‹ Des premières transformations historiques du christianismeChapitre 10 sur 22 · ZSCHOKKE · texte numérisé non relu

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Essayons de dégager^ des développements plus ou moins légitimes qu'il a reçus après coup, renseignement personnel de Jésus. Saisissons le Christianisme primitif à sa source, dans son essence, tel qu'il sortit du cœur et de la pensée de son auteur. Négligeons, sll y a lieu, dans ses enseignements eux-mêmes, telle ou telle parole obscure, isolée ou insuffisamment documentée, et sachons ce qu'il enseignait chaque jour, ce que croyaient ceux auxquels il déclarait solennellement : Ta foi fa sauvée ou tes péchés te sont pardonnes.

Nous n'oublions pas que tout chrétien peut résumer à sa manière la doctrine du Christ, et que chacun de ces abrégés diiTère ; ce qu'expliquent également la richesse du champ et l'individualité de ceux qui le cultivent.

Aussi ne prétendons -nous imposer notre sentiment à personne ; mais nous nous efforçons de reproduire, sans aucune préoccupation, d'après les Évangiles, et particulièrement d'après les trois premiers (1) la doctrine du Maître.

(1) On verra dans le ch. IX^ sur le Christianisme johannique, pourquoi nous devons placer, avec presque tous les théologiens contemporains, VdiXïionié ^historique de Matthieu, Marc et Luc au premier rang et celle de Jean au second.

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Le mot abstrait de religion et les Doms qui rappellent sa personne comme Christianisme ou religion chrétienne, sont étrangers au langage de Jésus. Ce que nous appelons ainsi, il le désignait, avec bien plus de profondeur et de portée, par nn mot que TËglise a eu le tort de négliger presque toujours et d'oublier souvent : le Règne ou Royaume de Dieu ou des deux. C'est là ce quMl a voulu fonder et ce dont il a sans cesse prêché Pavèneraent. Toute son ambition fut d'établir le règne du ciel sur la terre, de faire régner Dieu dans les consciences. L'objet constant de son enseignement, de ses entretiens, de ses prières, ce fut le règne de Dieu en nous, se manifestant au fond des âmes, sans éclat ni appareil extérieur: la sainteté de Dieu comprise et respectée, sa volonté acceptée, obéie avec abnégation, avec élan, sur la terre comme aux deux. Voilà le but unique que Jésus s'est toujours efforcé d'atteindre.

A ce but unique correspond un mobile unique aussi. L'idée de la royauté divine n'était pas nouvelle ; elle s'était présentée naturellement à bien des esprits, et le peuple juif en particulier s^était plu à se croire le royaume particulier de Jéhovah. Mais ce royaume était restreint et ce Dieu régnait par la terreur.

Jésus voulait que Dieu fût le roi obéi de tous ceux dont il est le Père, c'est-à-dire de tous les hommes ; et il ne fit pas consister son règne en l'obéissance passive ou matérielle qu'exige un despote, mais en l'amour qu'un père a droit de demander à ses enfants. Devant l'idée de la paternité de Dieu, tout particularisme, tout monopole religieux disparaît. Devant l'amour du père pour ses enfants, toute obéissance extérieure, légale, de forme, devient radicalement insuffisante. C'est à l'intérieur des âmes que Dieu veut régner, c'est-à-dire, être aimé.

Le règne de Dieu n'est autre chose que l'amour infini du Père pour tous ses enfants, auquel doivent répondre l'amour filial et sans mesure de tous les enfants pour leur Père et Tamour fraternel que chaque enfant de Dieu doit à tous les

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autres; nul n*a le droit d'aimer ses frères moins qu'il ne s'aime iui-mème, puisqu'ils sont ce qu'il est devant Dieu, et puisqu'il doit tout rapporter à Dieu.

Mais comment Jésus entend-il établir, sans autre mobile que l'amour^ le règne de Dieu? Comment l'amour de Dieu ramène-t-il à lui et soumet-il à son règne les hommes qui n'aiment qu'eux-mêmes au lieu d'aimer leur Dieu et leur prochain?

