditions humaines. » « Pourquoi donc, ô ver de terre, t'enfles-tu d'or- » gueil? Pourquoi rehutes-tu le pauvre, comme s'il » n'était pas homme aussi bien que toi ? Pourquoi le » méprises-tu? Pourq&oi l'appelles-tu misérable ? Un » jour viendra, lequel vous fera tous les deux égaux. » Considère par delà ce jour l'état de l'un et de » l'autre, et vois ce qui demeure de toutes ces choses » qui vous distinguaient par le dehors. Il est aussi » nu,, celui qui est dépouillé de tout, que celui qui » n'a jamais. été revêtu. L'un manque de tout aussi » bien que l'autre. Tout ce qui faisait différence s'est » évanoui, ta santé, ta force, ta beauté, tes riches » habits, ta bonne chère, ton palais de marbre, tes » domestiques, tes flatteurs. Allons dans un cime- » tière, approchons de. ce charnier, et montrez-moi » un peu quelle différence il y a entre les os d'un » pauvre et ceux d'un riche, d'un homme qui a tou- » jours été saoul, et d'un autre toujours affamé ; d'un » éloquent et d'un stupide; d'un. homme toujours » couvert de soie, et d'un autre toujours enveloppé » de haillons : assurément, tu ne le peux, et nul ne » le saurait faire. Et de même que, sur la scène d'un » théâtre (ainsi parle à peu près saint Jean Chrysos-
» tome), les acteurs jouent des rôles divers, les uns » de rois, de généraux, d'empereurs, de philosophes, » les autres de vignerons, de laboureurs, de pauvres » ouvriers ; mais, à la fin du jour, après le départ des » spectateurs, lorsqu'ils ont quitté la scène et mis » bas le costume de leur rôle, ceux qui étaient rois et » empereurs redeviennent ce qu'ils sont ; toute cette » dignité empruntée s'en va avec les habits dont ils » brillaient, avec la pompe qui les entourait et le cor- » tège qui les suivait : ainsi, vous, mon cher audi- » teur, qui êtes assis à ce grand théâtre du monde et » regardez les spectacles qui s'y jouent, quand vous » voyez des riches, ne vous imaginez pas que ce » soient de véritables riches : ce sont des gens vêtus » en riches ; ils en font seulement le personnage ; car, » quand la mort sera venue et qu'on aura fermé le » théâtre, lorsque tous ces acteurs auront déposé » leurs habits de pauvres et de riches, et que tous » auront été là où ils doivent être jugés après leur * mort, alors on verra avec pleine lumière quels sont » vraiment les riches et vraiment les pauvres, quels » les grands et les illustres, et quels les petits et les » obscurs. Et c'est là ce» qui est arrivé à notre riche de » l'Évangile : maintenant que le soir est venu, c'est- » à-dlre, la mort, et qu'il a dû sortir de la scène et
» déposer son rôle, par où pourriez-vous le distin- » guer du pauvre ? Regardez donc les inégalités si » grandes qui sont entre les hommes, sans en être » troublé : c'est une comédie qui se joue : attendez » la fin de la pièce, et bientôt vous verrez que les » acteurs ne différaient les uns des autres que par » leurs personnages, et que tous, comme ils n'ont » qu'une même nature, n'ont aussi qu'une même con- » dition et qu'une même destinée (1). *
Le génie d'un Bossuet tirera sans doute un tout autre parti de ces idées, de ces images. Mais ne peuton pas dire qu'en attendant, l'éloquence de la chaire est retrouvée ? n'est-ce pas elle que nous venons d'entendre ?
Dans ces paroles, il est vrai, dans les plus expressives de ces paroles, le Père de Lingendes n'est que l'écho d'une des plus éloquentes voix de l'Église. En voici d'autres, non moins dignes, je crois, d'être citées, où il s'est plus librement inspiré de lui-même
Au milieu d'un sermon Sur le pardon des ennemis^ dont une grande partie roule sur le duel, après avoir patiemment exposé les raisons plus ou moins spécieuses par lesquelles le monde prétend justifier cette coutume si peu chrétienne, il ne se peut con-
(1) Concionum, Paris, 1661, t. Il, pi 253.
tenir plus longtemps, et, avant de répondre par une réfutation en règle, il s'écrie :
c Voilà donc, mon cher auditeur, les maximes de » la prudence humaine! Voilà jusqu'où, peut aller » cette sagesse, de laquelle l'Apôtre a dit : La » sagesse de la chair est ennemie de Dieu, car elle n'est » pas soumise à la loi de Dieu, et elle ne peut l'être. » Telles sont les généreuses raisons que l'on allègue, » pour assouvir de brutales passions, pour obéir . à » une ardeur de vengeance ! Voilà le poison dont la » jeunesse se nourrit, et qui a tellement gâté le » cœur de nos gentilshommes par toute la France, » que ni les anathèmes de l'Église, ni les édits des » princes, ni la douleur des familles, ni l'horreur des . » trépas, ni la rigueur des supplices ne peuvent » réprimer cette fureur. Il faut que le sang coule, » pour venger d'imaginaires offenses, pour' soutenir » ce qu'on appelle honneur, et qui n'est qu'une » apparence vaine et trompeuse, un vain fantôme » d'honneur! Est-ce la peine, dis-le-moi, d'oublier » ton salut, de souiller ta conscience ? Est-ce la peine . » de commettre, au mépris des devoirs et des enga- » gements les plus saints, un crime digne de mille » morts (on le commet toujours, au moins d'inten- » tion et de volonté), et de te livrer toi-mêrne à la
» colère de Dieu, aux feux éternels, aux supplices qui »., n'auront pas de fin? »
Pour rompre l'enchantement du préjugé et de la coutume, le prédicateur emploie un artifice qui lui est familier : il en appelle tout à coup de Tillusion présente aux lumières implacables du dernier jour :
c Quelles seront, à la mort, tes pensées et ton es- » pérance, quand tu te verras suspendu au bord de » Fabime, et qu'en frémissant, tu attendras l'arrêt » du souverain juge? Demande à ceux qui, dans ces » criminelles rencontres, ont été frappés d'un coup » mortel, . quels sentiments s'éveillent en eux à » l'heure suprême. Comme ils se repentent de » cette action qu'ils ont eue tant à cœur, et qu'ils » estimaient si glorieuse! Comme ils condamnent » eux-mêmes ce détestable dessein, dont ils se sont » fait tant d'honneur ! Alors ils pardonnent à ceux » dont la main leur a porté le coup fatal, eux qui, » naguère, pour la plus légère offense, pour un tort » supposé, brûlaient de se venger, même au péril de » leur vie. Si se venger est d'une âme courageuse » et noble, pourquoi cette faiblesse à leur dernière » heure? Pourquoi ne meurent-ils pas comme ils ont » vécu? Si la vengeance est un acte d'honneur et de » vertu, digne des cœurs forts et magnanimes,-
» pourquoi cessent-ils d*être hommes d'honneur et j» de vertu, au moment même où ceux qui Tout été » le moins, ont le désir de Têtre? Âh! c*est qu'au » moment où ils ferment les yeux à la clarté du » soleil, ils les ouvrent à la splendeur de la vérité ; » c'est qu'ils sortent alors des illusions et des erreurs » de la vie. Alors ils ne sont guère en peine du juge- » ment des hommes, mais beaucoup de celui que
* Dieu, la vérité suprême, va porter sur leurs actions. » — Gomment alors te justifieras-tu? Que diras-tu » pour ta défense devant le trône de sa majesté » redoutable? Il s'agissait, diras-tu, de mon honneur. :» Et Dieu te répondra : Il s'agissait aussi de mon
* honneur. — J'étais offensé ! — Il te dira : Tu n'as » pas craint de m'offenser! — J'ai du obéir aux lois » du monde où je vivais, et dont je faisais partie. — ^ » Tu devais vivre selon les miennes. — Eh ! je n'ai » fait que ce qu'approuvent tous les hommes. — Ce » qu'ils approuvent est justement ce que je défends. » — Je me suis conduit en honnête homme. — Dis » en mauvais chrétien... — Tu m'avais fait naître » noble! — Quelle noblesse y a-t-il à se venger, » quand le dernier des hommes le peut faire? — Cette » épée, que ma condition me donnait le droit de » porter, ne l'avais-je donc que pour n'en faire
» jamais usage? — Non, mais ce n'était pas pour » faire le gladiateur, chercher querelle à tout venant, » venger toi-même tes injures, répandre la terreur » autour de toi : c'était pour défendre ta patrie, servir » ton prince, venger au besoin les offenses faites à * ton Dieu. Dis-moi, mon cher auditeur, etc. (1). »
Gomme on le voit, le Père de Lingendes était autre chose et mieux en chaire qu'un maître savant et lucide de morale chrétienne. L'émotion, une émotion sincère et communicative, venait au besoin vivifier ses enseignements, et leur prêter une nouvelle puissance. A la vérité, même en s'animant, il raisonne, discute encore : sous ces formes plus vives, sous ces apostrophes, ces hardis dialogues, le logicien exact se retrouve ; on le reconnaît à l'enchaînement étroit des motifs, au progrès méthodique du discours. Il y a dans les pages qu'on vient de lire, du logicien orateur.
