CHAPITRE Vn
« C'est an fait que, dans la théologie de Paul, la mort du Christ n'est pas la chose principale, le pivot du système, mais bien la foi de l'homme; et cette foi ne se rapporte pas exclusivement an fait de la mort du Christ, mais encore an fait de sa vie. La sainteté de cette ▼ie, que nous devons nous approprier par la foi, exerce sur notre justification une influence aussi grande que le sacrifice de sa mort. »
(Reuss, Bist. de la théol, chrét. au siècle apott.y t. II, p. 192.)
La loi cruelle des Juifs, dès qu*un blasphème avait été prononcé, faisait, des témoins du crime, les bourreaux du coupable. Pendant que les auditeurs d'Etienne le lapidaient, dépouillés de leurs longues robes qui les eussent gênés, ils les avaient laissées aux pieds d'un jeune pharisien qui, assis sur le lieu du supplice, les garda, et cùiuerUU ainsi, quoique indirectement, au meurtre du martyr. Que se passa-t-il dans Tâme de Saul de Tarse, pendant qu'il assistait à cette mort sublime ? Il n'aurait pu le dire luimême. Le martyre d'Etienne ne le convertit point immédiatement, mais jamais il ne se consola d'y avoir pris part. Luttant contre des sentiments qui frémissaient déjà en lui, et qu'il devait réprimer comme impies, il partit, armé de lettres du souverain sacrificateur, pour détruire à Damas, par
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le fer et le feu, le eecte abhorrée du Galiléen. Mais son âme puissante était troublée, bourrelée jusque dans ses plus intimes profondeurs. Cette forte nature était secouée si énergiquement, qu'elle se jeta d'un extrême à Tautre. Elle pouvait être emportée jusqu'au fanattisme, mais non manquer de sincérité envers elle-même. Paul pouvait être, ou un persécuteur acharné, ou le plus dévoué des apôtres, mais rien de moins. Ce qui trancha' pour lui cette terrible irrésolution, ce qui mit fin à tous ses doutes en un instant et pour toujotrrs, ce fut xirie vision. L'argument alors était aussi décisif pour les meilleurs esprits, qu'il serait contesté aujourd'hui. San] vit Jésus lui apparaître sur le chemin de Damas. Ananias, un chrétien de cette ville, instruisit et baptisa ce fougueux disciple, qui, la veille, l'aurait fait périr. Le néophyte quitta son liom juîf de Saul ou Satll, et en choisit un latin. Paul devint après coup un apôtre plus grand que les douze, et se fit faire place dans leurs-rangs, malgré leur défiance d'abord et ensuite malgré les secrètes inquiétudes que leur inspirèrent toujours quelques-unes de ses idées trop arrêtées pour eux et de ses allures trop hardies.
Saint Paul fut un homme de génie, mais essentiellement un homme de son temps. Il avait au degré suprême ce ({ui manquait à ce siècle troublé, la décision. Incapable d'admettre les tiers partis, les demi-mesures, il se donnait tout entier» corps et âme, k la vérité. Sa propre bonne foi ne l'excusait pas à ses yeux ; il se croyait sincèrement le premier des pécheurs pour avoir persécuté le Christ et son Église, et jamais il ne crut avoir réparé son crime, malgré la vaste étendue de ses conquêtes spirituelles et malgré sa longue carrière de dévouement et de périls.
L'œuvre de sa vie fut la conversion du genre humain à la religion de Jésus-Christ, sans distinction d'origine juive ou païenne.
Plus que personne, il était l'homme dé cette œuvre immense. Son éducation même l'y avait rendu éminemment propre. C'était un Juif helléniste, né de parents hébreux à T^rse,
Tille grecque de Gilicie, qui avait reçu pour ses enfants le titre très utile de citoyen romain. Mais il fut élevé à Jérusalem, dans les doctrines ultra-israélites des pharisiens. Il se trouva, par ses origines, sur les confins des deux mondes, et fut par s^ race juif de religion, gréco-romain par sa ville natale. 11 eut deux langues maternelles, quoique sans doute il ait dû préférer longtemps l'hébreu au grec, et il put prêcher à Athènes, sur la colline de TAréopage, sans s'attirer, de la part des puristes de T Agora, de trop dédaigneuses critiques. La littérature classique du monde grec ne lui était pas inconnue ; il cite, quand bon lui semble, Aratus son compatriote, Ëpiménide le Cretois, ou une comédie de Ménandre. On a remarqué que les traits de ces poètes qu'il rappelle ont quelque chose de proverbial ; mais un homme qui a hâte d'écrire ou de parler dans des circonstances graves, ne s'arrête guère à citer autre chose. D'ailleurs nous ne prétendons pas que Saul le pharisien fût aussi familier avec les poètes ou les sages grecs qu'avec les prophètes d'Israël. Quelquefois, comme à Athènes, il refoula dans sa grande âme les passions fougueuses du Juif que soulevait le spectacle odieux de l'idolâtrie, et rattacha sa prédication chrétienne à ces besoins innés de religion qui font soupirer toutes les consciences après le Dieu inconnu. On le voit quelquefois aussi, dans ses épitres, contenir avec effort la violence de ses sentiments; mais le plus souvent il leur donne carrière. Cette âme de fer porte en elle une source intarissable d'ardentes exhortations, de supplications émues, de tendres reproches, ou d'accablantes invectives. Les arguments apparaissent sur ses lèvres avec une abondance et une fougue extrêmes, qui souvent rendent sa pensée obscure. Il est trop impétueux et trop plein d'idées pour se donner toujours le temps d'achever sa pensée et de la suivre jusqu'au bout ; il s'en laisse détourner par d'autres, et quelquefois s'arrête ou s'écarte au milieu d'une phrase quïl oublie de finir. On l'a comparé trop justement à un torrent débordé ; les images fortemeiU colorées, les raisonnements passionnés, les traits
