CHAPITRE n
AVANT LE GHRISTUNISME.
Ce Dien qa» vons adorez sans le connaître, c'est celui que je voas annonce.
(Saint Paul à Athènes, Actes, 17, 33.)
Il est des religions dont Torigine parfaitement connue doit être attribuée à tel ou tel peuple, ou même à un personnage historique, à quelque individualité puissante dont elle a gardé l'empreinte ; mais nul n'a créé la Religion dans le sens le plus général et le plus élevé de ce mot. Le sentiment religieux est une des facultés essentielles de notre âme, comme le sens du vrai ou celui du beau, comme la conscience morale ou le besoin d'affection. Il y a en l'homme quelque chose qui aspire à l'infini. 11 se sent une affinité secrète avec l'Être absolu, et ce sentiment se développe à mesure qu'il découvre combien son propre être est étroitement borné. Ce contraste entre les limites de notre nature et les grandeurs divines, ce contraste plus ou moins nettement conçu et la dépendance où l'homme se trouve par rapport à des forces ignorées mais supérieures à lui, le besoin qu'il éprouve de deviner sa propre origine et, plus encore, de prévoir son propre avenir, enfin le spectacle solennel des splendeurs et des merveilles de la nature, tout le porte à chercher Dieu. L'homme déifie et adore la première chose venue , plutôt que de renoncer à adorer.
Gomme il n'est aucune de nos facultés ni de l'esprit ni du
yGooQle
cœur qui par moment ne se sente limitée et n'en souffre, Taspiration vers l*infini, le besoin de secouer d'importunes entraves leur sont communs à toutes ; aussi le sentiment religieux a-t-il son siège au centre même de notre être moral, et, si l*on peut parler ainsi, à la racine de toutes nos facultés. De là résulte que s'il se développe sainement il ennoblit tout, il pousse en avant et en haut tout ce qu'il trouve en nous, il devient l'âme de tous les progrès; rien n'est plus faux que la notion très répandue d'après laquelle la Religion serait l'ennemie du progrès et comprimerait le libre essor des forces humaines. Elle est au contraire la plus grande puissance d'expansion qu'il y ait au monde.
Mais, précisément parce qu'il en est ainsi, le sentiment religieux ne peut se pervertir sans fausser et dépraver l'âme tout entière. C'est au nom de la Religion dénaturée et viciée qu'ont été commises les plus atroces cruautés, les plus odieuses perfidies, les actes les plus révoltants d'impudeur. La Religion, détournée de son but et pour ainsi dire prise k rebours, a servi de sanction à tout ce que la servilité eut jamais de plus abject et la tyrannie de plus détestable.
Ceux qui, épouvantés de tous les maux conseillés ou approuvés par des religions infâmes, ont pris le parti de vivre sans religion et prêchent l'athéisme, sont aussi peu sensés que s'ils renonçaient à la parole parce que l'humanité, depuis le commencement du monde, n'a pas cessé de mentir et de séduire. Les catastrophes, les dangers terribles auxquels nous nous exposons tous, en faisant usage de la force prodigieuse qui résulte du développement de la vapeur, n'empêchent aucun homme raisonnable do confier à une locomotive sa propre vie et celle des personnes qu'il aime le plus. Il n'y a rien de moins philosophique et de moins sage que de supprimer l'usage pour prévenir l'abus. C'est l'erreur des moines à l'égard du monde, comme celle des athées réels ou pré-
yGooQle
tendus à Tégard de la Religion. L'homme bien équilibré n*est ni moine ni athée, il est religieux et ne s'exile pas du sein de la société; il ne renonce ni aux hommes ni à Dieu.
A vrai dire, nous doutons un peu qu'il ait jamais existé d'aihée véritable. Parce qu'on hait les prêtres, ce qui très souvent est juste, on s'en prend k Dieu, ce qui est souverainement déraisonnable ; et ne pouvant rien contre lui, on le nie. On croit supprimer l'influence souvent pernicieuse des clergés en méconnaissant l'action de Dieu sur les âmes, mais ce calcul est faux. Beaucoup de savants prétendent aujourd'hui que les Bouddhistes, plus nombreux que les sectateurs d'aucune autre religion, n'ont point de Dieu; mais l'athéisme ne les empêche nullement d'être opprimés et exploités par une im* mense multitude de moines et de prêtres. D'ailleurs il est impossible à l'âme humaine de nier l'infini qui la presse et l'entoure de toute part ; elle s'efforce en vain d'y échapper. Au xYie siècle, une Catherine de Médicis, digne élève du scepticisme florentin, pouvait n'être ni catholique, ni protestante» ni chrétienne, mais à condition de s'en dédommager avec les prétendues sciences occultes et de se faire la dupe des astrologues; parmi nous, bien des gens de peu de foi religieuse croient au magnétisme animal, consultent les espnts frappeurs ou les tables tournantes, et la confiance qu'ils se vantent de refuser aux ministres de tous les cultes, ils la donnent aux médiums et aux somnambules.
