‹ Des premières transformations historiques du christianismeChapitre 14 sur 22 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

De M que la Religion ne peut se constitaer en Église sans devenir un fait extérieur, défait intérieur qu'elle était, il résulte nécessair<%meiit qu'elle devient alors, en quelque mesure, moins vraie.

(NiTZSCH.)

Parmi les peintures des vieilles basiliques byzantines, on voit d'ordinaire, snr Tare en plein cintre, qui sépare la nef de Tabside, les images de treize agneaux, dont un, celui du centre portant la croix, souvent blessé à mort, représente Jésus, tandis que^ de chaque côté, six autres exactement pareils, s'avancent vers lui d'un même pas. Ce symbole naïf exprime exactement la notion que TÉglise a voulu se faire de sa propre origine et l'entière uniformité qu'elle a supposée entre les apôtres. Rien de plus contraire à l'histoire qu'une semblable donnée. Entre les douze ou plutôt les quinze apôtres, il en est d'absolument inconnus, dont le nom même est resté douteux, tandis que tel autre a été par son génie et son activité extraordinaire, un des trois ou quatre personnages qui ont exercé sur l'avenir de l'humanité l'influence la plus profonde et la plus étendue. C'est d'ailleurs une fiction inintelligente que celle qui réduit aux seyls apôtres la vie active et la direction du Christianisme primitif. On verra bientôt qu'il en fut tout autrement.

Le Règne de Dieu, librement prêché par Jésus sur les collines galiléennes, devant une population mobile et de race mêlée, fut plus tard proclamé par lui en Judée et dans le

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temple de Jérusalem. Là» ses auditeurs appartenaient à la plus indomptable de toutes les races exclusives par principe et par passion, formaliste par éducation et par goût, héroïque dans sa fidélité opiniâtre à son culte^ mais insensée dans ses rêves de domination et de vengeance. Une partie de ce peuple vit en Jésus le Messie, le Fils de David, le roi qui venait au nom du Seigneur; gagnés par sa bonté touchante, saisis par rascendant de son caractère et de sa piété, ces Juifs crurent en lui; mais, malgré ses paroles de paix, malgré sa doctrine d'amour et de miséricorde, ils ne renoncèrent ni à leur chimère d'une théocratie universelle, ni à leurs espérances de représailles. Parmi les meilleurs seulement, le spiritualisme chrétien domina et adoucit les illusions barbares du messianisme Israélite^ sans cependant les dissiper.

Demeurés seuls, ils attendirent la parousie, c'est-à-dire la manifestation victorieuse du Christ, son retour presque immédiat, et la fin du monde actuel. 11 n'est pas possible de nier l'influence de cette erreur sur les premiers chrétiens qui, croyant prochaine la destruction de toutes choses, vendirent, par un zèle irréfléchi et par un renoncement exagéré aux biens de la terre, tout ce qu'ils possédaient et le donnèrent aux pauvres. Ce communisme, quoiqu'il ne fût jamais général ni contraint, causa dans l'Église de Jérusalem une si cruelle misère, qu'il fallut bientôt quêter pour elle de province en province, à mesure que le monde romain fut initié à la charité évangélique.

Deux des livres du Nouveau Testament sont les monuments très curieux de ce Christianisme judaïsant. Le premier est l'Apocalypse, le second, l'épitre de saint Jacques.

L'Apocalypse, le premier de tous les livres chrétiens qui ait été généralement reçu dans l'Église, et celui qui devint comme le noyau du nouveau recueil, date du règne de l'empereur Galba, qui ne dura que trois mois, en l'an 68. Cet écrit appartient à un genre de littérature fort goûté des Juifs et très connu. Il existe, en effet, plusieurs autres Apocalypses, celle de Daniel, qui fait partie de l'Ancien Testament,. celle

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d*Hénoch, qui n'y a jamais été admise, mais qu'on possède aussi en hébreu, et celle qui porte à tort le titre de quatrième livre d*Esdras, et qui est écrite en grec. Dans un style éminemment oriental et judaïque, plein de flgurcs, de visions, d'énigmes familières à ses lecteurs, et dans une longue série de vastes tableaux dramatiques, l'auteur console et rassure les chrétiens déjà cruellement persécutés (1). il affirme que le Christianisme l'emportera sur ses puissants rivaux, le paganisipe et le judaïsme, tous deux acharnés à sa perte. Il représente le paganisme au temps de Néron, sous l'image de lu ville aux sept collines, la courtisane vêtue de pourpre et ivre du sang des saints ; mais il déguise le nom de Rome sous un pseudonyme (un nom qui est un mystère), celui de Babylone. Le judaïsme ou Jérusalem est flétri de la désignation de Sodôme, tandis que la religion du Christ s'appelle la Jérusalem nouvelle.

L'auteur prédit formellement que dans trois ans et demi, c'est-à-dire en l'an 72, Jésus devait revenir au monde tout à coup, pour triompher définitivement de tous ses ennemis et régner pendant mille ans sur la terre entière, entouré des chrétiens, les uns vivants encore, les autres morts, mais ressuscites (2).