de sentiment, les vivacités de langage se pressent, s'accumulent, s'interrompent avec une rapidité et une vigueur étranges. Ce qui le rend plus difficile encore à suivre, c'est que, nourri dans la mauvaise dialectique des rabbins, il prolonge, il complique, il raffine ses métaphores et ses preuves ; il les retourne en tous sens et les greffe Tune sur l'autre. Il ne craint jamais de donner une vive image pour une raison. Quelquefois il nous est impossible d'être de son avis, moins cependant sur le fond de son idée que sur la valeur probante de son argumentation, tant chez lui la subtilité rabbinique devient complexe et bizarre, tant est singulier l'usage qu'il fait des analogies qu'il voudrait établir, des extraits qu'il commente avec une liberté extrême, des histoires et des personnages même de l'Ancien Testament! En pareil cas^ pour comprendre sa pensée sans l'exagérer, il faut se rappeler que donner à un passage de la Bible juive une signification tout à fait nouvelle, était un exercice d'esprit fort aimé des Juifs ; et l'on ne croyait nullement violer ainsi le respect profond qu'on portait au texte, lequel, outre tous les sens imaginaires et ingénieux qu'on y cherchait et qu'on prenait plus ou moins au sérieux, conservait toujours son sens primitif. Si l'on n'a aucune idée du mode d'enseignement et de discussion des docteurs de la loi, on ne comprend pas saint Paul. Ce grand homme put bien cesser d'être pharisien, mais non d'être rabbin ; on abjure une religion, mais jamais l'éducation qu'on a reçue et le tour qui a été donné à l'esprit.
L'exubérance des sentiments et des idées, l'impatience de toute régie extérieure, voilà le style de saint Paul. C'est aussi son caractère; c'est l'explication de sa vie.
Affranchi du pharisalsme et du joug de la loi dans lequel il avait été élevé, ce vigoureux esprit eut horreur des chaînes où il avait vécu; il déploya largement, au sein de la liberté
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chréUeDne, IModépendance de sa pensée» la hardiesse de sa nature et son inconcevable puissance d'action. Il ne songea plus qu*à donner au genre humain la vérité et la liberté dont il jouissait avec une passion ardente. Pour ce travail immense, il se dépensa tout entier, et Tadhésion des multitudes lui donna raison. Aussi, quand il vit son œuvre de conversion si féconde, si régénératrice, si ardemment désirée, être entravée par la servilité des uns ou la timidité des autres, Tindignation, la pitié, la colère, Tattendrissement le saisirent. Ces âmes qu'il avait gagnées au Christ, il les défendit de Tasservissement au mosaîsme, avec la tragique intrépidité et Tamour héroïque d'une mère contre des ravisseurs qui voudraient réduire en esclavage ses enfants.
Bien plus qu'Etienne, Paul fut un réformateur; le second en date, il restera peut-être le plus grand de tous. C'est à lui que le Christianisme doit son universalité, enseignée et annoncée formellement par Jésus, mais gravement compromise après lui par les chrétiens judaîsants. Pour des Israélites de Palestine, rompre avec la tradition juive, était un acte d'audace trop effrayant. Ils ne savaient pas s'affranchir des mille prescriptions légales, sacerdotales, hygiéniques où la loi enlaçait, dans tous les moments, la vie de chaque Israélite. Bien loin d'y renoncer eux-mêmes, ils prétendaient les imposer à tous les païens qui entraient dans l'Église; ils ne comprenaient ni que ces observances étaient impossibles hors de leur pays et de leur climat, ni qu'elles étaient inacceptables et odieuses au reste du monde. Pour un Ëpictète ou un Marc- Aurèle, c'eût été reculer que de se soumettre à la loi des Juifs; c'eût été se rétrécir l'esprit et abdiquer sa liberté morale. Saint Paul le comprit; il refusa d'imposer à l'humanité ce joug étroit et lourd. 11 rejeta bien loin toutes les coutumes qui auraient rendu son œuvre impossible ou l'auraient compromise. Il défendait à ses disciples de s'inquiéter des règles mosaïques par lesquelles certains aliments, tels que la chair du porc, étaient interdits ; il ne leur permettait pas de s'informer pour leur conscience de ce qui se vend k la bou-
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m TRANSFORMATIONS Dtl CHRISTIANISME.
