‹ Des premières transformations historiques du christianismeChapitre 15 sur 22 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

LE CHRISTIANLSME HELLÉNISTE.

Sans doate, l'erreur peut jouer son jeu, comme les hiboux et les chatshuants dans la nuit. Mais il faudrait plutôt s'attendre à voir les hihoux et les cbats-huants faire reculer vers l'Orient le soleil épouvanté, qu'à voir la vérité, une fois reconnue et proclamée, être tellement comprimée que l'ancienne erreur puisse reprendre le terrain qu'elle avait perdu et s'y établir en paix.

(SGHOPEIIHAUB&.)

Chose remarquable, le Réiormateur qui se présenta ne fut ni un des douze, ni le pasteur de Jérusalem, ni un des frères du Gbrist, ni un de ces Galiléens qui avaient suivi le Maître dès l'origine et parmi lesquels seuls on choisit un apôtre pour remplacer Judas. Dès le second jour de Thistoire du Christianisme, Veaprit souffle où il veut, rompt tous les cadres officiels et se crée des instruments nouveaux.

Au-dessous ou à côté de Tinfluence de Jacques, avant peutêtre qu'elle fût solidement établie, et plus de trente ans avant que TApocalypse fût écrite, un mouvement tout différent avait commencé à Jérusalem même.

Nous saisissons cette occasion de prévenir q\xe nous n'écrivons pas une de ces chroniques où chaque fait, même secondaire, ne parait qu*à sa date ; quand il le faudra, nous remon* tarons, pour exposer chaque transformation chrétienne jusqu'à l'époque où elle commença à se produire avec un cer tain éclat ; et nous enregistrerons ensuite les faits essentiel de son développement dans l'ordre où ils se sont ^ssés

mais on verra que les évolutions de plusieurs de ces formes chrétiennes furent simultanées, même quand elles restèrent indépendantes les unes des autres.

La persécution n'avait pas encore commencé. Le monde païen ignorait encore TÉglise naissante; et longtemps après, il la confondait encore avec le Judaïsme (1). Les Pharisiens, toujours politiques, se montraient peu hostiles aux disciples de celui qui les avait flétris et qu'ils avaient tant contribué à punir de mort; occupés surtout en ce moment à combattre Tépicuréisme antinational des Sadducéens, ils voyaient dans les adeptes du Nazaréen une secte assez inoffensive, qui, par sa foi ardente en la vie éternelle, et peut-être aussi par ses espérances messianiques, pouvait leur servir d'arme contre le matérialisme de leurs rivaux. Dans le grand nombre des écoles juives, celle de Jésus était considérée par les autres, comme un groupe assez étrange de rêveurs, qui, au lieu d'attendre la venue d'un Messie nouveau, espéraient le retour du leur. L'antagonisme chrétien de la lettre et de l'esprit, de la loi et de la vie était peu senti.

Mais c'est seulement aux Juifs de Palestine et aux chrétiens sortis de leurs rangs que s'applique tout ceci. Nous avons dû signaler déjà des Juifs très différents, relativement émancipés des préjugés de leur peuple, et connus en Judée sous le nom méprisant d'Hellénistes. Fort nombreux, même dans la ville sainte, vers laquelle, ainsi que tous leurs frères d'origine, ils gravitaient comme vers un centre commun, ils y possédaient plusieurs synagogues (2). Plus dégagés des entraves mosaïques et plus initiés à la vie commune des peuples

(1) Claude, dit Suétone, exila de Rome les Juifs qui sous l'impulsion de Chrestus y causaient des troubles fréquents {in Claud.^ 25). M. Salvador essaye en vain de démontrer qu'il s*agit ici des Juifs seuls et de leurs espérances messianiques [Domination rom . en Jud., t. I, p. 501]. C'est une erreur. Claude et son historien ne distinguent pas ici les Chrétiens des Juifs, et le nom du Christ, inexactement rapporté, est pour eux celui d'un fauteur de troubles.

