ENVERS LE CRÉATEUR
a Rentrons en nous mesmes, Messieurs, considérons nostre ingratitude ; convertissons nous à ce bon Dieu, et disons qu'ayant tant d'occasions de vous servir et aymer, ô mon Dieu, je vous sers et vous ayme si peu ! Comment se peut-il faire que cette créature n'affectionne pas son Dieu, duquel elle a esté créée.; que cet homme n'ayme pas son créateur, qui est son commencement et sa fin? N'est-ce pas une injustice et une tyrannie insup-
, (1) T. I, Sermon m, De la spiritualité et excellence de nostre âme.
portable, que quelqu'un bastisse une maison, et qu'un autrela possède? Je suis, mon Dieu, une des maisons que vous avez édifiées pour y habiter plus volontiers que dans le Ciel : d'où vient donc que toute autre chose est plustôt reçeue en mon cœur que vous ? N'est-ce pas une injustice que quelqu'un plante un héritage, et qu'un autre jouisse des fruits? Je suis, 6 mon Dieu, vostre vigne, que vous avez plantée de vos mains, que vous arrosez de vos grâces, que vous cultivez par vos bénéfices {vos bontés)^ que vous conservez par vostre providence. Que toutes les plantes de cet héritage, qui sont les puissance^ de mon âme et mes cinq sens de nature, soient à vous ; que les fleurs, qui sont les bons désirs, ne visent et ne tendent qu'à vous ; que les feuilles qui sont mes paroles, les fruits qui sont mes actions, soient toutes pour vostre service ; que mes yeux vous bénissent, que ma langue vous loue, que mes mains vous servent, que mes pieds marchent par la voye de vos divins commandements ; que mon âme tressaille de joye à la veue de vos perfections ; que mon cœur soit enflammé de vostre amour; que ma mémoire ne vous oublie jamais, que mon entendement pense toujours à vous, que ma volonté ait en vous seul son repos et son contentement : c'est le fruit et revenu que vous demandez de cet héritage. Entourez-le, mon Seigneur; environnez-le d'un bon mur ; faites-y une baye d'épines, fermez-le par une saincte crainte de vos jugements redoutables, afin qu'aucune créature n'y entre, qui puisse dérober ce qui esta
VOUS, et que, comme vous estes mon principe, d'où je suis émané par la création, comme vous estes ma dernière fin, à laquelle je dois retourner par la glorification, vous soyez aussi ma voye, par laquelle je me puisse acheminer à vous : que vous soyez, comme a dit votre serviteur Boèce :
Principium, rector, dux, semita, terminus idem.
ma fin, mon terme et mon repos (1) ! »