Acte I, se. i
écrits collectifs de la compagnie, grâce à un certain esprit de sagesse inhérent à l'institution, faisaient irruption dans les œuvres personnelles des académiciens auteurs, dans celles-là surtout, où, sans attendre une occasion, un sujet, avec des thèmes d'école pour toute matière, les talents ambitieux s^essayaient à la grande éloquence. La vogue qui accueillait avec empressement les moindres productions de ces hommes constitués par le grand ministre en une sorte d'aréopage littéraire, s'attachait ainsi à des déclamations pompeuses, où il n'y avait de l'éloquence que la parure extérieure et le son. Nouveau et grand danger pour la chaire, qui jamais, nous l'avons vu, n'avait manqué de payer tribut aux erreurs du goût régnant.
Sans doute, à certains égards, le grand académicien Balzac fut aux prédicateurs eux-mêmes un utile maître. L'éloquence française en tout genre doit beaucoup à celui qui, le premier, donna l'exemple de ce qu'il appelait lui-même le stf/le chaste et réglé (1) ; en qui pour la première fois on vit <r un tissu parfait » dans la suite et la liaison des pensées^ un art singu- » lier dans les transitions, un choix exquis dans les » te?7n€Sy une justesse rare et une précision très
(1) Lettre à Chapelain, Œuvres, 1. 1", p. 795.
» digne d'être imitée dans le tour et dans la mesure » des phrases, un nombre et une harmonie qui » semblent avoir péri avec lui (1) ». Bossùet nomme Balzac parmi les modernes écrivains séculiers chez lesquels il permet et recommande aux jeunes apprentis de la chaire d'aller étudier certaines conditions de leur art ; il avoue franchement s'y être instruit lui-même. Mais quelle sévère restriction Bossuet s'empresse de mettre à cet hommage (2) ! Il regrette presque d'avoir invité son élève à cette étude, et l'avertit aussitôt de s'en détacher vite. Quel auteur, en effet, est plus profane, en un sens, que Balzac, et moins digne de concourir à former l'orateur chrétien? Aucun n'est plus amoureux des paroles, plus idolâtre de la forme et
(1) D'Aguesseau, iv« instruction à son fils.
(2) M Selon ce que je puis juger par le peu de lecture que j'ai des » livres francois, les Œuvres diverses de Balzac peuvent donner une » idée du style fin et tourna délicatement. Il y a peu de pensées, » mais il apprend, par la même, à donner plusieurs formes à une » idée simple. Au reste, il le faut bientôt laisser ; car c'est le style » du monde le plus vicieux, paece qu'il est le plus affecté et le plus » contraint. Mais il parle très proprement, et a enrichi la langue de » belles locutions et de phrases très nobles. » Sur le style et la lecture des écrivains et des Pères ^ de t Église y pour former un orateur, écrit adressé au jeune abb^-cardinal de Bouillon en 1669 ; publié pour la première fois par M. Floquet, t. Il des Études sur Bossuet, p. 515.
des sons, plus inquiet de la réputation et du succès, moins soucieux, au fond, des choses mêmes et du résultat moral.
Lu sans défiance, avec Téblouissement d'admiration que causait la nouveauté de sa belle langue, étudié, imité sans discernement, même au sein du clergé, Balzac, de son vivant, fut pour la chaire un péril au moins autant qu'un secours. Les prédicateurs se défendaient d'autant moins d'imiter le célèbre écrivain, que lui-même se rapprochait d'eux par le sujet d'un grand nombre de ses ouvrages. De bonne heure Balzac, dont le génie solennel se trouvait à l'étroit dans les bornes du genre épistolaire, s'était donné carriçre en forçant ces limites, ou en s'essayant dans d'autres genres plus propres à revêtir l'appareil oratoire. De même qu'il s'était jeté dans la politique, c'est-à-dire dans une sorte de politique spéculative, tournée à la louange des puissances du jour {le Prince, l'Arislippe, lettres à Richelieu), il avait risqué plus d'une excursion dans le champ de la philosophie reUgieuse, et même s'était aventuré parfois jusque sur les confins de la théologie. Ses épîtres-harangues de piété à des prélats ou à des religieuses (1), ses
(1) V. Œuvres^ t. I®', p. 205, Lettre à l'archovôque de Toulouse;
pompeuses dissertations chrétiennes, les graves tirades de son Socrate chrétien^ en même temps qu^elles tiennent de la. prédication par le fond des idées, en prennent très fréquemment l'allure et le ton : il semble, en les écrivant, s'être cru dans la chaire.
Le troisième discours de Socrate, De la religion chrétienne et de ses premiers cornmencements^ est une sorte de sermon, où la faiblesse triomphante et les merveilleux progrès du christianisme naissant sont célébrés d'abord en un style brillant et nerveux, d'une façon assez haute et grandiose : <c ...Il » ne parois t rien icy de l'homme, rien qui porte sa > marque et qui soit de sa façon. Je ne voys rien » qui ne me semble plus que naturel dans la nais- » sance et dans le progrès de cette doctrine. Les » ignorants l'ont persuadée aux philosophes : de » pauvres pescheurs ont esté érigez en docteurs » des I\ois et des Nations, en professeurs de la » science du Ciel : ils ont pris dans leurs filets les » orateurs et les poètes, les jurisconsultes et les » mathématiciens.
« Cette République naissante s'est multipliée » par la chasteté et par la mort, bien que ce soit
p. 315, Lettre à M™* de Campagnol ; p. 495, Lettre à M. L'Huillier sur ' la mort de Peiresc; c'est une véritable oraison funèbre de ce dernier.
» deux choses stériles, et contraires au dessein de » multiplier. Ce peuple choisi s'est accru par les » pertes et par les deffaites : il a combattu, il a » vaincu, estant désarmé. Le monde en apparence » avoit ruiné l'Église, mais elle a accablé le monde » sous ses ruines. La force des tyrans s'est rendue » au courage des condamnez. La patience de nos » pères a lassé toutes les mains, toutes les ma- » chines, toutes les inventions de la cruauté.
« Chose estrange, et digne d'une longue consi- » dération!. Reprochons-la plus d'une fois à la las- » cheté de nostre foy et à la tiédeur de nostre zèle ! » En ce temps-là il y avoit de la presse à se faire » deschirer^ à se faire brusler pour Jésus-Christ. » L'extrême douleur et l'extrême infamie attiroient » les hommes au christianisme : c'estoient les appas » et les promesses de cette nouvelle secte, etc. »
Déjà, on le sent, malgré les airs animés que se donne l'écrivain, le souffle manque : chaque phrase n'est qu'un redoublement de la précédente : l'antithèse est partout : l'artifice et l'eflbrt sont plus visibles à chaque pas.
Mais dans ce qui suit, l'abus du redoublement est pire encore : l'hyperbole arrive et se déploie à outrance :
« ... Nous sommes descendus de ces gens-là {des » martyrs)^ quoy qu'apparemment ils ne deussent » point laisser de postérité, quoy qu'ils fissent tout » ce qu'il faut faire pour ne pas durer. De leurs » cendres et de leurs ruines s'est eslevée la gran- » deur et la souveraineté de nostre Église. Le corps » s'est trouvé entier dans la dissipation de ses » membres.
«f Je ne m'estonne point que les Césars ayent » régné, et que le parti qui a esté le victorieux, » ait esté le maistre. Mais si c'eust estç le vaincu à » qui l'advantage fust demeuré; si les desroutes
» eussent fortifié Pompée, et restabli sa fortune; » si les proscriptions eussent grossi le parti d'un » mort, et lui eussent fait naistré des partisans ; si » un mort liiy^mesme^ si une teste coupée eust do7iné » des lois à toute la terre, véritablement il y auroit » de quoy s'estonner d'un succès si esloigné du » cours ordinaire des choses humaines, etc. »
Un instant Balzac avait pu croire que la chaire allait s'ouvrir pour lui en effet. Même sous Louis XIII, malgré le progrès moral et religieux en train de s'accomplir, l'éclat du talent profane pouvait, comme autrefois, ouvrir au lettré, en l'abrégeant pour lui, la carrière des dignités ecclésias-
tiques, et même le porter d'emblée à la première de toutes. On sait comment Richelieu paya d^uh évêché quelques vers de Facadémicien Godeau: Il n'eût fallu à Balzac, nous dit un contemporain, qu'un peu plus de suite et d'adresse dans la manière de faire sa cour, pour obtenir du cardinal ce prix, qu'il ambitionnait (1). Quelle direction, quel essor cette nouvelle fortune eût-elle donné à son talent? Balzac évèque (le contraste seul de ces deux noms nous fait sourire) eût-il été un autre homme? Peut-on croire, du moins, que dans un champ plus ouvert, aux prises avec les intérêts sérieux de la vie, au contact de vrais auditoires, son éloquence se fût corrigée en partie de ses artifices, qu'elle eût été plus substantielle, plus sincère, plus vraie (2)? Franchement, on en doute, en le lisant, tant le dé-
(1) u Et le cardinal », ajoute Tallemant, « se fust fait honneur » en luy donnant un évesché. » {Historiettes, éd. Monmerqué et P. Paris, t. IV, p. 93.) Cf. Lettre de Balzac à M. de Saint-Chartres, conseiller du Roi, Œuvres, t. 1er, p. 517. Balzac n'était sans doute pas aussi consolé et détaché qu'il voulait le paraître, lorsqu'il écrivait à Chapelain ; « Je préfère de bon cœur la liberté au comman- M dément et mon repos à la dignité. Vous en verriez une belle preuve^ )/ si on se ravisoit pour moy à la cour, et si on offroit à mon silence
» ce que tant de docteurs briguent tous les jours par leurs sermons.
» Ce seroit ce jour-là que le monde connoistroit que je ne fais point
» le fanfaron de philosophie, et que vous auriez le plaisir d'avoir un
» amy qui refuseroit tout de bon les éye&chez.» Œuvres, t. I«r, p.180.
(2) V. cette conjecture très ingénieusement présentée par un ex-
faut de naturel et d'émotion paraît chez lui radical. Il semble qu'une incurable stérilité d'esprit et une incorrigible vanité de cœur le condamnaient à pérorer emphatiquement ex cathedra^ comme dans la solitude de son cabinet.
Ce que Balzac, orateur sans tribune, et, à son exemple, un de ses doctes confrères, M. de Priezac (1), essayaient assez témérairement dans leurs livres, d'autres membres de l'Académie naissante le tentèrent, de plein droit, dans la chaire même. Les abbés académiciens de ce temps, les Bourzeis, les Cerisy, les Godeau, excités par les nobles vœux de leur compagnie, s'empressèrent d'appliquer aux grands sujets de l'éloquence chrétienne le beau langage qu'ils puisaient dans leurs conférences avec les Chapelain, les Conrart et les Vaugelas. Mais, scrupuleux grammairiens et écrivains habiles plutôt qu'orateurs, disciples enthousiastes- plutôt qu'imitateurs éclairés de Balzac, ces honorables lettrés d'église ne firent guère que porter dans la chaire, avec moins de vigueur et d'éclat, la savante rhétorique du maître.
cellent critique, M. Géruzez, Études littéraires, Paris, 1839, p. 212. (1) Ce conseiller d'État, académicien très disert, publia eu 1648 quinze longs et pompeux sermons , sous ce titre : les Privilèges de la Vierge, mère de Dieu, eu 3 vol.
De rimitation de Balzac, pratiquée indiscrètement là où elle aurait dû être plus réservée que partout ailleurs, naquit ce qu'on pourrait appeler le sermon académique^ dont les œuvres du vénérable prieur François Ogier nous offrent le type achevé.
La contagion de cette nouvelle mode se répandit au point que de sévères maîtres en furent euxmêmes atteints. Jusque dans l'Oratoire s'introduisirent, nous l'avons vu, la préoccupation trop littéraire du style, la reoherche excessive du nombre, le culte de l'antithèse. Senault, un de nos réformateurs, s'est montré à nous, dans ses panégyriques sacrés, assez fortement marqué de ces défauts, dont il transmit une bonne part au plus célèbre de ses élèves, à Mascaron.
Balzac, enchanté de faire école jusque dans la tribu sainte, n'épargnait pas, comme on pense, les grands compliments et les louanges hyperboliques aux imitateurs et disciples qui lui venaient de ce côté. Il félicitait hautement Godeau d'avoir retrouvé l'éloquence des Pères (1). Il portait aux nues' le correct et froid abbé de Bourzeis , en le remerciant d'un envoi d'homélies (2). Une de ses plus doulou-
(1) Œuvres, t. Ic', p. 179,334, 547.
(2) làid., p. 619.
reuses privations, pendant la guerre de 1652, qui interceptait les courriers, c'était de ne plus recevoir celles du prieur Ogier, les délices de sa retraite (l). Il écrivait au plus compassé de ces prédicateurs, à l'abbé de Cerisy (Germain Habert) : e ... Ce que » vous devez prononcer avec les grâces de l'action, » qui ne peuvent se communiquer àl'escriture, n'a » pas laissé de me plaire infiniment sur le papier. y» Je ne vis jamais nos mystères éclaircis par tant » de lumières d'éloquence, ai la raison employée » plus utilement au service de la foy, ni la morale » chrestienne mieux adoucie pour la faire gouster » aux profanes. Je voudrois vous avoir moins d'obli- » gation, afin d'avoir plus de liberté, et vous pou- » voir asseurer, sans aucun soupçon d'intérest ni » aucune marque de reconnoissance, que j'admire * généralement toutes vos Muses, autant les douces j> que les sévères... » M. de Cerisy, abbé tout littéraire, était l'auteur d'un poème sur la Métamorphose des yeux de Philis en astres. Dans cette première et courte période des travaux de l'Académie, où, chaque semaine, un de ses membres lisait une thèse de littérature ou de morale, traitée oratoire-
(1) Ogier était doublement cher à Balzac, pour s'être formé à son école, et pour lui avoir servi de second dans sa fameuse guerre contre les moines Feuillants.
ment, M. de Cerisy avait prononcé, à la façon des rhéteurs anciens, un discours Contre la Pluralité des langues. C'est ainsi qu'on avait entendu Godeau parler Contre F Eloquence, IS^^mdiVei'S, Sur l'Amour des esprits , Boissat Sur l'Amour des corps, Gombauld Sur le Je ne sais quoi. «Bientôt», dit Pellisson, « la plupart des » membres s'ennuyèrent d'un exercice qui, après » tout, tenoit un peu des déclamations de la jeuj> nesse », et l'on renonça à ces discours, qui étaient fort du goût de M. de Cerisy. « 11 ne vient plus à » l'Académie», disait Chapelain, «depuis qu'on n'y » harangue plus (1). »
Quelques années après la fondation de l'Académie, Balzac, de la meilleure foi du monde, regardait la réforme de la chaire comme une œuvre faite et
(1) Lettre à Godeau, du 14 janvier 1639. La première rédaction des Sentiments de l* Académie sur le Cid était de M. de Cerisy ; mais Richelieu se plaignit qu'il y eût trop d*ornements et de fleurs, et le travail dut être recommencé par Sirmoud et Chapelain (Pellisson, Histoire de t Académie, éd. Livet, p. 91). Les sermons de l'abbé de Cerisy n'ont point été recueillis.
Il excelloit, sur toute choze^ Aux beaux vçrs, à la belle proze,
dit naïvement Loret, en annonçant sa mort le 6 juin 1654. Godeau disait de VHistoire du cardinal de Bérulle par cet auteur, que c'était « une vie écrite par épigrammes, tant il y avoit de traits. » Tallemanl des Réaux, t.VI, p. 347.
286 INFLUEiNCE DE BALZAC.
consommée ; tous ses vœux de restauration et de progrès, en ce genre d'éloquence, étaient comblés. Il écrivait en 1645 au poète Maynard : « J'ay fait » tout ce qui m'a esté possible pour oster à notre » homme ses mauvaises opinions (il parle d'un lettré » peu dévot et très prévenu contre les sermon- » naires du temps) : mais je vous advoue qu'il est » plus dur que je ne suis fort, et vous direz à nos » amis de Thoulouze que j'ay perdu ma peine et » mes remonstrances. Il n'y a point de moyen de » lui faire approuver le caresme, tant pour les ser- » mons que pour le jeusne. Il juge de tous les pré- » dicateurs par deux ou trois charlatans qu'il a ouïs, » et s'imagine que toutes les prédications com- » mencent, ou par Ce vaillant capitaine Agésilaûs, » ou par Ce sçavant philosophe Socrates, ou par » Pline j en son Histoire naturelle^ ou par Pausanias, » in Arcadicis, 11 m'allègue perpétuellement le Baon » pe?* la predica et le Riservate qiiesto per la pre- » dica du cardinal Hippolyte d'Est (1), quand » quelque bel esprit de ses famiUers disoit devant » luy quelque impertinence. Il n'oublie pas le mor-
(1) C'est sans doute le second cardinal Hippolyte d'Est, dit le Jeune, fils d'Alphonse V et de Lucrèce Borgia, parent et ami de François I«', célèbre en France comme en Italie par son esprit, son
» talium ineptissimiis, excepta imo Panigarola (1). » Il paraphrase et commente ces préceptes, qu'un » vieux docteur donnoit à un jeune bachelier : » Percute cathedram fortiter : respice crucifixum lor^ » vis oculis^ et nihil die ad propositum^ et benc prœ- » dicabis. Je luy responds qu'il n'est pas juste de » considérer les choses dans la corruption où elles » estoiènt tombées, puisqu'e//^^ ont esté remises dans » leur première pureté^ et que la réformation est » venue après le désordre. Je lui allègue à mon tour » le mérite de nos Chnjsostomes et de nos Basiles, » Mais il me réplique qu'à mon ordinaire je suis li- » béral jusqu'à la prodigalité, et que je mets les » grands mots et les noms illustres à tous les jours » (c'était bien vrai) : il soustient que ces bons Pères » sont morts il y a longtemps, et qu'ils n'ont point » laissé de leur race. Que ferons-nous de ce fas-
luxe et ses libéralités envers les savants et les artistes. Comme ou le voit, le brillant cardinal jugeait sévèrement la prédication de son temps, mais en homme plus choqué du mauvais goût régnant, qu'empressé d'y porter remède.
(1) Balzac ne dit pas quel est l'auteur de ce moi, et je n'ai pu le savoir. Le prédicateur milanais Panigarola, d'une parole vive et d'une imagination peu réglée, avait joui d'une immense réputation sous les pontificats de Grégoire XHI et de Sixte-Quint. On l'avait entendu deux fois à Paris prêcher en langue italienne : en 1572, au lendemain de la Saint-Barlhélemy, pour le droit divin des rois; en 1589, pour la Ligue.
» cheux desgouté, de ce malade opiniastre, de ce » fou qui se fonde en raison (1)? »
: L'illusion, comme on voit, n'était pas médiocre. Balzac applaudissait à la complète réhabilitation de l'éloquence sacrée au moment où lui-même, par l'abus de certaines qualités, par l'exagération de certains progrès, lui inoculait en quelque sorte un mal nouveau. Là où il ne voyait que perfeetionnement décisif et triomphant essor, il y avait, en partie, déviation nouvelle, et nouvelles chutes, par sa faute et par celle de ses disciples : ce que réformait Balzac donnait lieu à une nouvelle réforme.