chérie, et il s'écriait avec une hauteur dédaigneuse, que « k régne de Dieu ne consiste pas dans le boire et le manger, mais dans la justice, la paix et la joie que donne le saint Esprit (1). »
Malheureusement les judéo-chrétiens résistèrent à cet enseignement qui leur paraissait subversif, si ce n'est impie. Outre que le monde juif tenait par orgueil et par habitude à sa loi et n'en comprenait pas les défauts, il n'avait pas pouif le monde païen l'infatigable amour de saint Paul. L'Ëglise judaîsante eût plus volontiers attendu à Jérusalem les idolâtres qui voudraient se convertir, qu'elle n'eût couru le monde pour traîner, comme disait saint Paul dans son langage passionné, les dmes captives à robéissance de la croix. Cependant, saisis d'émulation, les juda'isants eurent aussi des missionnaires. Jacques les envoya dans les Églises mêmes que Paul avait fondées, et ces émissaires du christianisme judalsant s'efforcèrent de réparer le mal qu'avait fait Paul, selon eux, par sa trop grande hardiesse; ils prêchèrent l'observation des œuvres de la loi, et réussirent aies imposer k quelques personnes. Ce qui arriva dans la Galatie, province peuplée jadis par des Galls ou Gaulois, ott Tesprit très éveillé des habitants était enclin à une légèreté versatile, qui ressemblait trop à celle de notre France moderne. Paul, navré de la déchéance de ses disciples, leur écrivit sa magnifique épître aux Gaïates. Cette épître est animée d'un si grand souffle de spiritualisme libéral ; elle est si riche de couleurs et si variée de mouvements, si tendre et si pressante, qu'elle restera à jamais le manifeste glorieux et ardent de la liberté chrétienne. C'est là qu'il s'écrie avec tant d'indignation et d'autorité : « Tenez ferme dans la liberté oà Jésus-Christ vous a mis, et ne vous mettez pas de nouveau sous le joug de la servitude (2). »
Après Jésus, Paul est le plus grand et le plus redoutable
(1) Rom. XIV, 47.
(S) Gai., V, 1.
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LE CHEISTIANII^E m SAINT PAUL. 7i
champion de r^sprit contre la lettre, et de la liberté des âmes contre toute autorité humaine. Mieux que personne $ttr ce point, il avait compris le Maître. C'est lui qui a écrit cette impérissable parole dont une reine française et protestante avait fait sa devise et Tépigraphe d'une constitution politique qui, au bout de trois siècles, passerait encore pour trop libérale aujourd'hui (1) : a OU est l'esj^i du Seigneur, là est la Uberté. »
La conduite de saint Jacques ou de ses envoyés était certainement aussi consciencieuse que peu éclairée et peu fraternelle. Paul déclare qu'au lieu d'aller lutter contre ses collègues, il ne prêchait le Christ que dans des lieux où d'autres ne le prêchaient pas (2). Les orthodoxe3 de tout genre ont toujours essayé de pallier le dissentiment entre Jacques et Paul. 11 suffit cependant de relire leurs épîtres pour reconnaître combien ce dissentiment était grave et profond.
L'un enseigne exactement le contraire de ce que dit l'autre; et ils ont soin, pour mieux se réfuter, de choisir dans le vaste champ de l'histoire biblique les mêmes exemples, en leur donnant des significations opposées.
Saint Paul ne veut pas qu'on attribue, comme faisait la loi, à des actes extérieurs, à des cérémonies, à des jeûnes, à des ablutions, même à des prières et des aumônes, une valeur réelle et matérielle^ en dehors des sentiments qui les ont inspirés. Pour lui, c'est la foi, c'est le sentiment religieux et moral élevé à un haut degré de puissance qui sauve, qui sanctifie. On peut faire des actes religieux sans l'être ; les œuvres de la loi ne sont rien. « Nous concluons donc, dit-il, que l'homme est justifié par la foi sans les œuvres de la loi. » Après quoi il cite en exemple Abraham et ce verset de la Genèse : « Abraham eut foi en Dieu, et sa foi lui fiU imputée comme justice (3). »
(1) Jeanne d'Albret. — II Cor., III, 17.
(2) Rom., XV, 20.
(3) Rom., 111, 27; IV, 3; IV, 22; Gai., III, 6.
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7t TRANSFORMATIONS DU CHRISTIANISME.