J'ai dit que le Père de Lingendes s'animait parfois jusqu'à la véhémence, en attaquant ses auditeurs sur leur asservissement aux vanités de la vie et leur imprévoyant oubli de la mort et du jugement. Ce qu'il peut oser dans ces chrétiennes objurgations, quel caractère de sainte violence et de religieuse
(1) Concionum, t. !«', p. 303 et suiv.
terreur y prend parfois et volontiers sa parole, on le verra par le passage suivant, dont l'énergie m'a vivement frappé, je l'avoue, et où j'ai cru sentir une réelle éloquence, malgré la vérité trop peu voilée de certains détails, et le développement excessif et scabreux de certains contrastes :
« Je n'ajoute plus qu'une seule chose », ditril
à la fin d'un sermon In profanationem templortim; où il a tonné contre cette jeunesse mondaine des deux sexes, qui ose profaner la maison de Dieu par le luxe de ses ajustements et la licence de ses regards ; « je » n'ajoute plus qu'une seule chose : quoique les deux » sexes aient l'un et l'autre à répondre de cette irré- » vérence sacrilège, cependant il faut reconnaître » que le Prophète, au passage déjà cité, nomme par- » ticulièrement les femmes. Et ecce ibi mulieres sede- » bant plangentes Adonidem (1). J'avoue que ce siècle » est rempli d'hommes impudiques ; j'avoue qu'il » y a quantité de femmes fort vertueuses et fort » chastes ; néanmoins je ne puis nier que les femmes » ne soient la principale cause de cette abomination » dont nous parlons. Et ecce ibi mulieres sedebant,
(1) Ezéchiel, c. viii, v. 6^15 : vision du Temple profané. Ce que dit le Prophète en cei endroit par rapport ù l'ancien Temple , est appliqué par Torateur au nouveau.
» dit le Prophète. Pourquoi les voit-on rester assises » à l'église si longtemps, oisives, inoccupées, sans » prière, sans oraison, sans dévotion? Non, certes, » ce n'est pas pour prier qu'elles demeurent : disons » vrai, c'est pour voir et être vues. Propter ipsum » conventum et mtituum videre ac videri omnes pompœ » in publicum confemntur (TertuUien). Pourquoi » viennent^elles dans ce saint lieu parées et ajustées » de manière à tourner sur elles tous les regards; » seia dévoilé, épaules nues, bras découverts, tout * l'équipage de la luxure, le visage coloré de fard, » les cheveux frisés et poudrés (1)? De tous côtés » les regards se portent sur elles : quoi d'étonnant, » si, partout où elles se montrent, elles blessent,
(1) Capilli cincinnis et peregrino pulvei'e omaii. — L'usage de la poudre dans les cheveux avait commencé à la fin du XVI» siècle. V. une sortie burlesque du prédicateur Valladier contre cette mode, Métanéalogie sacrée, Rouen, 1628, p. 14. Valladier nous apprend qu'on employait surtout la poudre de Chypre et de Florence ; voilà l'explication des mots peregrino pulvere. — La mode depuis longtemps adoptée. par les femmes, et surtout par celles de la Cour, d'assister en grande toilette et en robe décolletée aux offices et au sermon , résistait à toutes les attaques , souvent très vives , des prédicateurs. Bossuet, en s'en plaignant, a, dans la grandeur accoutumée de son langage, quelque chose de la hardiesse un peu crue de ses devanciers : « Ces gorges et ces épaules découvertes », dit-il, « étalent à l'impudicité la proie à laquelle elle aspire. » Fragment d'un sermon Sur la nécessité de la pénitence; éd. de Versailles, t. XI, p. 400.
» elles lancent des traits qui pénètrent? Personne » n'est à couvert : les prêtres eux-mêmes, les dia- » cres, le pontife qui officie à l'autel, ne sont pas en » sûreté, pas même les anges, si nous écoutons » saint Paul, puisqu'il commande que les femmes » se voilent et cachent leur visage, à cause des » anges qui assistent aux divins mystères (à moins » qu'il n'entende par là les prêtres eux-mêmes). » Voyez, Madame, voyez quel péril et quel fléau » vous êtes, avec ces ornements, cet appareil, ces * feux dont vous embrasez les cœurs (1). Ne rou- » gissez-vous pas de devenir une victime de luxure » et d'impudicité dans le même lieu oii le fils d'une » Vierge très pure est immolé pour nos péchés (2) ? » Ici même, par sa divine chair, ce grand Sauveur » nourrit les âmes pour l'immortalité , inspire l'amour » de la chasteté, éteint les ardeurs de la concu- » piscence; et vous, le dirai-je? avec la vôtre, vous » fascinez les yeux, vous troublez les âmes, voUs. » excitez les sens, vous attisez l'ardeur des passions. » Quelle est, grand Dieu, cette impiété? Osez-vous » bien opposer votre corps au corps de Jésus-Christ,
(1) Je ne sais comment rendre Tcnergique concision du latin : Vide, mulier, vide quo periculo, quo damno, sic orneris ^ sic incedaSf sic incendas.
(2) Te fieri impudicitix hosliam et luxuriœ viciimam.
» votre chair à la sienne, votre amour impudique à » sa charité, vos feux aux siens? et, tandis qu'il » travaille à sauver les âmes, prendre à tâche de » les faire périr? Voilà ce que vous faites : et vous » vous persuadez n'avoir commis que faute légère » et péché véniel ! Ah! sachez bien que, quand vous » éveillez ainsi dans les cœurs des jeunes gens ces » vœux et ces soupirs dont vous faites gloire, vous » pleurez proprement la perte d'Adonis avec les » femmes païennes!
c Que ne dit-on pas dans les églises touchant la » chasteté et la virginité, que n'enseigne-t-on pas ! » Tous les jours les belles leçons que l'Apôtre en a » laissées aux fidèles, y sont hautement rappelées; » tous les jours la doctrine de Pierre y retentit par » la bouche des prédicateurs ; et vous, dans le même » lieu, en face de cette chaire, vous dressez une » école de libertinage (1), et vous faites plus de mal » par votre présence que l'Apôtre ne fait de bien » par ses leçois !
« Knfin, dans cette église, car je ne veux rien » taire de ce qui vous peut ouvrir les yeux sur votre » folie, oubliez-vous que vous foulez aux pieds les » cendres de beaucoup de personnes, qui jadis ont
(1) Scholam libidinis excitas.
» été, comme vous, belles, délicates, adorées? Et » maintenant, elles gisent ici, en proie à la cor- » ruption et aux vers, et bien haut vous avertissent » que vous-même, un jour, cadavre hideux, dont » l'œil même des proches se détourne, et qu'on a » hâte d'ensevelir, vous viendrez ici reposer en leur » compagnie. Si une telle pensée vous laisse insen- » sible, je ne sais pas, non, je ne sais pas ce qui » peut enfin vous toucher (1). »
Ces citations montrent assez que, dans la guerre qu'il fait aux passions et aux vices, le Père de Lingendes attaque volontiers de front. Il n'enlève pas un à un, d'une main délicate, les voiles dont s'enveloppe la conscience des pécheurs : il les arrache d'un geste prompt et hardi, et ne s'inquiète pas de choquer d'abord les âmes par son austère franchise, pourvu qu'il les domine et les dompte par la force des vérités qu'il leur fait entendre. L'art patient et souple des insinuations, cette habileté prudente et un peu timide, qui multiplie les précautions et les détours, ne sont point à son usage. Quant à cette habileté d'un autre genre, qui, sous prétexte d'indulgence pratique, transige ou gauchit sur la loi morale, et, afin de conquérir plus d'âmes, met en quelque
(1) Concionum, t. II, p. 611.
sorte l'Évangile à meilleur marché, on n'en trouvera pas chez lui la plus légère trace. Par le fond de sa doctrine, comme par la forme de ses leçons, il est à cent lieues de ces maîtres subtils et accommodants, qu'une malheureuse et inhumaine complaisance^ dit Bossuet, portait à mettre des coussins sous les coudes des pécheurs (1). S'il est de la même compagnie qu'Escobar etSanchez, il n'est pas du tout de la même école. Certes, ce n'est pas un chemin de velours que celui qu'il nous ouvre pour aller au ciel (2). . Un célèbre Jésuite nous peint ainsi l'effet que produisait sur les auditeurs le genre d'éloquence et d'action propre au Père de Lingendes : « Rien ne » parloit tant à son avantage )),.dit le Père Rapin, «^ que le silence de l'assemblée, quand il avoit achevé » son sermon. On voyoit ses auditeurs se lever de » leurs. chaises, le visage pâle, les yeux baissés, et » sortir tout émus. et pensifs de l'église, sans dire » un seul mot; surtout dans les matières touchantes, » et quand il avoit trouvé lieu de faire le terrible, » .ce qu'il faisoit fort souvent, persuadé qu'il étoit de
(1) Oraison funèbre de Nicolas Cornet.