(2) Act., VI, 9.

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d*alors, beaucoup d'eqtre eux se firent chrétiens. Cette désu- Qion entre les Juifs ne pouvait manquer de devenir, au sein même de l*Église primitive, un ferment de discorde. Les rivalités, les mutuels reproches d*étroitesse ou de relâchement commencèrent alors, et depuis n*ont jamais cessé de se faire entendre de part et d'autre. Une querelle s'éleva à propos des répartitions de vivres entre les pauvres veuves des chrétiens judaisants et celles des chrétiens hellénistes, chaque parti se croyant lésé. Tant la discorde fut prompte à naître, parmi les chrétiens, et précisément au sujet de ce qui aurait dû réunir tous les cœurs, la charité !

Les douze, absorbés par renseignement, proposèrent que la répartition des secours fût confiée à des serviteurs des pauvres, ou diacres. L'idée fut adoptée par tous et le suffrage universel de l'Église de Jérusalem élut sept diacres. Il parait que, dans un admirable esprit de conciliation et de fraternité, imité trop rarement depuis, on s'accorda à choisir tous les diacres parmi ceux qui s'étaient plaints, les Hellénistes; car tous les sept portent des noms grecs, que les Juifs de Palestine évitaient le plus souvent de donner à leurs enfants.

Les diacres ne se renfermèrent pas dans le soin des indigents. Un des élus, Etienne, homme plein de foi et de saint esprit, se distingua entre tous par la puissance merveilleuse de sa parole. Son éloquence hardie, sympathique et entraînante, répondait mieux aux besoins des âmes que l'enseignement plus réservé des apôU*es ; il convertit un grand nombre d'Israélites, et même de sacrificateurs, précisément parce qu'il attaquait de front le Judaïsme. // ne cessait, dirent ses* dénonciateurs, de parler contre le temple et contre la loi (1)

(1) Saint Luc, il est vrai, appelle fattx témoins ceax qui accusaient ainsi Etienne; mais lui-même justifie pleinement leur accusation, dans le long discours d'Etienne qu*il rapporte. Évidemment saint Luc croit devoir^ dans son récit, ménager les chrétiens judaïsants. Ce foit 8*étaildéjà présenté à propos de Jésus lui-même. Les évangélistes, même en rapportant ses plus énergiques paroles, n'ont pu

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Comme Ëtienoe affranchissait les consciences éa joug de la loi mosaïque, en renonçant au culte matériel de Jéhovab et à son autel unique, le peuple, scandalisé, ameuté par ses prêtres et ses docteurs, Taccusa de blasphème devant le sanhédrin assemblé.

Là, sa défense consista à s'oublier lui-même pour fulminer un long et accablant réquisitoire contre les Israélites, leur idolâtrie, leur dureté de cœur, et la résistance qu'en tout temps ils avaient opposée à Tesprit. Quand, en descendant le cours de Thistoire nationale, il fut arrivé d*Âbraham à Salomon et à la construction du sanctuaire dont les luife étaient si orgueilleux, il s'éleva avec colère contre la prétention de faire habiter le Très-Haut, le Créateur de toutes choses, dans un temple bâti par la main des hommes. Après avoir ainsi dégagé avec une extrême énergie Tuniversalisme chrétien des entraves étroites du Judaïsme, il éclata contre les Juifs eu reproches terribles, en invectives flétrissantes, les accusant du martyre des prophètes et du meurtre de Jésus. À ce dernier mot, on rinterrompit de toutes parts en grinçant des dents et en poussant des cris de rage. Alors, bravant toujours plus leur fureur au souvenir de ce que Jésus avait souffert, avant lui, de la part de ce même tribunal, il se laissa exalter par cette idée ; il eut un transport d'extase intrépide et de foi, et s'écria, les yeux levés vers le ciel, au milieu de ce sanhédrin qui avait condamné le Saint et le Juste au dernier supplice : a Je vois les deux ouverts et le Fils de l'Homme debout à la droite de Dieu. » Un affreux tumulte éclata autour de lui. Tous, sans le juger ni le condamner, s'écrièrent à la fois qu'ils étaient témoins de son blasphème. Sénateurs et assistants se jetèrent sur lui tous ensemble, et le traînèrent