La charité de Dieu pour ses enfants égarés se manifeste selon Jésus par une double action : le pardon et le renouvellement de la vie. Ce sont là les deux actes inséparables du même amour.

Le pardon est offert par Dieu à quiconque se repent ; il est offert directement, gratuitement. Il ne s'agit plus désormais de quelque divinité outragée et vindicative qui se laisse apaiser et gagner par des offrandes ou dont il faille détourner la colère sur quelque victime expiatoire. Le bon berger cherche' la brebis égarée jusqu'à ce qu'il la trouve et la rapporte sur ses propres épaules. Le père de l'enfant prodigue accourt au-devant de lui pour le combler de bienfaits, de marques de tendresse et d'honneur.

La sainteté divine a en vue, dans ses relations avec le pécheur, non de se venger de lui, ce qui serait indigne d'elle et contraire à sa nature, mais de le sanctiOer, ce qui est conforme à la fois et à la nature du Père et à celle de son enfant coupable. De plus, comme Dieu ne se venge pas, et comme nous avons tous besoin de pardon, nous sommes tenus à agir envers nos frères de la même manière que Dieu agit envers nous. La vengeance, dont l'antiquité païenne et juive faisait un mérite et un droit, n'est plus qu'un crime, et e pardon mutuel, comme l'amour mutuel, est un devoir.

Toute cette doctrine du pardon repose sur un fait que Jésus n'a jamais jugé nécessaire d'afûrmer sous une forme abstraite» mais qu'il suppose sans cesse reconnu, le péché, le mal moral. Il ne s'occupe jamais d'abstractions. Il prend toujours pour point de départ l'état actuel des consciences aux-

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quelles il s'adresse. Il a une vraie compassion pour les misères morales d'êtres libres qui vivent dans le péché et qu'il veut relever de leur profonde dégradation. Ce sont des malades qu'il s'offre à guérir, de pauvres esclaves des passions et de l'égoïsme, qu'il veut émanciper. 11 a une certitude si absolue de la puissance de Dieu et de l'efOcacité du bien et du vrai, il a une si pleine confiance en la perfectibilité de l'homme coupable, il a une si haute estime pour la nature humaine, toute pécheresse qu'elle est, que, à ses yeux, le relèvement, la guérison, le salut, l'affranchissement de toute âme qui veut revenir à Dieu et l'aimer, ne sont jamais l'objet du moindre doute.

Le pardon console, réhabilite, vivifie. Il inaugure une vie nouvelle qui est la vie normale, la vie de l'esprit. Dieu communique à l'homme son saint et bon esprit. Une communauté de volonté, de pensée et d'amour s'établit entre le Père et ses enfants revenus à lui. Dieu règne, non seulement obéi, mais aimé, mais imité de ses enfants qu'il a créés à son image^ et qui travaillent à restaurer en eux-mêmes sa ressemblance altérée, effacée par le péché. Dieu est ainsi le but vers lequel gravitent les créatures, dont la destinée est de devenir semblables à lui. L'homme travaillera sans cesse, pendant cette vie et pendant l'éternité, à devenir plus semblable à son Créateur, miséricordieux et saint comme lui, parfait comme son Père céleste est parfait.

On voit que la notion du perfectionnement chrétien implique et renferme celle de l'immortalité. La communauté que Jésus veut établir entre l'âme chrétienne et le Dieu vivant est si réelle, si étroite, que cette âme n'a plus rien à redouter de la mort. Jésus, comme il a été dit plus tard, a affrancld cevLX que la peur de la mort rendait esclaves toute leur vie(\). Ce n'est pas que le Christ ait jamais pris le souci de démontrer l'immortalité : elle ne peut être douteuse pour une âme où Dieu règne ; mourir, c'est remettre son esprit entre les

(1) Héb., Il» 15.