Je ne m'arrêterai point à examiner les œuvres des Chrysostomes et des Basiles que Balzac opposait à ce « fascheux desgouté ». Que dire des pieux et froids puristes auxquels Balzac donne ce nom ? Pour tout jugement sur l'éloquence des Ogier, des Bourzeis (2), des De Verjus (3), il suffit peut-être de citer ce qu'en pensait un critique du temps, homme d'esprit et
■ (1) Œuvres, t. I", p. 510.
(2) On a d'Ogier trois volumes de sermons et de panégyriques imprimés en 1652, 1656, 1672, sous le titre vague et assez profane d'Actions publiques; de Tabbé de Bourzeis, deux volumes de sermons publiés eu 1672.
(3) Savant abbé, auteur de sermons d*apparat, qui furent très rer
prêtre zélé : « Leur leçon est ajustée, pesée, mesu- » rée ; vous n y voyez pas un mot qui passe Tautre ; » rien d(* vuide ni de trop plein ; pas une période » qui n'aye sa cadence, pas un mot qui ne soit trié. » Il faudroit estre bien poinctilleux pour y adjouster » ou retrancher, et y trouver quelque défaut contre » les règles de l'élégance, ou, s'il faut ainsi parler, » de cette éloquence babillarde, qui dit tout et ne » persuade rien. » Tout dire et ne rien persuader, voilà en effet le défaut de cet art raffiné et stérile. Le même critique ajoute malicieusement, et non sans vérité : « Ils laisseroient perdre le Christia- » nisme dans le torrent des vices, plutost que de » s'échauffer trop à les reprendre, par la crainte » qu'ils auroient de laisser couler quelque mot qui » ne fût pas à la mode, et au gré des censeurs d'une » langue que nous parlons dès le berceau (1). »
marqués vers la fin de la Régence. Ses œuvres ont été recueillies en un volume ; Paris, 1664. 11 faut peut-être joindre à ces petits Balzacs d'église, l'abbé Testu, de l'Académie, cet ami spirituel, mais guindé de madame de Sévigné, qui travaillait à limer et à polir les phrase^^ de ses sermons avec tant de contention et d'effort que sa disposition aux migraines en fut notablement aggravée. Vie (ms.) du Père Séguenoty de V Oratoire, Archives nationales, M. 118; Loret, Muze historiquCy avril 1654, février et octobre 1657.
(i) Le Prédicateur, Paris, 1638 (p. 123, 125), par le Père Antoine Sirmond. Jésuite, neveu du célèbre érudit Jacques Sirmond.
La justice veut cependant qu'on distingue des orateurs de cette école, Godeau, le célèbre évêque de Grasse, au moins pour une partie de ses écrits. On ne fait peut-être pas aujourd'hui assez de différence entre le Godeau d'avant l'évêché, bel esprit profane sous l'habit ecclésiastique, abbé littéraire et à demi galant, et le pasteur tout au soin de son troupeau, guéri par la solitude de son diocèse, un des plus lointains et des plus pauvres de France, et par la sévérité d'un grand devoir franchement accepté, de ses frivolités et légèretés d'autrefois. Les écrits dévots de celui qu'on appelait, dans le salon de madame de Rambouillet, le Nain de Julie^ ou le galant serviteur de la Lionne (mademoiselle Paulet), se sentent trop, je l'avoue, de la fréquentation du célèbre hôtel et du commerce de Balzac. Mais plus tard, le sérieux de sa nouvelle vie, l'ardeur croissante de sa foi, éveillèrent en lui l'idée et le besoin d'une éloquence plus naturelle, d'un art plus simple. Tourmenté de scrupules sur ce point, il s'en ouvrit un jour naïvement à Balzac. Celui-ci, mauvais juge pour un tel cas de conscience, lui répondit « qu'il » ne devoit pas faire comme ce chaste extrava- » gant qui se deschira le visage, parce que sa » beauté plaisoit trop aux yeux qui le regardoient :
» qu'il n'y avoit rien à craindre de l'éloquence, » quand elle estoit au service de la piété ; que le j> Grec ne se devoit point faire barbare en se fai- » sant chrestien. Ceux qui ont peur », ajoutait-il, « que les richesses du langage corrompent la sim- » plicité du christianisme, eussent chassé les Mages » de l'estable de Jésus-Christ, quand ils luy vinrent j> présenter de l'or. // rie sçauroit y eii avoir de trop » fin ni sur les autelsy ni dans vos ouvrages, etc. » Et il le sommait de se réconcilier avec « les Grâces, » ces bonnes et innocentes filles, qui lui avoient » acquis tant de partisans, et tant de lecteurs de » ses écrits (1) ».
Godeau crut plus sûr de suivre Texcellent conseil que lui donnaient en même temps sa conscience et son goût, et il sut le mettre en pratique dans plusieurs de ses derniers ouvrages de prédication ou X de doctrine chrétienne : dans son Discours aux pénitents de Grasse (1651), dans son Exhortation aux Parisiens sur l'aumône (1652), dans ses Homélies sur les Évangiles (1682), dans ses discours Sur la Vocation à rétat ecclésiastique et Sur les Ordres sacrés (1652 et 1653). Là le brillant Godeau est devenu vraiment simple : c'est vraiment un évoque, parlant de la
(1) Œuvres, t I",p. 333.
plénitude du cœur, uniquement occupé à moraliser, à édifier. L'auteur de ces ouvrages serait un remarquable sermonnaire, s'il savait contenir le cours un peu trop abondant et fluide de sa parole, et s'il s'animait davantage; car il a, du prédicateur, le savoir bien digéré, le raisonnement lumineux, facile et insinuant, l'accent affectueux, l'élégance saine et modeste. On est étonné, quand on passe des tirades ajustées et fleuries de ses premiers écrits de dévotion (1) à des pages comme celles-ci : « Nos chers » frères » (il fait parler pour eux-mêmes, à la fin d'un discours de charité en faveur des Missions, les infidèles du nouveau monde soupirant après l'Évangile), ft nos chers frères, nous n'envions pas l'abon- » dance des grâces divines que vous avez, le nombre » des ministres évangéliques qui vous instruisent, » la facilité de participer aux sacrements, les con- » solations dans vos calamités et les éclaircisse- » ments dans vos doutes. Nous adorons et nous » ne sondons pas les jugements de Dieu, qui nous » en a privés durant tant de siècles. Mais mainte- » nant qu'il veut nous faire la grâce de nous décou- » vrir son Evangile, nous croyons avoir droit de » conjurer vostre charité de seconder les desseins
(1) Méditations chrestiennes , 1633.
)) de sa bonté, et de contribuer à nostre salut. Nous » ne demandons pas que vous laissiez le repos et » les commodités de vos maisons pour venir nous » instruire et nous gouverner. C'est assez que vous » vous retranchiez de quelque dépense inutile, ou » que vous tiriez de vos coffres quelque petite » somme de cet argent que vous y tenez ensevely, » pour nourrir les prestres qui se sacrifient pour » nostre instruction. Doncques, par le misérable » estât d'ignorance et de piété où nous languissons ; » par le lien de la charité qui doit conjoindre tous )) les hommes ; par le soin que vous devez avoir du » salut de vos frères ; par le sang de Jésus-Christ ; y> faites quelque petit effort pour nous retirer de » l'abîme où nous sommes plongés... Nous ne nous » adressons pas seulement à vous, à riches des » biens de la terre ; nous osons encore vous dire, i> à prestres de Jésus-Christ : Vostre ministère vous » attache à luy, et vous sépare du monde, de vos » familles et de vous-mesmes. Ce n'est pas un con- » seil pour vous, de mettre votre vie pour le salut )) de vos frères, c'est un commandement, dont rien » ne peut vous dispenser. Car vous estes les pas- » teurs des hommes, et le bon pasteur donne sa vie » pour ses brebis, à l'exemple du Prince des pas-
» teurs, qui pour elles a perdu la sienne sur la croix. M Gomment donc est-il possible que la perte de tant j> d'âmes, dans les pays du nouveau monde et de j» l'ancien, ne vous touche point? vous, cpiiavez » de la santé et des forces de corps et d'esprit, et » que nul ministère n'attache en Europe, pensez- » vous estre dispensés de nous venir apprendre le » chemin du ciel? Que faites-vous en Europe? Ily a » tant de prédicateurs, tant de confesseurs, tant de 1» directeurs, que tout en regorge, et que l'on peut * dire qu'il se trouve plus de moissonneurs que de » moisson. Venez, venez en l'Amérique et en l'Inde, » oii il y a une grande moisson, et point de mois- » sonneurs. Elle est toute preste à couper, elle ne » demande que vostre travail, et .vous pouvez vous » asseurer qu'il sera utile. Nous n'avons ni biens, » ni honneurs, ni délices qui vous empeschent » d'ouvrir les cœurs à la doctrine de l'Évangile. La » semence que vous répandrez dans nostre terre y » sera recette, y germera et y fructifiera incontinent » au delà de nos espérances. Quelle satisfaction vous sera-ce, etc. (1). » On a cru faire grand honneur à Godeau en disant qu'il avait quelque chose
(1) Œuvres chrétiennes en prose ^ rassemblées et publiées en 1658^ t. lî, p. 187.
L'ORAISON FUNÈBRE. 29o
de l'esprit et de Télégance de Fléchier; il a peutêtre mérité cette louange par ses œuvres les plus ingénieuses et les plus brillantes ; mais il ne serait pas moins vrai de dire de ses écrits les plus simples et les plus évangéliques, qu'on y sent quelque chose delà douceur et des grâces faciles de Fénelon (1). Je n'insisterai pas sur les nombreux essais que
(1) Godeau, comme on sait, était poète, et le poète, chez lui, s'améliora en même temps que l'orateur, par l'effet des mêmes senti^ ments. Il y a loin de sa paraphrase subtile et équivoque du Cantique des cantiques, à ce chrétien et touchant adieu aux ombrages de Rambouillet :
O bois, ô champs, ô prez, ô plaines, ô ruisseaux,
G chansons des bergers, ô concerts des oiseaux,
O secrets promenoirs, ô grottes reculées,
O sombres cabinets, ô, profondes allées.
Mon plaisir le plus doux est celuy de vous voir :
Mais il faut au plaisir préférer le devoir ;
Il faut, il faut aller où mon maître m'appelle,
Et tarder à partir, c'est presque être rebelle,
Car je suis plus à Dieu que je ne suis à moy :
Ou aux vers par lesquels il célèbre son retour dans son évêché :
O champs, ô champs de Grasse, 6 fertiles collines, G mes chères brebis
Godeau poussa le dévouement à ses brebis bien-aimées jusqu'à prêcher souvent en patois dans les villages. « Nous l'avons souvent » admiré dans les visites de son diocèse, s'efforçant de faire des ser- » mons en provençal avec un abaissement extrême et une charité » inconcevable. » (Préface de se» HomélieSy par L. de Thomassin,son successeur.) Effort admirable, en effet, et presque héroïque chez un élève de Balzac, chez un ami de Conrart et de Vaugelas î
l'école de Balzac fit dans ua autre genre d'éloquence voisin du sermon, dans l'oraison funèbre. Aucune sorte d'éloquence religieuse n'a plus besoin de génie ; mais avant tout, ce genre veut être entendu et, pratiqué conformément à ses origines chrétiennes, selon son véritable esprit et sa naturelle portée. Or, ces talents que l'Académie disputait à l'Église, ces orateurs partagés entre la chaire et les cercles littéraires, étaient bien plus frappés des rapports de l'oraison funèbre avec le panégjTÎque, que de ses affinités, très étroites cependant, avec le sermon. Ce n'était pas pour eux une des formes les plus sublimes et les plus sévères de la prédication : ce n'était pas la parole sainte s'emparant d'une grande occasion pour mieux sonder le néant de l'homme, et publier de plus haut ou sa misère ou sa grandeur. L'oraison funèbre, telle qu'ils la concevaient, n'était guère qu'une dépendance moderne de l'un des trois genres d'éloquence distingués par les anciens, de cette éloquence démonstrative (iTctSetxTixrj, ad ostentationem composita), qui, pour les anciens, n'était, pour ainsi dire, qu'une représentation magnifique et une fête, nullement une action, un combat, et pour laquelle ils réservaient, en conséquence, les richesses les plus brillantes du langage, les plus merveilleux ar-
tifices de la diction, les plus doux enchantements de rharmonie (1). Voyez comment celui qu'on appelait l'éloquent Ogier explique, en tête de ses panégyriques sacrés et oraisons funèbres, les difficultés de cette espèce de discours : « Puisque l'usage des » panégyriques est si fréquent parmi nous; qu'ils » sont introduits dans nos chaires de tout temps par » la louange des Saints et les oraisons funèbres; » qu'ils sont receus dans le barreau par la présen- » tation des grands officiers de la couronne, et dans » les écoles de théologie et de médecine par les pa- » ranymphes, ce ne sera pas une chose inutile d'en » reconnoitre le mérite et la difficulté... La pre- » mière cause de la difficulté de& panégyriques » vient, ce me semble, de ce qu'ils ne sont appa- » remment institués et introduits que pour l'osten- » tentation, le divertissement et la pompe. Or, les » choses de cette nature doivent estre en un excel- » lent degré de bonté, de beauté et de perfection. » La nécessité se contente de ce qui luy fait besoin :
Num, tibi cum fauces urit sitis, aurea quacris Pocula (2) ?
» Le plaisir veut l'abondance, la richesse, la super-
1) Qiiintilieu, InsL oral. 1. VIII, c. i», § 11 et 12. Cf. Cicéron Oratoi\ c. XI.
2) Horace, Satires^ I, ir, 114.
298 L*OHAISON FUNÈBRE.
» fluité, l'appareil. Un pauvre affamé se contente de » pain. Le riche délicat veut des viandes exquises, il » faut que son goust soit excité par les espiceries » des Indes^ et ses officiers ne travaillent pas moins, » par la disposition du festin, à saouler ses yeux que » son estomac. La commodité ne cherche que ses » aises... l'ostentation veut un char de triomphe, » un appartement superbe, un palais enchanté. Ainsi » en est-il du panégyrique, qui est comme un tour- » noy et une monstre, ou plustost une entrée pré- » parée pour un homme illustre. Il faut que les portes » de la ville soient ornées de festons, d'inscriptions » et de statues; que les rues soient traversées d'arcs » triomphaux, de tableaux et d'emblèmes magni- » fiques ; que les fontaines y coulent de vin et de » lait, etc. ; c'est-à-dire, en un mot, qu'il est néces- » saire que l'orateur employé en cette occasion tout
» son art et toutes les /leurs de son éloquence; autre-
» ment il ne connoît pas son sujet, et frustre l'es- » pérance des auditeurs, etc. (1). »
(1) Actions publiques de Fr, Ogier, prestre et prédicateury 1652; préface.— Et le Père Senault, le grave Oratorien dont il a été parlé plus haut avec l'estime qu'il mérite, à la fin de l'avant-propos de ses Panégyriques des Saints, renvoie en ces termes son lecteur à cette curieuse page d'Ogier : « ...Je n'en dirai pas davantage, parce qu'w» >» des plus éloquents hommes de ce siècle s'en est admirablement expli-
Ainsi comprise, que pouvait être Toraison funèbre sinon un éloge pompeux, décoré de toutes les guirlandes de la rhétorique, et entrecoupé d'emphatiques banalités sur l'inévitable empire de la mort et l'immortalité promise au chrétien ? On peut, si l'on en a le courage, parcourir les harangues qui furent prononcées en si grand nombre sur le cercueil des rois et des grands, de 1630 à 1660. Nulle part l'esprit de Balzac et le goût fastueux de l'âge de Louis XIII n'ont plus profondément marqué leur empreinte. Rien, d'ailleurs, ne s'accordait mieux que les échasses et le clinquant de ces discours avec la magnificence théâtrale et le luxe pédantesque déployés alors dans ces solennités funèbres (1).
» que dans celte préface où il s'est fait un panégyrique éternel en nous » déduisant les raisons qui rendent fe panégyrique difficile, »
(1) Une armée d'allégories à demi païennes, figurant les qualités et vertus du défunt, remplissait l'église : on ne voyait partout que tableaux, emblèmes, rébus, inscriptions emphatiques à sa louange. II y avait pour ces solennités tout un art de décoration, dont un Jésuite, le Père Le Pelletier, donna minutieusement les règles [Palaiium reginx éloquent iœ y Paris, 1641, p. 516). Au centre de l'église, le catafalque, construction immense, montait, s'élevait jusqu'à la voûte, dérobant complètement la vue de l'autel aux fidèles et à l'orateur. Tel était encore sous Louis XIV, autour de la chaire de fiossuet, l'appareil des grandes funérailles ; mais tout ce luxe profane s'évanouissait aux accents d'une telle voix : quelques mots suffisaient au grand orateur chrétien pour rendre à Dieu sa place et remettre l'homme à la sienne. — En cherchant bien dans cette foule de déclamations fu-
« L'éloquence continue ennuie », a dit Pascal. Je ne sais si ce même public, que ravissaient en admiration les grandes phrases de Balzac et de ses disciples, n'éprouvait pas quelque fatigue de ce sublime continu, et ne souhaitait pas un peu de diversion. Ce qui peut le faire croire, c'est le rapide succès qu'obtint dans le même temps l'apparition ou plutôt le réveil passager d'un esprit tout autre que celui de Balzac, et d'un genre de littérature fort différent du sien. Assurément, rien n'est plus loin de la rhétorique cérémonieuse et gourmée de Balzac que la plaisanterie burlesque de Scarron : rien n'est plus opposé à l'affectation de l'un que le dévergon^ dage de l'autre. Eh bien! la vogue de Scarron, en ces années de transition et de progrès littéraires mêlés de retours, vint faire concurrence au règne de Balzac, même dans la chaire. A la faveur de ce goût pour le bouffon, qui se répandait avec le Typhon^ avec l'Enéide travestie, avec les grotesques chansons
iièbrcâ auxquelles applaudirent les cours de Louis XllI et d'Aune d'Autriche, on en pourrait trouver quelques-unes d'un goût plus sain, et où les convenances et bienséances religieuses sont mieux observées. Voyez, par exemple, l'oraison funèbre du maréchal de Guébriant, par Grullié, évoque d'Uzès, celles du président Mathieu Mole et de Louis XIII, par Godeau, une autre du même prince, par Ogier. — Mais qu'est-ce qu'une oraison funèbre convenable ?
LE BURLESQUE. 30i
de Saint-Amant, la vieille prédication burlesque, que les anathèmes des réformateurs n'avaient pas tout à fait tuée (1), releva la tête. Il y eut comme une dernière et fugitive apparition du sermon à la Maillard, à la Menot, dans le même temps où le sermon d'académie faisait fortune.
Boileau, rappelant dans P Art poétique cette manie de pointes et de jeux de mots qui, au temps de son enfance, avait infecté le Parnasse, n'oublie pas de montrer les orateurs d'église atteints, eux aussi, de cette maladie :
L*avocat au Palais en hérissa son stylet Et le docteur en chaire en sema FÉvangile.
Au bas de ces vers, on lit en note, écrit de la main de Boileau : le Petit Père André, Augustin. Ce moine, dont le renom populaire est venu jusqu'à nous, fut le Maillard et le Menot de la Régence. Ses gaietés et facéties ne le cèdent ni en bizarre imagination, ni en crudité triviale à celle de ces anciens bateleurs de la chaire.
