DANS SON OUVRAGE
« ... Si la Divinité et sa toute puissance infinie paraissent avec tant d'éclat dans la manière dont elle a fait le monde, sa sagesse admirable y paraist encore davan-
tage dans la manière dont elle le gouverne : cette sagesse, dis-je, éclate avec tant de lustre en la conduite de l'univers, qu'il ne faut qu'ouvrir les yeux et n'estre pas aveugle pour la voir plus clair que le jour. Car nous voyons que les cieux se tournent autour de nous avec un ordre si réglé, si constant, si immuable, que les saisons de l'année nous servent par quartiers et se succèdent les unes aux autres avec une vicissitude si proportionnée à notre vie ; nous voyons que les animaux qui sont dépourvus de jugement, et mesme que les plantes qui n'ont point de sentiment, s'acquittent de toutes leurs fonctions avec autant de perfection, d'industrie et de commodité que s'ils avoient du jugement.
» ... Si vous voyiez un petit enfant de deux ou trois ans qui parlast fort éloquemment, qui fist une harangue ou une prédication assortie de toutes ses parties, figures et métaphores, qui eust son invention, sa distribution, son élocution et autres pièces de rhétorique, aussi bien qu'un orateur parfait, vous diriez que c'est un ange qui parle par sa bouche, parce qu'un âge si faible et si imparfait que le sien n'est pas capable d'un si grand jugement. Cependant vous voyez que les petits oiseaux qui ont moins de jugement qu'un enfant, car ils n'en ont pas du tout, font néanmoins le nid de leurs poussins avec autant d'industrie qu'un architecte sa maison ; nous voyons que le cep de la vigne, qui n'est qu'un morceau de bois pour nous fournir du vin, fait les petites enveloppes qui soutiennent cette liqueur, les pampres qui sou-
tiennent ces petits grains, les feuilles qui tiennent à couvert ces pampres, les sarmens où est attaché ce feuillage : il fait, dis-je, tout cela avec autant de dextérité, de beauté et de commodité ; il distribue Thumeur de la terre à ces sarmens, à ces feuilles, à ces pampres et à ces petits grains, avec la mesme justesse et proportion que s'il avoit de l'esprit; il s'agraffe aux eschallas, il les embrasse et serpente autour d'eux pour monter en haut sur les épaules d'autruy, comme s'il avoit du jugement pour connoistre qu'il a besoin de cet appuy ; ne faut-il pas conclure que ces créatures ne font pas cela d'elles mesmes, mais que c^est Dieu qui le fait par leur entremise : Opus naturœ^ opus intelligentiœ non errantis ; et que les œuvres, de nature sont toujours plus parfaites et accomplies que les artificielles, parce que c'est une intelligence souveraine qui ne peut se tromper, que c'est une raison qui ne peut errer, et que c'est, en un mot, la Divinité infiniment sage qui fait toutes ses œuvres par l'entremise de la nature (1)?... »
PRÉCELLENCE DE l'AME SUR LE CORPS.
EMPIRE DE l'homme SUR LA NATURE.
a . . . L'âme estant créée par un soin particulier de l'esprit de Dieu qui s'y est appliqué, et avantagée d'un estre si excellent, a receu en sa création un droit d'empire
(1) Le Missionnaire de ^Oratoire, t. VI, Sermon lxiii. De la production des créatures.
naturel sur son corps et sur toutes les créatures qui sont au-dessous de sa nature.
