‹ Des premières transformations historiques du christianismeChapitre 17 sur 22 · CHAPITRE Vin · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vin

f Goarir après la chimère de l'uniformité dans les croyances religieuses est toujours une entreprise pleioe de dangers dont le résultat ne peut manquer d'être d'abord le trouble, puis Tesclavage de la pensée, enfin le dégoût et la mort. C'est l'erreur du catholicisme. •

(Samuel Vincent, Du protestantisme, p. 255.)

L*esprit humain ne reste jamais immobile, mais il ne sait pas marcher longtemps en droite ligne. Il n'avance guère sans dévier quelque peu à droite ou à gauche. Souvent, quand il a fait quelques pas en avant, il recule, soit que ses forces se lassent et lui fassent défaut, soit qu'il commence à s'effrayer de ses progrès et du chemin qu'il a fait. Mais il ne suit pas plus la ligne directe en arrière qu'en avant ; il ne revient jamais jusqu'au point d'où il était parti ; il ne perd plus tout ce qu'il avait gagné, et dévie encore, même quand il suit une impulsion rétrograde.

Si l'on élevait sur l'horizon une ligne destinée à figurer le développement de la pensée humaine, cette ligne ne monterait point verticalement, mais se trouverait toujours plus ou moins oblique ; elle ne serait pas droite, mais brisée çà et là par des angles profonds ; seulement le sommet des angles

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dirigés en haut s'élèverait toujours plus que ne s'abaisserait celui des angles rentrants. Ainsi, tant que la mer monte, chacune des vagues empiète sur le rivage, refoule devant elle la vague précédente qui se retirait, et dépasse le point extrême que le flot avait déjà marqué de son écume.

De même la religion chrétienne, soumise aux lois générales de notre esprit, n'a cessé de se transformer avec lui ; après un large et puissant essor, elle ne tarde guère à dégénérer, mais elle se retrempe ensuite à sa source, elle réagit par la vertu de ses principes constitutifs, et finit par dépasser le point le plus élevé où elle était parvenue.

Toutes proportions gardées, il advint de la doctrine de saint Paul, ce qui était arrivé de celle de son Maître. L'enseignement de Jésus, trop pur et trop libéral, avait été réduit par ses disciples aux horizons étroits du christianisme judaïque; lourde et inévitable chute ! La théologie de Paul, trop hardie, trop dédaigneuse, des prérogatives d'Israël, trop égale pour les Juifs et les païens, fut délaissée. Il serait facile d'en donner maintes preuves, et de citer par exemple des ouvrages apocryphes écrits contre saint Paul. Un fait des plus curieux est le silence de certains théologiens : ainsi saint Justin, martyr, dans ses écrits volumineux, affecte toujours d'ignorer saint Paul, ne le nomme et ne le cite jamais ; il est vrai que Justin, quoique ancien philosophe, était né en Palestine, c'est-à-dire était judéo-chrétien d'origine.

La lutte dont nous avons fait connaître quelques traits fut aussi longue qu'ardente entre le christianisme judaïsant et le christianisme humanitaire de Paul.

Tous deux furent vaincus, mais à des degrés très divers. Ni Paul ni Jacques ne l'emportèrent; la victoire appartint à la tendance moyenne, illogique, dont saint Pierre était l'organe. Ce qui fit la fortune de sa pensée, c'est qu'il pensa fort peu; il s'efforça de donner raison aux judaïsants qui le dominaient, sans trop donner tort à Paul, dont il partageait, quoique timidement, les vues. Une moindre portée d'esprit et un caractère faible, tels furent les avantages de Pierre sur Paul ; ils

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M TRANSTORMATIONS DU CHRISTIANISME.

suffirent à lui deoner gain de oause. Les bommes médiocres ont leurs jours de triomphe, où le monde leur sait gré de ne pas lui être supérieurs.