C'est le petit Père André qui, dans un sermon,
(1) Après Valladier, avait paru le Père Garasse, aussi badin et batailleur en chaire que dans ses livres de théologie ; V. sa Somme des vérités capitales de la religion chrétienne, Paris, 1625, dont quelques traits drolatiques ont été cités par Pascal dans la Xï« Provinciale.
comparait les quatre docteurs de l'Église latine aux quatre rois du jeu de cartes : saint Augustin au roi de cœur, pour sa grande charité ; saint Ambroise au roi de trèfle, pour les fleurs de son éloquence ; saint Jérôme au roi de pique, à cause de son style mordant ; saint Grégoire au roi de carreau, à cause de son peu d'élévation (1). C'est lui qui, comparant, en carême, la charité à l'échelle de Jacob, disait que ce n'était pas échelle de chêne ou de hêtre, naais bien que le premier échelon était hareng, le second morue, etc., et il énumérait ainsi toutes les viandes de carême, « qu'il faut », ajoutait-il, « envoyer au cou- » vent des Augustins ».
Les jeux de mot de cet étrange orateur consistaient souvent en applications burlesques de l'Écriture. Ainsi, voyant des gens jusque sur l'autel, il s'écriait : « Voilà, voilà la prophétie accomphe : <c des veaux sur l'autel, » super altare vitulos! » Un jour il débuta par cet exorde : « Foin du Pape, foin » du Roi, foin de la Reine, foin de M. le Cardinal, » foin de vous, foin de moi ; omnis caro fœnuml » On raconte qu'il jouait en chaire de petites scènes bouffonnes, dans lesquelles il mettait de moitié l'au-
(1) Vigueul-Marvillc (Bonaventure d'Argonne), Mélanges de HUérature, t. lU, p. 316.
ditoire, souvent, il est vrai, de manière à le couvrir de confusion, tout en le faisant rire. Après avoir tonné contre les désordres de la Madeleine, il s'écriait : « J'en voy là-bas une toute semblable à la » pécheresse, mais, parce qu elle ne s'amende point, » je la veux noter, et luy jeter mon mouchoir à la » teste ! » En disant cela, il tenait son mouchoir à la main, et faisait mine de le vouloir jeter; toutes les femmes baissent la tête : « Ah ! » dit-il, « je croyois » qu'il n'y en eût qu'une, et en voilà plus de cent! * Cette joyeuse et hbre verve s'exerçait parfois aux dépens des personnes ou des compagnies. Ayant su que madame de La Trémouille était à son sermon (il prêchait sur l'enfant prodigue), il fit ce détail de l'équipage de celui-ci : « Il avoit six beaux chevaux » gris pommelez, un beau carrosse de velours rouge » avec des passements d'or, une belle housse des- » sus, bien des armoiries^ bien des pages, bien » des laquais vestus de jaune passementé de noir » et de blanc. » C'était le train et la livrée de la duchesse. Devant un auditoire de docteurs, il disait : « Le christianisme est comme une grande sa- » lade; les nations en sont les herbes; le sel, les doc- » teurs [VOS estis sal terras) ; le vinaigre , les macé- » rations, et l'huile, les bons Pères Jésuites. Y a-t-il
» rien de plus doux qu'un bon Père Jésuite? Allez à » confesse à un autre, il vous dira ; Vous estes » damné, si vous continuez. Un Jésuite adoucira » tout. Puis rhuile, pour peu qu'il en tombe sur un » habit, s'y estend et fait insensiblement une grande » tache ; mettez un bon Père Jésuite dans une pro- » vince, elle en sera enfin toute pleine. »
Le malin chroniqueur qui s'est plu à citer nombre de traits du Père André, y compris certains mots grivois, dont je ne voudrais pas, sur sa parole, garantir l'authenticité, remarque d'ailleurs que ce n'était pas un pur bouffon : il avoue qu'avec tout cet assaisonnement burlesque, sa parole ne fut pas sans action sur les âmes. « Il estoit », dit-il, « bon reli- » gieux, et fort suivi par toutes sortes de gens : par » quelques-uns, pour rire, et par le reste, à cause » qu'il les touchoit (1). » Le critique Guéret, qui
(1) Tallemant des Réaux, t. IV, p. 330. Loret, en annonçant la mort du P.André (septembre 1657), lui rend le même témoignage :
Ce digne Augustin réformé, Par la France si renommé, Qui preschoit souvent l'Évangile D'un assez agréable stile, Qui fut deux fois Provincial, Qui fut orateur jovial, Et pourtant pieux et capable Bref, qui d'un sang fort honorable ^ Fut dans Paris même engendré,
Enfln le petit Père André,
avait pu entendre le facétieux moine, lui fait dire de lui-même, dans un dialogue des morts, en réponse au cardinal Du Perron, son accusateur : « Ne faites » point tant icy le réformateur et le bon apôtre : si » nous estions encore au monde, vous et moy, vous y> viendriez entendre le petit Père André, s'il pres- » choit, et peut-être que le petit Père André vous y> joueroit dans ses sermons, auxquels vous donnez » le nom de farces spirituelles. Tout goguenard que » vous le croyez, il n'a pas toujours fait rire ceux » qui l'écoutoient : il a dit des vérités qui ont ren- » voyé des évêques dans leurs diocèses, et qui ont » fait rougir plus d'une coquette. Il a trouvé l'art de » mordre en riant... Il a fait profession d'une satyre » ingénue, qui a mieux gourmande le vice que vos » apostrophes vagues, que personne ne prend pour » soy. Demandez aux marguilliers de Saint-Estienne » {du Mont), comme il les a traittez sur leur chaire » de dix mille francs; demandez aux... s'ils sont » satisfaits du panégyrique de leur fondateur... (1). »
En Tan octante de son Age, Mourut, dont ce fut grand dommage.
André de Boulanger était fils d'un président au parlement de Paris. Cf. la Muse ds la cour, à Mademoiselle , 25 septembre 1657.
(1) La Guerre des auteurs anciens et modernes, Paris, 1671, p. 152. Ce discours, que prononce le P. André pour sa défense, débule
Mais le Père André, ou son apologiste, a beau dire : ce plaidoyer ne peut servir tout au plus qu'à faire admettre en sa faveur des circonstances atténuantes. Il était triste de réveiller ou de continuer en plein dix-septième siècle, en pleine réforme religieuse, ces saturnales de la chaire, dont l'inconvenance ne saurait être rachetée par ce qu'on y peut mêler de courageuses peintures de mœurs et de libre censure des vices régnants. Même à cette condition, de tels ébats ne peuvent s'accorder avec l'esprit du plus grave et du plus saint des ministères : la conscience religieuse s'en alarme:, la loi chrétienne les proscrit (1), et les simples bienséances les repoussent.
Ce goût pour le burlesque, si mal à propos renaissant, se signala chez quelques-uns par les plus folles et les plus indécentes saillies. Un Cordelier
comme un de ses sermons : « Foin d'Apollon, foin des Muses » (la dispute a lieu devant la cour du Parnasse), « foin de vous, Monsieur » le cardinal, foin de moy-même et foin de tout le monde, omnis » caro fœnum. » — Par ces religieux, dont il rappelait le désappointement, sans les nommer, il désignait probablement les Pères Jésuites. V. dans VAndreana de Tallemant des Réaux l'anecdote sur le panégyrique d^ saint Ignace, Historiettes, 1852, t. IV, p. 338. Cf. Uenagiana, t. III, p. 379.
(1) V. Saint Ambroise, De officiis ministrorum, 1. I^r, c. 23; Bossuet, commentaire sur cette parole du Sage : «J'ai estimé le ris une erreur, » et j'ai dit à la joie : Pourquoi me trompes-tu? » [Maximes et réflexions sur la comédie.)
prêchant compara « le Seigneur Jésus-Christ à une » bécasse, à cause que tout en est bon (1). » Un autre prédicateur fit en manière de paradoxe bouffon l'apologie de Judas (2). On aurait peine à croire à de telles irrévérences, si Ton ne songeait qu'elles se produisirent surtout dans un moment de licence et de désordre, propice à tous les genres de témérités et de scandales. La Fronde, cette étrange guerre oii tout était matière à chanson ou à parodie, où tout finissait en éclat de rire, donna au burlesque toute son audace, tout son extravagant essor. La fureur du burlesque, comme disaient les contemporains euxmêmes, se déchaîna surtout dans les années 1648, 1649 et suivantes. Durant la guerre de Paris, parmi les mazarinades et les pasquinades de tout genre qui se succédaient sans relâche, courut une traduction en vers de l'Évangile exécutée suivant le procédé d'interprétation familier aux Scarron et aux d'Assouci ; en tête du volume on lisait en toutes lettres : la Passion de nostre Seigneur Jésus-Christ, en vers burlesques, 1649 (3). Un petit poème circula dans
(1) Tallemant, t. VII, p. 437.
(2) La Place, Pièces intéressantes et peu connues, t. II, p. 298.
(3) Pellissou (WMoira de VAcadémie, éd. Livet, p. 80) dit que l'auteur n'était coupable que d'avoir rimé platement le texte sacré en petits vers de hjit syllabes, et que ce fut le libraire, qui, pour
le même temps sous ce singulier titre : Extase de la France mourant d'amour devant Jésus-Christ crucifié y en vers burlesques. C'était une sorte de complainte, à demi bouffonne, à demi dévote, à la fin de laquelle se lisait cette apostrophe en style de Scarron ou de Loret :
Quand je considère ton corps Battu, flettry des coups des verges, Mal traitté des cruels concierges, Encore plus de tes bourreaux ;
Quand je te vois sur le Calvaire A la merci de la colaire De ces infernaux escadrons.
Qui t*ont mis entre deux larrons ;
Alors je voudrois que la Terre, Pour faire à ces traistres la guerre Et pour les engloutir enfin, Ouvrît le fond de son cousin ; Ou bien que la mer par son onde Dessus la Terre vagabonde Les fît mourir dedans son sein, En punition du dessein
mieux lancer l'ouvrage et en assurer le succès, y mit ce titre indécent. Cependant Naudé compte ce poème parmi les nombreuses épopées burlesques que ce temps vit éclore. Jugement de tout ce qui a été imprimé contre le cardinal Mazar in ^ ou Masciirat, Paris, '1649, 4», p. 210.
Et du crime que leur malice A commis contre la justice.
Doux Jésus, l'appui de mon sceptre, Sans vous je ne suis plus qu'un spectre, Et mes lys n'ont plus de couleur (i).
Ces excès d'une déplorable mode en hâtèrent la fin. Le dégoût qu'avait inspiré tout d'abord aux nobles esprits et aux âmes pieuses cette invasion sacrilège de la farce et de la parodie dans le domaine de la poésie et de la religion, devint bientôt général, et fit cesser à temps cette double profanation. Le burlesque « effronté, » qui avait trouvé des partisans jusque dans la Cour (le grand Condé se plaisait avenir entendre le Père André), fut ignominieusement renvoyé aux <( plaisants du Pont-Neuf. » Les sermons drolatiques partagèrent le sort de la Gigantomachie et de Y Ovide en belle humeur^ et cette fois, ce fut tout de bon, et sans aucune chance de retour, qu'ils disparurent de la chaire. La revanche du bon goût et de la vraie piété, favorisée par le rétablissement de l'ordre public et de la paix, fut si prompte, qu'un bon livre, entrepris pour revendiquer leurs droits, arriva trop tard. Balzac, outré de voir applaudir des « monstres difformes » , et d'entendre
(1) Bibliothèque nationale. Lb", ii28.
s'ébattre jusque dans les meilleures compagnies et dans les plus graves assemblées « l'esprit des gueux » et des bohèmes, » avait, en exhalant ses plaintes sur ce sujet, invité un de ses disciples et amis, le Père Vavasseur, à faire le procès au burlesque dans les règles (1). Il y tenait d'autant plus, que l'éloge historique du genre inséré par le malin Gabriel Naudé dans le Mascurat^ éloge à demi sérieux, à demi bouffon, qui reportait en pleine antiquité les origines du burlesque, et faisait remonter jusqu'à Plaute la généalogie littéraire de Scarron, était resté sans réponse (2). Le docte Père Vavasseur obéit de bon cœur à l'appel du maître. Mais il fut un peu long à
(1) V. Dissertation xxix, Bu stHe burlesque. Dans un petit billet latin qui s'y trouve joint, Balzac dit au même, d'un air de consul, et comme si les barbares étaient aux portes : « Quid de ludicro hoc, » ut vocaut, scribendi génère sentiat Vavassor, interrogatus a Bal- » zacio, scire interest reipublicœ litterariœ. » — Le noble Poussin, sous la. première impression de dégoût que lui causait la lecture de VÉnéide travestie (Scarron lui en avait envoyé un exemplaire à Rome, en osant lui demander en retour un de ses tableaux), écrivait sérieusement à M. de Chantelou : « 11 prétend me faire rire d'aussi bon » cœur qu'il rit lui-mômc, mais je suis prêt à pleurer, quand je vois » qu'un nouvel Érostrate se trouve dans notre pays. » (12 janvier 1648.)
(2) V. Mascurat, p. 164 et suiv. Ce qui achevait de rendre .odieuses à Balzac les hérésies littéraires du Mascuraty c'est qu'en plusieurs endroits de ce livre Naudé s'était moqué de son style guindé et de S3S figures outrées.
ranger en bataille ses arguments, et à polir ses phrases. Quand son œuvre, enfin achevée, parut en 1658, sous forme de discours à Balzac, celui-ci était mort depuis plusieurs années, la vogue des bouffons pâlissait, et l'inépuisable gaieté de Scarron lui-même ne déridait plus aussi facilement un public refroidi. Le Père Vavasseur se mettait en campagne au moment où Tennemi allait repasser la frontière. Son traité n'en est pas moins un très estimable livre, savant, judicieux, bien fait, rempli de fins jugements et de vues instructives, et digne de vivre, s'il n'eût été écrit en latin. {De ludicra dictione liber, in quo tota jocandi ratio ex veterum libris œstimatur^ Lutetiœ, 1658.)
Tandis que la prédication burlesque agitait, pour la dernière fois, ses grelots dans la chaire, un autre vieux scandale tenta aussi d'y reparaître. Le sermon politique sembla, un instant, vouloir renaître à la faveur des nouveaux troubles civils. Un homme, du moins, un grand ambitieux, osa ramasser cette arme, tombée, depuis plus d'un demi-siècle, de la main des derniers prédicateurs de la Ligue. L'éloquence frondeuse du cardinal de Retz n'avait pas seulement pour théâtre Je quartier des Halles, ou la grand'chambre du Parlement, ou le salon de la du-
chesse de Bouillon; parfois aussi, quand la Fronde, pour frapper un coup plus hardi, ou pour réparer un échec, avait besoin d'un nouvel effort, Retz montait en chaire, et adressait à la foule accourue sur ses pas une homéUe pleine d'allusions aux intérêts et aux dangers du moment, et d'exhortations factieuses à peine dissimulées, ou même osait, en vrai Cromwell de la Fronde, lancer Tanathème sur la tête de ses adversaires, et faire à ses auditeurs un devoir de conscience de la persévérance dans la révolte, « Le » lundy 25 janvier 1649. . . , l'aprèsdisnée, » dit le journal du président d'Ormesson, « Monsieur le coad- » juteur prescha à Saint-Paùl, où tout Paris estoit; » et ayant parlé de la pénitence, il finit disant que » celle qui se présentoit se devoit souffrir patiem- » ment, estant pour la gloire de Dieu de ne souffrir » qu'un estranger, un Italien, eust enlevé nostre » roy (1), mis l'Estat tout en feu, etc. (2). » Toute
(1) Dans la nuit du 5 au 6 janvier, la reine mère, le petit roi, la cour, étaient sortis furtivement de Paris, et s'étaient retirés à Saint- Germain. Le siège de Paris avait commencé peu après.
(2) Journal d'Olivier d'Ormesson, publié par M. Chéruel, t. l" p. 642. — « 11 estoit fort animé contre le cardinal, contre lequel il » prescha publiquement dans Saint-Paul pendant le siège. » (Extraits des Mémoires d'André d'Ormesson : Discours sur la fortune du cardinal de Retz : Chéruel, t. II, p. 684). Cf. Journal (ms.) de Dubuisson- Aubenay, à la date du 25 janvier 1649. (Bibl. Mazarine.)
LA FROiNDE. 313
une invective politique venait ainsi couronner et démentir une leçon épiscopale d'humilité et de contrition : c'était à la suite d'un sermon, une Mazarinade en forme de Catilinaire. Ce jour-là, il est vrai, l'ap-. proche du vainqueur de Lens avec une armée avait presque ôté le cœur aux Parisiens assiégés.
De ces harangues populaires, où devait se déployer avec toutes ses ressources cet habile et vif esprit, rien malheureusement n'a été conservé; je dis malheureusement pour l'histoire de l'éloquence : le dommage est moins grand pour celle de la chaire.
D'Ormesson, notons-le, termine ainsi le court récit qu'on vient de lire, de la scène du 25 janvier à Saint- Paul : « Chacun, » dit-il, « parloit diversement de » cette action, les uns l'approuvant, les autres la » condamnant (1). » 11 n'entrait pas dans les pas-
(1) Un autre journal du temps (ms.) dit que « la foule fut grande « à ce sermon, et l'édification petite. » Bibliothèque nationale, 1238 a (bis), Suppl. fr. t. !«', fo 204. — Madame de Nemours, dans ses MémoireSy parle d'un sermon politique de Retz, autre sans doute que celui dont il vient d'être question, si les souvenirs de la duchesse sont exacts. En effet elle le date de la fin du blocus (du mois de mars, par conséquent). — « Sur la fin du blocus le coadjuteur s'avisa » de prêcher publiquement pour son parti contre celui du cardinal » Mazarin, et contre la personne de ce ministre, dans la créance que » le peuple en serait encore plus animé contre lui, parce qu'il avait » ouï dire que cela avait beaucoup contribué à soutenir la Ligue : sans » penser que la guerre de la Ligue était une guerre de religion toute
314 LA FROiNDE.
sions de la Fronde assez de fanatisme pour que de telles prédications reçussent des Parisiens de 1648 l'accueil que leurs pères avaient fait à celles des Guincestre et des Aubry. La bourgeoisie surtout, avec sa foi sérieuse, son esprit d'ordre, et ce qu'elle gardait de sentiments monarchiques jusque sous les drapeaux de la Fronde, ne pouvait entendre sans malaise et sans tristesse un pasteur, un évêque, apportant en chaire l'apologie de la rébellion et de la guerre civile, et proposant l'une et l'autre aux fidèles comme épreuve méritoire et pénitence à offrir à Dieu. Tout le feu d'une parole ardente, toutes les séductions du talent ne pouvaient faire oublier le criant et scandaleux contraste d'un tel langage avec la profession et l'habit de l'orateur.