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mains du Père; mourir, c'est aussi, en un sens, aller à Dieu.

En résumé, l'enseignement de Jésus peut se renfermer tout entier dans la formule suivante : Tœuvre qu'il s'agit d'accomplir, c'est le règne de Dieu dans toutes les consciences; le mobile universel par lequel ce règne s'établit, le fait essentiel de ce règne, c'est l'amour dont la double manifestation est le pardon et la vie nouvelle ou éternelle; et ces deux manifestations supposent deux faits dont la certitude n'a pas besoin d'être prouvée, le péché et l'immortalité; en deux mots, et pour réduire le Christianisme à une seule formule, on peut dire que Jésus a manifesté à tous les pécheurs la miséricorde éternelle du Dieu de sainteté, leur Père.

Ce qui distingue Jésus entre les moralistes et les fondateurs de religions, c'est l'harmonie parfaite de sa doctrine et de son caractère; ce qu'il a commandé aux autres, il l'a fait; ce qu'il leur a conseillé de devenir, il l'a été. Faire la wlonté de son Père était sa nourriture quotidienne. Son ardent amour des hommes, sa pitié tendre et infatigable pour tout ce qui était souillé et avili, son abnégation sublime, l'ont montré fidèle à lui-même et à son Père, dans la vie et dans la mort. Il a été un maître essentiellement pratique ; son caractère est la plus noble et la plus touchante démonstration de sa doctrine, et ses actes, le meilleur commentaire de ses paroles.

Juif par son éducation et par le milieu où il passa toute sa vie, il s'éleva par le cœur et l'esprit, si haut au-dessus de l'étroitesse nationale, il trouva une telle puissance de généralisation dans son amour de Dieu et des hommes, qu'il fut en réalité, non pas Juif, mais humain. Tandis que les meilleurs et les plus grands d'entre ceux qui l'ont précédé portent la vive empreinte de leur race, Jésus n'appartient exclusivement à aucune. On ne peut citer aucun des prophètes qui ne soit

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essentiellement Israélite ; les plus grands des philosophes et Socrate lui-même, sont profondément grecs ; Çakya-Mouni est rindou par excellence. Jésus seul les dépasse tous et domine également toutes les diversités de race ou de nationalité; sa parole et sa vie sont entrées dans le fonds commun dont se nourrissent toutes les âmes. I/bumanité les revendique de plein droit comme siennes et s'y retrouve tout entière, malgré ses innombrables variations.

Quoique Jésus ait eu le droit de dire : Je ne 9uis jamais seul, car le Père est avec moi, et quoique TÉgiise, dans sa reconnaissance, lui ait donné de bonne heure les titres éclatants de sacrificateur suprême, de grand prêtre du genre humain, jamais personne ne fut plus éloigné que lui de tout esprit sacerdotal. Essentiellement laïque d'intention et de pensée comme de fait, il fut et voulut être le Saint et le Juste, non pas dans une clôture ascétique ou dans le désert, mais au milieu du monde. Il prit part systématiquement à la vie so ciale de son temps, menant ses disciples dans les réunions de ses compatriotes, prenant part à leurs fêtes, à leurs noces, et vivant de leur vie, tantôt sur une barque de pêche au lac de Génézareth, tantôt dans Tune des salles du temple, parmi les docteurs. Il fut trop grand pour connaître le dédain. Il fut trop bon et trop juste pour repousser les coupables, s'ils se repentaient. Aussi les rigides Pharisiens l'appelèrent avec mépris mangeur, buveur, ami des péagers et des gens de mauvaise vie. Tandis que la fausse sainteté fuit le contact des âmes déchues, de peur d'en être souillée, Jésus montra que la sainteté véritable les recherche pour les relever. Le monde lui dut le touchant spectacle de la pureté morale, attirant à elle les êtres avilis pour se communiquer à eux et les transformer. Avec plus de droit que personne, Jésus aurait pu dire rien d'humain ne m' est indifférent; lui qui bénissait l'innocence des petits enfants, en déclarant que le royaume des cieux est à eux et à ceux qui leur ressçmblent; lui qui rompit avec le préjugé séculaire de l'Orient, en reconnaissant à l'âme de la femme le même droit à la vérité et à la vie éternelle qu'à

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celle de rhomme ; lui qui enfin réhabilitait, avec une incomparable autorité et une délicatesse de langage infinie, les pécheresses pénitentes, les péagers abhorrés comme traîtres à leur patrie, et les Samaritains maudits comme hérétiques.