Du reste, l'athéisme de quelques-uns serait pleinement démontré, qu'il ne prouverait pas plus contre la Religion universelle que la cécité de quelques infortunés ne prouve contre la lumière. Toutes les anomalies sont dans la nature. L'élément religieux peut manquer à une âme comme tel ou tel des membres de notre corps k un individu incomplet. D'ailleurs le rôle de l'éducation dans le développement de notre être moral est d'une importance telle qu'il est difficile de l'exagérer. Toutes les forces de notre âme comme celles du corps ne se forment que par l'exercice. L'éducation a tué le sens religieux dans bien des esprits; et
yGooQle
cela, de deux manières : chez les uns, il a péri par atrophie, par le défaut absolu de nourriture ; chez les autres, il a été détruit par l'excès de pratiques et de formules dont on Ta saturé et accablé. Si Ton fait quelque part des athées, c'est au couvent. Voltaire adolescent eut les Jésuites pour maîtres, et les flls des personnes outrées dans leur austérité et leur piété deviennent le plus souvent des libertins. 11 est inévitable que la sécheresse théologique et le rigorisme affecté d'une Maintenon amènent, sinon une régence, un Louis XV et des roués, au moins une réaction immorale et irréligieuse. Grande et sévère leçon que nous donne l'histoire, et dont nous sommes tenus de proflter ! L'exagération du vrai n'est autre chose que le faux. On peut dépasser le but même en morale, on peut révolter les consciences droites contre un Dieu infidèlement représenté, on peut éteindre chez les hommes la glorieuse soif du ciel et de l'infini, en lés abreuvant à satiété, ïûUce des vérités les plus pures et les plus belles.
C'est selon l'état des âmes, selon la nature et l'intensité de leurs aspirations vers l'infini, que se modifient les religions diverses. Si la Religion universelle est le rapport de l'âme humaine avec l'infini, chaque religion particulière est ce rapport, tel que l'a conçu et exprimé tel peuple, telle société ou tel fondateur. Il en est qui se sont constituées comme les langues diverses, sans auteur connu, sans la volonté déterminée de personne, œuvras collectives et anonymes auxquelles tous ont prisquelque part. Ailleurs surgit un homme de génie ou de foi, qui partage et comprend les besoins des âmes de son temps et leur donne satisfaction. Mais jamais son œuvre ne reste identique à elle-même; s'il est trop avancé pour son siècle, ses successeurs reculent nécessairement vers une forme moins élevée et plus généralement acceptable : si, au contraire, le créateur d'une religion se trouve à peu près au même niveau que son siècle, il est bientôt dépassé.
yGooQle
Quand un peuple s*est développé d'une manière suivie et harmonique, il offre le beau spectacle d'une religion qui, d'informe et grossière, s'est épurée et ennoblie par degrés, en suivant la même marche que la civilisation et la culture morale de ses sectateurs. Telle est l'histoire, aussi attrayante qu'instructive de la religion qui précéda le Christianisme chez la grande majorité des peuples civilisés, le polythéisme de la Grèce (1).
L'histoire a constaté, en remontant par un effort heureux et hardi au delà des temps qu'on appelle d'ordinaire historiques, les origines de ce polythéisme. Les Aryas, qui vinrent de l'Inde se fixer sur les côtes de la Grèce, n'adoraient encore que les forces de la nature et ses phénomènes les plus éclatants ou les plus effrayants. Le tonnerre et la foudre, la lumière et le feu, l'eau et la tempête ont été les premiers dieux de bien des peuples; et cela devait être, non seulement parce que le milieu où il vit occupe avant tout l'attention de l'homme, mais parce qu'il se sent bientôt petit et dépendant au milieu des convulsions de la nature; c'est d'elles qu'il reçoit la première impression de sa propre faiblesse et de la grandeur de ce qui n'est pas lui. Les Indous venus en Grèce adoraient, entre autres divinités météorologiques, un Dieu réparateur, qu'ils appelaient la Gloire de VAir (Héraklès) parce qu'il représentait le beau temps après l'orage. C'était lui qui rendait au ciel obscurci la sérénité et l'éclat, et qui chassait les nuages noirs dans l'antre ténébreux des Dieux malfaisants.
Peu à peu la Grèce naissante devint ce peuple d'élite, cette brillante et charmante race d'artistes que nous connaissons
(1) Alfred Maury, Histoire des religions de la Grèce antique. — Nous ne nous occuperons pas ici des religions professées par les Indous, les Germains, les Parthes ; elles n'onieu aucune action directe sur le Christianisme à son origine et aucane part au mouvement général des esprits dans le temps où se forma TÉglise. Si les religions de rinde ont exercé alors quelque influence très indirecte, c'est seulement par l'intermédiaire du polythéisme ou de la philosophie des Grecs et des Romains.
yGoOQle
tous. Éprise de Tidéal humain qu*elle poursuivit en toutes choses, elle changea par degrés ses Dieux atmosphériques en hommes. Elle les revêtit des formes humaines les plus pures et les plus nobles, et leur prêta des aventures, souvent immorales, mais humaines. La Gloire de l'Air devint THercule classique, le dompteur de monstres; les noirs nuages furent tantôt des bêtes féroces dont il purgea la terre, tantôt les vaches nourricières que le héros dérobait à Cacus.