Dans un moment où Paul et Barnabas prêchaient à Antior che, des judaïsants extrêmes venus de Jérusalem troublèrent leur apostolat en disant à leurs prosélytes : hVqu9 ne powez être sauvés, si vous ne vous soumettez, selon la loi de Moïse, à h circoncision (1). « A ce sujet, s'émut une grande contestation qui devint une querelle et sur laquelle on ne put s'accorder. Paul, Barnabas et quelques autres furent alors députés à Jérusalem pour consulter les apôtres et les anciens ou pasteurs sur cette question extrêmement grave ; il eût suffi d'imposer la circoncision aux chrétiens pour fermer TÉglise aux trois quarts du monde païen. A Jérusalem, on assembla les apôtres et les pasteurs. Pierre et Jacques prirent la parole dans cette conférence qu'on a décorée du titre prétentieux et historiquement prématuré de concile, sous le nom de premier Concile œcuménique de Jérusalem. Cette réunion n'imposa point aux chrétiens sortis du paganisme la circoncision, ni même la loi de Moïse; mais, sur le conseil de Jacques, on leur reooro* manda d'obéir à certains préceptes qu'on prétendait dater de Noé, et où se trouvaient assez étrangement mêlées deux antiques superstitions hébraïques avec un conseil de simple convenance et un précepte de la morale la plus élémentaire. Par une lettre écrite au nom des apôtres, des pasteurs et de toute l'Église, et qui en appelaient au Saint-^Ësprit, on engagea les nouveaux chrétiens à s'abstenir des viandes consacrées aux idoles, du sang des animaux, de la chair de ceux qui avaient été étouffés, et enfin h se garder de la prostitution. Ce dernier trait est probablement une allu-?

\) Aot. XV, i, «te.

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LE CHRISTIANISME DK SAINT PIBBJIB, g?

sion à certains cultes idolâtres où le désordre moral était porté au comble. Le précepte qui concernait les victimes sacrifiées aux faux dieux pouvait prévenir des confusions regrettables; en ne Tobservant pas, les chrétiens eussent paru peut-être se joindre à des actes du paganisme. Les deux autres recommandations n'avaient aucune valeur. Ce n'était nullement là celle grande liberté chrétienne que saint Paul prêchait; il se soumit cependant à ce minimum de légalité juive. Mais il arriva de ces préceptes ce qui est le résultat ordinaire des moyens termes ; personne n'en fut content, Tordre ne fut pas exécuté et le débat ne cessa point. En cela, ce premier concile ressembla à beaucoup d'autres.

Évidemment tous trois, Pierre, Jacques et Paul avaient ici des intentions excellentes ; tous trois firent des concessions k l'harmonie et à la paix. Qu'eût-ce été si, dans cette assemblée comme en tant d'autres, chacun s'était roidi contre l'opinion contraire, si Jacques avait exigé des nouveaux chrétiens la circoncision, que Paul n'aurait pas manqué de repousser comme il le devait ?

En réalité cependant, le résultat de cette assemblée qui fut peut-être tout ce qu'il pouvait être, abaissa le niveau moral du Christianisme. Jésus avait dit : « Ce n'est pas ce qui entre dans la bouche qui souille rhomme, mais ce qui sort de sa bouche » (1), c'est-à-dire les paroles méchantes, mensongères ou impures. Saint Paul ne voulait pas que la conscience s'inquiétât de ce qu'on mange ou l'on boit. Voici cependant les apôtres assemblés avec les pasteurs, qui Interdisent certains aliments au nom du Saipt-Esprit ! Tant les théories les plus pures fléchissent dans la pratique ! Si la pai^ de l'Église se trouva à demi rétablie pour le momeqt, le spiritualisme et la liberté du christianisme primitif reçurent une atteinte dont les conséquences n'ont pas cassé encore.

(1) Mattn., XV, ti.

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88 TRANSPORBiATIONS DU CHRISTIANISME.