Ce livre, qui nous paraît si étrange, eut un grand succès, et contribua puissamment à soutenir les courages dans l'Église, bien jeune encore, mais déjà en butte à des persécutions atroces.

L'Épîire de saint Jacques, surnommé le Juste, nous montre sous une autre forme l'esprit judaïsant au sein de TÉglise. 11 y a lieu de croire que l'auteur de cet écrit étaitun des quatre frères de Jésus, qui tous ne crurent que fort tard à sa religion. L'historien Hégésippe a tracé un tableau presque effrayant des austérités outrées et des continuelles prières qu'il attribue

(1) Ch. VI etVUl.

(2; XI, 2, 3; Xll, 3, 6, 14. — Voyez aussi, 1,1, 3; II, 6, 16; XXII, 6, 7,10,12, 20; IH, 11; XI, 14.

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à ce saint personnage. Son épltre est toute morale et pratiipie; le mysticisme et la dogmatique y font également défaut Mais le motif sur lequel Jacques insiste le plus pour exiger une stricte fidélité au devoir, c'est la proximité du retour de Jésus et la redoutable rigueur du jugement qu'il devait prononcer bientôt sur les morts et les vivants (1). Plein de sens pratique, fort peu enclin à toute espèce de mysticité, Jacques était devenu chrétien et pasteur ou évêque de Jérusalem, sans renoncer ni k la façon de penser d'un Israélite ni très probablement à l'observation de la loi. Il n'admit nullement que la foi sans les œuvres pût sauver; il la déclara morte, et ne comprit jamais sur ce sujet la doctrine de Paul.

Sa parole ironique et piquante devient par moment un dialogue, une courte scène comique, pleine d'une verve incisive (2). En même temps qu'un évêque des premiers jours, Jacques le Juste est un moraliste spirituel, qui fait penser à la Bruyère. Selon lui, la Religion pure et sam tache devant Dieu, notre père, consiste à visiter les veuves et les orphelins et à se préserver de la souillure du monde (3).

Jamais peut-être Christianisme ne fut moins dogmatique que celui de ce frère de Jésus et de ce premier pasteur de Jérusalem. Aussi son épitre est-elle de tous les livres du Nouveau Testament celui que les orthodoxes de tous les temps ont le moins goûté ; et l'on sait que Luther s'emportait jusqu'à l'appeler épitre de paille, parce qu'il la trouvait contraire à son principal dogme. Nous-mêmes, nous ne pouvons considérer la doctrine de Jacques ni comme bien logique ni comme suffisante ; nous y voyons la grande pensée de Jésus rétrécie et appauvrie par le principe légal du mosaïsme. Le Christianisme de Jacques n'était qu'à demi émancipé des entraves de la loi; c'était un degré inférieur du Christianisme, et qui ne contenait pas en germe tous les développements futurs de la vérité chrétienne. 11 est douteux que cette Épitre ait jamais

(1) V, 7, 8, 9; II, 13; I, 9, eto.

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LE CmtffîTIANISMB lUDiLlQUS. 58

eoinrerti personne. Il fallait pour ré^éBérer rbomaoité ooe tout autre chaleur d*âme et une force d'expansion bien plus puissante que celle d*un sage moraliste, quelque religieux et quelque austère qu'il pût être.

Cependant bien d'autres éléments mosaïques passèrent dans le Christianisme^ au delà probablement de ce qu'auraient youlu les deux chrétiens judaïsants dont nous venons de parier. Les hàbHndes séculaires reprirent le dessus ; il est doux à la faible conscience humaine de s'imposer des devoirs extérieurs^ ou de se créer des mérites imaginaires; et il est difficile de se passer de ces lisières, quand on a été longtemps soutenu par dles. Les jeûnes, la distinction des viandes défendues et des jours sacrés prirent faveur de plus en plus dans l'Ëglise judaïsante. Un autre abus caractéristique, contre lequel saint Paul s'éleva plus tard (1), passa du Judaïsme dans le Christianisme, quoique l'Apocalypse l'ait formellement condamné ; ce fut le culte des anges, superstition par laquelle Israël s'était laissé gagner pendant sa longue déportation dans les États babyloniens. Cette erreur fut d'autant plus facilement acceptée plus tard par les chrétiens sortis du paganisme, qu'elle ne s'accorda que trop facilement avec les honneurs rendus par le polythéisme aux bons et aux mauvais génies, honneurs qui remontaient à la même origine orientale, quoiqu'ils en fussent venus par un autre chemin.

En deux points encore, le Judaïsme commença à corrompre la pureté primitive de l'enseignement de Jésus, corruptions qui Tune et l'autre furent, comme la précédente, encouragées et propagées par les païens convertis. Ce fut d'abord l'introduction de la hiérarchie au sein de la chrétienté. Israël avait eu un corps sacerdotal, entouré d'honneurs par Moïse, mais maintenu par lui dans un strict assujettissement à la loi et réduit à vivre de la dîme des revenus d'autrui, étant seul dépourvu de possessions territoriales au sein d'un peuple de propriétaires, qui s'étaient partagé un pays conquis. Cette

(1) Col., Il, 18.