Saint Jacques dit exactement le contraire. II se moqne de celui qui prétendrait être charitable en engageant des pauvres à se chauffer et à se rassasier, mais qui ne leur donnerait rien. « De même, dit-il, la foi, si eUe n'a pas les œuvres, est morte en eUe-^ême. Quelqu'un dira : Tu as la foi, et moi fai les osuvres. — Montre-moi ta foi sans osuvres. Moi, je te montrerai ma foi par mes oeuvres,,. homme vain, veux-tu savoir que la foi sans les osuvres est morte? Ahraham, notre père, ne fut-il pas justifié par les oeuvres, lorsqu'il offrit son fils Isaac sur un autel? Ne vois-tu pas que la foi agissait avec ses oeuvres, et que par ses oeuvres sa foi flU rendue parfaite, et qu'ainsi s'accomplit ce que dit VEaiture : Abraham eut foi en Dieu, cela lui fut imputé comme justice, et il fut appelé ami de Dieu? Vous voyez donc que Vhomme est justifié par les œuvres et non par la foi seulement (1). »
Il faut être bien prévenu pour ne pas reconnaître que saint Jacques réfute saint Paul, rétorque contre lui l'exemple même qu'il a cité, et arrive à une conclusion opposée à la sienne.
Sans doute, on peut dire des deux adversaires qu'ils ont raison l'un et l'autre, que les œuvres faites sans cœur et sans foi sont nulles, et que la foi qui n'a pas d'influence sur nos actes est morte. On peut aller jusqu'à prétendre qu'en prenant les deux théories à une certaine hauteur, elles s'accordent et se confondent. Mais les orthodoxes, catholiques ou protestants, ferment les yeux au jour, quand ils osent parler encore d'orthodoxie et d'uniformité en présence de faits pareils.
Il est incontestable que, du vivant des apôtres, l'Église était divisée, non au sujet de questions secondaires, mais sur la question vitale de l'époque; il est incontestable que Jacques était inquiet et blessé du libéralisme de saint Paul, qu'il envoyait des émissaires refaire après lui son œuvre dans les Églises, et qu'il le réfuta expressément dans une épître adressée à tous les chrétiens.
(1) Jacques, 11, 16 et sviv.
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Que faisait donc saint Pierre, demanderont les catholiques? N'était-ce pas à lui, prince des apôtres et pape, de rétablir Tordre entre les chefs de TËglise? Voici les faits: Pierre n'était en rien supérieur à ses collègues, et n'avait sur eux aucune espèce de juridiction. Dans la question actuelle, sa raison était pour saint Paul, et sa faiblesse de caractère pour Jacques. Il laissa imposer des obligations mosaïques à ses propres disciples, et par complaisance, il s'y soumit lui-même. Paul était alors à Antioche, où Pierre arriva bientôt; Paul fut témoin de ce qui se passait, et s'en indigna; il ne ménagea pas son collègue, il l'accusa hautement de dissimuler et de ne pas marcher droit. C'est lui-même qui le raconte (1) :
« Lorsque Pierre fut arrivé à Antioche, je lui résistai en face^ parce qu'il méritait d'être repris; car avant que quelques per^sonnes, qm avaient été envoyées par Jacques^ fussent venues^ il mangeait avec les paiens. Mais dès qu'elles furent arrivées, U se relira et se sépara d'avec les paiens, craignant ceux de la drconâsion (les chrétiens juda'isants). Et les autres Juifs usaient aussi de la même dissimulation que lui, de sorte que Bamabas même se laissait entraîner à dissimula* comme eux. Mais quand je vis qu'ils ne marchaient pas de droU pied, selon la vérité de V Evangile, je dis à Pierre, en présence de tous : Si toi, qui es Juif, vis comme les paiens et non comme les Juifs, pourquoi obliges-tu les païens à judaîsèr? »
Pierre est dans cette mémorable occasion le représentant de ces hommes de tiers parti qui, pour avoir la paix, font des concessions contraires à la vérité et à leur conscience, et qui méritent d'être énergiquement repris par les hommes de principe.
Si Ton nous demande où était à cette époque l'unité de foi et ce qu'on appelle l'orthodoxie, nous répondrons qu'elle n'était ni dans les partis ni dans les hommes, quelque grands et saints qu'ils fussent, mais dans la résultante des diverses tendances, dans l'ensemble. Saint Paul au fond était dans le
(1) Gai., u, 11-14.
COQUBRBL. — CEKIST'ANISMB. &
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vrai» quoique sa pensée eàt quelque chose d'exagéré et de paradoxal qui froissait le seos pratique et étroit de saiût Jacques. Celui-ci ne comprenait pas rélëvation d'idées de Paul; il ne reconnaissait pas en lui la vérité universelle soulevée contre les préjugés d'un petit peuple. Pierre comprenait mieux, mais avait peur de déplaire, et chez lui, comme il arrive souvei>t chez les hommes de juste milieu, c'était non l'intelligence, mais le courage moral qui faisait défaut» Il n'avait rien à répondre quand Paul, avec sa haute raison et son en^ thousiasme impétueux, s'écriait : « Si je rebdlis les ohcsesqm fai déirtntes^ je fais voir que je suis moirméme nn prévartm" leur (1). » C'est en général ce que font le^ hommes de demt^ portée et de faible courage : ils rebâtissent d'une main ce qu'ils ont renversé de l'autre.