L'opinion qui prévalut dans l'Église ne fut pas le christianisme trop strictement judaïsant de saint Jacques, et moins encore le spiritualisme pur de saint Paul ; ce fut la doctrine de Pierre, paulinienne jusqu'à un certain point, mais faisant, sans trop de répugnance, au mosaisme, des concessions graves. Le type extrêmement curieux de ce christianisme intermédiaire, de ce véritable compromis, est Tépître de saint Pierre (1). L'apôtre y fait évidemment œuvre de conciliation, et l'on a compté dans cette courte lettre quinze endroits au moins où il cite avec honneur des paroles de Paul, et quatre où il fait à Jacques des emprunts également respectueux (2).

Ce fut à cet apôtre que se rattacha plus tard l'Église de Rome, précisément parce que son point de vue moins prononcé, ses tentatives de rapprochement, convenaient au tempérament romain. Les génies tranchants et absolus comme saint Paul ou saint Augustin, n'ont jamais eu à Rome que l'apparence du crédit ; on leur témoigne une haute déférence, mais on les met de côté pour suivre une route plus prudente et mitoyenne. C'est un des secrets de l'art de gouverner. C'est parce que Pierre représente le compromis des deux tendances entre lesquelles se divisa l'Église apostolique, que Rome l'a adopté pour son chef. Adopter est le mot. Saint Paul avait été l'apôtre des Romains ; après leur avoir écrit la plus dogmatique de ses épitres, il s'établit parmi eux, travailla et mourut dans leur Église; mais il n'eut pas à souffrir seulement de la persécution. Lui, que les Juifs de Jérusalem traitaient d'apostat, et que quarante d'entre eux avaient juré d'assassiner (3),

(1) Nous n'en reconnaissons comme authentique qu'une seule, la première des deux qui portent ce nom dans le Nouveau Testament ; seules, les personnes absolument étrangères à la science admettent la seconde, qui est d*une époque fort postérieure à saint Pierre.

(2) Reuss, Hist de la théoL chrét. au siècle apost, t. II, p. 293.

(3) Act., XXIII, 13.

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lui redouté et haï autant qu'admiré ei aimé, se trouva isolé à Rome et abandonné au milieu des chrétiens prévenus contre lui (1). Au bout de deux ans de séjour, il s'en plaignait encore (2).

Pierre ne fut pas martyrisé à Rome comme Paul; il n'y fut jamais pasteur ou évêque ; on a tout lieu de croire qu'il n'a jamais vu la capitale du monde romain. Cependant sa cause fut épousée par l'Église de cette ville avec tant de passion, qu'elle ne consentit jamais à croire qu'il n'avait pas été son fondateur, son évêque et martyrisé dans ses murs; toutes choses que la légende complaisante finit par supposer et raconter^ en dépit de l'histoire. Saint Paul était en possession immémoriale du premier rang ; on lui adjoignit saint Pierre. Partout à Rome, jusque sur le maître autel de la basilique de Saint-Pierre, jusque sur le sceau officiel des papes, et dans les légendes les plus chères à la ville éternelle, les deux apôtres sont réunis; mais dans cette ville singulière où tout est spectacle, où l'étiquette envahit tout, et demeure immuable, tandis que les choses sérieuses se transforment, une coutume puérile, et cependant invariable et très ancienne, rappelle encore des temps bien différents des nôtres. Non seulement l'usage conservé représente les deux apôtres côte k côte, mais saint Paul occupe toujours la droite, qui est la place d'honneur; et voici pourquoi : comme on ne lui a adjoint saint Pierre que graduellement, on lui a laissé le premier rang qui lui appartenait d'abord, et depuis on n'a pas songé à le lui ôter (3).

(1) I Tim., IV, 16.

(2) Phil., I, 1.