On divinisa ainsi Tharmonie des forces dans le corps humain, la vigueur et la souplesse des muscles, Tintrépidité^ la victoire d'un homme robuste et hardi sur des êtres plus grands et plus forts que lui, le triomphe de l'homme sur la brute. Le premier sens du nom d'Héraklès fut oublié.
Cependant un temps vint où, cultivée par ses poètes, ses historiens et ses philosophes, la noble race des Hellènes ne se contenta plus d'adorer la vigueur physique. Alors surgit un mythe nouveau. Ce même Hercule fut représenté, non plus combattant Thydre de Lerne ou le lion de Némée, mais assis à Tembranchement de deux routes, celles du bien et du mal, écoutant les avertissements de la sagesse et les séductions de la volupté et se décidant héroïquement pour la vertu malgré tous les attraits du vice.
On voit ici un même type se métamorphoser à mesure que Texige le niveau plus élevé des esprits; Hercule ne fut d'abord qu'une de ces forces aveugles de la nature devant lesquelles l'homme est contraint de s'incliner parce qu'elles ne dépendent nullement de lui, tandis que, dans une large mesure, sa joie, son repos, sa vie même dépendent d'elles; cette simple dépendance fut chez les Hellènes la première nourriture du sentiment religieux et lui suffit pendant longtemps. Mais ensuite l'homme, sa force matérielle et généreuse, l'équilibre de ses facultés, sa bravoure parurent à l'instinct religieux ce qu'il y a de plus divin. Enfin la force morale, la victoire du héros sur lui-même, plus difficile et plus méritoire que ses rudes travaux, resta seule digne des hommages religieux d'un peuple qui entendait retentir en lui, avec une autorité
yGooQle
inconnue, mais déjà souveraine, la voie divine de la conscience.
Là finit le polythéisme; c*était le plus haut degré où pouvait atteindre une religion de la nature. Ces trois degrés étant parcourus; les forces extérieures, la force matérielle de rhomme, et la force morale ou vertu, tout était dit pour le polythéisme grec. 11 avait fourni au monde la part de vérité qu'il pouvait donner, et son œuvre achevée, il était mort. En vain, on imita de mille manières le mythe moral d'Hercule; en vain, on s'efforça laborieusement de donner à toute la mythologie grecque un sens symbolique; il se trouva que cette œuvre posthume, cet enfant de la science et du calcul était mort-né, malgré tout le savoir et Tesprit de ses créateurs.
Mais jusqu'à cette stérile tentative, il est facile de voir que le polythéisme avait suivi dans ses tiéveloppements une marche progressive, et que, sous sa troisième forme, il se trouva moins éloigné de la vérité et du Christianisme que sous les deux premières.
Il semble impie, nous ne l'ignorons pa$, à bien des personnes d'admettre que le Christianisme n'est pas tombé du ciel comme un aérolithe, et qu'il a profité ^'une longue préparation historique ou providentielle. C'est là une puérilité. Si la parole de Jésus était tombée sur un sol fermé, elle serait demeurée inerte et inféconde comme les pierres qui viennent des bolides ou des volcans lunaires. Le champ était labouré avant que parût le semeur. Le Christianisme, quelque grand et vrai qu'il soit, n'aurait pas trouvé d'adhérents si les âmes n'avaient été capables d'en sentir le prix.
Parmi les païens, un autre développement, parallèle à ce* lui de la religion et plus avancé encore, avait abouti à des résultats de même nature. La philosophie avait éclairé et même mûri les esprits. On se borne souvent sur ce sujet à reconnaître que les religions et les philosophies antiques
yGooQle
s'étaient usées et réfutées réciproquement, en sorte que l'esprit humain, quand vint Jésus, avait reconnu sa propre incompétence et souffrait du vide où il se trouvait plongé, autant que de la profonde lassitude qui le dévorait. C'est trop peu dire. Incomplète et fausse, cette vue superficielle des choses ne rend pas justice à la pensée antique et à la conscience du monde païen. La philosophie grecque • avait fait, avant Jésus-Christ, des conquêtes positives^ impérissables, dont rhumanité a hérité et que rien ne lui ravira.