se décider à croire qu'il parlait contre le temple; et ils traitaient de calomniateurs ceux qui interprétaient en ce sens des discours qui ne signifient pas autre chose, malgré leur interprétation bénévole. Là, comme ailleurs, Jésus était trop supérieur pour être compris même des siens. — Comparez Jean, H, 19-21 ; Matth., XXVI, 60 ; Haro, XIV, 58.

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hors des murs pour le tapider. Dès cet instant, Timpétueux assaillant devint un agneau. Il mourut plein de calme, en imi* tant la mort de son maître et en pardonnant comme lui.

Quelques hommes pieux l'ensevelirent et le pleurèrent amèrement; mais on se tromperait peut-être, si Ton pensait que le deuil fut partout aussi douloureux au sein de TÉglise. Nul doute qu'Etienne ne parût aux chrétiens judaïsants le plus imprudent et le plus compromettant des alliés; et ce ne fut pas sans motif, car son prosélytisme et sa prédication changèrent les dispositions du parti pharisien, exaspérèrent le sanhédrin, et sa mort devint le signal de la première persécution qui ait ravagé TËglise.

Mais le sang du premier martyr se trouva déjà être la semence de l'Église. Les fugitifs portèrent TÉvangile en Phénicie, dans Ule de Chypre et dans la brillante métropole de la Syrie, la ville d'Antioche ; là, enfin, quelques-uns d'entre eux osèrent prêcher la religion nouvelle, non seulement aux Juifs hellénistes, mais aux païens eux-mêmes. Les disciples, peu à peu, devinrent si nombreux dans cette capitale populeuse et cultivée, qu'il fallut que Topinion publique leur donnât un nom. Ce nom, créé par la pensée populaire, fut admirablement choisi : on inventa pour eux celui que nous portons encore ; ces disciples, remplis de Tesprit de leur Maître, furent nommés, d'après lui, les chrétiens.

Nous avons peu de détails sur les doctrines qu'enseigna Etienne pendant sa courte mais éclatante carrière. C'est assez de savoir qu'au centre même du Judaïsme, et au moment où l'Église naissante semblait déchoir en se rapprochant trop de l'ancienne loi, il protesta avec puissance contre les servitudes mosaïques et le monopole du temple. Protestations glorieuses, légitime révolution qu'il paya de son sang et de la sécurité dont jouissait l'Église ; mais à ce prix même, un si nécessaire affranchissement n'était pas trop chèrement acheté.

Saint Etienne est connu de tous comme le premier des martyrs. Ce n'est pas cependant le seul titre de gloire auque^

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il ait un droit unique ; ce n'est Dullement par accident ou par hasard que lui échut le premier rang entre ceux qui donnèrent leur vie pour la foi chrétienne, il eut cet honneur et le mérita, parce que, avant tout autre, il transforma TÉglise naissante et développa le Christianisme selon Tesprit du Christ. 11 fut le premier de tous les réformateurs chrétiens, et c'est pourquoi son nom demeure inscrit en tête de Timmense martyrologe où figurent ensemble ceux qui ont sacrifié leur vie pour TÉgiise et ceux qu'elle-même, dans ses jours d'égarement, a punis de mort, pour avoir continué malgré elle, et dans son propre' sein, Tœuvre du Maître.

Loin que le martyre d'Etienne ait appauvri la chrétienté en la privant d'un si grand et si intrépide serviteur, ce martyre même l'enrichit: Etienne, en mourant, légua à l'Ëglise un réformateur plus grand que lui.

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