» Aussi voyons nous qu'elle donne à son corps, comme à un vassal, tel mouvement que bon luy semble, ce qui est un eflfet de sa souveraineté. Absque tuo imperio non movebit quisquam pedem aiit manum. {Gen. 41, 44.) Elle le marque à son caractère, comme son esclave; elle luy fait porter ses livrées, comme à son serviteur ; elle Toblige à se rendre complaisant à ses humeurs, comme un sujet aux humeurs de sa princesse. Car on voit que le visage et que la posture du corps changent selon les divers mouvements des affections qui agitent 1 ame : témoins les physionomistes, qui jugent des passions et des inclinations de l'âme par l'extérieur du corps ; comme on connoit qu'un tel seigneur est en une maison par les couleurs des valets qui sont demeurés à la porte. On voit mesme que le corps, comipe un vassal bien affectionné à sa souveraine, fait des eflforts extraordinaires pour l'accomplissement des volontés de l'âme ; témoin le fils de Crœsus, qui, estant naturellement muet, parla pour délivrer son père, l'âme perfectionnant en un instant les organes de la parole, et montrant en cela qu'elle est comme un petit dieu dans son corps, puisqu'elle supplée ainsy au manquement que la nature avait commis en la création.
» Au contraire, quand elle veut que ses desseins demeurent couverts, elle sçait bien déguiser son corps, et montrer des apparences d'amitié pt de modération
dans les plus grandes émotions d'inimitié et de colère^ afin qu'on sçache qu'elle est d'une autre nature que luy, puisqu'elle le change et l'altère, qu'elle le peint et le défigure, qu'elle le remue et l'arreste comme bon luy semble. Le corps est donc subjet à l'âme, et par conséquent l'âme est plus noble que le corps (1), comme une dame sans doute est plus noble que Tesclave qui lui rend service.
»... Mais quel empire est-ce que l'homme n'exerce pas sur les éléments, sur les corps mixtes [composés]^ sur les plantes et sur les bestes ? Il est seul entre tous les animaux qui se sert du feu pour la commodité de la \ie, et quand il dompte cet élément qui dompte tous les autres, il montre bien le pouvoir qu'il a dans la nature. Il fait des feux qui bruslent en l'eau, et des eaux qui ont le mesme effet que le feu. Il tonne et foudroie en l'air par les canons : il attejle les vents à ses voiles et les contraint de tirer ses vaisseaux; il met les digues à la mer, il dessèche ou il destourne les fleuves, il marche à piedsur les eaux par l'invention des ponts et des navires ; il aplanit les collines, il change les plaines en montagnes par les remparts et les fortifications ; il jÇait des rochers par les tours, il fait abysmer la terre par les mines, et fouille jusques au. centre du monde pour en tirer ce que la nature a de plus secret ; il tire l'essence des simples, il recueille, il ramasse .en un peu d'huile toute la vertu qui estoit répandue dans une grande quantité d'herbes. Il donne au feu parles fournaises. pUis de chaleur^u'il n'en
a naturellement, à l'or plus de pureté par le creuset, et aux rayons du soleil, par les miroirs ardents, plus de chaleur et d'éclat. Or, celuy qui donne à la matière plus de perfections que sa propre forme, n'est-il pas supérieur à toute sorte de forme et de matière (1) ? »
SPIRITUALITÉ DE l'AME.
a Que cette âme soit spirituelle ; qu'elle soit ijnmatérielle, qu'elle ne soit ny partie du corps, ny dépendante du corps, on le peut aisément montrer en la manière dont elle subsiste, en la manière dont elle agit, en la manière dont elle reçoit.
» Si Tâme estoit une partie du corps, ou si elle relevoit deluy, elle crçistroit avec le corps, elle perdroit ses forces avec le corps, elle descherroit avec le corps, et c'est tout au contraire : le corps prend son accroissement jusques i un certain temps, et puis s'arreste ; et c'est lors [aloi^s)^ pour l'ordinaire, que Tâme commence seulement à croistre ; àcroistre, dis-je, en vertu et sagesse, en ce qu'elle profite, comme le corps est creu en grandeur, en ce qu'il s'est estendu. Si l'âme dépendoit.du corps, l'âme d'un boiteux clocheroit, l'âme d'un aveugle ne verroit point, l'âme d'un estropié sentiroit quelque diminution, l'âme d'un pulmonique seroit malade ; et nous voyons que les boiteux, les aveugles, les estropiés, les malades, ont
(1) T, VI, Sermon xlii, De Vâme raisonnable.