Elle s'était perdue longtemps dans de vaines spéculations cosmologiques; mais après avoir perdu sa peine à discuter longtemps si tout est sorti de l'eau et si l'univers a la forme d'un cylindre ou celle d'un cône^ la pensée hellénique finit par se replier sur elle-même. L'homme voulut se connaître. Socrate donna en ce sens à ses contemporains une impulsion puissante, une direction féconde qui n^a jamais été abandonnée. Après lui, les systèmes si divers de Platon et d'Aristote, par leur opposition même, éveillèrent plus encore en l'homme ce sentiment qui le porte à se distinguer de l'univers et à rentrer en soi. Ce fut une vérité généralement admise que le sujet doit se suffire à lui-même. Zenon et Épicure firent un pas de plus : la recherche du souverain bien, de la destinée humaine, du but de la vie, absorba leur attention. La vie morale, la vie intérieure, la haute idée d'une tâche à remplir sur la terre, commencèrent à occuper les esprits et à élever les consciences. Malgré l'orgueilleuse dureté de leur morale, les stoïciens aspirèrent à un noble idéal de vertu et subordonnèrent toutes choses à la raison. Si l'école d'Ëpicure se perdit dans les voluptés, ses chefs avaient mieux valu qu'elle ; ils avaient contribué à l'éducation de la conscience en l'isolant des circonstances extérieures, et en enseignant à l'homme qu'il doit chercher son bonheur en lui-même, indépendamment des circonstances matérielles. Le scepticisme lui-même fut utile, en ce qu'il fit sentir tout ce qu'avaient de partiel et de borné ces essais avortés de spiritualisme pratique; il déblaya la voie et fit désirer une doctrine plus
yGooQle
large, un point de vue plus haut. Si Téclectisme enfin ne fonda rien, il sauva des débris des systèmes antérieurs maintes précieuses vérités, maints préceptes admirables. Le digne et ferme Épictète, Cicéron, le plus répandu et le plus éloquent de tous les philosophes au siècle qui précéda Jésus, plus tard Marc-Aurèle, le philosophe devenu maître du monde, ne franchirent pas le seuil de la religion chrétienne ; mais Ton serait injuste si Ton niait que plus d'une fois ils montèrent les premiers degrés du sanctuaire. Quand Cicéron, par exemple, déclarait que la meilleure preuve de Texistence de Dieu c'est ce fait que Tuniversalité des hommes s'accorde à y croire, était-il encore bien loin d'entrevoir cette vérité suprême que Dieu est en chacun de nous? Quand il décou~ vrait en l'homme des notions innées de devoir et de morale, n'approchait-il pas de la grande notion chrétienne de la conscience? Ainsi se forma dans les âmes une morale naturelle et même une théologie naturelle, qui n'étalent pas encore le Christianisme et n'eu pouvaient tenir lieu, mais qui le faisaient désirer et disposaient une multitude d'hommes à en saluer l'avènement.
Une sorte d'alliance s'établit^ peu avant notre ère, entre cette philosophie élevée et la religion populaire qui se transforma en quelque mesure, pour répondre à des besoins religieux et moraux plus purs que ceux des siècles précédents. On laissa au vulgaire profane le culle public des dieux de roiympe; ce qu'avait de plus vivant, de plus respectable, l'antique polythéisme se réfugia dans les Mystères. Ces fêtes, interdites à tout ce qui n'était pas initié, étaient tenues secrètes avec une intolérance cruelle et sanguinaire, qui, maintes fois, a servi de prétexte ou d'instrument aux vengeances publiques et aux haines privées, comme il arriva souvent depuis au tribunal du Saint-Office et de l'Inquisition. La plupart des Mystères étaient une sorte de représentation dramatique où des doctrines philosophiques et religieuses étaient mises en action par des personnages vivants ou figurées par des rites et des processions symboliques. Les initiés
yGooQle
s*y préparaient longtemps à Tavance par plusieurs degrés de purifications, les unes physiques, les autres morales. Il pa* raît que la partie essentielle des mystères d'Eleusis était un drame en plusieurs journées où la fable de Cérès et Proserpine (Déméter et Perséphoné) servait de voile à la doctrine de rimmortalité ou de la Résurrection. Proserpine enlevée par le dieu des Enfers et cherchée en vain par sa mère dans le monde entier, avait été réclamée à la fois par Pluton, son mari, et par Hérès, devant le tribunal de Jupiter. Le père des dieux et des hommes décida qu'elle passerait six mois de Tannée sous la terre, et six mois à la lumière du jour. Cette fable était considérée comme un double symbole. Elle rappelait le blé des semailles qui, pour un temps, reste enseveli dans le sol et parait mort, mais qui finit par sortir de terre, plein de vie et de fécondité; elle rappelait en même temps rame humaine qui ne disparaît de ce monde par la mort, que pour naître à une vie supérieure. Ces doctrines, chantées dans des hymnes symboliques, donnaient carrière à quelquesunes des plus hautes espérances et des plus nobles aspirations de rhumanité. On* aime à entendre Plutarque consoler sa femme après la mort de leur fille, en lui rappelant les belles croyances qu'elle a apprises dans les mystères de Bacchus et d'après lesquelles l'âme des morts conserve le pouvoir de sentir, et même éprouve une espèce de délivrance, en échappant aux liens de la matière. 11 ajoute que si cette âme est pure et élevée^ elle s'accoutume à un état plus parfait, tandis que, dans le cas contraire, elle rentre par des naissances successives dans plusieurs corps humains.