(2) Veut-on monter sur les célestes tours, Chemin pierreux est grande rêverie ; Escobar sait un chemin de velours.
La Fontaine, Ballade VI, 166i.
» cette réflexion de ce grand maître de l'art : iV«/w- » raliter plus valet apud plurimos malorum timor » quant spes bonorum {\) , »
A ceux qui auraient été tentés de le trouver trop menaçant en chaire, et trop sombre, le Père de Lingendes répondait avec une remarquable simplicité et vigueur de bon sens et de dialectique : « Mes très » chérs (fin d'un sermon Sur la damiicUibn des » pécheurs et les peines de F autre vie), vous ne devez » pas me trouver trop dur ni trop fâcheux, parce » que je vous annonce ces choses dures et terribles. » En effet, 1** je ne les fais pas telles moi-même, en » les disant et en les annonçant ; mais elles sont réel- » lement et simplement telles de leur nature : 2** ces » choses seront, non parce que je vous les annonce, » mais parce qu'elles sont déjà, ou arriveront inévi- » tablement : si je me tais, elles ne viendront pas » moins, et viendront d'autant plus terribles, qu'on » ne les aura pas prévues; et on ne les prévoit pas, » quand on ne les entend pas, et que personne n'en » parle. Mon but est justement de faire que vous » craigniez ces choses, afin qu'un jour vous ne les » sentiez pas. Les craindre est grandement utile ;
(1) Réflexions sur Vëloquence^ Paris, 1672, ch. xxxvi. L'auteur latin cité dans ce passage est Quiutilien; înst. orat. HI, vin, 40.
» les sentir est intolérable : apparemment, ceux qui » ne veulent pas les craindre, veulent les sentir un » jour, et en faire l'expérience. » •
« Mais, disent quelques-uns, de telles prédications » excitent une crainte trop forte, et c'est plus qu'on » ne peut supporter. Que parlez-vous de crainte trop » forte? Est-il possible de trop craindre des maux » qui passent tout ce que notre imagination et nos » sens peuvent coQcevoir? Et comment osez-vous * dire que cette crainte ne se peut supporter, puis- » qu'elle n'a encore produit en vous aucun mouve- » ment salutaire, et ne vous a point fait changer de » vie ? Si vous l'avez en effet éprouvée autant que vous » le dites, comment, je vous prie, se peut-il faire que » rien encore en vous ne soit changé? Un jour, le » prophète Jonas, prêchant dans la ville de Ninive, » s'écriait : « Encore quarante jours, et Ninive sera i» détruite ! » Adhnc quadraginta dies, et Ninive sub- » vertetur. Le peuple trembla, le roi fut effrayé : » aussi quel changement on vit bientôt dans les » mœurs de l'un et de l'autre (1) ! »
Ce n'est là, si l'on veut, qu'un canevas, une simple esquisse d'argumentation : mais, dans cette ébauche, ne sent-on pas quelque chose de cette logique serrée
(1) Concîonu7n, t. I, p. 548.
24i CL. DE LINGENDES.
et rapide, et de cette chaleur contenue de raison, qui font les dialecticiens de la tribune et de la chaire? L'œuvre du Père de Lingendes est remplie de ces discussions en forme d'apostrophe ou de dialogue, où chacune des objections ou des excuses des pécheurs appelle une réponse brève et péremptoire, et dont l'irrésistible stratégie fait tomber en peu d'instants l'édifice de sophismes élevé par la passion ou la fausse conscience. Une espèce d'ironie grave, qui est l'enjouement de la raison sûre d'elle-mèmie, anime parfois ces sortes de leçons, comme dans le passage suivant, qu'en raison de sa brièveté, je demande la permission de citer en latin :
Qiiid a te sperare possum^ mi audit or ^ in tant a titse salutis negligentia (fin d'un sermon sur la préparation à la mort)? Quid hactenus fecistiy ut te ad tantum opus comparares? An putas rem non esse tanti^ ut hoc curare debeas? Sed cum mortem dico^ œternitatem loquor. Cogita hic agi de tota vita tua, de toto te, ^ de tuis totis rébus, de aeternafelicitate aut miseria, de cœlo aut de infemo. Pudeat te in aliis rébus adeo essesolii' citum^inisto negotio tamesse desidem. Tu uniim aut alterum diem in anno tibi denegas, qui tôt dies aliis vel hominibus vèl rebUs tam liberaliter donas ? Quantum temporis donas corpoii? Cur tam parum denegas
ÇL. DE LIXGENDES. 245
animœ ? Quantum impendis huic vitx et ejus negotiis ? Cur tam exiguam partem et tibi mortuo et tuas asternitati negas ? Tam multi hoc uniim semper cogitant; cur tu non aliquando ? Anid ad te non spectat? Sed te aliquando mon oportet^ et citius quamputas. At tibi non décrit tempus. Itane? At incertus es^ et occupaberis, si te et nos Christus non fefellit. An res est facilis bene mori? Sed vix tota vita addiscipotest, At si semelmale, alias bene fiet? Sed semé l tanium morimur. Statutum est omnibus hominibus semel mori : post hoc autem judicium. Non licet hac in re bispeccare. Quodcum ita se habeat, perthiet ad prudentiam christianam de re tanta, iîi qua rerum omnium nostraimm cardo vertitur^ sic disponere^ ut semper extra periculum vivamus (1). A quelque distance qu'il reste placé du grand sermonnaire qui sortit après lui de la même compagnie, le Père de Lingendes a cependant le mérite d'avoir senti avant Bourdaloue ce que peut dans la cTiairela raison prêtant ses armes à la science et à la charité
(1) Concio prima de prœparatione ad mortem^ t. HI, p. 367. — J'indiquerai encore comme dignes de figurer dans un choix de passages traduits de Lingendes, les pages 96, 136, 137, 146, 147, 466 {Quis tibi tune erit sensus, etc.], 500, 501, du t. !•'; — t. H, p. 169 [Quid enim illis proHuntiem, etc.), 333, 398; — t. HI, p. 84 (Ex animi incredibili perplexitate ^ etc.), 147, 349, 385, 514 {Cum necesse sit prias nos^ etc.), 534.
du prêtre. Sans le traiter avec trop de complaisance, il est permis de voir en lui un devancier de la morale austère, de la méthode exacte et de l'éloquente logique de Bourdaloue.
Au moins en croirons-nous sur ce point Bourdaloue lui-même. Apparemment Bourdaloue a jugé que le Père de Lingendes avait su trouver le bon chemin, et y marcher avant lui, puisqu'il n'a pas dédaigné de faire une étude particulière de ses sermon:?, de s'en inspirer quelquefois, d'en emprunter même quelques traits. Oui, le Père de Lingendes a l'honneur d'avoir été consulté comme un guide utile, et, quelquefois même, imité par Bourdaloue. L'étude comparée des textes m'a fait découvrir chez le vieux sermonnaire oublié la première pensée, ou même la première forme, un peu rude et inculte, de passages éloquents qu'on admire chez son immortel successeur.