Quel spectacle plus noble et plus instructif que celui de ces premiers et grands propagateurs de l'Ëvangile, luttant les uns contre les autres» chacun pour son principe ? Mais on se demande comment les multitudes qui ont en main le livre où ées diversités éclatantes, ces luttes solennelles sont racontées^ peuvent encore se laisser prendre au leurre de l'unité de doctrines. L'orthodoxie n'est rien, n'a jamais rien été. Tout ce qu'elle a de réel, c'est une tendance rétrogi^ade dont saibt Pierre, encore lié par les chaînes du judaïsme qu'il avait quitté, est un type exact. Mais l'orthodoxie en tant que règle de foi, de doctrine unique prêchée par les apôtres et professée par les chrétiens, n'est qu'une Action légale, un mensonge historique. L'unité véritablement chrétienne n'a ja^ mais consisté que dans l'imitation de iésus-Chrtst et dans ses impérissables principes d'amour, de pardon et de perfec- Uonnement.
On ne comprend en saint Paul ni l'homme ni son œuvre, si l'on ne se rend compte de sa doctrine; mais l'inverse n'est pas
(1) Gai., II, 18.
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LE CÔtlfô¥ÎANlî3ME DE ^kWt PAUL. lis
moins certain; sa doctrine ne s'explique bien que par son caractère et surtout par la lutte où toute sa vie a été engagée. Il fut le premier en date parmi les grands théologiens; son système a inOué puissamment sur presque tous les autres dans TÉglise. Ses épitres sont le monument le plus ancien de la religion du Christ, et la partie la plus antique du Nouveau Testament. Les Évangiles y ont été joints plus tard. Mais on a dit avec raison que si les Évangiles n'eussent jamais été écrits, On en retrouverait dans les épîtres de Paul tous les éléments essentiels. Parmi les récils évâtigéliques qui concernent personnellement Jésus, il en est deux seulement dont saint Paul ne t)arsiisse avoir aucune connaissance : la naissance miraculeuse, dont il n'y a aucune trace, ni dans les épîtres de Paul ni datis Tévangile et les épîtres de Jean, et Tascension, dont saint Paul ne parle jamais. Quand il énumère, comme preuves de la résurrection du Christ, les diverses circonstances où le Sauveur se montra après sa mort, Paul met sa propre vision du chemin de Damas sur le même rang que toutes les autres apparitions du Christ ressuscité; il semble oublier, ou plutôt Ignorer que, d'après l'histoire évangélique, entre cette apparition et les précédentes, Jésus était retourné au ciel.
Du reste, si saint Paul devint un théologien, ce ne fut pôltit par simple curiosité pour les problèmes de la science; ce ftit par un tout autre motif qui avait toujours été la préoc^ cnpation principale de sa vie entière. Il aspirait, de toute son âme, à la sainteté, ou, pour parler le langage juif, à la justice. Pharisien, il avait voulu devenir un juste par l'observation exacte de la loi et des œuvres qu'elle prescrivait; il avait poussé le £èle Israélite jusqu'au fanatisme et à la persécution. Cependant, comme les Juifs et bien des païens de son temps, il se sentait pécheur; le péché en lui luttait contre la loi, et la loi était impuissante à vaincre le péché, malgré l'ardent désir de îsalnieté qu'éprouvait l'apôtre futur. Quand il devint chrétien, il renonça immédiatement et pour toujours à Moïse et au phâTlsalsaie, à ta loi, aux œuvres imposées et réglées pfiir elle,
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à toute loi extérieure et à toute valeur matérielle des œuvres, pour vivre de la foi en Christ, de la vie intérieure et de Tesprit. Dieu seul veut sauver les hommes par Christ, voilà la bonne nouvelle. Christ est le rédempteur, c'est-à-dire le libérateur qui affranchit les âmes du double esclavage du péché et de la loi, et qui les sanctifie par son esprit. L'esprit de Christ crée en nous ce que ne pouvaient créer ni la loi de Moïse, ni aucune loi quelconque, la vie chrétienne. « Ce n'est plus moi qui vis, s'écrie saint Paul ; c'est Christ qui vit en moi. »
Toute la théologie de Paul repose non seulement sur Tantagonisme du christianisme, qu'il appelle la foi, avec le mosaïsme, qu'il nomme la loi; mais sur l'opposition plus radicale du principe juif et du principe chrétien, de la légalité extérieure et formaliste avec la vie intérieure de l'esprit. Toute religion cérémonielle, toute règle extérieure, tout rituel, tout code, sont impuissants à sanctifier, parce qu'ils portent sur les dehors de l'être humain. C'est par l'esprit seul, par le cœur, par la conscience, par les sentiments réels» par la vie intime, que l'homme devient saint et juste» parce qu'ainsi seulement l'homme soumet à l'action de la vérité et de l'amour la racine de toutes ses facultés, la source d'où tous ses actes jaillissent.
La foi, selon saint Paul, ne se réduit pas seulement à ce fait qu'on ne doute pas de telle ou telle doctrine; c'est l'adhésion de l'âme tout entière, convaincue, pénétrée, régénérée, embrassant de toutes ses forces la vérité. Christ et Dieu. Voilà la foi qui seule justifie, la foi dont vit le juste.