APPExNDlCE. 387
une âme aussi droite, aussi clair-voyante, aussi entière, aussi saine que les autres, et quelquefois encore plus : nous voyons que dans un petit corps loge souvent une âme bien grande et bien excellente ; que dans un corps infirme et contrefait, il y a quelquefois un entendement plus subtil, une mémoireplusheureuse, une volonté plus juste et plus droite que dans un corps qui est bien fait ; et qui ne sait que l'entendement, la mémoire et la volonté sont les trois puissances, les facultés, et comme les trois parties de lame?
» Quand le corps commence à faillir, quand il descheoit et s'approche de sa fin, c'est lors que l'âme se réveille, se reconnoist et se sent plus Vive [plus vivante) ; c'est lors qu'elle fait de plus belles actions, et en plus grand nombre que jamais; c'est lors quelle dispose de soy et de son salut par la confession, de sa famille et de sa postérité par son testament, de la République et de la Province par ses bons advis ; et elle le fait avec plus de piété, d'équité, de prudence, qu'elle n'a jamais fait : et elle le fait en un corps si pâle et si décharné au dehors, si pourry et si infect au dedans, que qui. voit le corps, ne voit quasi que terre, et qui entend les discours de lame, est ravy au ciel et au delà. Qui verra une âme si vive en un corps si caduque et si foible, ne dira il pas que c'est comme un poulet qui s'efforce en la coque ; on voit que la coque se casse, mais ce qui est dedans commence à éclorre(l).
(1) En reprenant dans un autre sermon [De Vâme raisonnable) la
» De plus, c'est le propre de la matière et des choses matérielles de pâtir ; lame est en continuelle action : un corps, de soy, n'a point de mouvement ; l'âme est si remuante et si agissante de sa nature, que, si elle n'a rien au dehors qu'elle puisse mouvoir pour s'exercer, elle ne cesse de s'agiter et promener dans elle-mesme. Elle dépend si peu des sens, qu'au contraire, quand les sens n'agissent pas, c'est lors que l'âme exerce le mieux ses propres actions. Quand vous n'entendez pas de bruit, quand vous ne voyez rien qui vous distraie, quand les autres sens n'agissent point et ne souffrent rien^ c'est lors que vous estes plus habile à la contemplation. De là
même démonstration, le P. Le Jeune ajoutait : « Je sçay bien que » l'àme est quelquefois interdite et comme percluse aux opéra- » tions qui dépendent du corps; Tobstruction des nerfs optiques » Tempesche de voir par les yeux; elle ne peut trouver.de parola, » si la langue est nouée par quelque maladie ; l'intempérie ducer- » veau lui trouble l'imagination : mais pour tout cela elle ne perd » rien de sa substance ny de sa vigueur propre; cène sont que les » organes qui sont lésez ou altérez; comme un excellent symphoniste » ne perd rien de sa science, quand les cordes de son instrument sont » trop mouettes (moites^ humides)^ ou bien mal tendues. Et une » preuve de cela est que, si on nous arrache un des yeux, l'àme » verra plus clair de l'autre ; que, si vous perdez le bras droit, l'àme » donne plus de force au gauche ;qu*un aveugle jugera aussi saine- » ment, et qu'un muet couchera par écrit des harangues aussi élo- » quentes que ceux qui n'ont point ces défauts. C'est donc signe » que l'àme ne perd rien, mais qu'elle demeure entière dans les » brèches ou blessures du corps, comme par la tablature (pièce de » musique écrite) et les accords bien concertez qu'un musicien com- » pose, vous jugez qu'il n'a pas perdu son art, encore qu'il ne puisse » chanter, parce qu'il est enroué, ny jouer de son instrument, parce » que les cordes en sont rompues. » T. VI, Sermon xlii.
vient que dans les Monastères on ferme toutes les fenestrès pour naieux vaquer à l'Oraison. Quelquefois le corps est couché, et Tâme se promène par tout : il est immobile en une place, et elle rôde en mille lieux divers : elle vad'un bout de rUnivers à Fautre ; elle fait en un quart d'heure mille voyages, que le plus habile corps ne pourroit faire en un siècle ; et si [et cependant) le corps où elle habite est enfermé dans une chambre.