Dans le beau sermon Sur ta cérémonie des ceiidres, après avoir dit que ces cendres qu'on nous met sur la tête, ont quelque chose de plus touchant que tous les raisonnements du monde pour humilier nos cœurs, Bourdaloue poursuit en ces termes :
« Elles nous apprennent, en effet, ce que nous vou- • drions peut-être ne pas savoir, et ce que nous » tâchons tous les jours d'oublier : elles nous
» apprennent que toutes ces grandeurs dont le » monde se glorifie, et dont l'orgueil des hommes » se repaît; que cette naissance dont on se pique, » que ce crédit dont on se vante, que ces biens dont » on s'applaudit, que ces dignités et ces charges » dont on se prévaut, que cette beauté, cette valeur, » cette réputation dont on est idolâtre, que tout » cela, malgré nos préventions et nos erreurs, n'est » que vanité et que mensonge. Car, que je m'ap- » proche du tombeau d'un grand de la terre, et que » j'en examine l'épitaphe : je n'y vois qu'éloges, que » titres spécieux, que qualités avantageuses, qu'em- .» plois honorables ; tout ce qu'il a jamais été et tout » ce qu'ila jamais fait y. est étalé en termes pompeux » et magnifiques. Voilà ce qui parait au dehors. » Mais qu'on me fasse l'ouverture de ce tombeau, et » qu'il me soit permis de voir ce qu'il renferme : je » n'y vois qu'un cadavre hideux, qu'un tas d'osse- » ments infects et desséchés, qu'un peu de cendres, » qui semblent encore se ranimer pour me dire à » moi-même : Mémento ^ homo, quia pulvis es, et m » pulverem reverteris (4). »
Lingendes avait saisi avec force le même contraste dans une page latine, qui est à l'éloquent morceau
(1) Œuvres, Paris, 1822, Méquignon aîné, t. II, p. 62.
qu'on vient de lire, ce qu'est l'ébauche vigoureuse au tâbleaii achevé. Bourdaloue a repris l'ébauche et en a fait une œuvre de maître. Je cite, d'après le texte d'une savante et substantielle instruction Decœremonia cinerum : le passage débute un peu scolastiquement, mais prend bientôt après accent d'orateur :
Nulla re alia melius rerum omnium amissio dénotatitr, quamreductione rerum omnium in cinerem, Quemadmodum enim, quamdiu res existunt, spes semper subest eas recuperandi, sed ubi semel in cineres redactw sunt et consumptXy irreparabilis est jactura : ita nulla re mèlîus exprimitur rerum omnium amissio, quam si dicas hominem redigendum esse in cine?'em^ secimdum illud Johi : Homo cum mortuus fuerit, nudatus atque consumptus, ubi quaeso est? Rem vis èxperientia cognoscere? Adi niortuorum $epidcra. Adiisti? Hic siste^ viator, atque in marmore lege glorise titulos et rhagna nomina; unô sepulcro condita dicuntur virtus^ honor^ dignitas^ nobilitas^ scientia^ robur^ divitiœ, pidchritudo, • favor et amor omnium : jam sepulchrum^ quanta cura potes ^ excute : quid cernis ? ptilverem, cinerem^ nihilum. Jam quislocus iiobilitatis^ quis hono-ris, quis dignitatis? Quœre, si potes, illam oris venustatem ; ostende geminum oculômm lumen, illud os purpureum, hanc di^ertam liiiguam, etc. Et propter hune
finem tibi cineres injiciuntury ut intelligas in quid aliquandô^is redigendus^ ut, cum te moriturum expectas, intelligas quid sis aliquando futurus (1).
Bourdaloue s'armant plus loin de la funèbre el sublime parole contre un autre ennemi non moins redoutable que l'orgueil, contre l'esprit de mollesse, l'amour immodéré du corps, s'écrie :
è Fut-il jamais un aveuglement plus déplorable
» que d'idolâtrer un corps qui n'est que poussière et » corruption ; un corps destiné à servir de pâture » aux vers, et qui bientôt sera, dans le tombeau, » l'horreur de toute la nature? Or, voilà le terme de » tous les plaisirs des sens ; c'est là que se réduisent » toutes ces grâces extérieures de beauté, de santé, » de teint, d'embonpoint, qui nous font négliger les » précieuses grâces du salut : c'est là qu'elles vont » aboutir : à un corps qui commence déjà à se » détruire, et qui, après un certain nombre de jours, • ne sera plus qu'un affreux cadavre dont on ne » pourra pas même supporter la vue (2) ! »
Si enhardi que fût Bourdaloue par son propre génie à froisser par de telles vérités les oreillefe mon-
(1) Concio prima de cœremonia cinerum, 1. 1«', p. 99.
(2) (Euvresy t. II, p. 86, deuxième sermon pour le mercredi des Cendres, II" point.
daines, il ne lui avait pas été inutile de lire dans le Père de Lingendes, à côté du passage qui vient d'être cité, cette vive apostrophe à l'homme charnel :
Nihil profecto magis mortales commovere solet ad pœnitentiam quant mortis consideratio et vitœ brevitas, Quid enim corpus et caméra eximimus, quœ brevi in putredinem corrumpenda sunt et in pulverem dissolu venda ? Quid ad saginam vivis, utmortem abundantius pascaSf ut vermibus convivium pares, ut majus etmorti et sepulcro trophœum instruas? Times pallorem^ mox e?it unicus ille tuus color : vereris maciem^ hic erit habitus corporis tui : vis oculis placere, mox . eosdem tuo cadavere offensurus. Adi corpora mortuorum^ etiam pulcherrima^ quam fœda et horrenda! Times carnem delicatam divexare : vide cujus sit eestimationisj etc. (1).
« Ah! mes chers auditeurs », continue Bourdaloue, y> quelle indignité^ qu'une âme chrétienne, capable >j!) de posséder Dieu, s'attache à un sujet si mépri- » sable! Vous surtout, Mesdames, à qui je parle, et » qui avez de la piété ; ne devez-vous pas gémir pour » ces personnes de votre sexe qui semblent n'être » sur la terre que pour servir leur corps? Combien j> en voit-on dans le christianisme uniquement appli-^
(1) Concionum in quadragesimamy t. I«', p. 153. -
» quées à le parer y à le nourrir, à l'embellir, à le » plâtrer? Combien en feroient, s'il étoit possible, » l'idole du monde, et en font, sans y penser, une » victime de l'enfer! Puisque ce corps est quelque » chose de si vil et de si abject, n'est-on pas bien » plus sensé de le mépriser, de le dompter, de l'as- » sujettir, et de lui faire porter le joug de la péni- » tence? Pour peu que nous consultions et la raison » et la foi, ne doit-on pas rougir de se rendre si atten- » tif à étudier ses goûts, de s'asservir à ses appé- » tits, et de lui donner honteusement tout ce qu'il » demande, et souvent plus qu'il ne demande? » Et bientôt après, comme preuve de ce que peut l'image présente de la mort pour détacher l'âme des illusions de la vie, il rappelle la conversion d'un grand Saint achevée par ce terrible et éloquent spectacle, « Il » * n'en fallut pas davantage à un François de Borgia » pour le déterminer à quitter le monde. La vue du » cadavre d'une reine et d'une impératrice, etc. »
Avec une énergie dont Bourdaloue s'est inspiré, tout
en l'adoucissant, le Père de Lingendes avait dit, au
terme d'une impitoyable et, il faut le dire, excessive
analyse de la décomposition du corps humain aban-
" donné de son hôte immortel :
.... Hic finis est orrvnis pulchritudinis, hic amortim
exitus^ hoc libidinis cssnum. Pudeat hommes christianos, ob rem adeo abominandam^ pulchritudinem seternam deserere ! Vidit Franciscus Borgia inchoatam cadaveris reginse putrefactionem, quanquam corpus esset miilto odore conspersum et aromatibus conditum; etita exhorruitj ut dect^everit rébus omnibus humants nuntium remittere. Quid, si peractam vidisset putredi^ nem ? Quid, si peractum sepulcri mysterium? Pudeat mulieres christianas corpus, tantae fœditati reservatum, sic amare, sic ornare, sic colère, sic nutrire, etc. (1).