Si l'on demande à saint Paul comment Jésus sauve les âmes» il a deux réponses qu'il donne tour à tour et qu'il mêle quelquefois l'une à l'autre. A vrai dire , il avait deux théories du salut , l'une mystique et de sentiment , l'autre dogmatique et raisonnée. Souvent il donne l'une ou l'autre comme suffisante, et l'on pourrait aligner deux séries inverses de passages où il semble que l'une soit tout, et l'autre soi passée sous silence. La théorie mystique est celle de l'union du croyant avec celui en qui il croit. Christ est uni entier e
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ment à Dieu, et celui qui croit en Dieu par Christ, est uni étroitement à Christ et par Christ à Dieu. Cette idée, qui se retrouve chez saint Jean, et qui émane directement du Christ lui-même, est poussée très loin par notre apôtre. Le chrétien doit vivre de la vie de son maître, mourir et ressusciter avec lui, c'est-à-dire s'associer aux crises qu'il a traversées et en ressortir triomphant. Par sa mort et sa résurrection, il s'est trouvé et montré supérieur au monde, au péché, à la mort elle-même ; cette supériorité, cette victoire sur nous-mêmes et les hommes, ce mépris de la mort, nous devons les partager avec lui. Si nous sommes ainsi unis à lui par l'amour et la foi, nous triompherons, nous régnerons éternellement avec lui, et atwune chose au monde, au ciel ou en enfer, ne pourra nous priver de l'amour que Dieu nous a témoigné par Jésus-Christ,
La seconde théorie n'est pas en contradiction avec cette première ; mais l'une n'a pas besoin de l'autre, chacune se suffît. Avant d'exposer la dernière, il faut préciser l'idée que Paul se faisait de la personne du Sauveur. II emprunte à la pensée juive la notion d'un Messie, manifestation vivante et personnelle de Dieu. Ce Messie, il le reconnaît en Jésus. Dans sesépîtres principales et les plus dogmatiques, universellement admises comme authentiques, il insiste assez peu sur la grandeur divine du Christ. Dans d'autres, il appuie beaucoup plus sur ce dogme; non seulement il appelle le Sauveur l'image du Dieu invisible (1); mais il déclare qu'en lui a résidé corporellement toute la plénitude de la divinité (2). Il va jusqu'à déclarer que tout a été créé par lui et pour lui (3).
Ce n'est pas à dire cependant que saint Paul fût orthodoxe quant à la divinité de Jésus-Christ, et enseignât le dogme trinitaire (4). Ni le mot, ni l'idée n'avaient été inventés encore;
(1) Coloss., I, 15.
(2) Coloss., H, 9.
(3) Coloss., I, 17.
(4) Peut-être trouvera-t-on qu'en faisant mention ici d'un dogme comme la Trinité, avant d*étre parvenus à l'époque où l'on y crut,
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78 TRANSPeFIMA'WQNS DU eHWaTlANISMB.
ils ne le furent que plus t^rd. On é|ait fort loin de songer à faire du Sàint*EsprU une persofipe distincte. On n'ay^jt i)ul|e notion de cette égalité entre les personnes qui est absolument essentielle à la doctrine delà Trinité (1). S$iint Paul enseigna partout rinfériorité du Fils au Père. A Tendroit piême où |1 voit en lui le Créateur, il rappelle (2) la premier-né de toute créature,
• Entre les deux personnes divines, que seules il connaît^ i| maintient rigoureusement la subordination de la seconde h la première. Selon lui, il n'y a de Dieu que Dieu ; il s'exprime à cet égard avec une précision scrupuleuse ; quand il décrit, en termes d'une incomparable grandeur, l'avepir éternel où Dieu sera tout en tous, quand il annonce que toutes choses seropt assujetties au Fils par le Pèrp, il ne manque pas de remar* quer que le Père lui-même est excepté, et que le Fils lui de-» meurera assujetti (3). On sent, à chaque ligne de§ èpîtres, que Paul élève le Fils aussi haut et aussi près de Dieu que possible, mais on sent en même temps que sa profonde conviction monothéiste le contraint toujours à éleyer plus haut encore le Dieu unique. Sage réserve, conviction nécessaire et vraie, que
nous ne suivons pas une marche assez rigoureusement logique ; ce qui nous y oblige, c'est la difficulté de nous faire bien comprendre. Les idées et les mois que nous essayons de retrouver chez saint Paul tels qu*il les a conçus et employés, ne sont arnvés jusqu'à nous qu'altérés, dénaturés, par les significations fausses que leur ont données les théologiens et les Églises. Pour revenir au vsens primilif, il est indispensable d'expliquer en quoi il différait de ce qu'on y a vu depuis.