On s'est trompé de nos jours quand on a contesté Ténergique virilité de son caractère ; les ordres monastiques, et surtout ceux des femmes, se sont fait de lui une idée fausse, se sont créé un type affadi, énervé, qu'ils ont appelé leur doux Jésus. Sans doute il était doux et humble de cœur, il le déclarait lui-même et il engageait les petits et les faibles, les âmes travaillées et chargées, à se confier en sa douceur. Sans doute, encore, il supporta toutes les angoisses, les ignominies et d'affreuses tortures, avec une héroïque sérénité, en pardonnant à ses bourreaux. Mais loin d'être coupable de mollesse ou de complaisance, il s'attira des haines mortelles et les brava, quand il attaqua de front l'orgueil du peuple, l'hypocrisie des Pharisiens, le formalisme des prêtres, le cuite de la lettre chez les Scribes, l'égoïsme sensuel des riches, et le despotisme des grands. Il déploya, quand il le voulut, une redoutable majesté. 11 sut exercer un ascendant irrésistible pour balayer du Temple de son Père et de son Dieu les profanateurs qui faisaient de la religion métier et marchandise. Il démasqua avec une flétrissante rigueur la fausse sainteté dont le peuple était dupe, et jamais personne n'imprima comme lui au front de l'hypocrisie des stigmates infamants et ineffaçables. Nous engageons sans crainte celui qui conserverait le moindre doute sur la mâle autorité de son caractère et de sa parole, à relire ses discours. Quelle puissance de commandement, quelle grandeur dans des mots comme ceuxM;i : Laisse les morts enterrer leurs morts. — Si quelqu'un, eu mettant la main à la charrue avec moi, regarde en arrière, il n'est pas digne du royaume de Dieu. — Si quelqu'un veut être mon dbdpie, qu'il se charge de sa croix et qu'U me suive (1) ! — Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre;

(Ij Matthieu, VIIl, 22; Luc, IX, 62; Marc, VIII, 34.

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jf apporte, non la paix, mais l'épée. — Je suis venu mettre le feu sur la terre, et qu'ai-je à désirer de plus s'il est allumé (1) ? Il suffit de relire le sermon sur la montagne, et les imprécations de Jésus contre le pharisaïsme (2), pour se convaincre que le Christ ne fut pas seulement le plus doux des hommes, mais aussi le plus formidable vengeur des opprimés et le fléau de i*hypocrisie. On comprend parfaitement à Qette lecture pourquoi ceux qu'il flétrit avec tant d'autorité et qu'il dépouilla de leur prestige menteur Font puni en le crucifiant.

Son temps, nous l'avons vu, aspirait à l'unité, et Jésus luimême, qui fai3ait de l'humanité une seule famille, la famille de Dieu, aspirait bien plus et bien mieux que son siècle à l'unité véritable. L'écueil de la situation était la facilité même avec laquelle aurait pu se fonder quelque unité factice, sectaire, extérieure. Jésus ne fil rien de semblable. Â ce besoin général des cœurs, il refusa toute autre satisfaction que la grande unité de l'esprit de Dieu ou de la charité universelle. Ne voulant rien fonder que le règne intérieur de Dieu, il n'a laissé aucun écrit, aucun credo, aucun code, aucune règle de vie, aucune organisation de l'Ëglise, aucun plan de constitution pour l'État, aucune investiture cléricale. Les divers clergés qui prétendent avoir hérité des pouvoirs des apôtres ont oublié trois faits bien simples : le premier, que l'apostolat ne fut point un sacerdoce; le second^ que ce titre, porté d'abord par les douze, puis par Mathias, par Paul, par Barnabas, n'avait pas, même dans l'Église primitive , le caractère exclusif qu'on veut lui attribuer; le troisième que la transmission ininterrompue des prétendus droits apostoliques est de ces choses qu'il faudrait, non pas supposer, mais démontrer. Pour établir un droit, il ne suffit pas de prétendre qu'il existe ; il faut en donner les preuves.