Ces touchantes pensées, qui approchent de quelques-uns des plus beaux enseignements du Christianisme, furent la plus pure et la dernière lueur que jeta sur le monde, avant de s'éteindre, le paganisme expirant. Mais elles n'étaient que le privilège des initiés et d'une élite morale peu nombreuse ; les masses populaires ne s'élevaient pas à cette hauteur. Les formes religieuses, généralement connues et pratiquées, étaient dépassées et condamnées par l'esprit public. L'incré-
yGooQle
20 TRANSF0RJ4ATI0NS DU CHRISTIANISME.
dulité était de plus en plus répandue. Un historien (1) a dit avec raison que toutes les formes de culte étaient considérées par le peuple comme également vraies, par les gens instruits comme également fausses et par les magistrats comme également utiles. Les chefs profondément incrédules de la société romaine rendaient au culte officiel ces hommages hypocrites et intéressés dont le peuple n*est jamais dupe, et qui avilissent à ses yeux ceux qui le gouvernent sans relever dans son esprit les dieux auxquels il ne croit plus. On a rapproché à bon droit le mot dédaigneux de Ponce-Pilate à Jésus : Qu^ est-ce que la vérité? du cri désespéré de Brutus sur le champ de bataille de Philippes : Vertu, tu n'es qu*un nom (2) ! Mais ces deux paroles fameuses ont servi de thème à bien des déclamations mal fondées.
En beaucoup d*âmes, Tincrédulité était Teffet et le symptôme du besoin très vif d'une loi plus élevée. Porphyre luimême peint ses contemporains comme éprouvant de profonds besoins religieux. Tous les cultes païens étaient venus tour à tour se confondre et s'associer avec le culte antique de Rome, déjà transformé depuis longtemps par son contact avec le polythéisme grec, où il s'était à demi absorbé. Les rites les plus divers et les fables les plus incohérentes, les dieux les plus primitifs et les cultes les plus compliqués, tout avait été essayé à Rome. Chacun avait eu son jour de vogue et de nouveauté, mais tout s'était perdu dans un même gouffre de désappointement, de lassitude et de dégoût. De là un désespoir qui n'était pas toujours sans grandeur et sans dignité, mais qui, quelquefois, s'égarait dans les plus absurdes et les plus dégradantes superstitions. L'homme commençait à se sentir responsable, moral, né pour croire le vrai et pratiquer le bien. Mais la foi manquait; jamais époque ne fut plus désolée par les guerres étrangères et civiles, les assassinats politiques et les proscriptions en masse, que celle de Marius, de Sylla,
(IJ Gibbon, Hist.y t. H. ch. I.
(2) Emprantépai lai k V Hercule furieux d^Emipiàe (Dion Cassius), 1. 47.
yGooQle
AVANT LE CHRISTIANISMB. âl
de César^ d^Octave, monstres gorgés de sang qui sacrifiaient à leur exécrable ambition des hétacombes humaines. Jamais les mœurs n*avaient été si généralement corrompues et dépravées. Les crimes des temps modernes pâlissent devant les usures éhontées, les' débauches sans nom et les fureurs cruelles des Romains illustres de tous les partis : Brutus ne valait pas mieux que César (1). Au milieu de tant d'horreurs, le trouble profond des consciences cherchait en vain un apaisement dans les symboles et les cérémonies les plus étranges. En vain on multiplia, on varia, on raffina les crimes sacrés ; en vain on immola des victimes de choix, et même des victimes humaines; en vain pour honorer les dieux et pour venger les consciences, on outragea la nature et on blasphéma Dieu par les plus exécrables hommages. Rien ne guérit, rieji ne calma les consciences. Même lorsque Tadora- •teur, couché sans vêtements sous le crible de Timmonde taurobole, était arrosé tout entier du sang d'un taureau égorgé au-dessus de lui, cette somptueuse horreur ne guérissait pas la plaie secrète de son âme. On espérait apaiser Dieu, et Ton n'apaisait pas sa conscience.
Ce même Plutarque, dont nous avons cité les belles paroles sur rimmortalité, a écrit un traité singulier et profondément instructif, intitulé, non comme on le traduit d'ordinaire de la superstition, mais de la terreur religieuse (2). C'est ainsi qu'il appelle un état malsain de l'âme, une sorte de maladie morale qui était commune en son temps. On volt dans ce sombre livre combien les tristes victimes de ce mal étaient cruellement tourmentées par des craintes incessantes. Convaincus qu'ils
(1) Cicéron {Lettres à Âttirnsy v, 21, vi, 1 et 2) a raconté les effroyables exactions de Brutas, surtout à Salamis, dans Pile de Chypre. Â la suite d'un prêt énormément usuraire (48 pour 1 00) que Brutus avait fait à cette ville, cinq des sénateurs de Salamis moururent de faim dans le palais où l'agent de Brutus prétendait les tenir tous enfermés jusqu'à ce qu'ils eussent payé une somme qn*iis ne possédaient pas (un million environ).