» Davantage, un corps a ses dimensions ; il ne contient que ce qui est proportionné à sa grandeur ; les choses n'y peuvent avoir place, si elles l'excèdent; il ne peut recevoir un autre corps sans chasser hors de soy ou détruire quelqu'une de ses parties : l'âme contient en soy toute la masse de la terre, avec toutes ses dimensions : elle mesure en son esprit la longueur, la largeur, la profondeur de ce grand élément ; et, ce qui est admirable, logeant en soy un si grand corps, elle se loge elle mesme en un si petit corps.
» Quand plusieurs choses matérielles logent ensemble en un mesme corps, elles s'empeschent et s'incommodent Tune l'autre : l'âme contient le ciel et la terre sans en estre occupée (1) : les absents et les présents, ceux qui sont morts et ceux qui ne sont pas encore nés, y logent et ne s'incommodent pas : elle reçoit en soy une infinité de personnes, de villes, de provinces, de royaumes, sans qu'il y ait presse... Et tant s'en faut que tout cela
(1) Au sens latin, occupata.
tienne place en 1 ame, qu au contraire, plus elle se remplit, plus elle est capable de recevoir ; plus elle contient de choses, plus elle peut et désire en contenir.
Si elle estoit matérielle, s'il y avoit en elle rien de corporel^ elle seroit incapable de recevoir aucun ccJrps, et il n'en est point qu'elle ne puisse recevoir ; elle peut les joindre, les séparer, les comparer et les confronter lun à l'autre comme bon luy semble. Si en un miroir il y avoit quelque figure, il n'en recevroit aucune autre ; si en la prunelle de l'œil il y avoit quelque couleur particulière, ouilne verroitrien, ou tout luy paroistroit semblable à la couleur qu'il auroit : la langue qui juge des saveurs n'en doit point avoir en elle de particulière, autrement toutes choses luy sembleroient de mesme : pour recevoirles figures, les couleurs les saveurs estrangères, il faut estre exempt de toute figure, de toute couleur, saveur propre et particulière : doncques pour recevoir par intelligence et concevoir tous les corps, comme fait nostre âme, il faut, qu'elle soit en elle mesme exempte et dégagée de tout corps. Elle est si évidemment spirituelle, que recevant en soy quelque corps, elle Fespure, le spiritualise, le despouille de l'estre corporel et matériel qu'il avoit. Concluons donc cet argument, et disons que celle qui est plus vigoureuse, quand le corps est plus abbatu, plus forte, quand il est affoibly,
plus libre, quand il approche de sa fin ; celle qui joint ensemble les temps passez, présents et à venir, sans succession; celle qui monte au ciel et descend aux
abysmes, sans changer de lieu ; qui loge en soy les corps, sans qu'ils y tiennent place ; qui en reçoit plusieurs, sans qu'ils y fassent piresse, qui mesme les reçoit tous et juge de leurs qualitez ; qui a sur les corps tant d'empire, n'est pas une partie du corps, ny dépendante du corps, ny matière, ny qualité matérielle. » Toutes ces démonstrations sont, à mon advis, très puissantes pour faire voir mesme à un payen la noblesse et spiritualité de nostre âme : mais le chrestien qui est nourry en une escole plus relevée, doit connoistre par une autre voye l'excellence de son âme, par le prix et valeur inestimable de la rançon dont elle a esté rachetée, et par l'amour très ardent que le fils de Dieu luy a porté (1)... »
COMBIEN EST CHOSE DUE l'AMOUR DE LA CRÉATURE