Le Christ avait si peu souci de l'unité extérieure, qu'appre-

(1) Mallhieu, X, 34; Luc, XII, 49.

(2) Matthieu, chapitres Y, VI et YII; Matthieu, ch. XXIII.

COQUBRSL. — CHRI8TIANISMB. 3

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38 TRANSFORMATIONS DU CHRISHANISME.

naot un jonr de ses disciples scandalisés, qu*un étranger agissait en son nom et prêchait sa religion sans vouloir se joindre à lui, il protégea contre leur intolérance ce schismatique prématuré, et leur dit avec une autorité tranquille : Ne Ven empêchez point : Qui n'est pas contre nous est pour nous (l). Deux rites populaires, d'une extrême simplicité, sont tout ce qu'il institua. Le premier, signe d'initiation, symbole d'entrée dans le royaume de Dieu, est une ablation. Rien de plus naturel, puisque l'eau, qui lave les souillures du corps, était l'emblème, généralement accepté en Orient, de la purification morale. Le nouveau disciple de Jésus plongeait tout son corps dans une eau pure, pour indiquer qu'il voulait purifier toute son âme sous l'action de la religion nouvelle. On peut se demander si Jésus a eu l'intention de dicter une formule immuable pour le baptême, lorsqu'il dit à ses apôtres : Instruisez toutes les nationSf les baptisant au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit. L'Église le pense, mais les apôtres ne l'ont pas cru et ont baptisé simplement au nom de Jésus, sinon toujours, au moins quelquefois (2) ; la formule, au reste, est d'une grande beauté. Pourvu qu'on ne la considère point sous le faux jour des complications trinitaires, sa signification primitive est aussi naturelle qu'élevée. Un nouveau chrétien se consacre avant tout à Dieu, ensuite, à Jésus, dont il se déclare le disciple, et enfin à l'Esprit, à l'Esprit de Dieu et de Christ, qui est en nous l'eflFel et le but pratique du Christianisme. Le Père, c'est la religion dans Tabsolu; le Fils, la religion dans l'humanité^ dans l'histoire; le Saint-Esprit, la religion dans la conscience de chacun de nous. Ce dernier terme est aussi indispensable ici que le serait la conclusion dans un syllogisme. Mais il y a loin de là à ridée de trois personnes en Dieu^ distinctes, absolument égales et n'étant à elles trois qu'un seul Dieu. Le second rite chrétien est un repas commun, un mémo- Ci) Marc, IX, 40; Luc, IX, 50.

(2) Rom., VI, 3; Gai., III, 27. Gomp., I Cor., I, 13. Act., II, 38; VIII, 16; X, 40; XIX, 5.