(2) Aeioi8ai(JLOve{a.
yGoOQle
dS TRANSFORMATIONS DU CHRISTIANISME.
avaient attiré sur eux la colère d'en haut, ces infortunés ne doutaient pas que les dieux n'eussent le pouvoir et la volonté implacable de les torturer, d'abord pendant leur vie^ et plus encore après leur mort. Ils rencontraient sans cesse et partout mille présages funestes, mille indices épouvantables de la vengeance toujours imminente et toujours insatiable de leurs invisibles mais tout-puissants ennemis. Aussi Plutarque s'écrie à leur sujet : « Tout en eux dément ce mot de Pythagore, qu'en nous approchant des dieux nous devenons meilleurs ; c'est alors, qu'ils sont les plus misérables et les plus pervertis. » Les malheureux en qui le sens religieux et le sens moral s'étaient ainsi dénaturés, croyaient qu'il fallait du sang pour laver leurs forfaits réels ou imaginaires ; ils offraient d'horribles sacrifices, comme celui de la poule noire (encore imité de nos jours par les femmes algériennes et même par certains paysans français en France). Le pauvre animal était torturé le plus cruellement possible pour détourner sur lui et satisfaire à ses dépens la malveillance divine. L'adorateur jetait ensuite par-dessus sa tête, sans regarder en arrière, dans la mer ou une eau courante (I), et à leur défaut dans certains espaces réservés au coin des carrefours, les cendres de la victime et tout ce qui avait servi au hideux sacrifice. Si un homme ou un être vivant, quel qu'il fût, mettait le pied sur ces objets souillés de la faute d'autrui, il se trouvait, par une substitution mystérieuse, chargé des crimes qu'on avait voulu expier et exposé à tout le courroux du ciel et de l'enfer (2). Mais ce lugubre cérémonial^ qui peut-être avait tranquillisé les cœurs en d'autres temps, avait perdu son efQcace, et rien ne rendait le repos aux âmes troublées.
Personne n'ignore que les circonstances politiques favorisèrent la diffusion du Christianisme : l'unité romaine était
(1) Fercineresj Amaryllis foras, rivoque fluenti Transque caputjace; ne respexeris,
(ViRGILB, EgU VIII.)
(2) Marcher sur les restes d'un sacrifice expiatoire, c'était purgor menium in trivio calcare.
yGoOQle
partout établie, les communications avaient acquis un degré inouï de sûreté et de vitesse. Sur mer, la piraterie était dé« truite ; et sur terre, tous les pays reliés entre eux et traversés par des routes si admirables, qu'il en reste encore des vestiges considérables après dix, quinze siècles d'abandon. La domination de Rome était plus étendue que jamais ; mais sa décadence s'annonçait déjà par la chute des deux plus nobles attributs de la civilisation gréco-romaine, la liberté irrévocablement perdue, et Fart dont le déclin ne pouvait tarder (1). La paix régnait entre tous les peuples. Or, ce ne pouvait être qu'une époque d'apaisement général qui permettrait aux nations longtemps ennemies d'écouter une doctrine de fraternité universelle et de pardon. Il y a plus, les Romains en substituant leur législation unique aux coutumes diverses, aux mœurs caractéristiques des nationalités vaincues, avaient forcément amené les hommes à sentir peu à peu ce qui les rapprochait les uns des autres, à apprécier de plus en plus ce qui leur était commun. Le Grec était moins purement Grec, le Scythe moins barbare, et le Juif, surtout hors de la Palestine, moins exclusif dans son orgueil de fils d'Abraham.
L'état des esprits parmi Iqs Israélites (2) n'était pas moins digne de remarque. Pendant longtemps ce peuple singulier, ennemi de tous les autres, haï et méprisé par eux, avait cru fermement à deux idées contradictoires sans s'apercevoir de ce qu'elles avaient d'inconciliable ; c'était d'un côté une ferme croyance au Dieu unique, au Dieu saint, seul Créateur et Maître du monde, qui avait fait naître d'un seul couple tout le genre humain, et de qui seul dépendait absolument la destinée de tous les hommes et de tous les peuples. C'était en même temps la pleine conviction que ce Dieu de tous était le
(1) Hase, leôen Jesu, 42.
(2) Michel Nicolas, Études critiques sur la Bihle^ A,-T, — Le même, Doctrines religieuses des Juifs.
yGoOQle
24 TRANSF0RB4ATI0NS DU CHRISTIANISME.
Dieu particulier du seul peuple d'Israël^ lié de telle sorte par une alliance conclue avec le chef de la race des Hébreux, qu*il était tenu d'aimer cette seule nation et de la protéger contre toutes les autres.
Nous ne pouvons qu'indiquer ici les transformations successives de la religion des enfants d'Abraham. On est bien loin de la vérité quand, sur la foi des orthodoxies israélite ou chrétienne, on se figure que cette religion a peu varié, et n'a changé que de rites et de formes, depuis les sacrifices ofiferts par les patriarches, sous les chênes de Mamré, jusqu'aux fêtes du temple d'Hérode, où Jésus enseigna. C'est à tort que Ton prend pour synonymes les noms successifs d'Hébreux, d'Israélites et de Juifs.
Les Hébreux avaient une religion primitive d'une grande simplicité, et adoraient Dieu sous le nom d'Elohîm, nom pluriel qui signifie puissants.