(3) Nous avons demandé le motif de celte primauté de saint Paul à des prêtres de Rome fort instruits, mais ils n'onl trouvé que celle réponse trop ingénieuse : saint Pierre, étant chez lui, cède à saini Paul la place la plus honorable. Le contraire est la vérité; c'est saint Paul qui esl chez lui. Quand on a rapproché de lui saint Pierre, on n'a pas osé immédiatement placer ce dernier en première ligne, et, quand Pierre a été considéré, longtemps après, comme pape et Ticaire du Christ, Tusage était établi. — Il y a des observations curieuses à faire sur bien des coutumes romaines dont Torigine est

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Pendant longtemps, la principale préoccupation des chrétiens fut d*apaiser le différend qui s'était élevé entre Pierre et Paul, et plus encore entre leurs disciples. Plusieurs livres du Nouveau Testament ont été écrits sous l'empire de cette préoccupation louable en elle-même, mais qui n'était pas sans conséquences regrettables. Le livre des Actes des apétres, de saint Luc, a pour but essentiel de mettre sur la même ligne Paul et Pierre. On y observe soigneusement entre les deux christianismes, si différents, des judaïsants et de Paul^ une sorte d'équilibre. L'Évangile de saint Luc et même celui de saint Matthieu, quoique écrit d'abord en hébreu, et pour des chrétiens de Judée, portent aussi l'empreinte de cette pensée conciliatrice (1).

C'est un fait nouveau dans l'histoire des transformations chrétiennes, que cet esprit de concession mutuelle. Jusqu'ici nous avions vu des tendances, diverses, celles des Juifs, des hellénistes, de Paul enfin, s'accuser hardiment et se produire dans toute leur spontanéité. Elles ne pouvaient manquer de se rencontrer et de se heurter dans leurs libres développements; et dès que la guerre se déclara, bien des efforts durent être dirigés vers la conciliation : un compromis dut être tenté. Le moment de la synthèse était venu.

Mais l'histoire nous apprend qu'entre des tendances aussi diverses et aussi inégales, il n'y eut jamais de compromis véritable. Une synthèse sérieuse était impossible. En effet , quand on rapprocha les deux principes, voici ce qui arriva. Le christianisme judaïque pouvait s'enrichir de quelques débris de la doctrine de Paul sans compromettre sa propre existence;

oubliée, et qui trahissent un état de choses antérieur dont elles sont peut-être les derniers vestiges.

(1) Reuss, Histoire de la théologie chrétienne au siècle apotiolique, t. II, p. 569, 577, 591, 617.

mais la doctrine paulinienne de la liberté glorieuse des enfants de Dieu n'aurait pu, sans déchoir, s'accommoder des soi-disant préceptes de Noé; le christianisme de l'esprit et de la foi s'affaiblit, se contredit quand il subit des lois extérieures et s'impose des abstinences sans portée morale.

Ce fut donc le principe inférieur, qui, en ce cas comme en bien d'autres, absorba le principe le pUis élevé. En réalité, le christianisme de Pierre devint chez la multitude, et contre le sentiment de Pierre lui-même, beaucoup plus judaïsant que pauljnien* La brèche était faite ; après les préceptes de Noé, entrèrent dans l'Église maints abus beaucoup plus graves, renouvelés du judaïsme, et dont plusieurs se retrouvaient dans les rites païens ; ceux-ci, à leur tour, passèrent par la même ouverture ; un compromis en amena beaucoup d'autres, et la pureté du spiritualisme de Jésus aussi bien que l'énergique protestation de Saint Paul furent oubliées.

Nous verrons le christianisme à demi-judaïsant de saint Pierre glisser sur une pente toujours plus rapide, et devenir par degrés l'Église catholique.

Nous ne voudrions être injuste envers personne; nous ne prétendons nullement contester à cette Église puissante, longtemps unique en Occident, ce qu'elle eut, en d'autres temps, de grandeur et d'originalité ; mais ce n^esl point par ces ca** ractères que se distingue son origine : elle est née d*un comt promis, d'un moyen terme qui n'eut assurément rien d'original ni rien de grandiose.

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