Ces réminiscences de la Ligue, disons-le à l'honneur de l'Église française, ne trouvèrent point d'écho dans le clergé. Si Retz réussit, comme il s'en vante, à enrôler dans la Fronde plusieurs curés et vicaires de Paris, ceux-ci, de son aveu, se bornèrent à dis-
» différente de celle-ci. Aussi cela fit-il un effet tout contraire. On » eut tant d'horreur qu'on osât en chaire louer une faction dans un » État faite par des sujets contre leur prince légitime, et y prêcher » la division comme une chose juste et raisonnable, que s'en étant » aperçu lui-même, il feignit de se trouver mal, afin de finir plus )» tôt, » Mémoires^ éd. Michaud et Poujoulat, p. 623.
tribuer ses largessea, à faire circuler parfois ses mots d'ordre, et à travailler l'opinion en sa faveur par divers moyens secrets (1) : on ne les vit pas mêler publiquement la politique à la religion dans la chaire, ni profaner les temples par des déclamations factieuses. Les journaux et relations du temps offrent rarement trace de ce genre de scandale (2). Le clergé, en ces jour§ agftés et difficiles, ne fut ni pour la Fronde, ni pour le Parlement, ni même pour Mazarin : il resta pacifique, soumis aux lois, animé d'un vif sentiment de fidélité à la cause monarchique, qui représentait à ses yeux la cause de l'ordre, et à laquelle il se croyait lié par la religion même. Il y eut alors plus d'un sermon royaliste comme celui que prononça Bossuet, tout jeune encore, en 1651, dans la grande salle des Actes de Navarre, à l'occasion de la fête des Paratiymphes^ sur ce texte, Deum timete, regem honorificate ; comme celui que prêcha, vers la fin des troubles, le célèbre Père Le Boux, sur ces paroles de l'Évangile : Dicite, filiœ Sion, ecce rex tuus venu tibi mansuetus (3). Parfois même des allusions
(1) Mémoires, éd. Champollion, p. 89, 92, 120, 180, 252.
(2) Sur l'éloquence frondeuse des Capucins George Tassy et Joseph de Morlaye, V. Loret, Muze historique^ mars 1652, et le Journal (tun voyage à Paris en 1657, publié par M. Faugère, p. 459.
(3) Floquct, Et. surBossuety t, I«'',p. 149. — Serwon^ du P. Le Boux, 1766, t. I", p. 130. M"c de Montpensier, Mém., éd. Chéruel, I, 345.
peu ménagées aux tristes équipées de la Fronde, de libres et vives protestations contre l'anarchie, partirent de la chaire. Au mois de mars 1649, un sermon antifrondeur de Claude de Lingendes, où, sous des noms et des images bibliques, la leçon était faite amèrement aux Parisiens révoltés, excita une grande rumeur : le duc de Beaufort, ce roi des Halles, aux long cheveux, ne pardonna pas à l'orateur un portrait du rebelle Absalon, où il avait cru se reconnaître (1).
L'abus que faisait Retz du ministère sacré, dans ses prédications démagogiques et incendiaires, devait d'autant plus étonner et contrister la portion la
(1) A. Feillet, La misère pendant la Fronde^ p. 418. — Sur les sentiments et Tattitude du clergé pendant la Fronde, V. même ouvrage, p. 419, 420, 481, eiVÉloge de Bossuet, par M. Saint-Marc Girardin, Mélanges de littérature et de morale, t. !«', p. 34. — Il se peut que quelques-unes de ces prédications royalistes niaient pas été parfaitement spontanées et désintéressées. La Cour, on le pense bien, ne négligeait rien pour acquérir ou pour conserver un tel instrujnent d'action sur l'opinion publique. On lit dans une biographie (ms.)du célèbre Père Des Mares, que la reine lui fit ofifrir en 1649 de lui rendre la chaire, dont les Jésuites l'avaient fait éloigner, s'il s'engageait à prêcher pour Mazarin : l'austère Oratorien refusa, quoique bon sujet et dévoué à son prince [Articles de plusieurs grands hommes de VOratoirCy Archives nationales, M. 179 B, p. SIO.) Moins scrupuleux, le prédicateur cordelier François Faure, peu après évoque d'Amiens, servit très activement par la parole et par la plume la politique de la reine et du cardinal. Il poussa même le zèle jusqu'à composer plusieurs pamphlets en réponse aux Mazarinades.
plus saine de son auditoire, que de telles audaces donnaient un démenti cruel à tout ce qu'il avait fait espérer de lui par sa conduite si habilement calculée et par son rôle si bien joué de docteur et de pasteur, de 1640 à 1648. Ayant formé, à vingt-six ans, le dessein de ranger^ par ambition, sa vie si follement commencée, et d'être ou de paraître d'abord un autre Richelieu dans l'Éghse, pour devenir plus tard un autre Richelieu dans l'État (1), il s'était appHqué, en remplissant ses fonctions de coadjuteur, à édifier les peuples par ses études théologiques, ses prédications, ses aumônes, par la réforme de son clergé; et il avait réussi, sans rien sacrifier, au fond, de ses goûts très profanes, à se faire une réputation épiscopale de science et de zèle. L'apparition d'un autre Retz, du Retz de la Fronde, turbulent tribun et coureur de galantes aventures, devait péniblement surprendre ceux qui avaient cru au premier ; et pour les naïfs spectateurs de cette longue et habile comédie, le désappointement était rude.
Un monument incomplet, mais non sans prix, de ces premiers travaux, de cette première éloquence de Retz, toute sérieuse et religieuse, en apparence du moins, s'est conservé jusqu'à nous. C'est un an-
{i) Mémoires du cardinal de Retz, éd. Champollion, p. 19 et 31.
cien recueil de sermons manuscrits (1), portant ce titre : Diverses prédications de mœmeur le coadjiiteur de l'archevesché de Paris ^ Paul de Gondi^ depuis archevesque et cardinal soubs le nom de cardinal de Retz, et contenant quatre pièces : un panégyrique de saint Charles Borromée, prononcé en 1646; un autre, de saint Louis, daté du 25 août 4648 (2), et deux sermons, l'un pour le jour des Cendres, l'autre sur ce texte : Cum jejunatis^ nolite fieri sicut hypocritWy etc. Ce manuscrit, je me hâte de le dire, n'est pas de la main du cardinal. Le style, à première vue, ne répond guère à ce que le nom de Retz fait attendre. Cependant parmi les lieux communs et banalités de prédication que nous offrent, en trop grand nombre, ces vieilles pages, on découvre des
(1) Bibliothèque Dationale, fonds Béthune, F. R., 469.
(2) Ce panégyrique est la seule pièce de ce recueil qui ait été imprimée. Publié à la suite des Mémoires dans l'édition de 1751, il a été reproduit dans plusieurs des suivantes. — Il en est fait mention en ces termes dans la Gazette àt 1648 (p. 1160) : « Le 25 aoust, feste » de saint Louis, l'archevêque de Corinthe, coadjuteur de Paris, cé- » lébra pontificalemeut en l'église Saint-Louis des Jésuites, et fit, Tc- » près disnée, une très docte et élégante prédication en présence de » leurs Majestés et de toute la cour. » — Le jour suivant, 26, commencé par un Te Deum à Notre-Dame pour la victoire de Lens, Témeute provoquée par l'arrestation du conseiller Broussel éclatait, et Retz allait essayer son éloquence d'une autre façon, plus conforme à ses goûts, sur les barricades.
passages d'un tour vif et rapide, où de hautes pensées sont rendues dans une langue ferme et précise, et où brillent par instants des expressions neuves et originales, du genre de celles qui jaillissent si heureusement sous la pliune de l'auteur des Mémoires. Ainsi, dans le panégyrique de saint Louis, après avoir moiltré le mélange et l'infirmité des vertus nées et formées à l'école de la raison et de la philosophie, et auxquelles la reUgion n'a point de part, l'auteur dit de celle-ci : « La reUgion chrestienne agit avec » beaucoup plus de force et de vigueur. Elle ne re-
» dresse pas seulement les intentions des hommes,
» elle ne leur donne pas seulement des veûes plus
» hautes et plus eslevées ; mais encore elle les rend
» capables de se servir de ses lumières : elle purifie
» et leurs volontés et leurs actions ; et, en un sens,
» on peut dire très véritablement que, par un
» changement prodigieux, des crimes mesmes elle
» fait des vertus.
« Saint Paul ne respire que le sang des disciples
» de Jésus-Christ ; il ne songe qu'à la ruine et qu'à
» la perte de la religion : Spirans erat cœdis et mi--
» narum in discipulos. Et en mesme temps et au
» mesme moment qu'il est dans cette malheureuse
» disposition, Dieu le touche, ou, pour parler plus
9 conformément à sa vocation, Dieu l'emporte, par
» un coup violent et extraordinaire de sa miséricorde^
» dans la connoissance du chnstianismCy et, en un
» instant, sa fureur se change en une saincte ar-
» deur pour le salut de ses frères. N'est-ce pas un
» prodige?
« Théodose, fumant encore du sang des citoyens
» de Thessalonique, monte d'un pas superbe pour » entrer dans l'esglize, comme pour la rendre com- » plice de sa cruauté. Sainct Ambroise, d'un seul T> regard, arreste la fierté d'un empereur victorieux » de toutes les parties du monde, et, dans un mo- » ment, sa fierté se change en un profond respect et » dans une saincte soubmission, pleine d'une véri- » table humilité. Et ce dernier exemple, qui nous » représente Y orgueil de la terre confondu^ et^ pour » ainsi parler^ anéanti par un seul mouvement du ciel, y> nous marque puissamment le dernier effort de la » grâce, puisqu'il nous fait veoir, etc. (4). »
Après un éloge quelque peu déclamatoire des vertus du saint roi, mais entremêlé de Mbres et chrétiennes leçons au jeune Louis XIV sur ses obUgations de souverain (2), et à tous les fidèles sur leurs
(1) Prédications diverses (ms.), p. 46.
(2) Cette liberté ne sent pas encore le frondeur. Seulement, à la
devoirs, l'orateur, se hâtant à regret de finir, arrive au dernier exploit de son héros, au martyre du croisé. Mais que dire devant le lit de mort de saint Louis? Le panégyriste s'élève ici, et devient éloquent par l'aveu même qu'il fait de l'impuissance et de l'inutilité des paroles en présence d'un si grand objet : « Je m'arreste, » dit-il, « contre mes sentiments, je » m'arreste pour voir mourir ce grand monarque, » mais non pas pour parler de sa mort. On peut » exagérer la mort des hommes ordinaires, parce » que, assez souvent, on n'en est pas esmeu qu'a- » près de longues réflexions : mais celle des grands » rois touche par la seule vue de leurs tombeaux. » Sainct Louis estendu sans sentiment sur une terre » estrangère, marque plus fortement la vanité du » monde que tous les discours qu'on pourroit faire
fin, une allusion aux souffrances et aux plaintes du peuple s'entrevoit sous forme de conseil. Ou peut s'étonner que ce discours ait été trouvé très emporté et très séditieux par les courtisans, ainsi que l'affirme dans ses Mémoires l'ancien secrétaire de Retz, Guy-Joly (éd. Michaud, p. 10). Rien, il est vrai, ne nous assure que le discours soit entre nos mains tel qu'il fut prononcé. Retz raconte dans ses Mémoires qu'à la sortie de l'église, le Cardinal le remercia avec une douceur affectée de ce qu'en expliquant le testament de saint Louis, « il avoit recommandé au Roi, ainsi qu'il est porté par le mesme » testament, le soing de ses grandes villes^ » (Éd. Ghampollion, p. 60.) ~ Cette recommandation, qui, au leiidemain des émeutes causées dans Paris par les nouvelles taxes, pouvait n'être pas du goût de la cour, ne se retrouve nulle part dans la pièce manuscrite.
» à ce sujet. Et à ce triste spectacle, je me contente ;
» de m'escrier avec le prophète : Ubi gloria Israël!
» où est la grandeur de la France? où est cette flo-
» rissante noblesse? où est cette puissante armée?
» où est ce grand monarque, qui commandoit à tant »
» de légions? Et au mesme moment que je fais ces
» demandes, il me semble que j'entends les voix con-
j» fuses et ramassées de tous les hommes qui ont
» vescu dansles quatre siècles écoulés depuis sa mort,
» qui me répondent qu'il règne dans les cieux (1), »
Il y a certainement de la grandeur dans l'imprévu de ce trait final. Voilà, je crois, un des plus beaux mouvements d'éloquence que puisse citer l'histoire de la prédication française avant Bossuet.
Dans le panégyrique de saint Charles Borromée, parmi des louanges communes et des moralités assez froides, je trouve un tableau fièrement tracé et très
animé des grandes entreprises chrétiennes et des
héroïques actions du Saint. Je remarque çà et là
comme un heureux épanouissement et un plus mâle
essor de la langue, et une élévation de ton et d'accent à laquelle ne m'ont pas habitué nos estimables
réformateurs de la chaire. Ainsi, rappelant au début
avec éclat tout ce que le bonheur de la naissance
(1) Prédications diverses (ms.), p. 33.
avait apporté à son héros de biens mortels et de périlleuses félicités : grand nom, domaines considérables, honneurs, titres fameux; l'orateur abrège cette énumération et la conclut de la façon la plus digne et la plus éloquente en disant : «... et tous ces » avantages, qui, n'estant que des dons de la fortune, » ne méritent pas d'être relevés avec plus de paroles » dans une chaire chrétien?ie ; mais qui ne sont pas tou- » tefois si foibles selon le monde^ qu'ils n'emportent » presque toujours un jeune courage^ quand il corn- » meîice à les sentir. Plus loin, s'effrayant pour le jeune cardinal de toutes les dignités et hautes charges accumulées sur sa tête : « Sainct Charles » , dit-il, n'avoit » pas encore achevé le cours de ses études, quand » la promotion du cardinal de Médicis, son oncle, » au souverain pontificat porta en un instant sa for- » tune au degré le plus eslevé où celle d'un particuUer » puisse monter. Il se trouva comblé de biens ec- » clésiastiques ; il se vit presque en un mesme temps ^> cardinal, vice-shancelier et pénitencier de l'Églize » romaine, et archevesque de Milan. Le Pape luy » confia tous les emplois qui peuvent animer ces » grandes dignités (1). Il gouverna l'Estat de l'Esglize,
(1) Donner de la vie à ces dignités (qui pourtant en ont assez par elies-mômes). Mot d'ambitieux.
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32 i RETZ PREDICATEUR.
» c'est-à-dire, il eut part, et part très considérable, » au gouvernement de l'Europe. Je ne puis considérer y> sainct Charles en cet estât sans tremblement : je » ne me sçaurois former une idée d'un jeune homme » de vingt-trois ans surpris, pour ainsy dire^ par Vex- » ces d'une grandeur inespérée , assiégé de toutes parts » par les attraits de la volupté qui paroissent avec » toute leur pompe dans les grandes fortunes; engagé
» dans le maniement de ces sortes d'affaires où il est » souvent si difficile d'accorder la politique humaine » avec l'intérest de Dieu ; je ne me sçaurois, dis-je, » former une idée de sa jeunesse et de sa vertu » exposées à tant de dangers, au milieu de toutes » sortes de grandeurs, que je ne m'imagine en » mesme temps que je voy une mer agitée, sur la- » quelle je contemple avec pitié ces vaisseaux qui, » pour porter ces noms superbes de Foudre, de Vic- » toire, et d'Invincible^ n'en sont pas plus respectés » des tempestes, n'en sont pas moins menacés du » naufrage. Ainsi, considérant sainct Charles dans » ce trouble et cette agitation des affaires et des » occupations du grand monde, etc. (1). »
(1) Prédications diverses (ms.), p. 6, 7. — La bibliothèque Mazarine possède, dans un de ses recueils (ms.) de sermons (T. 1395), une autre copie de ce panégyrique, qui fut prononcé en présence de la Reine mère et du Roi, en l'église de Saint-Jacques-îa-BDUcherie(4 nov. 1646).
Quelques endroits d'une touche forte et brillante pourraient aussi se détacher des deux autres pièces contenues dans le même recueil. Un des plus dignes d'être cités me paraît être celui où l'orateur, commentant à tous les points de vue et dans tous les sens le Mémento^ homo, s'attache à convaincre l'homme de l'impuissance de sa raison, du néant de ses prétendues connaissances, et réduit toute sa science et toute sa sagesse à l'aveu de son ignorance (1). Une vive allure de raisonnement, un style concis et pittoresque sans effort, distinguent ce passage, que termine une conclusion chrétienne, mais qu'anime une inspiration toute pyrrhonienne et sceptique. C'est une véritable et remarquable paraphrase du fameux, Que sais-je? L'esprit de Montaigne est là, avec un reflet de sa verve et de son éloquence.
On peut donc sans témérité reconnaître dans ces discours qu'une main étrangère nous a conservés, l'œuvre du célèbre cardinal, ou les considérer tout au moins comme une rédaction de ses paroles, due à quelque fidèle auditeur ou secrétaire, dans laquelle brillent encore çà et là des traces de son génie. Assez animé et assez fort par instants pour être digne de
(1) Ibid, Sermon pour le jour des Cendres, p. 48. V. une partie de ce sermon reproduite à la fin de ce volume (Appendice).
lui, le langage de ces sermons ne trahit, d'ailleurs, dans ses meilleures parties, que haute intelligence et imagination vive : on n'y surprend pas l'accent du cœur ; on n'y sent ni ferveur touchante ni pénétrante onction, ni aucune de ces qualités affectueuses du prédicateur, que le talent simulerait en vain, et dont un Ret2 dans la chaire devait manquer en effet (1).
(1) Si préparé qu'on soit aux hypocrisies de Retz par ses propres confidences, on est étonné parfois du rare aplomb, avec lequel il se livre, en chaire, à certaines exhortations ou objurgations morales, qui ne tombaient sur personne mieux que sur lui-même. N'ose-t-il pas, au milieu de l'éloge des vertus ecclésiastiques de saint Charles, interroger d'un ton magistral, sur la sincérité de leur vocation, les jeunes prêtres qui l'écoutaient, surtout ceux de noble origine, et les rappeler hautement aux obligations de leur état?— « vous qui joi- » gnez la vigueur de la jeunesse à la gloire d'une haute naissance, » imitez-vous saint Charles ? Êtes-vous dans ses sentiments? S uivez- >» vous sa conduite? Quand vous commencez à vous connoistre, vous » vous trouvez engagez par le choix de vos pères au service des au- » tels ; vous y engagez-vous ensuite de vostre propre volonté, par le » dessein de plaire à Dieu, de le servir, et d'y faire vostre salut? Ou » bien vostre élection est-elle un effet des complaisances humaines et » des intérests de vos familles? Et quand mesme les motifs en sont » volontaires, sont-ils bien dégagez des sentiments de l'ambition ? » La pureté de vostre vie rend-elle témoignage de la pureté de vos in- » tentions ? Et si vos mœurs sont bonnes, adjoutez-vous à la priva- » tion des vices, qui est peut-estre aussy souvent l'effet de vostre in- » clinalion que de vostre vertu, les peines et les travaux qui sont » nécessaires pour vous rendre capables de servir Dieu? etc. » V. aussi par quelles protestations personnelles de dévotion à. saint Charles et de résolution de l'imiter se termine ce discours, dont le texte est celui-ci : Justus mortuus condemnat vivosimpios {Sap., 4) : (( Le juste mort condamne les vivants impies. »
■ Quoi qu'il en soit de la valeur originale de ces manuscrits, nous ne pouvons douter, en consultant les témoignages contemporains, et Retz lui-même, qu'il n'ait obtenu dans ce rôle d'orateur sacré tout le succès qu'il pouvait désirer (1). Tout Paris, comme 011 disait déjà dans ce temps-là, était à ses avents et à ses carêmes (2). Son vénérable maître d'éloquence et de théologie, le bon vieil évêque de Lisieux, Cospéan, en pleurait de joie (3). Le véridique d'Ormesson, après avoir été l'entendre, écrivait sur son journal : « Le 3 décembre 1643, M. le coadjuteur » prescha à Saint-Jean (4), où estoit la reine, avec » toute la suffisance et éloquence possible, dont cha- » cun espère beaucoup de fruits quand il sera arche- » vesque de Paris, » Un saint, qui pourtant le connaissait mieux que personne, Vincent de Paul, son ancien précepteur, commençait à croire à sa conversion, ou du moins à l'espérer. « Les dévots », nous dit Retz, « répétoient après M. Vincent, qui » m'avoit appliqué ce mot de l'Évangile, que je
(1) Mémoires, éd. Champollion, p. 19 et 39.