Avec Abraham et son petit-fils Jacob, surnommé Israël, cette religion prit le caractère, très élevé et efficace, d'une alliance entre Jéhovah {celui qui est) et les fils d'Abraham, qui se constituèrent en nation sous le nom d'Israélites. Dès lors s'établit un double courant; longtemps encore le culte d'EIohim, qui n'excluait nullement les images symboliques d'animaux ou d'hommes comme représentant les forces divines, fut célébré surtout sur les hauts-lieujp ; mais le culte plus spiritualiste de Jéhovah, qui proscrivait toute image de l'Être invisible et infini, lutta avec un succès croissant contre les tendances élohistes du peuple, lesquelles dégénéraient souvent en idolâtrie.
Moïse organisa la religion jéhoviste en même temps que la vie civile et nationale sous le nom unique de la Loi, L'idée de l'Être absolu remplaça l'attribut impersonnel et vague de la puissance. Le mosaïsme fut une religion de détail et de formes, réglementant toutes choses dans la vie et dans la piété. David, le poète couronné, et Salornon, le prince de la paix et de la magnificence, établirent le culte sur un pied splendlde et officiel.
yGooQle
Cependant, depuis Samuel, des écoles de prophètes formaient des hommes de Dieu, qui entretenaient' dans la nation le souvenir de son alliance avec Jéhovah, et des devoirs qui en découlaient pour tout Israélite. Tantôt en corps, tantôt isolés, les prophètes restaurèrent sans cesse la notion de la mission théocratique d'Israël, résistèrent avec intrépidité à la multitude, aux rois, surtout aux prêtres, et prêchèrent au nom de Dieu une morale et une piété très pures, en un langage admirable de mouvement oratoire et de haute poésie.
La déportation d'Israël en Assyrie ouvrit une ère nouvelle. L'orgueil national étant humilié et le culte cérémonial devenu impossible, les synagogues s'établirent, c'est-à-dire qu'on s'assembla pour prier ensemble, méditer l'Écriture Sainte et chanter des psaumes. Un culte spirituel et intime commença ainsi à remplacer les sacriflces(l).
Les Juifs, c'est-à-dire les déportés qui rentrèrent dans leur patrie, et qui réorganisèrent le royaume de Juda, y revinrent pénétrés de notions orientales . Leurs aïeux avaient été matérialistes; ils virent au contraire en toutes choses l'intervention des esprits (anges ou démons). L'idolâtrie et le culte d'Ëlohim avaient cessé tous deux.
De plus en plus, l'idée dominante devint l'attente d'une restauration nationale qui renouvellerait la théocratie antique des David ou des Salomon, mais en l'étendant au monde entier, sous le règne d'un héritier des rois juifs, nommé par avance Œnt de Jéhovah ou Messie. Seul entre les peuples anciens, Israël avait eu de bonne heure l'idée, l'intuition d'une philosophie de l'histoire. Il se crut providentiellement prédestiné à conquérir, convertir et gouverner le genre humain, et rattacha à la réalisation de ses espérances nationales l'accomplissement de toutes choses et la fin du monde. .
Au siècle d'Auguste, cette race exclusive, qui avait voulu
(1) Ce calte austère et sans symboles, auquel Jésus et ses Apôtres prirent une part active, est encore celui des Églises Réformées.
COQUBaSL — CHRISTIANISME S
vivre isolée du reste du monde, croyait plus fermement que jamais en Jéhovah, mais se trouvait mêlée, malgré elle, au mouvement général et entraînée avec le reste du genre humain, par la marche irrésistible des événements.
Placé en Asie, mais très près de TAfrique et de TEurope, à l'extrémité de cette Méditerranée qu'on a appelée le grand chemin de Thistoire ancienne, ce petit peuple avait été trois fois subjugué par des races étrangères. D'abord par les Assyriens, qui avaient déporté un grand nombre de Juifs dans les vastes plaines de TOrient; puis par Alexandre le Grand et les Séleucides, qui par droit de conquête, initièrent Israël à la civilisation grecque; enfin, depuis Pompée, par les Romains, dont le joug insolent et dur irrita au plus haut degré l'immense orgueil des vaincus. Mêlé ainsi au grand courant de l'histoire, le Judaïsme se divisa en deux branches, celle de Palestine et celle qu'on appelait la Dispersion, Dans leur propre pays, se pressant autour du temple unique et de Tunique autel, les Israélites purs se raidirent avec passion contre tout ce qui venait de l'étranger. Leurs rabbins, dans leurs innombrables écrits, maudissaient l'Israélite assez infidèle pour apprendre le grec ou pour l'enseigner à son fils. Des sectes se formèrent, et quelque différentes qu'elles fussent, elles avaient pour principe commun l'amour de l'orthodoxie et la prétention de conserver les mœurs et les idées de leurs pères.
Mais l'acharnement désespéré avec lequel Israël se rattachait à ses vieilles lois au milieu d'un monde qui se transformait, n'est qu'un des symptômes du mal mortel dont souffrait le Judaïsme. Il avait conscience, malgré lui, de la contradiction devenue manifeste entre l'universalisme de sa religion, quant k son Dieu, et le particularisme de cette même religion, quant au monopole du peuple élu.