(1) Voici la formule officielle tirée du symbole de saint Alhanasâj admis également par l'Église catholique, TÉglise gréco- russe, TÉglise anglicane , et, en un mot, toutes les Eglises qui se disent orthodoxes : « Dans cette Trinité il n'y a ni antérieur, ni postérieur, il n*y a ni plus grand ni moins grand; mais ces trois personnes sont entièrement coéternelies et parfaitement égales. » — Dès qu'on ne croit pas à cette égalité absolue du Père, du Fils et du S^int-Esprit, on n'est plus ni orthodoxe^ ni chrétien, d'après le symbole que nous venons de citer, et Ton sera infailliblement damné à tout^ éternité.
(2) CqIoss., I, 15.
(3) \ Cor., XV, 37, |8.
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la plupart des Églises chrétiennes n'ont pas su conserver.
Dieu a résolu, dans sa miséricorde ou par sa grâce, de sauver les hommes du péché par son Fils Jésus-Christ. Ceux qui croient en lui, Jésus les sauve, ou, selon le premier sens du mot, les guérit, par sa vie qui fut exempte de péché, par sa mort, qui fut volontaire et non pas méritée comme celle des pécheurs, et surtout par sa résurrection glorieuse. Jésus substitue, par un acte de sa volonté, la mort qu*il a librement subie h la condamnation ou mort spirituelle que devaient souffrir les pécheurs. Par leur foi, par leur adhésion à cet échange, ils entrent en possession de la vie nouvelle, qui est celle du Christ ressuscité. Dieu, de son côté, accepte et ratifle cette double substitution de la mort de Jésus à notre mort spirituelle et de sa vie spirituelle à la nôtre. Le Père approuve d'autant plus cette substitution, qu'il l'a lui-même préparée ; il pardonne donc à l'homme renouvelé les péchés dont il était coupable avant de croire à Jésus. A dater de ce moment, l'homme spirituellement ressuscité avec Christ, vit avec son Rédempteur, ou plutôt encore c'est Christ qui vit en lui.
Cette doctrine de l'apôtre servit de base à Tédifice dogmatique tout différent que saint Anselme de Cantorbéry éleva mille ans plus tard. L'élément mystique y disparaît, l'adhésion du cœur y est négligée, l'union religieuse et morale du croyant avec Jésus n'est plus l'essentiel. Ce qui les remplace, n'est qu'un élément purement juridique. Dieu ne peut plus pardon^ ner aux pécheurs, que si quelqu'un a subi leurs peines. Or, le péché étant une offense infinie envers Têtre infini, la réparation et le Réparateur doivent eux-mêmes être infinis. C'est pourquoi la deuxième personne de la Trinité se fait homme, et après avoir vécu sur la terre, en obéissant à notre place à tous les commandements de Dieu, meurt sur la croix, en sur bissant une somme de souffrances égale à ce que tous les élus jensemble auraient enduré pendant une éternité. Parmi d'autres différences essentielles entre les deux systèmes, on a remarqué avec rpison que, d'après celui d'Anselme, l'homme est l'objet d'un contrat entre le Père et le Fils, tandis que,
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selon Paul, Thomme est lui-même une des parties contractantes; enfin, pour F^aul, ce qui importe avant tout, c'est réchange mystique des deux morts et surtout des deux vies, c'est que le chrétien vive dans la communion de son Maître.
Malheureusement la foi qui régénère ainsi le pécheur n'est pas le partage de tous ; cette inégalité inévitable, les préoccupations habituelles de saint Paul et la polémique de son temps, l'ont amené à adopter la doctrine de l'élection et de la prédestination, doctrine cruelle- que Calvin a rendue plus cruelle encore. La voici, telle que saint Paul l'avait conçue, en opposition avec les prétentions orgueilleuses des Juife. Israël était persuadé que, par suite d'un contrat d'alliance, conclu jadis entre Jéhovah, leur Dieu, et Abraham, leur ancêtre, ils avaient le monopole de la religion véritable et du salut, sous la condition d'obéir aux prescriptions de la loi. Un Israélite qui se croyait en règle avec la légalité, méprisait tous les étrangers, quelles que fussent d'ailleurs leur valeur morale et leur foi. Dieu même ne leur paraissait pas libre d'élever un pareil homme à leur propre hauteur. Saint Paul, froissé de tant d'injustice et d'orgueil mal fondé, s'irrita de voir lier ainsi la volonté du Tout-Puissant, et, se jetant d'un extrême dans l'extrême opposé, il affirma que le contrat légal sur lequel comptaient les Juifs était désormais sans valeur, et il fit dépendre du bon plaisir.de Dieu le salut de chaque âme. Il rappelaitaux Juifs qu'Abraham lui-même n'était encore qu'un incirconcis, quand Dieu le choisît pour son mandataire. Ceux que Dieu sauve, il les a élus lui-même de toute éternité, bien avant qu'ils eussent pu observer la loi, avant l'existence même de cette loi, avant la vocation de la race hébraïque. Dieu a donc le droit d'appeler à lui et de sauver aussi bien les païens que les Juifs. On voit pamitre ainsi, jusque dans les abstruses profondeurs du dogme, la préoccupation constante de toute la vie de Paul, l'idée de la conversion des païens. En d'autres termes, contre un prétendu privilège de droit divin, saint Paul fit valoir, à défaut peut-être de raison plus accessible à ses auditeurs, le droit absolu du Créateur, l'arbitraire éternel.