(2) Gazette de France du 10 novembre 1646.
(3) « Ce bonhomme», dit Retz, « qui avoit tant d'amitié pour moi, « qu'il me faisoit trois fois la semaine des conférences sur les Épîtres » de saint Paul » Mémoires, éd. Champollion, p. 32.
(4) A Saint -Jean-eu-Grève.'
3§18 RETZ PHÉDICATEUR.
» n'avois pas assez de piété, mais que je n'étois pas » trop éloigné du royaume de Dieu (1). » Balzac, empressé à se faire le panégyriste et le courtisan de toute gloire naissante, écrivait à Retz lui-même, en lui offrant un de ses ouvrages : « Qui ne craindroit, » Monseigneur, des yeux aussi subtils que les vostres » pour des compositions si mal achevées que les » miennes, si dépourveuesdel'artde la Cour, presque » aussi irrégulières que les bastiments de nostre » village ? Elles paroistroient en bien meilleur estât, » n'en doubtez pas, si j'avois l'honneur de vous » approcher, etd'estre de ces bienheureux qui vous » escoutent, lorsque, enseignant à bien vivre, vous » donnez des exemples de bien parler. Je compte » entre les disgrâces de mon exil les pertes que je j> fais icy de ces agréables et utiles enseignements, » de ces torrents d'or qui tombent de vostre bouche^ » et dont vous enrichissez vostre peuple. C'est un » grand malheur, il faut l'advouer, de n'estre plus » du monde en un temps où le monde est si beau à » voir, et ce n'est pas un petit acte de modération de » se contenter du silence de l'hermitage, à cette heure » qu'il y a dans l'Église un autre fils du tonnerre, et
(1) Mémoires du cardinal de Retz, p. 31. — Non es longe a regno Deiy dit le Christ au scribe. (S. Marc, xii, 34.)
» que vous traitez des choses divines avec toute la
» force et toute la dignité dont est capable F éloquence
» humaine, d Ailleurs, il osait dire que, pour ouvrir
les yeux aux détracteurs de la chaire moderne, « il
» suffiroit de leur débiter ce qui a esté presché à
» Sainct-Jean-en-Grève pour une traduction d'un
y» Père grec, et d'un Père de la plus haute classe, tant
» de l'une que de l'autre église (1). Il ne faudroit
» pour cela que mettre Antioche à la place de Paris,
» et traduire en françois, à^awriToi etirpoçt^v ôtYotTtYjv (2). »
Le cardinal de Retz et saint Jean Chrysostome ! Quel rapprochement ! Encore Balzac , à cette
date (1645), pouvait-il ne pas soupçonner ce que cachait le jeune démon sous son costume de docteur et d'apôtre. Mais après la Fronde, après l'évanouissement des espérances que Retz avait données à la religion et aux lettres sacrées, quand le vice-archevêque de Paris, jeté à Yincennes sur un signe de Mazarin, disparaissait au milieu de l'indifférence universelle de ses ouailles, comment Balzac pouvait-il faire dire à l'un des interlocuteurs de %on Socrate chré-^ tien pubUé cette année même (1652) : « Je ne connois » point votre sainct Jean Chrysostome, mais vous ne
(i) C.-à-d. TAvent que le coadjuteur avait prêché dans cette église. (2) Œuvres de Balzac, 1. 1'"", p. 509 et 511.
» dites rien de luy qui ne se vérifie en nostre mon- » sieur Tabbé de Rais ; l'éloquence avec laquelle il » explique les mystères du christianisme n'est point » inférieure à celle que vous nous avez figurée : elle » n'instruit pas moins et ne plaît pas moins. On y » remarque la mesme beauté^ la mesme douceur, la » mesme force. Car il tonne et il foudroie quelque- » fois : mais les orages de ses figures ne gastent * point la pureté de sa diction : dans ses sermons, » le calme subsiste avec la tempeste, aussi bien que
» dans les homélies de sainct Chrysostome : ainsi » vous ne pensiez faire qu un éloge, et vous en avez fait » deux (1). »
C'était outrer scandaleusement la louange. Au
(1) Socrate chrétien, onzième Discours, Œuvres, t. II, p. 271. Il y a, sans doute, aussi bien de Thyperbole dans les louanges que Thisto rien Adrien de Valois adressait au coadjuteur sur ses prédications en lui dédiant ses Gesta veterum Francorum et rerum francicarum libri (1646) : mais il n'allait pas jusqu'à l'égaler, comme Balzac, au plus éloquent des Pères de l'Église. Vidimus principes viros ex tuo concionantis ore pendentes. Vidimus patruum tuum (le vieil archevêque Paul de Gondi) manantibus lacrymis gaudium sui de te judicii testantem, Vidimus immensam midtitudinem cum admiratione et delectatione silentem et intentam. Quantum in inventione acuminis ! Quantus ordo in dispositione l Quantus et quam non affectatus in verbis ornatus apparebat ! Quam acriter in vitia invehebare ! Qua arte et auctoritate persuadebas ! Qui motus erant auditorum tuorum! Quse eo libentius cuncta perstringo atque aliis relinquo exornanda,
reste, Balzac, qui s'attribuait sans hésiter la gloire d'avoir ressuscité et remis en honneur la grande éloquence dans l'Église comme dans le siècle, trouvait bon de faire croire et se persuadait volontiers que les Basiles elles Chrysostomes poussaient d'eux-mêmes dans un sol renouvelé par ses soins et fécondé par son influence.
Balzac, que les contemporains avaient proclamé tout d'une voix Empereur de F éloquence, paraît avoir jusqu'au bout, de très bonne foi, compris l'éloquence sacrée dans l'étendue de ses domaines. Jaloux de signaler son règne par un dernier bienfait, il eut, avant de mourir, la triomphante idée de faire établir par l'Académie un prix de sermon. Le célèbre prix d'éloquence, dans sa première forme qu'il garda longtemps, n'était pas autre chose. D'après le vœu de Balzac, et suivant la décision que prit en 1655 l'Académie, sans s'arrêter aux objections railleuses de Patru, un sujet pieux de morale chrétienne, ou de théologie morale, devait être mis au concours tous les deux ans. Chaque discours présenté devait commencer par un verset de l'Évangile et se terminer
quod suh oculis civitatis acta neminem latent; et qiiod^ infantiœ meœ inihi conscius, intelligo me sine temeritate conari non posse swnmum ac disertissimum oratorem, qualem te mente concipio, verdis exprimere.
par une prière à Jésus-Christ : la doctrine en devait être vérifiée d'abord, au point de vue de l'orthodoxie, par deux théologiens experts, ayant diplôme de docteur : seule, ensuite, la compagnie examinait, donnait le prix(l). C'était donc bien, comme on voit, des sermons, ou peu s'en faut, que nos académiciens se mettaient en devoir de juger et de couronner. Ce qui avait paru un instant à l'hôtel de Rambouillet, une réunion de lettrés et de mondains rendant des arrêts sur l'éloquence sacrée, un prétendant à la gloire de la chaire appelé, écouté, jugé par un salon (on se rappelle Bossuet prêchant à dix-sept ans devant les habitués de la Chambre bleue, sur un texte de leur choix), allait se voir régulièrement, périodiquement, sous forme d'épreuve publique, à l'Académie. Cepen-
(1) D'Olivet, Hist. de V Académie^ éd. Livet,p. 13, 14,75.— Le prix était de deux cents livres à prendre sur le legs de Balzac. Plusieurs sujets furent désignés d'avance par le fondateur. En voici quelquesuns : Non nobis, Domine y non nobiSy sed nomini tua da gloriam, — » Marthe, Marthe, vous vous empressez et vous vous troublez dans » le soin de beaucoup de choses : cependant une seule est néces- » saire. » — Ave^ Maria^ gratia plena, — Discite a me quia mitis sum » et humilis corde, — « Patru et les plus sensés, » dit Tallemant^ « se » moquoient de cette fondation de bibus [vieux moi faynilier, pour » dirCf rien qui vaiUe)y car il y avoit un million de difficultés pour » la seureté, et aussybien du chagrin à lire les compositions d'un tas » de moines ; mais les caballeurs Chapelain et Gonrart remportèrent.»» {Historiettes^ éd. Monm^rqué' et P. Paris, t. IV, p. 107.)
dant le projet voté ne fut pas mis aussitôt à exécution. Diverses circonstances retardèrent l'ouverture de la lice, qui se fit enfin en 1671, plus de quinze ans après la mort de Balzac. De grandes choses s'étaient produites dans l'intervalle. La parole d'un nouveau Chrysostome avait retenti sans relâche pendant ces années; et déjà, appelé à d'autres devoirs, Bossuet fermait sa carrière de prédicateur, et laissait la place à Bourdaloue, qui se révélait maître à son toiir. Les grands et sûrs modèles étaient en vue désormais ; la vraie voie était ouverte à tous. L'Académie put donc, sans grand danger pour la chaire, présider tant qu'elle voulut ces étranges concours, et couronner solennellement les froids talents qui s'y produisirent (1).
(1) Qui connaît aujourd'hui l'abbé Raguenet, l'abbé Melun de Maupertuis, le chanoine Savary, M. de Clerville, M. Brunel, M.Mongin? Parmi tous ces lauréats du XVIl^ siècle, depuis longtemps oubliés, on ne distingue que Nicolas Le Tourneux, auteur d'homélies estimées; mademoiselle de Scudéry, qui triompha, âgée de soixante ans, au premier concours de 1671 ; et une autre npn moins étrange rccrue pour l'éloquence sacrée, Fontenelle (concours de 1687). Ce fut sans doute encouragé par cette bizarre institution, qu'un laïque, un avocat, M. Richard, se mit à composer des sermons en forme, qu'il publia en huit volumes, et dédia à l'archevêque de Paris, M. de Harlay, Paris, 1685. V. Albert, Dictionnaire des Prédicateurs, p. 226.
Impulsion donnée à la réforme de la chaire par le Port-Royal de M. de Saint-Gyrau. — Sentiments et pensées de M. de Saint-Gyran touchant le ministère évangélique. — Garactère de la prédication chez ses disciples. — M. Singlin. — Le père Des Mares. — Gloire légitime de cette école.
Je viens de faire connaître quelques-uns des accidents et contre-temps dont la réforme de la chaire, au XVIP siècle, eut à triompher. Le plus fâcheux peut-être fut cette exagération des bienséances, cat abus du style noble, des formes de langage graves et pompeuses, oii tombèrent ceux que nous avons pu appeler les élèves de Balzac dans la chaire. Grâce à eux, l'œuvre réparatrice se compliqua d'un nouvel effort. Il fallut, dans le même temps, en finir avec plusieurs défauts et vices anciens, qui ne se laissaient pas aisément détruire, et combattre l'invasion d'un travers nouveau, né de la réforme même.
Nulle part la nécessité de cette double lutte ne fut
PORT-ROYAL. 33o
mieux comprise, nulle part on ne sut mieux se mettre en garde contre les mauvaises traditions du passé, routine scolastique, paganisme d'érudition, bel esprit facétieux, et contre les perfectionnements mal entendus du présent, purisme exagéré, dignité compassée, pompe cérémonieuse et vide, que dans cette portion du clergé français qui eut son école de discipline et de mœurs et son foyer d'inspirations religieuses à Port-Royal. Là, on peut le dire, la réforme de la chaire eut toute sa prudence (je mets à part les questions de dogme), et toute sa sévérité.
<c II n'y a rien de si grand que la prédication dans » l'Église de Dieu, et il n'y a rien de si avili, » disait celui qui fut le vrai fondateur du Port-Royal du XVIP siècle, le célèbre abbé de Saint-Cyran.
Pour bien saisir la force de cette parole, il faut, pour ainsi dire, la replacer en son lieu; il faut la rattacher à l'ensemble de sentiments et de principes que professait l'austère réformateur touchant le ministère du prêtre, et dont il s'appuyait sans cesse dans la direction pratique des âmes.
M. de Saint-Cyran, comme les courageux auteurs de la congrégation de l'Oratoire, s'affligeait hautement de voir tant de ministres sans vocation, et si peu de vrais serviteurs de Dieu dans l'Église. Selon
lui, la facilité avec laquelle le sanctuaire s'ouvrait à des âmes non appelées ou trop peu éprouvées, la tolérance aisément accordée aux habitudes mondaines de prêtres négligents ou déréglés, faisaient trop voir que, par Teffet du relâchement introduit depuis plusieurs siècles, Tidée même du prêtre s'était altérée et comme faussée dans les consciences. Sa grande préoccupation, son principal objet, en parlant ou en écrivant aux disciples qu'il formait pour la milice sainte, ou qu'il travaillait à y affermir, c'était de redresser et d'épurer cette idée d'après la vraie tradition, c'était de la réhabiliter pleinement, en quelque sorte, avec toute sa divine grandeur et son effrayante majesté. Pour cela, il remontait droit au principe et à la source, sans tenir aucun compte des accommodements et des compromis amenés par la faiblesse humaine et consacrés par le temps. A quo ordinatus est, et ad quid? Le prêtre, selon lui, n'avait point à considérer autre chose; et il lui suffisait d'avoir toujours présente la décisive réponse que font à cette double question l'Évangile et la pure doctrine des Pères, pour estimer sa condition et son rôle au juste prix. Ayant Jésus-Christ même pour instituteur et pour modèle; étant, comme on dit, l'homme de Dieu, chargé de distribuer en son nom
l'aliment de vie, de purifier les âmes, de répandre la parole de vérité (Eucharistie, Confession, Prédication), à quel degré de vertu, à quelle pureté et à quelle sainteté, pour se rendre digne d un si haut état, le prêtre ne devait-il pas prétendre? Était-ce trop de demander la pureté de Tange à celui que Dieu, par la puissance qu'il lui confère, élève en quelque manière au-dessus des anges? Au prêtre seul, en effet, Dieu a commis le pouvoir de « former ^ le corps de Jésus-Christ et de l'offrir sur l'autel; » et par là. Dieu ne fait-il pas de ses ministres mortels comme des anges de la terre, supérieurs par un côté aux anges invisibles du ciel (1)? -,
Comparant l'état sacerdotal avec l'état religieux, M. de Saint-Cyran, tout en tenant compte des différences, repoussait, comme une erreur énervante et mortelle, le préjugé qui met, en quelque sorte, à meilleur marché la perfection du premier que celle du second. Aux ecclésiastiques qui se conduisaient d'après ses lumières, il répétait sans cesse que le simple vœu du prêtre n'implique pas, au fond, un moindre renoncement que ceux du religieux. A ses
(1) Lettres chrétiennes et spirituelles de Messire du Verger de Hauranne, abbé de Saint-Cyran, 1744, t. 1er, p. I6, 48, 59; t. IL p 440 et
yeux, le clergé était aussi une religion; car « Il est » vrai, » disait-il, « que le clerc a été autant séparé, » par la vocation à la prêtrise, du commun des fi- » dèles, que le chrétien, par la vocation au baptême, » a été séparé des hommes infidèles. » Il faisait remarquer que la plus ancienne des religions n'était autre que le clergé lui-même : car, à l'origine, et longtemps, l'Église n'avait pas eu d'autres religieux que les prêtres; et il voulait qu'on honorât, comme la plus parfaite et la plus excellente de toutes, celle que Jésus-Christ lui-même avait fondée, la sainte milice sacerdotale, si pénitente et si agissante à la fois, si étrangère au siècle, et si vaillamment mêlée au siècle pour l'éclairer et le combattre (1).
A ceux qui se préparaient sous sa direction à la prêtrise seule, M. de Saint-Cyran définissait ainsi d'un mot la perfection de leur état futur : « Etre » prêtre et moine tout ensemble (2) . »
Pour éveiller dans l'âme du prêtre un saint orgueil mêlé de crainte, il aimait à placer en idée le sacerdoce dans l'ordre des principautés et des royautés,
(1) Lettres chrétiennes, t. !«', p. 219, 308; t. II, p. 571. V. aussi le recueil de Lettres spirituelles du môme auteur, publié en 1648, t. Il, p. 445.
(2) Il n'aimait pas le terme de prêtre se'culier : l'usage de ce mot lui paraissait comme un aveu d'affaiblissement et de déclin.
et à le considérera ce point de vue. Prince et roi^ le prêtre Tétait à ses yeux, mais à la manière de Moïse, d'Aaron et de Jésus-Christ, c'est-à-dire plus réellement et plus glorieusement qu'aucun autre : le prince et le roi des âmes, investi d'une puissance, revêtu d'une splendeur, auprès desquelles pâlissent les pompes et les grandeurs de tous les monarques de la terre. Mais, en revanche, quel poids de responsabilité sur lui ! « S'il est véritable que les imprudences » ou les crimes des princes peuvent coûter en peu » d'instants la vie à des milliers d'hommes, il n'est » pas moins certain que les manquements du prêtre » négligent ou scandaleux peuvent en un moment » donner la mort à des milliers d'âmes; aussi, est- » ce du prêtre, encore plus justement que des rois, » qu'on peut dire : Patentes patenter tormenta pa- » tientur : les puissants seront puissamment tour- » mentes (1). »
Des trois grandes et principales fonctions du sacerdoce, celle qui parait aux esprits trompés par la routine ou le préjugé, moins mystérieuse et moins
{{) Lettres chrétiennes et spirttuellesy 1744, t. lo»", p. 68, 193, 318, 424; t. II, p. 640. —On ne s'étonnera pas trop, après cela, d'entendre le rigide directeur conclure par cette terrible alternative : « Si le » prêtre n'est pas le meilleur, il est le pire.» Ibid. 1. 1®»", p, 331,
340 FORÏ-HOYAL.
terrible que les deux autres, et que la vanité ou la tiédeur craignent moins de profaner, la prédication, était inflexiblement replacée au même niveau par le sévère maître. 11 s'étonnait qu'on pût s'y préparer d'un cœur moins recueilli et moins tremblant qu'au mystère même du sacrifice, et que la chaire parut à tant de lévites un lieu moins saint et d'un moins périlleux accès que l'autel. 11 n'en voulait croire làdessus que les Pères, qui « relèvent tant, d'après » l'Écriture, la vertu de la parole divine, qu'ils la » mettent au pair du corps du fils de Dieu, » et jugent qu'il ne faut pas « une moindre disposition pour » la prêcher et opérer par elle un grand changement » dans les âmes, que pour consacrer le pain de l'au- » tel, et opérer ce grand changement du pain au » corps du Fils de Dieu, qui semble être le modèle » des autres changements spirituels (1). »
11 ne s'en tenait pas là, et continuant de méditer sur l'un et l'autre mystère^ les confrontant sous de nouveaux aspects, il en venait presque à voir dans la prédication le plus grand des deux, en un sens, et le plus redoutable pour la conscience du prêtre. « C'est » par la parole, » remarquait-il, « qu'on engendre on » qu'on ressuscite les âmes à Dieu, tandis qu'on ne
(1) Lettres chrétiennes, t. H, p. 751.