Les Sadducéens, sorte de secte épicurienne et matérialiste, niaient l'immortalité et l'âme elle-même, comme des croyances étrangères au mosaïsme antique. Les Pharisiens ou séparés^ exagéraient avec un âpre fanatisme tout ce que la nationalité et la religion d'Israël avaient de caractéristique et d'exclusif.
Us poussaient à Textrême le culte de la lettre, répandu nécessairement chez un peuple dont la religion était une loi, et sanctionnaient avec la même autorité, celle de Jéhova, des règlements de salubrité publique ou desimpie police, et les enseignements religieux les plus purs et les plus élevés que le monde ancien ait connus. Pour un véritable Juif, Tinterdiction d'employer la graisse des victimes pour les gâteaux des oblations (interdiction destinée à propager la culture des oliviers), était aussi sacrée que les admirables préceptes d'amour pour Dieu et pour les hommes réunis plus tard par Jésus dans le sommaire de la loi, ou cette sublime parole du Lévitique : Soyez saints, parce que je suis saint, moi Jéhovah, votre Dieu (1). Les Pharisiens outraient le caractère formaliste et légal de leur religion, au point de soutenir que si un homme se cassait un membre le vendredi soir^ après le coucher du soleil, il fallait attendre vingt-quatre heures pour le lui remettre, de peur de violer la loi du sabbat. Cette secte étrange offre, à l'époque où nous sommes arrivés, de frappants contrastes; tandis que quelques-uns de ses adeptes étaient dignes d'admiration par leur vie sans reproche et un amour de la patrie exalté jusqu'à l'héroïsme, beaucoup d'autres^ glissant sur la pente fatale du formalisme, tombaient dans l'immoralité et l'hypocrisie, sans cesser d'être fanatiques. Il n'en pouvait être de même parmi les Israélites très nombreux, que la déportation assyrienne, la guerre et le commerce avaient disséminés dans le monde entier ; ceux-là parlaient grec, cette langue était devenue ce que le latin ne fut que beaucoup plus tard, le moyen universel de communication entre tous les peuples. Ils formèrent dans toutes les grandes villes, surtout dans les deux florissantes capitales de l'Egypte et de la Syrie, Alexandrie et Antioche, des groupes nombreux à la tête desquels se trouvaient placées des familles riches et influentes. Leurs frères de Palestine les appelaient Hellénistes, et se considéraient, non sans raison, comme beaucoup plus
(1) Lév., XIX, 2.
Israélites* qu'eux. Nous verrons, en effet, les Hellénistes jouer un grai.(i rôle de transition, au profit du Christianisme, entre leur race et le reste du monde.
Les Juifs hellénistes avaient été initiés, par le milieu dans lequel ils vivaient, à la civilisation, à la littérature, à la philosophie des Grecs qui leur avaient ouvert et élargi Tesprit. Ils n'avaient pas renoncé à regarder la Bible juive comme divine et infaillible. Ils l'avaient même traduite en grec sous les Ptolémées, à l'usage de ceux d'entre eux auxquels l'idiome de la patrie était devenu étranger. Mais ils s'attribuaient le droit d'expliquer allégoriquement tout ce qu'ils avaient peine à croire. Dégagés ainsi du joug accablant de la lettre, ils s'élevèrent bien au-dessus de l'antique particularisme national et fournirent au Christianisme un grand nombre de ses disciples les mieux préparés.
Nous devons mentionner encore deux sectes qui se produisirent sous deux noms analogues parmi les Juifs, soit Palestiniens, soit Hellénistes, pour réagir contre le débordement général des mœurs et apaiser le malaise douloureux des consciences. Le nom des Esséniens en Judée, et celui des Thérapeutes en Egypte, signifient également guérisseurs (des âmes). Pour tenir leur âme ouverte aux influences d'en haut, ces sectaires, que des recherches récentes rattachent à la tradition pythagoricienne, s'imposaient une vie ascétique et monacale, très différente sans doute de la vie chrétienne, mais où l'on s'exerçait à l'abnégation, au spiritualisme pratique, et Jésus, en Galilée, eut certainement plusieurs de leurs adeptes parmi ses auditeurs les plus sérieux, les plus avides de vérité et de relèvement moral.
C'est ainsi que le terrain se trouva prêt, quand Jésus y sema le bon grain. Saint Paul (1) a comparé avec raison la loi juive à cet esclave nommé Pédagogue qui, dans les riches familles antiques, avait pour fonction de conduire les enfants à l'école. On peut dire de même que les diverses religions
(1) Gai., III, 24.
yGooQle
avec leurs transformations progressives, la philosophie grecque, la politique romaine, amenèrent par des routes variées, mais d'un commun accord, Thumanité à Técole deTÉvangile, et la poussèrent dans les bras de Jésus-Christ.
En effet les prédécesseurs de Jésus avaient pu apporter chacun sa pierre au temple futur de Tesprit. Mais Tesprit luimême, qui nous Ta donné, si ce n'est Jésus ?
Et cet esprit, quel est-il? C'est à cette question, d'une suprême importance, que nous allons essayer de répondre.