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rial da dernier repas que Jésus prit avec ses disciples avant de mourir. Dans ses adieux aux douze, il leur demanda de renouveler en mémoire de lui, ce simple banquet; dupainqu^il rompait selon Tusage pour leur distribuer, et du vin qu'il leur versait, il fit les symboles de son corps que la mort allait briser et du sang qu'il allait répandre. Dès lors, les frères en Christ, participant au même pain et se passant de main en en main la même coupe communient, c'est-à-dire s'unissent à leur Père céleste, et s'unissent entre eux, par ce double amour, qui est l'essence même du Christianisme et en qui consiste le règne de Dieu. De tous les rites religieux qui sont arrivés à notre connaissance, aucun n'est aussi touchant et aussi grandiose , aucun n'exprime si bien les sentiments les plus élevés que puisse éprouver le cœur humain. Plus la sainte Cène est célébrée avec simplicité et conformément k l'institution primitive, plus la paternité de Dieu, la fraternité des hommes, leur égalité devant le Père, leur devoir mutuel, la mémoire de Jésus-Christ et sa mort sublime, sont vivement retracés à l'imagination et à la pensée, à la conscience et au cœur. Tandis que le baptême comme forme d'initiation, est unique dans la carrière de chaque chrétien, la communion se renouvelle, replace l'homme en présence de son Créateur, de son Sauveur et de ses frères, et nourrit en lui des sentiments de piété et de charité qui s'affaibliraient bientôt, s'il ne venait sans cesse les retremper à leur source divine.

La mémoire de Jésus, son caractère, sa personnalité, ont pris place en tète de l'humanité. Le genre humain se contemple lui-même dans cette splendide image et y reconnaît son idéal réalisé. Ceux mêmes qui ne croient pas en lui le connaissent assez bien pour reprocher souvent avec justice à ses disciples et à ses ministres de lui ressembler trop peu. Sa figure humble et sublime où rayonne Tesprit divin, vit

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dans la cooscieace du chrétien, souvent faussée, et cepen* dant reconnajssable encore, aimée et vénérée. Il demeure le centre et le seul fondement de son Église; c'est vers lui que, de tous les points de Thorizon religieux, se tournent les regards des membres de toutes les Églises particulières. En lui et par lui, catholiques, gréco-russes, protestants de toute dénomination, sont au fond et en réalité, quoique à des degrés très divers, disciples de la même religion; on a dit avec raison qu'entre le plus extatique des moines mendiants du moyen âge, et le croyant libéral le moins orthodoxe de nos jours, ce qu'il y a de commun, ce qui domine toutes les dissemblances, c'est Jésus-Christ. A travers les innombrables vicissitudes de l'histoire du Christianisme, parmi les varia* tions incessantes de tous les cultes chrétiens, sous les trans« formations perpétuelles de la religion, ce qui demeure invariable et ce qui constitue l'unité, c'est le Christ lui-même.

On demande sans cesse aux protestants libéraux où est, selon eux, la limite qui sépare les chrétiens de ceux qui ne le sont pas. Chacun a le droit de résoudre, selon sa cons* cience, ce redoutable problème. Pour nous, voici notre réponse : c'est celle des Apôtres qui proposaient à leurs prosélytes cette confession de foi, unique et suffisante : Crois au Seigneur Jésus-Christ, et tu seras sauvé (1). A nos yeux celuilà est chrétien, ou a le droit d'être tenu pour tel, qui se réclame de Jésus, qui déclare croire en Jésus. Ce nom sacré, cette personnalité auguste et sans égale, résume et représente suffisamment à elle seule toute sa doctrine, c'est-à-dire le règne de Dieu en nous, l'amour de Dieu et des hommes, le pardon des péchés et la vie spirituelle. Il se peut que par moments l'un ou l'autre de ces éléments essentiels de la religion chrétienne soit trop négligé ; mais, aussi longtemps qu'on en appellera à Jésus, on en appellera par cela même, avec plus ou moins de force, à ces grands principes, et à chacun d'entre eux, tant il les a représentés avec éclat.

(1) Aet. XVI, 31 ; YUl, »7.

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Toat le reste, dans TÉglise chrétienne, pourra et devra varier sans eesse; de ce fond immuable surgiront une multitude infinie de transformations, d'applications nouvelles, de développements encore ignorés, mais ce fond lui-même ne changera jamais. En effet, on ne proposera jamais k Tactivité de rhomme une tâche plus vaste, ni plus nécessaire, que le devoir de devenir parfait comme son Père céleste; Thomme devra toujours* aimer Dieu au-dessus de tout, et reconnaître à son frère les mêmes droits qu'à lui-même; il ne peut se passer de pardon; il aura besoin éternellement de vie nouvelle, de progrès, de la communication de Tesprit divin.