» fait que les nournr par l'Eucharistie, ou pour mieux » dire, guérir,,, » — « C'est, » ajoutait-il en termes énergiques, « c'est une solitude que l'autel ; la » chaire est une assemblée publique, où le danger * d'offenser le Maître est plus grand (1). » Il avouait que, pour lui, il aimerait mieux dire cent messes que prêcher une fois. Il semblait par moments demander, au sein de la grâce sacerdotale, une nouvelle grâc^ à part pour la prédication, comme il y en a une pour le sacerdoce même, au sein de la grâce première (2). Sans aller aussi loin, et en gardant mieux la mesure et l'équilibre, Bossuet devait reproduire avec une admirable éloquence ce beau rapprochement, ce parallèle tout chrétien de la chaire et de l'autel. A la vérité, il n'en avait pas pris l'idée chez l'abbé de
(1) Lettres chrétiennes^ t. H, p. 743. Et il fortifiait par différentes preuves cette idée de la grandeur suréminente de la prédication. Saint Paul dit aux Corinthiens qu*il n'avait baptisé parmi eux que Crispe et Caïus, parce que Jésus-Christ ne tavait, pas envoyé pour baptiser^ mats pour prêcher t Évangile. — Les douze apôtres déclarent, au ch. VI des Actes, qu'ils ne se réservent rien que Toraison et la dispensation de la parole (Lettre Sur les dispositions à /-a prêtrise^ 1648, p. 9). — Saint Jean a été prttre parfait, sans avoir servi au temple, ni offert aucun sacrifice, mais par le seul fait qu'il avait prêché (Lettres chrétiennes, t. I", p. 334). — Durant les quatre premiers siècles de l'Église, aux évoques presque seuls, c'est-à-dire aux plus excellents, la prédication était réservée (Ibid,, t. H, p. 753).
(2) Lettres chrétiennes, t. I", p. 435; T. H, p. 744.
Saint-Cyran : il l'avait trouvée lui-même dans ses maîtres de tous les jours, dans Augustin, Tertullien, Chrysostome ; mais en fouillant, comme il le faisait, dans le trésor des Pères, et en s'appropriant leurs richesses. Bossue t, ne l'oublions pas, suivait, en même temps que l'instinct de son propre génie, l'impulsion donnée aux études sacrées par un de Bérulle, un Saint-Cyran, et par leurs premiers disciples.
Il disait donc dans ce style plein et magnifique, qui expose avec grandeur ce que Saint-Cyran, dans son langage mâle et négligé, se borne à indiquer fortement, il disait :
« Le tenïple de Dieu, chrétiens, a deux places au- » gustes et vénérables, je veux dire l'autel et la » chaire. Là se présentent les requestes, ici se pu- » bhent les ordonnances ; là les ministres des choses » sacrées parlent à Dieu de la part du peuple, ici » ils parlent au peuple de la part de Dieu : là Jésus- » Christ se fait adorer dans la vérité de son corps, il » se fait reconnoistre ici dans la vérité de sa doc- » trine. Il y a une très-étroite alliance entre ces deux » places sacrées, et les œuvres qui s'y accomplissent » ont un rapport admirable. De l'un et de l'autre de » ces deux endroits est distribuée aux enfants de » Dieu une nourriture céleste : Jésus-Christ presche
ji dans l'un et dans l'autre. Là, rappelant en nostre » pensée la mémoire de sa passion, et nous appre- » nant par mesme moyen à nous sacrifier avec luy, il » nous presche d'une manière muette; ici il nous » donne des instructions animées par la vive voix. » Et si vous voulez encore un plus grand rapport, là » par l'efficace du Saint-Esprit et par des paroles » mystiques, auxquelles on ne peut penser sans » tremblement, se transforment les dons proposés » au corps de nostre Seigneur Jésus-Christ ; ici par • » le mesme esprit, et encore par la puissance de la ». parole divine, doivent estre secrètement trans- » formés les fidèles de Jésus-Christ, pour estre faits » son corps et ses membres (1). »
Et plus loin, après avoir rappelé ces noms mystiques de pain divin des âmes, et de seconde chair du Fils de Dieu, que des Pères ont donnés à la prédica tion : « Que veulent-ils dire. Messieurs, » demande l'orateur, « et quelle ressemblance ont-ils pu trouver » entre le corps de nostre Sauveur et la parole de » son Évangile ? Voici le fond de cette pensée : c'est » que le Fils de Dieu, retirant de nous cette appa- » rence visible, et désirant néanmoins demeurer
(1) Sermon Sur la parole de Dieu : Sermons manuscrits de Bossuel, t. XII (Bibliothèque nationale) ; Gandar, Chou; de sermons de la Jeunesse de Bossuet y p, 2i9. .. .
» encore avec ses fidèles, il a pris comme une » espèce de second corps, je veux dire la parole de » son Évangile, qui est en effet comme un corps » dont la vérité est revestue ; et en ce nouveau corps, j> âmes saintes, il vit et il converse encore avec j> nous, il agit et il travaille encore pour nostre ». salut ; il presche et il nous donne tous les jours », des enseignements de vie éternelle ; il renouvelle » à nos yeux tous ses mystères. »
« Si vous avez assez entendu cette doctrine,
». vous devez maintenant estre convaincus que les » prédicateurs de l'Évangile ne montent pas dans les » chaires pour y faire de vains discours qu'il faille » entendre pour se divertir. A Dieu ne plaise que nous » le croyions ! Ils y montent dans lemesme esprit qu'ils » vo7it à l'autel; ils y montent pour y célébrer un », mystère, et un mystère semblable à celui de rEucha- » ristie; car le corps de Jésus^Christ n'est pas plus réel- » lement dans le sacrement adorable, que la vérité de » Jésus-Christ est dans la prédication évangélique (1). »
Revenons à Port-Royal. LaméthodedeM. de Saint- Cyran est d'aller tout droit des principes les plus
(1) Je reproduis cette dernière phrase soulignée, comme dans le manuscrit. — Cf. Panégyrique de saint Paul, Choix de sermons de Bossuet, par M, Gazier, p. 12^^.
élevés à la pratique. Les conseils qu'il adresse au prédicateur, les règles qu'il lui trace, répondent tout à fait, par leur caractère de rigoureuse prudence, à l'idée sainte et redoutable qu'il vient de donner de la prédication. Personne ne suit plus étroitement en cette matière l'austère logique de la sagesse chrétienne.
D'abord, il veut qu'on se prépare de loin à ce grand ministère de la parole par un profond détachement du monde et de ses vanités, par un entier renouvelle^ ment de cœur, par une vie vraiment sacerdotale, toute d'amour pour Dieu et de charité apostolique pour les hommes ; et par une vaste et profonde étude des choses divines, dont la science est contenue tout entière dans l'Écriture, et chez les meilleurs interprètes et propagateurs de la sagesse des livres sacrés, qui sont les Pères de l'ÉgUse (1).
(1) V. Fontaine, Mé^n. pour servir à Vhist, de Port-Royal, 1748, t. lo', p. 177, 178; Saint-Cyran, Lettres chrétiennes, 1744, 1. 1«', p. 20. -— En traitant de l'instruction du prêtre, M. de Saint-Cyran encourage peu ses disciples à ces grandes études de théologie scolastique, qui étaient encore si fort en honneur au commencement du XVII® siècle, et par lesquelles il avait passé lui-même. 11 s'accuse de s'y être arrêté trop longtemps. Tout en admirant b^eaucoup les grands représentants de la scolastique, saint Thomas, saint Bonaventure, il juge cette méthode d'étudier les choses de Dieu trop philosophique et trop contentieuseAl remarque que «la plupart des docteurs sco- » lastiques ne lisoient pas beaucoup les anciens, quoique ceux qui
Mais, même pour le ministre armé de science et de vertu, que de périls s'offrent dans cette carrière! A quelles épreuves surtout y est exposée l'humilité, sans laquelle toutes les autres vertus chrétiennes perdent leur prix! Un des ennemis auxquels M. de Saint- Cyran, comme guide et médecin des âmes, a juré une guerre implacable, c'est cette espèce d'amour-propre, le plus subtil de tous et le plus dangereux, qui se développe dans les plus hautes et les plus saintes occupations de l'esprit, et en corrompt tout le mérite. Il connaît bien cet ennemi-là, pour en avoir étudié la fidèle image chez les meilleurs maîtres de la vie morale, surtout pour l'avoir attentivement observé chez les autres et dans lui-même, et n'ignore rien de ses pièges délicats, de ses secrètes surprises. Il sait et montre à merveille comme dans les plus bienfaisants travaux de la pensée, dans les meilleurs emplois de la parole, on revient par une pente insensible sur soimême, pour se regarder avec complaisance, s'applaudir tout bas, se rendre hommage; comme on goûte, en s'élevant aux plus belles connaissances, cet orgueilleux plaisir qu'un Père appelle libido sciendi ;
» les ont suivis les aient lus encore moins; ils conservoient plus la » tradition par les restes qui en étoient demeurés dans Tusage, que » par la lecture. // faut^ » concluait-il « eV, faut toujours alhr à notre » source. »
comme on se sait gré de les communiquer aux autres, comme on est flatté du rôle d'initiateur et de guide des intelligences (/2Ô/rfo excellendi); comme, en travaillant à revêtir la vérité des formes les plus attrayantes et les plus persuasives du langage humain, on jouit délicieusement de son esprit, sans songer à ouvrir son cœur à cette vérité, et à se juger par elle. C'est, à ses yeux, une des marques les plus certaines de la corruption et de la misère des enfants d'Adam que cet enchantement involontaire et funeste, auquel le cœur cède à son insu, que cet ensorcellement de la vanité j fascinatio nugacitatis (1). Il faut à tout prix vaincre le démon secret, sous peine de périr. Pour cela, le vigilant directeur veut un retranchement intérieur rigoureux, qui « sépare l'âme en quelque façon jo d'avec elle-même, » autant que par le renoncement aux biens extérieurs, elle s'est séparée du monde. Au prêtre qui doit nourrir les âmes de la parole, il prescrit un régime d'humble travail sous l'œil de Dieu, de prière, de silence, et, comme il dit, « de
(1) V. Fontaine, Mémoires pour servir à l'histoire de Port-Royal^ l. 1er, p. 175, entretien de Saint-Cyran avec M. Le Maître ; Saint- Cyran, Lettres spirituelles^ 1648, diverses pensées sur la concupiscence de l'esprit et de la langue, t. II, p. 304 ; Cf. Lettres chrétiennes du même, 1744, t. II, p. 551, 744; Sainte-Beuve, Port-Royal, t. 1er, 2eédil. p. 453; t. II, p. 164.
» solitude dans la solitude même, » tout propre à opérer en lui la mortification de r esprit (1). Il ne trouve pas bon qu'il s'applique à écrire ce qu'il doit dire en prêchant (2). L'art lui est suspect, même cet art savant et supérieur qui ordonne et achève les belles œuvres, parce qu'il offre trop de prises à l'ennemi caché ; il s'en défie aussi comme d'une préoccupation et d'un effort difficilement compatibles avec la parfaite obéissance et docilité de l'âme à tous les mouvements de la grâce, avec cette vive et continuelle oraison que Dieu demande à ses serviteurs. Méditer longtemps en silence devant Dieu, et prier, prière et méditation confondues, voilà la meilleure préparation, et presque la seule utile, avant de parler aux âmes. Cette grande justesse de termes, cette beauté de langage à laquelle on vise dans les chaires, c'est diux académistes, et non aux défenseurs de la vérité qu'il convient de la chercher : quant au style du prêtre, il suffit presque qiCil n\j ait rien de choquant (3).
Un historien de Port-Royal nous a gardé ces
(1) Lancelot, Mémoires touchant la vie de M. de Saint-Cyran, t. W, p. 106, 107; Fontaine, Mémoires^ t. !<", p. 184.
(2) Lancelot^ Mémoires, t. II, p. 130.
(3) Lancelot, Ibid. Lettres spirituelles de M. de Saint-CyroD, 1648, t. IL p. 228.
paroles par lesquelles M. de SaintrCyran calmait le zèle trop inquiet d'un de ses disciples : « Si j'avois, » disait-il, «quelque occasion de prêcher, je me présen- » terois devant Dieu pour lui demander les pensées » sur le sujet que j'aurois pris : et puis simplement, » je les mettrois en chefs par écrit, et, après les avoir » d'heure en heure arrosées par de fréquentes orai- » sons, je m'en irois prêcher sans aucune réflexion » d'esprit ni sur moi, ni sur les autres. » — « Priez, » disait-il encore, « et dites ensuite ce que Dieu vous » aura donné, et le dites simplement, jo/t/^joar ma" f> nière d'exposition que de haute prédication (1). »
(1) V. Fontaine, Mémoires^ t. l^r, p. 226, 227. — Ces idées du maître furent plus tard professées en forme par un disciple indirect, qui les compromit par défaut de tact et de mesure. V. le discours-préface mis en tête des sermons traduits de saint Augustin par Philippe Goibaud Du Bois (le môme qui répondit avec Barbier d'Aucojr à la célèbre petite lettre de Racine); Paris, 1694. A force d'insister sur la faiblesse des moyens humains de persuasion, et de montrer, comme on aimait à le faire à Port-Royal, l'écueil moral de Tart et du talent, à force de demander au prédicateur la simplicité désintéressée, Tabandou à Celui qui prêche en chacun de nous, ce discours semblait conclure contre toute espèce de style et d'éloquence, et réduire toute prédication à la forme la plus élémentaire d'homélie. Un des maîtres les plus sensés et les plus lettrés de Porl- Royal, Arnauld, tout ami de Fauteur qu'il était, releva et réfuta tout au long le paradoxe avec une sévérité d'autant plus méritée, que le zèle de Du Bois à propager ces rigoureuses doctrines ne paraissait pas exempt d'affectation (Réflexions sur V éloquence^ 169o). V. sur ce personnage dévot et bel esprit, familier des Messieurs et membre de l'Académie française, Sainte-Bauve, Vort-Royal, t. V, p. 309.
Un discours simple, grave, uni, d'une diction saine, non châtiée, sans grand mouvement, sans beauté éclatante de langage, mais pénétré de l'esprit de Dieu, et tout vivant de grâce, en quelque sorte, sous sa réserve modeste, c'était là, pour le saint abbé, la meilleure éloquence du prêtre (1). Les grands dons naturels, les grands talents qu'on souhaite ordinairement à l'orateur, vive sensibilité, richesse d'imagination^ force et impétuosité de génie, lui semblaient autant à craindre qu'à envier : il y voyait surtout des écueils.
Toutefois, hâtons-nous de le dire, cette prudence ombrageuse, excessive, n'entraînait pas M. deSaint- Cyran à vouloir imprimer une direction trop exclusive aux études du prêtre. Dans l'éducation ecclésiastique, comme dans l'éducation chrétienne en général, il faisait aux lettres profanes leur part, et même ne craignait pas de la faire assez large, pourvu qu'une surveillance assidue, efficace, du maître sur les disciples, et surtout des disciples sur eux-mêmes, prévînt cette fièvre de savoir, cette ivresse des plaisirs de l'esprit, qu'accompagne ou que suit ordinairement V enflure du cœur, A cette condition, et noioyen-
(1) Ivres de ton esprit, sobres pour tout le reste.
Racine, hymne du lundi, à Laudes.
nant ce perpétuel qui- vive, il trouvait bon que les orateurs et les poètes païens eux-mêmes, les meilleurs d'entre eux, du moins, etles plus purs, vinssent à leur manière, instruire et cultiver la jeunesse destinée au saint ministère. Volontiers il reconnaissait qu'il n'était pas de meilleure école pour donner à Tesprit clarté, rectitude, et aussi souplesse et mesure, pour le former, l'humaniser et le polir. Et même, considérant les grands écrivains de l'antiquité comme des organes de vérité^ choisis par Dieu pour répandre dans le monde les lumières de la révélation naturelle^ en attendant la morale supérieure de l'Évangile, il voyait dans l'étude de leurs ouvrages un aliment très utile pour l'âme elle-même. Comme on s'étonnait un jour de l'entendre conseiller à un des solitaires de Port-Royal de s'occuper à traduire le De officiis, il avouait ingénument son goût pour le moraliste latin, « un des hommes, » disait-il, « en » qui Dieu a voulu que la raison humaine fit ses plus » grands efforts avant la loi de grâce, » et il approuvait qu'on eût sous la main de tels écrits à côté des meilleurs traités moraux des Pères et des Docteurs de
l'Église, « afin, » disait-il, » que par la comparaison » des uns avec les autres, on pût voir la grandeur de » Dieu, qui a jeté les fondements^ pour ne pas dire
3o-i PORT-HOYAL.
» seulement qu'elle a tracé les figures des vérités » chrétiennes dans les livres païens. » Paroles dignes du créateur de ces Petites Écoles de Port- Royal, où les bonnes études fleurirent, comme on sait, sous la double inspiration de la raison et de la foi, oïl les deux antiquités, s'appelant, se secondant l'une l'autre, conspiraient à former l'honnête homme elle chrétien (i)!
La doctrine de M. de Saint-Cyran touchant la mission et les devoirs du prédicateur, si timorée et si austère qu'elle dût paraître, ne resta pas à l'état de théorie et d'idéal. Il était un de ces maîtres des esprits, doués d'une autorité singulière, auxquels on ne se donne point à demi, et dont on ne se contente pas d'applaudir les leçons, sans embrasser et faire ce qu'ils enseignent. Le genre de prédication qu'il concevait et recommandait de préférence, Port- Royal l'adopta, le pratiqua, de manière à remplir exactement sa pensée et son désir.
L'éloquence de la chaire à Port-Royal se distingue par un caractère tout particulier d'austérité, de simplicité et de réserve. La tâche de l'orateur sacré se- Ion Port-Royal consiste surtout à énoncer, à expo-
(1) V. Fontaine, Mémoires, t. I«r, p. 171; Sainte-Beuve, Port-Royal^ I. IV, ch. I et suiv.
PORT-ROYAL. 3a3
ser, dans la disposition d'âme la plus sainte, en toute fidélité et clarté, la vérité chrétienne : c'est proprement un enseignement, où le prêtre s'attache à présenter cette vérité sans ombre aux intelligences, à l'approcher toute pure des cœurs, en quelque sorte, en s'effaçant lui-même devant elle, et en se dérobant de son mieux, pour la laisser agir par sa vertu propre. Fidèles à cette haine du moi^ qui est un des principaux traits de l'esprit religieux de Port-Royal, les élèves de M. de Saint-Cyran s'efforçaient, au rebours de tant d'autres, de mettre le moins possible de leur personne dans la parole qui instruit et régénère. Ils auraient craint, en se livrant aux saillies et aux élans de l'orateur, en s'appliquant au savant labeur, à l'artifice délicat de récrivain,'de céder à un amourpropre déguisé sous l'apparence du zèle, et de troubler, par l'accent trop marqué d'une voix mortelle, le travail secret de Dieu au fond des âmes. Leur langage porte partout la trace de ce sévère scrupule. Peu ou presque point d'images; peu de ces expressions qui attirent et qui fixent, de ces tours animés qui entraînent; dé la clarté sans éclat; une conviction profonde sans épanchement, une onction intérieure sans effusion ; un style d'une trame régulière et continue, parfois un peu lâche, d'une teinte grise
3o4 PORT-ROYAL.
et uniforme : c'est véritablement une parole mortifiée et pénitente. Pour être bien écoutés et suivis, dé tels orateurs veulent qu'on les aborde avec une disposition d'âme particulière. Cette médiocrité, fille de l'humilité, risque fort, aujourd'hui surtout, de lasser quiconque ne chercherait pas avant tout dans leurs écrits l'instruction et l'édification morales, une nourriture pour l'âme, une lumière pour la conduite de la vie. A cette condition seulement, on sentira tout ce qui se cache sous ces pâles dehors, et sous cette apparente froideur, de science chrétienne profonde, de connaissance intime et délicate de notre nature, d'affectueuse et brûlante charité. Pour tenir en haleine ceux qui ne demandent à un livre que de les intéresser, la vérité et la beauté morale du fond ne suffisent pas, quand la forme est sans relief et sans nuances. Les plus sérieux auront eux-mêmes besoin d'un certain effort persévérant d'attention, pour s'habituer et se plaire au langage nu d'un moraliste tel que M. Singlin, le sermonnaire par excellence de Port-Royal. Il en coûtera moins assurément pour prendre goût aux humbles et familières, mais vives leçons du Père Le Jeune, ou mêm^ pour ressaisir et apprécier, sous son travestissement latin, la parole âpre, mais passionnée du Père de Lingendes.