Tantôt, comme dans les passages que je viens de confronter avec le texte latin de Lingendes, c'est rimage ou le mouvement, c'est le langage même qui trahit pour nous l'imitation, ou tout au moins le souvenir : tantôt les idées seules se ressemblent : mais ces ressemblances de fond sont telles parfois, qu'on ne peut raisonnablement y voir la rencontre fortuite de deux auteurs travaillant séparément sur la même matière. Ainsi, dans ce même sermon de Bourdaloue sur la cérémonie des Cendres, dans le premier point surtout, le sujet est expliqué comme chez le Père de Lingendes; la démonstration roule sur les mêmes arguments, les mêmes preuves, et suit
(1) Concio prima de verho, Vent et vide^ t. HI, p. 73.
une progression analogue. Enfin, certaines citations, certains exemples, dont l'usage n'est pas banal dans la chaire, se retrouvent les mêmes des deux parts. Le hasard, à coup sûr, n'a pu faire que les deux orateurs allèguent le même mot de Grégoire de Nysse, empruntent le même exemple au cardinal Pierre Damien ; que l'un et l'autre appliquent très ingénieusement à l'homme convaincu dans ce jour de n'être que terre et poussière, le cri redoutable du Prophète : Terra, terra^ audi vocem Domini (ce texte a fourni à Bourdaloue un très beau mouvement) ; qu'enfin, en faisant l'un et l'autre à grands traits l'histoire de ce sentiment qui pousse l'homme à évoquer, jusqu'au milieu de ses joies et de ses triomphes, le souvenir et l'image de son néant, ils empruntent les mêmes faits, les mêmes particularités aux annales profanes
(\) Par exemple, Toffrande que faisaient les Grecs Byzantins d'un vase' plein d'ossements à leurs empereurs après la. cérémonie du couronnement ; Fusage romain de faire marcher derrière le char de triomphe un. héraut criant au vainqueur. qu'il est homme et sujet à la, mort;, le soin que prenait le grand prêtre des Juifs de répandre sur sa tète un vase de cendres, avant de pénétrer dans le sanctuaire aux jours de fête ; ce rite symbolique de la consécration des papes, qui consiste à brûler sous leurs yeux quelques étoupes,- etc. : Ce que Lingendcs raconte du cercueil portatif de Maximilicn \^^ et de Charles-Quint, et de la tête de mort de Philippe II, reparîdt dans Bourdaloue sous forme d'allusioo. V. ;t. H, p. 70, 71 : Lingendes, t. lor, p. 90 et 131.
OU sacrées (1). Bourdaloue répète même une citation, profane, que son devancier s'était permise, et qu'il aurait peut-être mieux valu lui laisser (1).
En mettant de même en regard les sermons des deux orateurs sur la fttort, sur le Jugement dernier, sur l'Éternité malheureuse , sur le Pardon des injures, j'ai reconnu chez Bourdaloue d'autres emprunts non moins évidents. La place me manque pour de nouvelles citations, et je me contente de ren-, voyer les lecteurs curieux aux textes mêmes (2). Ai-je besoin, d'ailleurs, de faire remarquer que la
(1) « Malgré les vastes desseins que forme l'ambitieux..., la mort, » par une triste destinée, le bornera bientôt à six pieds de terre, » c'est trop, à une poignée de cendres.... Ecce vix totam Hercules « implevit urnam^ Quel changement, disoit un sage, quoique mon- » dain^ en voyant l'urne sépulcrale où étoient les cendres d'Her- » cule; cet Hercule, ce héros, est ici ramassé tout entier! etc. » (p. 65). » Ce souvenir d'Hercule, que Lingendes avait évoqué le premier (Concio teriia de cineribus, t. I^r, p. 134), ne semble pas fort à sa place en un tel lieu. Notez que Bourdaloue, copiant la citation" sur le texte de Lingendes, où elle figure sans nom d'auteur, prête ou semble prêter à un sage , à qui l'on aurait présenté les cendres d'Hercule, ce que Sénèque le Tragique fait dire à Alcmène, la mère du héros, au vers 1757 de VHercules Œtwus.
(2) V. Lingendes, t. I", p. 96; Bourdaloue, Paris, Méquignon aîné, 1822, t. III, p. 415. Lingendes, t. 1er, p. 249; Bourdaloue, t. VII, p. 340 et 341. Lingendes, 1. 1", p. 544; Bourdaloue , t. VII, p. 282. Lingendes, t. I*"", p. 531; Bourdaloue, t. II, p. 263. Lingendes, t. III, p. 216 et suiv. ; Bourdaloue, t. VII, p. 248 et suiv. Lingendes, t. II , p. 169; Bourdaloue, t. III, p. 76.
gloire de Bourdaloue n'est pas le moins du monde intéressée dans cette enquête? Que le grand orateur ait retenu quelques mots d'un homme de talent, son prédécesseur; qu'il ait été prendre, ainsi qu'ont pu le faire beaucoup d'autres, des thèmes et des cadres dans un bon hvre , à demi scolastique , disposé à l'avance comme une sorte dé répertoire pour les prédicateurs , à vrai dire , il n'importe guère , et il n'y a certes pas, dans la révélation de ce fait, de quoi émouvoir la susceptibilité de ses plus fervents admirateurs. Voici ce que je tiens le plus à conclure, à l'honneur du Père de Lingendes, de ces confrontations et de ces rapprochements. Son œuvre a été connue de Bourdaloue , et a obtenu de lui attention et estime. En présence de ce consciencieux et vigoureux logicien, de cet intègre et rude censeur des mœurs , Bourdaloue a dû sentir croître et s'affermir son goût naturel pour l'éloquence de preuves et pour la morale franche et austère. Tel a été surtout pour lui l'intérêt et le profit de cette étude, et je ne réclame pas pour le Père de Lingendes d'autre gloire.
Sur up autre Lingendes, évêque, qui dans le même temps se fit un nom par ses prédications, et que les Rhétoriques du XVIP siècle comptent aussi
2o6 J. DE LINGEiNDES.
parmi les introducteurs d'une meilleure méthode, peu de mots suffiraient, si l'auteur du Siècle de Louis XIV n'avait à la légère exagéré le mérite de cet orateur, au point de faire de lui le réformateur par excellence, avant Bossuet, et comme le Malherbe de la chaire. Après avoir brièvement rappelé où en étaient , au commencement du siècle , la chaire et le barreau. Voltaire ajoute :
« Jean de Lingendes, évêque de Mâcon, aujour- » d'hui inconnu, parce qu'il ne fit point imprimer » ses ouvrages, fut le premier orateur qui parla » daiis le grand goût; ses sermons et ses oraisons » funèbres, quoique mêlés encore de la rouille de » son temps, furent le modèle des orateurs qui l'imij» tèrent et le surpassèrent (1). »
• Parla le premier, dans le gî^and goût! Personne, pas même Claude de Lingendes , dont j'ai pu noter quelques traits heureux, n'a eu cet honneur avant Bossuet : personne n'a fait avant lui ce pas décisif et glorieux. Le grand goût supposa des dons supérieurs et un art que nul, en ce genre d'éloquence, ne possédait encore. De tous ces honorables précurseurs , Bourgoing , Le Jeune , Claude de Lingendes , Jean de Lingendes, etc., il n'en est aucun dont on
(1) Siècle de Louis XIV, ch. xxii, Des beaux-arts.
J. DE LINGENDES. 2oT
puisse dire : // vint enfin! Malherbe prédicateur a manqué : mais dans tous ces hommes de sens et de talent, utiles ouvriers d'une réforme depuis longtemps attendue, la chaire, s'il est permis de le dire, a eu comme la monnaie d'un Malherbe.
Voltaire ajoute , en manière de preuve : « L'oralj» son funèbre de Charles-Emmanuel, duc de Savoie, » surnommé le Grand dans son pays, prononcée » par Lingendes en 1630, était pleiîie de si grands » traits d'éloquence, que Fléchier, longtemps après, » en p7*it l'exorde tout entier, aussi bien que le texte, » et plusieurs passages considérables, pour en o?*ner sa » fameuse oraison funèbre du vicomte de Turenne. »
Le texte, l'exorde tout entier et des passages considérables ! Si Fléchier, en effet, etpris tout cela, voilà, sa probité; littéraire fort compromise, et la valeur originale de son œuvre fort diminuée! Heureusement pour lui, cet éloge funèbre du duc do Savoie est parvenu jusqu'à nous, et la comparaison que chacun peut faire des deux ouvrages, au lieu de confirmer l'assertion de Voltaire , la dément de la manière la plus formelle. Le texte choisi par le panégyriste de Victor-Amédée (1) est tout autre :
(1) Et non de Charles -Emmanuel. Celui-ci étant mort brouillé avec la Francs , son éloge public ne pouvait être prononcé à Paris.
258 J. DE LLNGE.\DES.
Texorde n'a rien de commun avec celui de Fléchier; et ces parties considérables enlevées à Lingendes se réduisent à trois courts passages de quelques lignes, auxquels Fléchier a fait Thonneur de les reproduire avec quelcpies retouches, mais qu*un écrivain moins curieux que lui de la pompe oratoire du langage et des petits artifices de diction, eut à peine remarqués (i). Rien, absolument rien dans ce
Voltain* sa troiupe également sur la date «lu panégyrique. La cérémonie funèbre eu l'honneur de Victor- Amédée , mort généralissime des troupes françaises en Italie, eut lieu le 29 octobre 1637. Le cardinal Maury a relevé le premier ces erreurs de Voltaire ' Esxai sur l*i^loquencp de la chaire^ t. I^^', note 3}.