Il ne prétend pas, en effet, que Dieu ait excepté tels ou tels de la condamnation méritée par tous, parce que ceux-là devaient mériter un jour sa préférence. Il soutient au contraire que le choix dé Dieu a pour motif unique sa volonté. C*est là, nous ne craignons pas de le dire, une doctrine déplorable; elle ne pouvait sortir que de cet Orient toujours asservi, où la volonté d'un maître est acceptée pour bonne, quelle qu'elle soit. De ridée que Dieu est tout-puissant et son indépendance absolue, on trouvait naturel de conclure qu'il est dispensé de se montrer juste. Devant la force souveraine, on n'admettait pas qu'il pût subsister aucun droit; l'ouvrier étant le maître de créer ce qu'il veut, l'argile ne peut demander compte au potier de l'avoir façonnée à son gré en un vase des plus vils ou des plus précieux. Paul ne s'étonne nullement que Dieu, vovr lant montrer sa colère et faire sentir sa puissance, ait créé des vases de colère destinés à la perdition. Tout ce qu'admire l'apôtre, c'est la longue patience avec laquelle Dieu supporte ces êtres prédestinés par lui-même au malheur et au mal (1).
Ne nous scandalisons pas outre mesure d'une opinion si choquante pour notre conscience ; cette opinion elle-même était alors un progrès considérable. Un pharisien était persuadé depuis l'enfance que les Israélites fidèles à la loi, seuls, de tout le genre humain, seraient sauvés, c'est-à-dire admis par Dieu au banquet d'honneur éternellement présidé par Abraham, Isaac et Jacob ; ce même pharisien avait un grand pas à faire, dans le sens de la charité et du spiritualisme, pour consentir à croire que Dieu restât libre d'admettre à cette gloire suprême des païens impurs, des Samaritains abhorrés et méprisés. Ce même dogme qui nous froisse comme entaché d'une partialité révoltante, semblait à des Juifs, émancipés à demi, un excès d'impartialité difficile à accepter.
Saint Paul, proclamant l'arbitraire divin sur les ruines du monopole Israélite^ nous rappelle les communes du moyen âge, qui croyaient avoir tout gagné quand elles pouvaient substi-
(1) Rom., IX, 32.
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tuer aux privilèges accablants de leurs seigneurs féodaux le pouvoir absolu d'un roi unique et éloigné. On s'aperçut avec le temps que l'arbitraire n'est jamais bon ni juste nulle part ; en politique, parce qu'il est contraire aux droits de tous ; en religion, parce qu'il blesse à la fois la conscience de l'homme et la sainteté de Dieu.
N'oublions pas d'ailleurs que ce même apôtra, dont la dog* matique nous paraît dure ou injuste» a écrit un iqcomparable éloge de la charité (1). Qu'on relise cette page immortelle» et Ton reconnaîtra quelle large place tenait l'amour chrétien dans un si grand cœur et une si haute pensée. On comprendra, malgré les obscurités de sa dogmatique, comment une multitude d'âmes affamées de vérité et de vertus furent gagnées à Christ par la parole chaleureuse de cet homme de peu d'apparence, dont l'esprit était si richement doué, le cœur enflammé d'enthousiasme et d'amour, et la vie une si longue suite d'héroïques sacrifices. Ce n'était pas trop de tant de dons éminents pour semer d'Églises naissantes la Syrie, toute l'Asie Mineure, Athènes et la Grèce, Rome et l'Italie. Il est échu à bien peu d'hommes d'opérer une révolution morale, si profonde et si durable, dans une portion si considérable de l'humanité. Saint Paul demeure un des géants de l'histoire ; il sera toujours un des flambeaux les plus brillants de la chrétienté, même pour ceux qui se croient le droit de ne pas tout accepter dans sa dogmatique, et qui ont appris de lui à l'écouter en personnes intelligentes et à juger ce qu'il leur dit (2).
Par l'idée dominante de sa vie entière, par l'autorité et l'éclat avec lesquels il revendiqua les droits de la conscience chrétienne, par sa révolte incessante contre l'empire de la lettre et contre toute domination des âmes, il est resté le réformateur par excellence. C'est à son école que se forment de siècle en siècle tous ceux qui protestent au nom de Dieu et de l'Évangile contre le joug des Églises ou des prêtres. Après
(1) I Cor., XIII.
(2) I Cor., X, 16.
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son Maître, c'est lui qui inspira un Jean Huss et un Savonarole, un Wicklyflfe et un Lefèvre d'ÉtapIes, un Luther, un Calvin, un Zwingle.
Toutes les fois que le monde et l'Église sont mûrs pour une grande révolution religieuse, c^est la parole de saint Paul qui retentit de nouveau dans les âmes et qui donne le signal. On peut dire de Iqi qqe depuis dix-huit siècles, il a sonné le tocsin de toutes les insurrections de l'esprit chrétien contre les usurpations de la loi et de là lettre, du rite et des clergés.
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