Je ne rabats rien, cependant, de ce que j'ai dit des services rendus à la chaire par le Port-Royal de Saint-Cyran. L'esprit dans lequel ce petit bataillon de chrétiens rigides s'employa, pour sa part, à redresser la forme de l'enseignement sacré, fut, j'en conviens, radical, excessif; mais parla, et grâce à cet excès même, Port-Royal se trouva placé à cent lieues de toutes les sortes d'affectation, de tous les genres d'éloquence bâtarde que la chaire admettait encore, et n'eut jamais la tentation d'y tomber. Il y eut avant Bossuet, qu'on y songe bien, toute une école profondément pénétrée de toutes les bienséances comme de tous les devoirs de la prédication, parfaitement exempte de vaine logique, de pédantisme frivole, d'élégance apprêtée et fastueuse, dont tous les discours et tous les écrits étaient autant d'exemples pratiques et vivants de modestie chrétienne, de goût sobre et pur. On n'en peut dire autant ni de l'Oratoire, qui, déjà moins sévère au temps de la Régence, s'ouvrait à demi à l'influence de Balzac, et produisait tout à côté des Pères Bourgoing et Le Jeune, des orateurs savamment compassés et académiquement polis, comme le Père Senault; ni de la Société des Jésuites, où, en dépit des manifestes du Père Caussin et des exemples du Père de
3o6 PORT ROYAL.
Lingendes, toute une veine de fadeur séraphique et de bel esprit de collège continuait à s'épancher. Même chez cet apostolique Le Jeune, chez ce grave Lingendes, la parole, toute purifiée qu'elle était par un esprit nouveau, gardait encore quelque alliage. Un peu plus de familiarité que n'en comporte le sermon populaire, un reste de trivialité, se glissaient parfois, nous l'avons vu, dans les fortes et saintes leçons du premier. Le second, si remarquable comme logicien et comme moraliste, était encore trop de son temps et de sa compagnie par un certain matérialisme d'imagination pieuse, qui éblate dans ses peintures funèbres, parfois développées avec un impitoyable et repoussant détail, dans ses vues du ciel et de l'enfer. Ajoutez que Le Jeune, Lingendes, le second surtout, n'avaient pas absolument renoncé aux divisions stérilement compliquées de la théologie d'école, ni tout à fait rejeté l'appareil épineux de ses formules. De toutes ces dissonances et inconvenances, de toutes ces diverses erreurs, on ne retrouve nulle trace à Port-Royal. Là, d'une volonté inflexible, et avec le plus parfait accord, on a véritablement fait table rase. Cette inexorable réforme a procédé un peu, je l'avoue, à la manière du philosophe scythe; avec les rejetons parasites, les ex-
croissances malsaines, avec Tabondance stérile et nuisible, elle a retranché ce qui fait la grâce même et la légitime parure: mais, après tout, ce rude traitement a profité aux qualités de la sève, et, tout à Theure, sous d'autres mains non moins prudentes et plus libérales, l'arbre fécond refleurissant grandira jusqu'au ciel.
Ne jugeons donc pas les prédicateurs de cette école d'après l'impression assez froide que nous recevons aujourd'hui de la lecture de leurs écrits. N'oublions pas à qui ils succédaient, et revoyons-les en leur temps, et au milieu de leur auditoire, au sein de ce mouvement religieux dont Port-Royal fut un des plus ardents foyers. On a peine à se figurer aujourd'hui quelle séduction (le mot n'a rien de trop fort) ces orateurs si simples, sieflacés en apparence, mais si fermes, si sensés, si saintement convaincus, exerçaient sur le monde choisi qui formait leur ordinaire auditoire, sur ces délicates et nobles âmes que la fatigue du siècle, ou un impérieux besoin de progrès dans les voies religieuses, appelait au pied de la chaire de Port-Royal. L'égUse du monastère de Paris avait peine à contenir l'affluence des fidèles, quand M. Singlin devait y prêcher. Là se pressaient, avides d'entendre le renommé médecin des âmes, des magistrats hautement considérés, comme MM. de Ber-
nières et de Bagnols, de vaillants militaires comme M. de Pontis, de brillants gentilshommes comme M. de Roannès, de grandes dames célèbres par leur esprit et leur beauté, comme M"* de Longueville et M""* de Vertus, des savants distingués comme M. Hamon. Dans cette foule, la sagesse persuasive de l'humble prêtre gagnait incessamment des âmes à Dieu ; elle recrutait pour le désert des Champs de nouveaux solitaires. La Mère Angélique Arnauld disait dans une lettre écrite à l'ancienne élève de Port-Royal devenue reine de Pologne : « M. Singlin » fait des sermons qui ravissent l'esprit de ceux » qui l'entendent, et les cœurs de plusieurs, qui se » donnent à Dieu véritablement. Le Seigneur lui a » tellement augmenté sa grâce depuis un an, que » ses sermons, qui ont toujours été solides^ comme
» votre Majesté le sait, le sont encore davantage
» Notre nouvelle église viendra bien à propos, car le » monde ne peut plus tenir dans notre chapelle » (mars 1648) ; » et au mois de juin de la même année : « M. Singlin prêche sans comparaison mieux » qu'il ne fit jamais, et notre nouvelle éghse est tou- » jours pleine : il se convertit toujours quelqu'un (1). »
(1) Lettres de la Révérende Mère Angélique Arnauld , 1742, t. I»', pp. 363, 375, 443. — « Il semble, » écrivait une autre Mère de Port
— « Ce quelqu'un, » dit M. Sainte-Beuve, « fut un jour » Pascal (1). »
Je voudrais faire connaître d'un peu plus près, par quelques citations, l'éloquence qui obtint de pareils triomphes. Mais un orateur, un écrivain comme celuilà péut-il être apprécié sur des citations ? et quel passage choisir de préférence chez M. Singlin ? Rien ne brille, rien ne se détache dans la manière nette, sobre, recueillie et uniforme de ce fils de Saint- Cyran. Ce qui fait surtout la beauté de ses écrits, beauté intérieure et toute morale, c'est la justesse
Royal, « qu'on pouvoit dire de lui ce qui se dit de saint Etienne; » qu'on, ne pouvoit résister à la sagesse et à l'esprit de Dieu, qui » étolt en fui. » {Mémoires pour servir à ^histoire de Vabbaye de P. fl., 1742, t. Je', p. 574.) V. sur l'effet des prédications de M. Singlin les témoignages unanimes de M. de Sainte-Marthe, Suppléra. au Nécrologe de Port-Royal, 1735, p. 232; de Dufossé, Mémoires, 1738, 1. 1«', p. 320; de Racine. Celui-ci, après avoir rapporté ta nomination de M. Singlin aux fonctions de supérieur de Port-Royal, en 1656, ajoute : « Il y avait déjà plusieurs années (seize ans au moins) » qu'il était confesseur de la maison de Paris, et ses sermons y atti- » roient quantité de monde, bien moins par la politesse de langage, « que par les grandes et solides vérités qu'il prêchoit. On les a de- » puis donnés au public sous le nom d'Instructions chrétiennes; et » ce n'est pas un des livres les moins édifiants qui soient sortis » de Port-Royal. » — Les cinq gros volumes de sermons, ou abrégés de sermons , qui portent ce titre , furent publiés sept ans après la mort de M. Singlin , en 1671 , par les soins de ses amis, sans nom d'auteur.
(1) Port-Royal, t. I", nouvelle édition, p. 472; t. II, p. 499.
continue et l'onction cachée : ces mérites-là ne frappent qu'à la longue, et ne se révèlent bien qu'au lecteur assez patient pour prendre le livre comme il s'offre à lui, dans sa suite et sa teneur même.
Voici pourtant un passage d'un sermon ou abrégé de sermon sur l'Amour des hommes, où, si je ne me trompe, il est aisé de reconnaître le coup d'œil judicieux et pénétrant du moraliste, et où la plénitude et la chaleur de cœur se font sentir sous la frugalité un peu indigente de l'expression. L'orateur vient de définir l'amitié véritable, laquelle a nécessairement l'amour de Dieu pour principe et pour soutien :
« Or, » ajoute-t-il, « quel est le principe de la plu- » part des amitiez que nous voyons aujourd'hui dans » le monde? Les uns aiment, parce qu'on les aime; » les autres parce qu'on les honore ; les autres parce » qu'on leur est utile, et pour d'autres sujets sem- » blables. On ne s'entr'aime que par des intérests » tout séculiers ; et on a peine à trouver des amitiez » véritables, fondées en Jésus-Christ et formées » pour Jésus-Christ.
« Ce n'est pas ainsi que l'apostre saint Paul aimoit » ses amis : son amour brûlant ne respiroit que » Jésus-Christ : et quoy qu'il ne vist pas dans ceux
» qu'il aimoit une correspondance de charité, il ne » les en aimoit pas moins ; parce que son affection » avoit jette de si profondes racines dans son cœur, )) que rien ne la pouvoit ébranler. Mais hélas ! on ne » s'aime plus de cette sorte ! Si Ton considère bien V aujourd'huy les amitiez des chrestiens, on trouvera » que l'origine en est entièrement différente de celle » de ce grand Apostre. Je ne veux que vos cœurs » pour témoins de ce que je dis. Si je les pouvois » sonder, je vous ferois voir que dans cette grande » multitude presque toutes nos amitiez ne sont » établies que sur desintérests bas, et ne s'entre- » tiennent que par le commerce des nécessitez de la » vie.
« Mais, sans entrer dans cette discussion, vous » reconnoistrez cecy sans peine, si vous voulez » examiner les différents sujets qui causent desdivi- » sions parmy vous, et qui vous rendent ennemis les » uns des autres. Car, lorsque l'amitié n'est fondée D que sur des intérests humains et passagers, elle » ne peut estre ardente, ni perpétuelle : elle s'éva- » nouit au moindre mépris, au moindre iritérest, àla » moindre jalousie : parce qu'elle n'est pas attachée » à l'âme par cette racine céleste, qui seule soutient y> nos amitiez, et qui les rend fermes et inébranlables.
» Rien d'humain et de terrestre ne peut rompre un » lien qui est tout spirituel. La charité que l'on se » porte réciproquement en Jésus-Christ est solide, » elle est constante, elle est invincible : elle ne s'al- » tère ni par les soupçons, ni par les calomnies, ni » par les dangers, ni par la mort mesme. On ven*oit » mille périls, sans s'en étonner. Celuy qui n'aime » que parce qu'on l'aime, cesse d'aimer, aussi tost » . qu'il reçoit quelque mécontentement de son amy ; » mais icy cela n'arrive jamais, parce que, selon » saint Paul, La charité ne périt point. Car quel pré- » texte pourriez-vous alléguer, pour avoir laissé » périr la vôtre? Direz-vous que vostre amy ne vous » a rendu que des mépris pour des déférences, et » des injures pour de bons offices ? Direz-vous qu'il » a voulu vous oster la vie? Si vostre amitié a Jésus- » Christ pour objet, c'est cela mesme qui l'affermira. » Tout ce qui 7*uine les amitiez humaine^, redouble » et fortifie les chrestieymes. Vous me demandez » comment cela se peut faire. C'est parce que l'in- » gratitude de vostre amy vous devient le sujet » d'une récompense infinie, et que, plus il a d'aver- » sion pour vous, plus vous devez estre touché de » compassion pour le secourir dans un si grand » mal.
PORT-ROYAL. 36a
« 11 est donc clair que celuy qui aime véritable- » ment dans la seule vette de Jésus-Christ, ne cher- » che dans son amy ni la noblesse, ni les dignitez, » ni les richesses, non pas mesme amour pour » amour; mais qu'il aime sans intérest, sans inter- » ruption, sans refroidissement, quand mesme son » amy lui manqueroit de foy, quand il deviendroit » son ennemy, quand il auroit résolu de le perdre : » Jésus-Christ seul, qu'il aime dans cette personne, » soutient tout, supplée à tout, et suffit pour tout. » Tant que celuy qui aime jette les yeux sur Jésus- » Christ, son amitié demeure ferme.
» C'est luy-mesme qui nous a donné le modèle de 9 cette amitié toute divine. C'est lui qui a aimé des » ennemis et des blasphémateurs qui le haïssoient » à mort, qui ne pouvoient souffrir de le voir, qui » estoient prests à tous moments de courir aux » pierres pour le lapider ; et qui les a aimez de cette » charité la plus sublime, celle qui va jusques à » donner sa vie pour ce que l'on aime. Soyons sans » cesse attentifs à ce modèle : imitons cette charité » d'tm Dieu (1)... »
Voilà le style de la prédication à Port-Royal ; style avant tout clair et probe, mais non pas froid et aride,
(1) Instructions chrestiennes, t. 1°', p. 716.
OÙ rame parle aux âmes, sans se répandre; où la vie respire, sans épanouissement et sans fleur; style médiocre, un peu triste, mais utile, mais bien chrétien, dont la pâleur ne tient pas uniquement au défaut de génie, mais résulte en partie d'une habitude austère de désintéressement et d'humilité. « S'ils n'ont pas » l'éclat et la couleur de la lumière, » a dit l'auteur de Poi't-Royal des écrivains de cette école, « ils en » ont la chaleur et la salutaire influence (1); » si l'on ne voit pas chez eux le rayon, on sent du moins le foyer.
Les émotions d'une destinée aussi traversée et aussi orageuse que le fut celle de Port-Royal au XVII* siècle, triomphèrent-elles quelquefois de cet esprit de retenue et de silence ?ljne parole plus vive et plus expansive, des accents plus émus et plus voisins du pathétique, quelque chose enfin de plus sem-
(1) V. les jugements de M. Sainte-Beuve sur de Saci, considéré comme directeur et comme écrivain (M. de Saci prêcha peu), t. II, p. 325; sur Duguet, t. V, p. 403. — Arrivant à M. de Saint-Cyran par un riant détour à travers saint François de Sales, le même écrivain rappelle le mot de saint Bernard : Lucere et ardere perfectum est : « Nous arrivons, » dit-il, « à ceux qui brûlent, mais ne luisent pas. » (T. I", p. 284.) — v. aussi dans Chateaubriand et son groupe littéraire une remarquable définition du style chrétien , inspirée au critique des Martyrs par son étroite familiarité avec les hommes de Port-Royal; 1. 1", p. 283.
blable à l'éloquence proprement dite, faisait-il par moments irruption dans la chaire de Port-Royal, quand l'ennemi était aux portes du saint asile, lorsqu'à la veille de la dispersion et des exils, la communauté désolée se pressait une dernière fois autour du guide chéri qu'elle allait perdre, ou lorsque, après l'orage, elle se trouvait, comme par miracle, de nouveau réunie dans la vieille nef reconquise? Souvent le prédicateur séparé par la persécution de son fidèle auditoire, le rejoignit à la dérobée, dans l'ombre, en usant de pieux stratagèmes. Dans le temps où les religieuses étaient gardées prisonnières au Port-Royal-des-Champs, en plein hiver de l'année 1664, M. de Sainte-Marthe (le second et le successeur de M. Singlin) partait souvent le soir de Paris ou de la maison qu'il habitait près de Gif, et arrivait le long des murailles du monastère à quelque endroit convenu d'avance et assez éloigné des gardes ; là, il montait sur un arbre, assez près du mur, au pied duquel, en dedans, étaient venues les religieuses du côté du jardin; et de cette tribune improvisée, il leur adressait des discours propres à les fortifier dans leurs disgrâces et à les consoler (1). Quelle
(1) V. Vies intéressantes et édifiantes des Religieuses de Port-Royal, 1750, U I", p. 387 ; Sainle-Beuve, t. !«', p. 29; t. IV, p. 239.— Claude
source de pathétique et d'éloquence dans le mystère et la singularité de telles entrevues ! Mais à Port- Royal, en toute situation et dans toutes les fortunes^ fût-on intérieurement assailli des émotions les plus profondes et les plus légitimes, la vigilance sur soi, le qui-vive contre la nature et les sens, restaient les mêmes : tandis que la chair frémissait, que les cœurs blessés saignaient, l'habitude de gravité repliée, d'austère et douce réserve, ne fléchissait pas : tout allait du même train sous l'orage (4). La parole vive à Port-Royal, même aux jours des grandes épreuves, n'eut donc probablement rien de bien différent de la parole écrite, conservée jusqu'à nous, sur laquelle nous jugeons son génie et son éloquence.
N'oublions pas toutefois qu'un des premiers noms d'orateurs, une des grandes célébrités de la chaire
de Sainte-Marthe fut un des plus saints confesseurs et des prédicateurs les plus efficaces à Port-Royal. Il y remplit cette double tâche de 1656 à 1661, et de 1669 à 1678. Le recueil de ses lettres et discours spirituels montre en lui un autre Singlin, encore plus humble, s'il est possible, plus empressé à s'effacer. Nicole le mettait, pour la sainteté, au-dessus de tous les solitaires. C'est entre ses bras que voulut mourir Pascal. — • Né en 1620, mort en 1690.
(1) Entre autres moments dramatiques et touchants de Thistoire de Port-Royal, où se marque ce stoïcisme chrétien, voyez celui que retrace si bien M. Sainte-Beuve, t. Il, p. 369; récit des funérailles de M. de Saci et des morts qui suivirent.
avant Bossue t, se rattache à Port-Royal par un lien très étroit. Le fameux Père Des Mares, élevé à l'Oratoire, sous les yeux de Piet^re de BéruUe, avait, sans répudier sa compagnie, écouté les leçons et subi l'ascendant de M. de Saint-Gyran, et déjà, sous son titre d'Oratorien, c'était un Port-royaliste du dehors, des plus fidèles, lorsqu'il fit, vers l'année 1637, son début de prédicateur avec un succès qui alla croissant sous la Régence (1), jusqu'en 4648, où, soit divergence sincère et passionnée sur quelques points de doctrine, soit rivalité envieuse, un parti puissant se déchaîna contre lui et le fit exiler de la chaire (2). Il
(1) V. M™« de Motteville, Mtfmoire^, mars 1647.