(1; Voici f je ne dirai pas le plus saillant, mais le moins insignifiant de ces passages. J. de Lingendes avait dit : « Puissances ad- >» versaircs et ennemies de la France, vous vivez, et l'esprit de » charité du christianisme, qui m'interdit de faire aucuns souhaits » pour votre mort, m'en donne ou me permet d'en concevoir beau- >» coup pour la correction de vos crimes et de vos injustices. Mais » vous vivez, et cependant je plains en cette chaire la mort d'un »» prince, de qui les mœurs et la piété paraissoient mériter le ciel >i plus doux et plus favorable, et une vie plus longue et plus éten- » due. «Fléchier emprunte l'apostrophe, et celte harmonieuse et vide clausula de la dernière phrase , et refait ainsi le passage, en y ajoutant de son crû une antithèse de larmes et de feux, aussi banale que puérile : « Puissances ennemies de la France, vous vivez, et l'es- » prit de charité chrétienne m'interdit de faire aucun souhait pour » votre mort. Puissiez-vous seulement reconnoître la justice de nos » armes, recevoir la paix, que, malgré nos pertes, vous avez tant de >y fois refusée, et, dans l'abondance de vos larmes, éteindre les feux >) d'une querre que vous avez malheure\isement allumée! A Dieu ne » plaise que je porte mes souhaits plus loin ! Les jugements de Dieu
panégyrique ne méritait d'être imité ou dérobé : ce qui y manque surtout, c'est l'éloquence, ce sont ces grands traits que Voltaire affirme y avoir trouvés en plus d'un endroit. La langue même y est très imparfaite encore. L'auteur, élève laborieux, mais encore novice, de Balzac, ne tire souvent que des épreuves très défectueuses du moule de phrases créé par le grand ouvrier de langue ; il retombe malgré lui plus d'une fois dans la période vague et diffuse du XVP siècle. L'oraison funèbre de Louis XIII, par le même , à peu près aussi dépourvue d'inspiration et d'accent, est du moins exécutée d'une main plus sûre, et atteste un certain savoir-faire d'écrivain (1). Il est plus que probable que Voltaire n'avait pas lu Tinsignifiante composition qu'il nous vante aux dépens du chef-d'œuvre de Fléchier ; il en parle sans doute sur la foi d'autrui, d'après des renseignements
» sont impénélrables. Mois vous vivez, et je plains en cette chairo » un sage et vertueux capitaine, dont les intentions étoient pures, et » dont la vertu sembloit mériter une vie plus longue et plus étendue. » (1) V. le passage où le feu Roi est loué de sa continence : Oraison funèbre de Louis XIII par messire Jean de Lingendes^ conseiller du Roi en ses conseils j évéque de Sailat, Paris, 1643, p. 35. Thomas a raison de dire {Essai sur les éloges^ ch. xxvni}, qu'on trouve dans ce discours « des traces heureuses de cette harmonie cherchée par » Du Perron et CoefFeteau ». Mais en ajoutant : « Enfin Balzac la créa » parmi nous », il semble faire de J. de Lingendes un devancier de Balzac, au mépris des dates.
très inexacts, auxquels on s'étonne de le voir ajouter foi si aisément. Mais, quand il s'agit de prononcer dans une question de propriété littéraire, où la gloire d'un écrivain illustre du XVIP siècle est en jeu , il ne faut attendre de Voltaire ni étude consciencieuse, ni patiente et impartiale critique. Il a traité ici Fléchier comme il traite ailleurs Corneille et Lesage (1).
Voltaire n'a pas dit un seul mot de Claude de Lingendes, par oubli sans doute, car ses maîtres jésuites du collège Louis-le-Grand avaient du plus d'une fois répéter devant lui ce nom cher à la Compagnie. Peut-être y a-t-il dans Téloge qu'il décerne à Lingendes, l'évêque, un vague souvenir de ce qu'illeur avait entendu dire de l'éloquent religieux. Lès deux Lingendes se seraient ainsi confondus en un seul dans cette page, qui offrirait tous les genres d'inexactitude. Pour conclure ces éclaircissements par un peu de biographie précise, disons que le Jésuite et l'évêque, nés à Moulins, le premier en 1591, le second en 1595, appartenaient à une des
(1) V. Anecdotes littéraires sur Corneille, par A. Viguier, inspecteur général de l'Université, Rouen, 1846 ; Dictionnaire des écrivains français du Siècle de Louis XIV, article Lesage : « Son roman de » Gil-Blas est demeuré , parce qu'il y a du naturel ; il est entière- )) jnent pris du roman espagnol : la Vida del escudero don Marcos M de Obregon. »
plus vieilles et renommées familles du Bourbonnais, qui, dans le même temps, donna à la France un poète aimable et un habile diplomate (1). Claude de Lingendes, entré dans la Société fort jeune encore (il avait, au moment de ses vœux, seize ans comme Bourdaloue), y professa d'abord pendant quelque temps la rhétorique et les belles-lettres, et bientôt s'essaya dans la chaire avec une ardeur et un succès qui révélèrent clairement à ses supérieurs la naturç de sa vocation et l'avenir de son talent. Comme Bourdaloue, dès qu'il eut mis le pied dans cette voie, il y marcha sans repos jusqu'à la fin de sa vie : il prêcha près de quarante ans (2) avec l'assiduité la plus grande et les plus grands-fruits : homme apos-
(1) J. de Lingendes, le poète, formé à l'école de Malherbe, fut populaire sous Henri IV et sous Richelieu par quelques Stances qui ont de la pureté et de la douceur. Il était oncle de l'évêque. — Nicolas de Lingendes, frère de l'évêque, maître ordinaire de l'hôtel du Roi, eut part à la négociation du mariage de Louis XIII avec Anne d'Autriche. Loret (Muze historique^ décembre 1657) vante cette noble maison comme étant, de plus.
En célèbres esprits féconde.
On fit pour le poète, le religieux et l'évêque , l'épitaphe suivante : Janus apollineas devincit carminé mentes.
Dum fluit ausonium gallico ab ore melos; Al ter melliflua demnleet pectora lingiia,
Dam populo expandit mystica verba Dei ; Tertius alterutri nec.]uicquam cedit, et illos
Divini prœit jure ministerii.
(2) lè23-1659. V. Bibliotheca scriptorum Soc. Je^u, Rome, 1676/
tolique et vrai religieux, tout détaché et tout intérieur au milieu du siècle auquel il se mêlait pour le combattre. Une Sainte, madame de Chantai, fut heureuse au Ht de mort de recevoir du Père de Lingendes les encouragements et les consolations suprêmes (1). Jean de Lingendes, qu'aucun vœu monastique n'enchaînait, et que n'animait point un zèle aussi austère, passa une bonne partie de sa vie auprès des grands; d'abord précepteur d'un fils naturel de Henri IV, du comte Antoine de Moret, puis attaché à la maison de Monsieur, ensuite aumônier et conseiller du roi Louis XIII, qui voulut récompenser le mérite de ses sermons par ce double titre. Nommé en 1642 à l'évêché de Sarlat, il résida beaucoup plus à la cour d'Anne d'Autriche que dans son diocèse , et peut-être y suivit trop les exemples
p. 153. Sa mort, arrivée à Paris le 12 avril 1660, est annoncée cri ces termes par Loret, le gazetier :
Ce célèbre prédicateur, Des vices grand persécuteur.
Digne d^avoir place aux légendes, Qu'on nommoit le Père Lingende;*, Mercredy, nous disant adieu, S*en alla tout droit devant Dieu Causant douleur presque inOnie Dans les cœurs, etc.
(1) V. le touchant récit que fait de cette mort H. de Maupas, évoque du Puy : Vie de la Vénérable Mère Jeanne Françoise Fremiofj Paris, 1644, p. 375 et suiv.
de certains prélats brillants et mondains (1). Sa vieillesse, du moins, depuis sa translation au siège de Mâcon (1650), où il se fixa, et où il mourut, fut celle d'un évoque (2).
Dans ses sermons, que nous n'avons pas (3), il
[i) n est bien difficile de faire la part de la médisance et de la vérité dans les caquets de Tallemant des Réaux sur le compte de Jean de Lingendes. On lit dans les Historiettes : « M. de Sarlat eust )) esté plus tost évêque, s'il n'eust point esté à Monsieur. Son cou- >) sin, le Père de Lingeniles, un des meilleurs prédicateurs de la » Société, le remit bien avec les Jésuites; il estoit brouillé avec » eux; il le fit prescher dans leur église. Ce furent eux qui, par le » moyen de M. de Noyers, le firent évesquc... On en a fort mesdit » avec une madame de Marigny, femme d'«'sprit, qui logeoit sur la » Tou ruelle ; il y avoit un vaudeville :
Eloquente de Marigny,
Quel amoureux
Je le connoy, je l'ai vu dans la chaize (chaire).