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hiérarchie fut peu à peu imitée par l*Église, d^autaut plus que les cultes païens avaient eu aussi de puissantes corporations religieuses. Les titres de pasteurs et d'inspecteurs ou évêques, d'abord égaux et identiques (1), devinrent des titres différents et hiérarchiquement classés. Plus tard le clergé se fit rendre la dîme mosaïque, comme instituée par Dieu, mais sans renoncer ni à la propriété ni à Théritage, et dans un état social où il ne s'agissait plus pour chaque citoyen, né propriétaire^ de mettre à part le dixième du produit de la terre au profit d'un corps à qui il était interdit de la posséder.

Une dernière importation Israélite, favorisée également par le langage et les rites de tous les peuples païens, fut Tapplication à la mort de Jésus de Tidée et du nom de sacrifice. Nous reviendrons sur ce point avec plus de détails^ en parlant du Christianisme romain; mais nous devons au moins le signaler ici, et faire remarquer qu'une analogie toute naturelle s'établit bientôt entre la Pâque juive et la mort du Christ, entre le festin Israélite de la Pâque et la sainte Cène. L'immolation annuelle de l'agneau pascal, sacrifié et mangé par chaque famille juive en souvenir et en actions de grâces de la sortie d'Egypte, ne pouvait manquer d'être mise en parai* lèle avec l'immolation de Jésus, qui eut lieu précisément la veille de cette grande fêle nationale. Cette analogie se présenta d'autant plus facilement aux esprits, que les Juifs avaient coutume d'appliquer au Messie les belles paroles où Isaïe peint le serviteur de Jéhovah sous l'emblème de la brebis tondue ou de l'agneau égorgé, emblème que Jean-Baptiste, le dernier des prophètes, avait lui-même appliqué à Jésus dès les premiers jours de la carrière du Sauveur (2).

En résumé, le christianisme judaïsant, cette première transformation du type chrétien, fut une limitation et une dégénérescence immédiate de la doctrine du Maître. Jésus s'était

(i) I Pierre, V, 1. Tite, I, 7, etc.

(2) Il faut remarquer cependant que Vagneau pascal ne fut jamais une victime d^expiation, mais d*action de grâces, ce qui différait du tout au tout.

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placé à un point de vue trop haut et trop général, pour que ses successeurs pussent s'y tenir. Ni dans Tensemble de ses disciples^ ni dans le cercle plus intime des douze, ni dans sa propre famille quand elle fut devenue chrétienne, on ne put le suivre sur un terrain si élevé. Les espérances de son siècle et de son peuple, leur goût très vif pour une loi précise et pour des œuvres matérielles, leurs habitudes superstitieuses d'abstinences, leur formalisme, leur esprit sacerdotal, leur coutume invétérée d'apaiser et d'honorer Dieu par des sacri* fices, reprirent le dessus dans leurs âmes, ou plutôt ne lâchèrent jamais prise. De plus, l'invasion des idées judaïques au sein de la chrétienté, en abaissant le Christianisme au-dessous du niveau primitif, le rendit plus acceptable aux races polythéistes qui y retrouvèrent, au moins en germe, l'idée universelle de sacrifice, la hiérarchie^ le cuite des bons anges et la terreur des mauvais esprits, toutes croyances dans lesquelles Juifs et chrétiens avaient vécu depuis bien des siècles.

Moins grave sans doute chez Jacques et dans l'Apocalypse qu*elle le fut chez d'autres, cette déchéance le devint cependant assez pour compromettre l'avenir de la religion du Crucifié. L'Église n'était, aux yeux de certains chrétiens et de leurs adversaires, qu'une secte juive de plus. Glissant sur cette pente fatale, elle se serait anéantie elle-même; tout au moins peut-on dire que l'attachement des chrétiens judaïsants pour une législation locale et nationale, les rendait impropres à convertir le monde, et que leur sagesse froide et rigide n'était pas capable de régénérer l'humanité. Les moralistes, même religieux, ne persuadent guère que ceux qui sont déjà de leur avis. Il fallait des âmes de fer et une doctrine autrement ardente et passionnée, pour conquérir l'empire romain.

D'ailleurs, la pensée émancipatrice du Maître ne pouvait périr; elle avait su se faire jour avant même l'entrée des premiers prosélytes païens dans l'Église. Le flambeau de l'esprit fut relevé par le premier des martyrs et passa de sa main mourante à celle du plus grand des apôtres, pour éclairer le monde d'une plus brillante et plus chaude lumière. L'esprit

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U TRANSFORMAlflONS UU CHRISTIANISME.

ehrétieD était encore trop en avant du siècle, malgré toutes les préparations que nous avons énnmérées; et ce fut précisément à cause de sa grandeur et de sa pureté, qu'il fallut déjà à la chrétienté, moins de quaU*e ans après Jésus, une réforme et on réformateur.

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