(2) En tout cas, les adversaires du P. des Mares eurent le tort de ne garder avec lui aucune mesure. Les Jésuites l'attaquèrent avec feu dans les chaires ; quelques-uns avec une violence burlesque ; u Le P. Bonnefond, faisant le catéchisme dans Téglise des Jésuites, » entreprit de soulever le peuple contre lui; car, prenant son bon- » net à deux mains et l'enfonçant sur sa tête, il s'écria d'un ton » séditieux : « Quoi ! peuple de Paris , souffrirez-vous qu'on vienne » planter le pétard jusqu'à notre porte? >* (Le Père des Mares prêchait dans ce temps-là à Saint- Paul, tout près de l'église des Jésuites.) « Et dans sa chaleur il se laissa aller à bien d'autres em- » portements, ce qui faillit causer une sédition contre les Jésuites » mêmes. » {Articles de plusieurs grands hommes de l'Oi^atoire, Archives nationales, M. 119 B, Vie du P. Des Mares.) Ce Père se vit, dans le même temps, en butte à d'étranges accusations. Comme il avait enseigné, dans un sermon à Saint- Eustache, jusqu'où doit aller, suivant l'Évangile, la modération d'un chrétien dans l'usage
n'y put remonter que vingt ans plus tard, en plein règne de Louis XIV ; mais son talent était sorti si populaire de cette épreuve de dix années, une impression si vive était restée de ses leçons, que, lorsqu'il lui fut donné de reparaître, déjà sexagénaire, au lendemain de la paix del'Église (4669), une foule immense accourut au premier bruit de son rétour ; les cœurs s'ouvrirent comme autrefois à sa parole, dont la vieillesse n'avait en rien refroidi l'accent. L'Avent qu'il prêcha à Saint-Roch, au milieu d'un concours extraordinaire, n'eut rien à envier au succès du jeune Bourdaloue, qui produisait alors pour la première fois à Paris un talent aguerri par un laborieux et brillant noviciat dans les chaires de province. Cette station de Saint-Roch fit événement, et laissa un profond souvenir, que Boileau, vingt-cinq ans plus tard, trouvait encore vivant autour de lui, et qu'il se plaisait à consacrer, en faisant dire à l'un des interlocuteurs de sa satire Sur les femmes (1693) :
Sur ce poiut si savammeat touché,
Des Mares, dans Saint-Roch, n'auroit pas mieux prêché.
Cette éclatante revanche d'un long silence fut
des plaisirs des sens, « on prétendit qu'il avoit prêché contre les » parfums et les odeurs, et qu'il en vouloit à la Reine-Mère, qui » passoit pour les aimer fort et en user fréquemment; » et la Roine eut d'abord la faiblesse de le croire. [Ibid,)
d'ailleurs aussi courte que glorieuse. Assailli de nouveau par une ardente cabale, menacé d'interdit, d'exil même, le Père Des Mares accepta l'asile que lui offrait dans ses terres le vertueux duc de Liancourt, et y acheva sa vie, solitaire et caché, dans l'étude et la prière (1). Rien de lui, malheureusement, ne s'est conservé jusqu'à nous (2) ; mais, d'après les récits et jugements contemporains, il semble permis de croire que la sagesse un peu terne du style de Port-Royal dut s'éclairer chez lui de quelques nuances plus vives ; qu'à la gravité saine des Singlin, des Sainte-Marthe, il joignit des formes de raisonnement plus animées, plus oratoires, une dialectique plus pressante, une action plus faite pour les foules, plus expressive, sans être moins sé-
(1) V. Vies intéressantes et édifiantes des Religieuses de Port-Royal et de 'plusieurs personnes qui leur étoient attachées^ Amsterdam, 1750, 1. 1°', p. 457; Journal d'Olivier d'Ormesson, publié par M. Chériiel, t. 1er, pp. 435^ 443. cf. Extraits des Mémoires d'André d'Ormesson, jointa à ce journal, t. II, p. 639.
(2) La Bibliothèque nationale possède 4in recueil de neuf sermons attribués à ce Père (MS. FR. 13320), dont j'ai dû prendre connaissance. Bien qu'elles se recommandent par une clarté soutenue d'enseig^nement, par une certaine autorité de ton, et, en plus d'un endroit, par une vivacité pressante de raisonnement, ces pages manuscrites n'offrent, en somme rien d'assez remarquable pour qu'on ose se prononcer en faveur d'une attribution dont rien, d'ailleurs, en dehors de la valeur mênie de ces sermons, n*établit l'authenticité.
vère (4). De l'orateur, il dut avoir le prompt coup d'œil et l'à-propos soudain, l'homme qui, un jour, accueillit ainsi la visite imprévue du vainqueur de Rocroy : « Le grand Condé voulant entendre le Père « Des Mares, arriva comme le sermon étoit com- » mencé. Le prédicateur se tut, jusqu'à ce que le » prince fût placé, et s'adressant à lui : <r Monsei- » gneur, » dit-il, « j'explique cet endroit de l'Évan- » gile où il est dit que Jésus-Christ guérit une main » sèche. Il m'est très-glorieux que Votre Altesse » vienne augmenter le nombre de mes auditeurs. Je » prie le Seigneur de consacrer ce bras qui est la j» terreur de toute l'Europe et le bonheur de la » France ; mais en même temps que Votre Altesse se » souvienne que, si elle ne rapporte pas à Dieu tous » ses exploits, comme à sa fin dernière, Dieu per- » mettra que ce bras sèche comme celui de notre » Évangile... » Et il reprit son sermon, qui était fort
(1) « II ne disoit que des choses solides, qui alloient au cœur, et » d'une manière très-persuasive, pleine d'onction et de force, » (Vies intéressantes y t. I", p. 470.) Le même biographe remarque que la beauté de sa voix, la sincérité et la convenance de son geste aidaient merveilleusement chez lui à l'effet des paroles : « Tout » parloit en lui, jusqu'à l'air de son visage, qui étoit mortifié, re- » cueilli, et qui marquoit toujours que son cœur, parfaitement » d'accord avec son extérieur, étoit touché le premier des choses » dont il vouloit toucher les autres. » (Ibid. p. 461.)
» pressant. Le prince, en sortant, dit à deux Jésuites » qui Taccompagnoient : « On me Tavoit bien dit que » cet homme étoit dangereux; si je l'entendois une » seconde fois, je me convertirois (1). »
Au reste, qu'un talent d'une énergie plus populaire, d'une physionomie plus vive, se soit rencontré au sein de cette austère école, cela au fond importe assez peu. Je ne tiens pas à revendiquer pour Port- Royal ime sorte d'intérêt qu'il n'a pas cherchée, et dont sa gloire n'a pas besoin. Je laisse ce qui a pu n'être qu'une exception heureuse, et je reconnais, s'il le faut, avec de Maistre, que la famille spirituelle de Saint-Cyran n'était pas une école décorateurs (2). Qu'importe, après tout, si l'éloquence peut revêtir toutes les formes et tous les costumes, les plus humbles comme les plus magnifiques ; si le simple et recueilli Césaire d'Arles a su pénétrer dans les âmes comme l'ingénieux et pathétique saint Augustin ; s'il y a un rôle utile, efficace, assuré dans la prédication moderne aux Singlin comme aux Bossuet? Permettons à de Maistre de refuser aux sermonnaires de Port-Royal un titre qu'eux-mêmes n'ont pas ambi-
^1) Vies intéressantes^ 1. 1^', p. 488. C'est ce même Condé qui, uu jour, voyant arriver Bourdaloue, comme la foule était bruyante autour de la chaire, s'écria : Silence! voici Vennemi!
(2) De l'Église gallicane^ ch. v, Port-Royal,
37i PORT-ROYAL.
tionné ; mais ne tolérons pas Tinjuslice dont il se rend coupable à leur égard, lorsqu'il ajoute : « Il n'y a rien » de si froid, de si vulgaire, de si sec, que tout ce » qui est sorti de leurs mains. J)eux choses leur » ont éminemment manqué ^ l'éloquence et F onction; » lorsque, par une étrange boutade, il s'écrie \^ Je te » vomirai, dit l'Écriture en parlant à la tiédeur ; j'en » dirais autant en parlant à la médiocrité ! Je ne sais y> comment le mauvais choque moins que le médio- » cre continu. Ouvrez un livre de Port-Royal, vous » direz sur-le-champ en lisant la première page : il > n'est pas assez bon, ni assez mauvais pour venir » d'ailleurs. Il est aussi impossible d'y trouver une » absurdité ou un solécisme, qu'un aperçu profond » ou un mouvement d'éloquence ; c'est le poli^ la » dureté et le froid de la glace (4). » Quel parti pris de sévérité, ou quelle légèreté paradoxale dans ce jugement! Et un peu après, croyant leur porter le coup de grâce, il ne voit pas quelle concession il leur fait et quel hommage il leur prépare. « Étrangers, » dit-il, « à tout ce qu'il y a de noble, de tendre, de » sublime dans les productions du génie, ce qui let&
(1) De V Église gallicane ^ ch. v. De Maistrc s'est refusé d'abord à compter Pascal parmi les éa^ivains de Port-Royal. Et il est vrai qu'uu Pascal fut, avant tout, lui-même, et qu'il ne relève, à proprement parler, d'aucune école.
» arrive de plus heureux dans leurs meilleurs mo- » ments, c'est d avoir raison, » Quoi donc! est-ce là un si mince avantage, un mérite si vulgaire? Avoir raison ne donne-t-il droit qu'à cette espèce de louange ironique et de félicitation dédaigneuse? Déraisonner, en ce monde, est malheureusement chose si facile et si commune, que c'est en effet un précieux bonheur et un mérite distingué d'avoir raison : c'est souvent une glorieuse exception et un rare privilège. Ce qui fait précisément pour nous la haute valeur et la solide originalité des hommes de Port-Royal, c'est qu'ils ont aimé, servi la raison, dans un temps où ses droits étaient encore si mal établis et ses conquêtes si peu avancées ; c'est qu'ils ont été, pour leur bonne part, dans la littérature religieuse et dans la chaire, les restaurateurs de la raison chrétienne (1); ce titre, auquel ils ont un droit incontestable, est assez beau, et suffit à. leur gloire.
(1) Je laisse toujours de côté, bien entendu, la théologie contenlieuse et le débat sur un point du dogme.
Je crois avoir établi par de solides preuves qu'il y eut au XVIP siècle, pour relever la prédication si tristement tombée sous les Valois, et restée si bas sous le premier des Bourbons, plus que des tentatives isolées, plus que des efforts épars et intermittents; qu'il se fit en ce sens, pendant près de cinquante années, un travail vaste et continu, dont les effets, déjà aisément appréciables vers le temps de la mort de Richelieu, étaient tout à fait sensibles à la veille du jour où parut Bossuet (1655).
La réforme de l'éloquence sacrée au. XVIP siècle, avant son glorieux épanouissement sous Louis XIV, est un fait certain et digne de mémoire, jusqu'ici trop vaguement ou trop inexactement signalé par la critique littéraire, ou par l'histoire religieuse elle-même. Née de ce réveil sincère de l'esprit chrétien qui se manifesta au lendemain des conflits douloureux et
des agitations dissolvantes du XVP siècle, appuyée dès Torigine sur une active rénovation des mœurs et des études ecclésiastiques, cette réforme se propagea et grandit, nous l'avons vu, parles efforts combinés des hommes de foi, de talent et de vertu dans lesquels se personnifiait le mouvement religieux du temps, et par l'émulation féconde des trois sociétés célèbres qui en étaient les principaux foyers (l'Oratoire, les Jésuites, Port-Royal). Entravée, retardée par plus d'un obstacle, elle marcha lentement, laborieusement, mais marcha sans relâche. Je ne crois rien exagérer en disant qu'à la date où je suis parvenu, et où je dois m'arrêter, elle était déjà très avancée ; qu'elle avait, dans un grand nombre de chaires, rétabli, à la place d'une dialectique stérile, ou d'un savoir profane et frivole, la science féconde de l'Évangile, et substitué aux licences d'une parole triviale, ou à la vaine pompe d'un style fastueux, la dignité, la liberté et la modestie du discours pastoral : qu'enfin elle avait remis en honneur la vraie méthode, les vraies formes de l'enseignement chrétien.
Le souvenir d'une telle œuvre méritait bien d'être consacré dans l'histoire de nos idées et de nos croyances, autrement que par le laconique hommage de quelques louanges banales. Pour honorer l'intcUi-
gènce et le zèle des courageux auteurs de cette révclution salutaire ; pour rendre justice à un Le Jeune, à un Lingendes, à ces hommes de sens et de cœur, dont la raison, échauffée par l'ardeur du sentiment religieux, fut parfois éloquente, ce n'était pas assez d'une simple mention, d'une courte inscription honorifique, trop aisée à oublier, comme tout ce qui rappelle un fait et un nom, sans retracer distinctement un rôle, sans évoquer une physionomie. L'honneur d'une attentive et particulière étude leur était assurément mieux dû qu'à tant de talents également secondaires, et bien moins utiles, qu'à tant de frivoles renommées, dont on s'est plu de nos jours à rassembler curieusement ou à retrouver les titres.
En m'apphquant à mettre leurs mérites en lumière, je ne crois point avoir dissimulé leurs côtés faibles. Dans la voie meilleure qu'ils ont su trouver et suivre, j'ai dit quels ont été leurs faux pas et leurs écarts ; j'ai dit les concessions que, sans le savoir, ils faisaient eux-mêmes par instants aux travers qu'ils combattaient, et aussi, comment ils ont exagéré parfois leurs excellents principes de simplicité et d'austérité. S'il est juste de reconnaître que la vraie et bonne prédication a été par eux retrouvée et mise en honneur, il faut avouer qu'elle n'a reparu dans leur
bouche ni toujours complètement épurée, ni assez riche d'inspiration et d'éloquence pour éclipser définitivement ce qui restait encore de faux talents eii crédit, et pour ramener dé toutes parts le goût pul)lic à la vérité. Au génie seul il est donné de marcher d'un pas sûr et infaillible dans le droit chemin, et dé s'y faire suivre victorieusement par tout le monde. Le vraij pour triompher pleinement, doit se montrer dans tout son éclat, c'est-à-dire apparaître revêtu de la splendeur du beau. Le bon sens, le talent honnête et sage préparent et même commencent les révolutions du goût : seul, le génie, par son action toutepuissante, les accomplit.
Le véritable réformateur de l'éloquence sacrée fut donc, en un sens, celui-là même qui la porta à uii degré de beauté et de grandeur inconnu des siècles précédents : ce fut Bossuet. Quand une telle voix parla ; quand on entendit ce théologien, qui^ sans transporter l'École dans la chaire, sans appareil compliqué de démonstration, sans nuageuse subtilité, s'élevait d'un plein vol aux plus sublimes hauteurs du dogme chrétien^ et y emportait avec lui ses auditeurs étonnés de pénétrer si avant dans ces mystères ; ce moraUste à l'expérience profonde, aux regards perçants, à qui rien n'échappait des secrets de la
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nature humaine et de la vie, pour qui le cœur humain, cet obscur abîme, n'avait point d'ombres; ce dialecticien au langage animé et poétique ; cet orateur inspiré et réglé, noble sans faste, familier sans bassesse, riche de tous les tons et de tous les accents, tour à tour grave, doux, austère, insinuant, pathétique, sublime, toujours simple ; talent complet, âme immense, génie multiple, véritablement fait pour servir d'organe à cette religion qui sait parler à tout l'homme, et pour exprimer toutes les tendresses du christianisme, comme toutes ses sévérités et toutes ses grandeurs (1): alors une nouvelle lumière se fit dans les esprits : on reconnut à plein la frivolité et l'impuissance des faux talents dont la vogue se soutenait encore, appuyée sur un reste de mode ou de préjugé ; on s'étonna d'avoir pu si longtemps confondre l'éloquence du saint ministère avec ces subtiles démonstrations ou ces déclamations insipides qui en avaient pris la place. Ce faux art moderne de la chaire, en qui un reste des procédés scolastiques se combinait avec les traditions pédantesques de la Renaissance, succomba sous le mépris public,
(1) « La grandeur de l'esprit de Bossuet u caché à beaucoup de » gens sa sensibilité, comme la douceur des vers de Racine leur » cache sa vigueur et sa force. » (Nisard, Histoire de la littérature française, t. IV, p. 238).
disparut pour jamais. A l'école du pathétique et du sublime, les dernières illusions tombèrent, les dernières incertitudes s'évanouirent, et le règne de l'art simple et fécond et du grand goût commença.
Toutefois, cette éducation suprême des esprits par la parole d'un Bossuet ne se fit pas en un jour. Le goût public, quand il a longtemps erré, ne revient et ne se fixe qu'après de longues oscillations. Des orateurs obstinément fidèles aux modes expirantes recueillirent encore plus d'un applaudissement en face de la chaire même de Bossuet (4). La réputation des talents estimables qui avaient de leur mieux frayé la route au génie, ne pâlit point à son apparition autant qu'on pourrait le croire (2). On dirait, à voir les témoignages d'admiration prodigués à quelques-uns d'entre eux à l'heure même de la popularité croissante de Bossuet, que celui-ci n'est point encore
(1) Un de ces attardés, Fr. Faure, évoque d'Amiens, était encoro fort suivi en 1660 et dans les années suivantes. V. comme échantillon de l'incorrigible mauvais goût de ce prélat, ses 0. F. d'Anne d'Autriche et de la reine d'Angleterre.
(2) Le Père de Lingendes meurt dans toute sa gloire en 1660. — Les chaires se disputent Senault, sexagénaire, jusqu'en 1669, où il se retire, vaincu par l'âge. — Deux autres estimables devanciers de Bossuet, Biroat et Texier, sont à l'apogée de leur succès dans ces années mêmes où Bossuet se déploie tout entier, 1660-1669. V. Gazette de France^ et Liste générale des prédicateurs qui ont prêché
venu : tant ont de peine à se répandre le sentiment juste et la pleine intelligence de la vraie et durable beauté! tant il est difficile aux contemporains de mettre un homme supérieur à son véritable rang! L'histoire poursuivie jusqu'au bout, et de tout point complète, de la réforme du goût dans la chaire, au XVII* siècle, devrait donc dépasser cette date, solennelle d'ailleurs, des premières prédications de Bossu et à Paris (4657) ; elle se prolongerait, en se confondant avec l'histoire même des ouvrages et du génie de Bossuet, jusque vers la fin de sa carrière oratoire (1669 ou 1670), et par conséquent, aurait aussi à tenir compte de l'effet produit par la parole naissante de Bourdaloue ; car, par unbonheur providentiel, ce fut au moment même où Bossuet, appelé à une autre tâche, allait quitter la chaire, que Bourdaloue y parut, non, comme le dit Voltaire, pour le faire oublier, mais pour le remplacer à sa manière, et continuer, sous une autre forme, la tradition retrouvée de la grande éloquence chrétienne.
VAvent et le carême en la ville et faubourgs de Paris de 1646 à 1700. (Bibl. nat.). V. aussi comment Bossuet était jugé et classé en 1662 par un professeur d'éloquence sacrée, dont Fléchier a fait l'éloge en vers, par Richesource. Rhétorique des Prédicateurs, p. 201 et 419.
(Le Père Le Jeune, p. 177)
Ayant, dans cette étude, à toucher à un aussi grand nombre de noms et d'ouvrages, je n'ai pu m'arrêter autant que je l'aurais voulu sur le plus intéressant peut-être des devanciers de Bossuet dans la chaire, sur le Père Le Jeune, de l'Oratoire. Pour suppléer autant que possible à la brièveté des pages que je lui ai consacrées, j'ai cru devoir réunir ici un certain nombre de morceaux extraits du re-t cueil de ses sermons, et choisis de manière à prér senter sous ses aspects divers l'originale figure de ce maître de la prédication familière et populaire.