» 11 passe pour un bon courtisan, et il est toujours prest à flatter » ceux qui donnent les bénéfices. Une fois, chez madame Sainctot, » quelqu'un luy disant : « Je pense que le sermon d'hyer est le » meilleur que vous ayez fait. » — « Le meilleur que j aye fait », reprit-il, « c'est celuy d'un tel jour; il me valut soixante pistoles. >» « Une autre fois, il estoit encore chez madame Sainctot avec quatre •) ou cinq préla's ou abbés; pas un ne sceut dire quelle feste il ') estoit. » El, Monmerqué et P. Paris, 1854, t. VII, p. 436.) Le même prélat disait que « les trois livres qu'il aimoit le mieux, c'estoit la » Bible, Émsme et VAstrée». (Ibid., t. V,p. 222.) Nous voyons dans les Mémoires de Retz que ce fut M. de Lingendes qui le présenta, jeune abbé, à Uichelieu (éd. Michaud, p. 19). Si les Historiettes n'ont pas menti, l'introducteur était bien choisi, et digne de celui qu'il
présentait.
(2) Gallia Christiana^ Ecclesia matisconensis, t. IV, p. 1103.
(3) Dans un recueil de sermons manuscrits que possède la biblio-
paraît s'être distingué surtout par une pompe savante, par ces mêmes qualités de diction et de nombre dont son oraison funèbre de Louis XIII
thôque Mazarine (T, 139o), il s'en trouve neuf, et un panégyrique (de sainte Anne), d'une belle écriture de copiste, en tête desquels on lit le nom de Jean de LingendeSy ëvêque de SarlaP, Rien ne ganantissant l'exactitude de cette attribution, on n'ose chercher là, les éléments d'une appréciation du talent de cet orateur. Rien, d'ailleurs, dans ces sermons, si Jean de Lingendes en est en effet l'auteur, ne justifierait pour nous la réputation qu'il obtint, en son temps, par ses prédications : tout y est d'une médiocrité parfaite, sur laquelle tranchent quelques endroits d'un assez méchant goût, tels que le début du panégyrique de suinte Anne. « Ayant l'honneur de porter la pa- » rôle de Dieu en la solennité de ce jour devant Voire Majesté (Anne )' d'Autriche), d'abord deux Annes se rencontrent devant mes yeux, » dont l'une, ayant donné son saint nom à l'autre, nous fait espérer » qu'elle en sera une parfaite idée (une parfaite imagée. Desjà, par la » grâce de Dieu, plusieurs traits qui portent de très grandes lumières, » se trouvent dans toutes les deux. Vous avez esté tirées toutes deux >) du sang royal; par la miséricorde de Dieu, hors de toute espérance » des hommes, vous avez esté toutes deux rendues fécondes ; vous » avez esté choisies toutes deux pour suivre et accompagner deux » personnes royales, dont l'une commande dans le ciel, et l'autre » règne heureusement sur la terre. Que restc-t-il après cela, sinon » que, pQur accomplir le bonheur que porte ce saint nom, Vostre >> Majesté tâche de parvenir à l'égalité dçs qualités de sainte Amie, » qui vous a nommée? » — En tête d'un fragment de Bossuet sur la pénitence, dont Deforis a fait le premier point d'un abrégé de Sermon pour le vendredi de la première semaine de carême (V. éd. de Versailles, t. XU, p. 289), on lit dans le manuscrit original (Bib. nationale, t. H, p. 110) : M. de Sarlat^ écrit, en manière de titre, de la main de Bossuet. Ce fragment, d'un goût subtil et suranné (V. surtout le commentaire de ces paroles du Psalmiste : Intravit maledictio sicui oleum in ossibus ejus), ne serait-il autre chose qu'un
porte trace (1). Encore, s'il faut en croire un témoin médisant, retombait-il parfois de là dans des platitudes dignes d'un moine prêcheur. « M. de Sar- » lat », dit Tallemant des Réaux, « ne sait que mé- » diocrement ce que c'est qu'éloquence. Il y a quelque- » fois beaucoup d'esprit dans ses sermons : il fait » aussi quelquefois des prédications de Cordelier. » Voilà, autant que j'ai pu m'approcher d'eux et les distinguer, les deux Lingendes. En savonsnous assez maintenant pour deviner auquel des deux a pensé La Bruyère, lorsqu'au bout de cette curieuse et piquante énumération de tous les avantages et profits que le sot trouve à mourir, après avoir dit : « Son âme alors pense, raisonne, infère, » conclut, juge, prévoit, fait précisément tout ce » qu'elle ne faisoit pas... Je dirais presque qu'elle » rougit de son propre corps et des organes bruts » et imparfaits auxquels elle s'est vue attachée si » longtemps... », il ajoute : « Elle va d'égal avec » les grandes âmes, avec celles qui font les bonnes
résumé fait par Bossuet d'une prédication de cet évêque, à laquelle il aurait assisté en 1649 ou 1650, vers la fin de ses études de Navarre, ou au temps de ses épreuves de Sorbonne? A en juger par l'écriture, Bosstiet a dû tracer ces lignes très jeune encore : récriture en effet ressemble beaucoup à celle de ses premières prédications et même paraît être d'une date plus aooienne eneorei (1) V. le P. Houdry, Bibliothèque des prédicateurs, préface , p. 13.
» têtes ouïes hommes d'esprit. L'âme d'Alain uc se » démêle plus d'avec celles du grand Condé, de » Richelieu, de Pascal et de Ltnge?ides (1)? »
Tous les commentateurs, sans hésiter, ont écrit au bas de la page : Jean de Lingendes, évêque de Mâcon, célèbre orateur, etc. ; même M. Walckenaer, qui, je le crains, ne s'était renseigné sur ce prélat qu'auprès de Voltaire. Ne pourrait-on pas croire que La Bruyère, qui savait l'histoire Uttéraire de son siècle, même celle d'avant Louis XIV, un peu mieux que Voltaire et Thomas, a entendu nommer ici celui des deux cousins qui tenait réellement la meilleure et la plus haute place dans l'estime pubhque, et que l'honneur de cette glorieuse mention revient à Claude de Lingendes, à celui que le Père Rapin, en 1672, dans un petit traité de l'éloquence approuvé de tous les bons juges, proclamait le plus parfait prédicateur du siècle, étant mis à part les vivants, dont, par délicate réserve, il ne voulait rien dire (2) ?
De Pascal, il est vrai, au meilleur des deux Lingendes, quelle chute encore! On demeure étonné du rapprochement de ces deux gloires si inégales,
(1) Ed. Walckenaer, De Fhomrne, GXUU.
(2) Réflexions sur Féloqtiencej ch. xxxvf.
de ces deux noms si disparates. Peut-être, à ces âmes de capitaine, de politique, de géomètre grand écrivain, dont le sot est devenu l'égal, le satirique a-t-il voulu, pour achever la triomphante métamorphose de cet Alain, si muet pendant sa vie, ajouter une âme d'orateur, et n'a-t-il introduit Lingendes, après Condé, Richelieu et Pascal, que faute de mieux, parce qu'écrivant en 1688, à côté de Bossuet, de Bourdaloue et de Fénelon, à la veille des débuts de Massillon, il ne trouvait parmi les contemporains disparus aucun représentant plus accrédité de l'éloquence que le célèbre Jésuite.
A côté du Père de Lingendes on a souvent placé un autre religieux de la même compagnie, comme lui dévoué à la réforme de la chaire, sermonnaire très suivi de 1640 à 1660, André Castillon (1). Les prédications de ce Père ne nous offrant, dans leur forme régulière, d'autre mérite que celui d'une médiocrité saine, à peine caractérisée par quelques accents d'une insinuante douceur, il suffira sans doute de le nommer ici avec honneur, comme un des estimables promoteurs d'un art plus sévère et plus pur dans cette compagnie, où,
(1) Né en 1599, mort en 1671. Ses Sermons sur VAvent ont été imprimés en 1672. V. sur ce Père, Sotuel, Bibliotheca scriptorum Soc, Jesii, p. 49; Rapiu, Réflexions sur Féloguence, eh. xxxvi.
malheureusement, le bel esprit de collège, compliqué de fade mysticité de couvent, avait jeté de profondes racines, et, même encore à cette heure, fleurissait et s'épanouissait dans les sermons pédantesques et folâtres du Père Nouet (1643), dans les Peiîitures morales^ dévotement galantes, du Père Le Moyne (1), et dans les Lusiis poetici, si» bizarrement illustrés d'emblèmes, de Ylmago primi sxculi (1640).