Ce caractère immuable du Christianisme, considéré en luimême, indépendamment des formes qu*il peut revêtir, a été hautement revendiqué par son fondateur : Les deux et la terre, a-t-il dit, passeront, mes paroles ne passeront point. Et dans le même sens, un des auteurs du Nouveau Testament a dit de lui, en un langage presque aussi imposant que le sien : Jésus-Christ est le même hier, aujourd'hui, et le sera éternellement (1).

Nous avons exposé le plus exactement qu'il nous a été pos* sible l'enseignement de Jésus, et nous avons complété l'analyse de ses doctrines en retraçant son caractère, qui en est la plus magnifique justification. On pourra s'étonner que parmi les éléments essentiels de son Christianisme, nous n'ayons pas placé en première ligne, ou sa divinité, ou ses miracles, ou sa résurrection. Mais ce sont là des doctrines qui ne portent pas sur la conscience humaine, des opinions ou des faits indépendants du règne de Dieu dans notre cœur, étrangers, quoi qu'on en puisse croire, à notre vie intérieure, religieuse et morale. Jésus a déclaré sauvés, pardonnes, reçus dans le royaume de Dieu, admis au paradis, des croyants qui n'avaient

(i; Mat., XXIV, 35; Heb., XIH, 8.

jamais entendu parler de sa divinité, n'avaient pas vu ses miracles et n'avaient aucune idée de sa résurrection. 11 n'en parlait point lui-même aux consciences malades qu'il régénérait; c'était surtout en parlant de Dieu et d'elles-mêmes qu'il les convertissait. Il appartient à l'histoire, à la science religieuse de se prononcer sur les questions historiques; mais c'est de religion proprement dite, c'est de relations directes avec Dieu que Jésus nourrissait les conscience^; c'est de cela seulement qu'elles peuvent vivre. Aussi, tout en reconnaissant pleinement qu'en Jésus résida, d'une manière unique et exceptionnelle, l'esprit divin, et qu'il eut le droit de dire (1): Moi et mon Père sommes un ; en admettant qu'il a opéré des guérisons par sa seule parole ; en enseignant enfln, qu'il est ressuscité, et qu'après sa mort ses disciples le virent plein de vie au milieu d'eux, nous n'imposons nos convictions à personne, et nous ne refusons point le nom de chrétien à ceux qui pensent autrement que nous sur ces grands faits. Nous déclarons connaître des chrétiens pleins de vraie foi et de vraie charité, qui les nient; et nous sommes certains de demeurer fidèle à la propre pensée de Jésus et à sa propre volonté, en reconnaissant de tels chrétiens comme nos frères, comme ayant le même droit que )ious, et que tout autre, au titre de disciples du Christ, à la participation de la sainte Cène et à toutes les fonctions qui s'exercent dans l'Église, y compris le ministère évangélique.

Une autre question délicate, que nous avons rejetée k la fin de ce chapitre, pour ne pas interrompre la suite des enseignements de Jésus, concerne l'idée que se faisaient les Juifs du Messie qu'ils attendaient. Le mot royaume de hieu fut emprunté par Jésus aux prophètes d'Israël et aux espérances populaires de ses compatriotes ; pour eux, le royaume des cieux ou de Dieu était la monarchie universelle, passant de Rome à Jérusalem, et Israël devenant le souverain théocratique de tous les peuples subjugués et convertis. Le Messie,