(1) 1643. V. entre autres pièces curieuses de ce livre, la Guirlande i7nmortell€f à mademoiselle d'Agénois, le Secret de la longtie vie, à madame de Leuville, et VHymne de la piideur, à madame de Pontchàteau, dont Pascal a cité, en slndignant, trois couplets (xi« Provinciale),
De la part de l'Académie française dans la réforme de la chaire. — Influence de Balzac, — Académiciens prédicateurs, — Godeau, évèque et sermonnaire. — École de Balzac dans Toraison funèbre. -^Réaction du vieil esprit populaire et facétieux. Dernier âge de la prédication burlesque. — Essai de sermon politique pendant la Fronde, — Retz prédicateur. — Du prix d'éloquence fondé par Balzac.
Plus d'une fois, sous le grand règne, TAcadémie française, dans les hommages publics qu'elle se rendit elle-même, osa compter l'éloquence de la chaire au nombre des genres épurés par ses soins et fécondés par son influence. Dans un discours Sur Vutilité des acadénies prononcé en 1675, un de ses membres ne craignait pas de dire : « De-
» mandez quelle est la cause de la politesse du » langage et des mœurs, et d'où vient que la » France est maintenant si remplie de science et » d'esprit : fera-t^on à l'Académie l'honneur de » lui eii attribuer quelque chose? Cependant,
» Messieurs, il est vrai de dire que tout ce qu'il y a » d'éloquence dans la chaire et le barreau, que toute » cette pureté de langage qui est répandue dans » les écrits des particuliers, cette justesse de style » qui est presque universelle dans le royaume, sont » venues insensiblement des conférences de l'Aca- » demie (1). » Plus tard Massillon, dans son discours de réception, ménageait encore moins la modestie de rillustre corps : après une peinture rapide, et, sur plusieurs points, fort exagérée, de l'état anarchique et confus où s'agitaient les lettres françaises avant la fondation de l'Académie, il s'écriait : « Enfin l'Académie parut : le chaos se dé- » brouilla ; la nature étala toutes [ses beautés, et » tout prit une nouvelle forme. La France ne vit » plus rien qu'elle dût envier aux meilleurs siècles » de l'antiquité... La chaire elle-même rougit de ce » comique indécent ou de ces ornements bizarres » et pompeux, dont elle s'était jusques-là parée, et )) substitua l'instruction à une pompe vide et dépla- » cée, la raison aux fausses lueurs, et l'Évangile à » l'imagination . Partout le vrai prit la place du faux. » Le remerciement académique ne se piquait pas
(1) Discours de l'abbé Tallemant le jeune : Histoire de V Académie française, par Pcllisson, éd. Ch. Livet, t. I«', pièces justificatives, p. 398.
alors, comme on voit, d'observer en louant les degrés et les nuances. A coup sûr, la chaire française, pour commencer à rejeter ce comique indécent, ces ornements bizarres et pompeux^ dont elle s'était longtemps parée, n'attendit pas que FAcadémie vint au monde ; sa régénération fut moins étroitement liée que ne semble le croire Massillon à cet heureux perfectionnement du goût, à ce brillant essor des lettres françaises, qui suivirent, non pas d'aussi près qu'il paraît le dire, la naissance de l'Académie, et dont il rapporte peut-être un peu trop l'honneur à cette institution. Mais il est juste de reconnaître que, dans la réforme de la chaire, l'Académie eut sa part d'action et d'influence ; et il est vrai qu'elle en seconda utilement, quoique indirectement, le progrès par ses travaux. En accomplissant ce qui était sa principale tâche, c'estrà-dire, le dernier débrouillement et la constitution de la langue, l'Académie travaillait pour l'orateur reUgieux au moins autant que pour l'orateur profane : car de quelles ressources de langage le premier n'a-t-il pas besoin, soit pour l'explication publique des plus sublimes et' des plus mystérieuses parties du dogme, soit pour cette étude analytique du cœur humain, de ses plus secrets penchants.
de ses misères les plus cachées, à laquelle se livre, avec une curiosité et une profondeur inconnues de toutes les philosophies, renseignement moral du christianisme? De quelle importance n'est-il pas pour celui qui a tant de ténèbres à dissiper, tant de convenances à observer, d'avoir à sa. disposition une langue claire, précise et noble, instrument tout prêt pour l'expression des plus hautes ou des plus déhcates vérités? Tout ce que l'Académie tentait, avec plein effet, pour amener à ce point de perfection la langue de notre pays, n'était pas de médiocre conséquence pour la réforme, immédiate, ou pour le développement à venir de la prédication. D'ailleurs l'Académie ne se mettaitelle pas elle-même de moitié dans cette réforme, par les principes élevés qu'elle professait sur l'éloquence, par les nobles idées qu'elle en donnait dans les manifestes littéraires qui signalèrent son apparition? En invitant <r la valeureuse nation » française » à se porter pour héritière des Grecs et des Romains <c dans l'éloquence, qui est le plus » noble de tous les arts (1) » ; en définissant cet
(1) Projet de l'Académie française ; considérants des lettres-patentes d'établissement ; Histoire de V Académie^ par Pellisson, édit. Ch. Livet, ch. I^r.
LA CHAIRE ET L'ACADÉiMIE. 273
art, par la bouche d'un de ses plus illustres membres, « celui qui commande à tous les autres, qui » ne se contente pas de plaire par la 'pureté du style » et par les grâces du langage^ mais qui entreprend » de persuader par la force de la doctrine et par l'abondance de la raison (1) », n'apportait-elle pas, en quelque sorte, l'appui du sens humain à cette théorie chrétienne de l'éloquence, dont la tradition, quelque temps affaiblie, reprenait force au sein de l'Éghse? Enfin, les efforts de l'Académie, secondés par ceux de l'hôtel de Rambouillet, pour étabUr dans la littérature et dans les mœurs ce qu'on appelait alors Tempire des bienséances^ ne venaient-ils pas heureusement en aide au scrupule religieux, qui déjà murmurait contre la vogue usurpée des pédants ou des bouffons de la chaire (2)?
(1) Balzac. Le même a dit : Le beau coule du bien comme de sa « source. » Lettre à Cospean, CEw^re*, Paris, 1665, t, !•', p. 266.
(2) Tout S3 tient dans un même âge des lettres et du goût, et les genres les plus différents se développent solidairement en quelque sorte. Le théâtre lui-môme, en commençant alors à offrir des mœurs plus pures, des passions plus nobles, un langage plus vrai, contribua de loin, aussi bien que l'Académie et les salons, à dégoûter le public de ces peintures de mœurs trop peu voilées ou grossièrement chargées, qui s'étalaient dans la chaire, et des farces qu'on osait y jouer, n y eut même un jour où le théâtre, revenant, pour en tirer meilleur parti, à ces sources d'intérêt et d'émotion où puisaient jadis les auteurs de 3/y5^ér<?5, offrit à la chaire d'admirables modèles, non
Mais on sait aussi, et il n'est pas possible d'oublier ce qui, malgré ces excellents principes et ces louables desseins, se mêla, en fait, de factice, d'outré et de faux dans la littérature académique du règne de Louis XD.I et de la Régence. On sait comme ces auteurs, entre les mains desquels la langue prenait son tour et sa consistance, jaloux à l'excès de bien dire, en vinrent à se préoccuper des mots plus que des choses. L'ouvrier de langage fit tort chez eux à l'écrivain; l'artiste prévalut sur l'homme. La sévérité dans le choix des termes tourna au purisme; le souci de l'arrangement, à la symétrie compassée ; la recherche du nombre, à la sonorité creuse : la dignité du ton devint raideur, la noblesse du style, emphase.
Ces défauts, auxquels échappaient en partie les
seulement de pathétique ou sublime éloquence religieuse, mais de ce grave et lumineux langage que réclame d'ordinaire Venseignement chrétien. Quelle leçon pour les prédicateurs de ce temps que ces vers de Néarque à Polyeucte !
II est toujours tout juste et tout bon, mais sa grftcc Ne descend pas toujours avec même efficace ; Après certains moments que perdent nos longueurs, £31e quitte ces traits qui pénètrent les cœurs ; Le nôtre s'endurcit, la repousse, l'égaré :
Le bras qui la versoit en devient plus avare ; Et cette sainte ardeur qui nous portoit au bien. Tombe plus rarement ou n'opère plus rien.
Celle qui vous pressoit, etc.