(1) Jean, X, 30,

fils de David, devait juger dans le vallon de Josaphat, près de Jérusalem, les vivants et les morts ressuscites, après quoi il devait régner mille ans sur le genre humain tout entier. Il est incontestable que Jésus, en se proclamant Messie spirituel, dépassa ces idées trop égoïstes et trop matérielles de ses concitoyens; que le règne universel et intérieur de Dieu, comme il le comprenait, ne ressemble guère à ce que les Juifs désignaient par le même terme. Cependant, si Ton prend à la lettre tous ses discours, et si on les regarde avec tous les orthodoxes, comme ayant été prononcés par lui, mot k mot, tels qu'ils nous sont parvenus, on sera forcé d'admettre qu'il partageait les illusions de ses alentours, qu'il confondait la fin du monde avec la ruine imminente de Jérusalem, et qu'il espérait revenir sur la terre, d'une manière miraculeuse et très prochainement, pour y établir, du vivant de la génération contemporaine, une monarchie théocratique et universelle. Ses apôtres et ses biographes n'en doutaient pas, et ils ont mis dans sa propre bouche, sans s'en apercevoir, leurs espérances à ce sujet (1). La difficulté est radicalement insoluble pour l'orthodoxie, qui admet à la fois la divinité absolue de Jésus et l'absolue exactitude, l'infaillibilité inspirée des évangiles ; mais il suffit de relire un même discours, une même parabole, un même fait rapporté par deux évangélistes, par trois d'entre eux ou par tous les quatre, et ce qui est plus décisif encore, il suflit de relire le même récit deux ou trois fois rapporté par le même auteur, pour s'assurer que tout cela ne nous est arrivé qu'à travers la tradition orale, et avec l'empreinte plus ou moins visible des idées et du langage de celui qui a écrit. On ne peut nier que les disciples n'aient donné souvent une signification trop judaïque et trop matérielle à ce que le Maître leur disait dans un sens plus large et plus général. Il le leur reprocha souvent, et en bien des endroits on voit qu'ils répètent ce qui leur a été dit sans le comprendre^ ou en le comprenant à demi.

(1) Voyez par exemple le cb. XXVI de saint Maihieu.

kk TRANSFORMATIONS DU CHRISTIANISME.

G*est à l'ensemble des idées juives sur les destinées futures du genre humain^ qu'appartient le dogme généralement admis des peines élerneiles, auire pierre d'achoppement de toutes les orthodoxies. S'il faut prendre les mots dans le sens orthodoxe, c'est-à-dire à la fois littéral et abstrait, Jésus a enseigné les peines éternelles. Et cependant ce dogme est la négation formelle de toute justice et de toute bouté en Dieu. 11 soulève notre conscience et révolte notre foi ; et devant une telle doctrine, nous n'hésitons pas à prononcer le non possumus dont on a tant abusé ailleurs. Par respect et par amour pour Dieu^ nous ne pouvons pas, nous ne devons pas y croire. 11 n'y a rien d'arbitraire dans ce refus. Si la conscience a été mise par Jésus lui-même en possession de ses droits, elle doit en user. On voit d'ailleurs que personne n'ose plus défendre ce dogme atroce, et que les orthodoxes de toutes les Églises gardent à son égard un adroit silence, sachant bien qu'ils se perdraient dans l'opinion universelle s'ils osaient en parler. A nos yeux, le terme original qu'on traduit par éternel est beaucoup plus vague dans le grec à demi hébraïque du Nouveau Testament, et on le traduirait plus exactement par le mot séculaire ou tout autre semblable. Nous ne concevons de peines éternelles que pour une âme qui s'obstinerait éternellement à rester malheureuse et mauvaise; mais cette hypothèse elle-même n'est à nos yeux qu'une pure abstraction. Si c'est là ce que signifie le texte, il perd ce qui ie rendait inacceptable. Mais si l'on nous prouvait qu'un mot de Jésus favorise l'affreuse idée d'un éternel enfer, nous en appellerions sans crainte de lui à lui-même, d'un mot obscur à tout l'ensemble de sa lumineuse doctrine d'amour et de pardon ; nous rappellerions ce qu'il a dit : Là lettre tue et l'espiit vivifie; les paroles que. je vous dis sont esprit et vie, et nous ne cesserions pas d'espérer fermement, de la miséricorde divine et de la perfectibilité humaine, le salut de toutes les âmes.

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