XVII, C
Nous n'avons pas épuisé encore la série des formes diYe^ ses du christianisme que le Nouveau Testament lui-même nous a conservées. II nous en reste une à signaler, à peine inférieure, en influence et en originalité, à celle de saint Paul, mais très différente. C'est un christianisme bien plus développé et bien moins pur que celui de Jésus, plus idéal et plus dégagé du passé que celui des judaïsants, plus abstrait que celui d'Etienne et plus mystique que celui de saint Paul : c'est celui de saint Jean.
Le quatrième Évangile diffère des trois autres sous beaucoup de rapports ; c'est un traité de théologie, au moins autant qu'un récit biographique. Au lieu de commencer comme saint Luc à la naissance de Jean-Baptiste^ à sa mission comme saint Marc, ou à la nativité de Jésus comme saint Matthieu, il commence par imiter le début de la Genèse, et par transporter son lecteur; en dehors du monde et du temps, à l'origine des choses. Il insiste sans cesse, dans tout le cours
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de son livre, sur le dogme de la Parole incamée qu*il avait exposé dans son prologue, et il rapporte à cette idée première un grand nombre d'enseignements et de détails. Il omet d'ailleurs beaucoup d'événements et de discours relatés par ses prédécesseurs, mais il donne d'autres faits importants que Ton connaît par lui seul ; dans quelques endroits, son récit est même plus vivant et plus suivi que le leur. Enfin, ce qui imprime à son livre un cachet tout particulier, c'est l'individualité très prononcée de l'auteur. Il a sa manière à lui de penser et de parler, manière très caractéristique, pleine d'enthousiasme et d'élévation, très dogmatique et empreinte d'un mysticisme exalté. Ce qui est incontestable» c'est que ce même langage, si différent de tout autre, et certains mots particuliers que lean aime à employer, se retrouvent sous sa plume, non seulement quand c'est le biographe qui parle, mais aussi quand ce sont ses personnages^ comme Jean-Baptiste, qui était cependant très différent de l'Évangéliste, et comme Jésus-même, qui leur est si supérieur à tous deux. 11 y a même tels discours du Précurseur et du Christ, qui sont suivis de réflexions de l'Évangéliste tellement liées et mêlées à leurs paroles mêmes, qu'il n'est pas possible de dire où finissent ces discours et où commencent les commentaires de l'auteur (1). Quant aux interlocuteurs de Jésus, les Juifs, la Samaritaine, Nicodème, et quelquefois les disciples, il les montre invariablement prenant chaque mot à la lettre dans les paroles du Christ, et cela jusqu'à un point quelquefois fort étrange.
En outre^ saint Jean s'est servi d'une phraséologie spéciale, qui dans nos livres saints ne se trouve, du moins à ce degré, que chez lui, mais qui était en grande vogue parmi les phi-
(i) m, 16-ai et 31-36.
Nous ne pouvons cependant conclure de ce fait, avec M. Renss^ que les entretiens rapportés par Jean soient de simples cadres fictifs destinés à amener les paroles et les idées qu'il vent énoncer. Nicodème et surtout la Samaritaine nous paraissent des individualités vivantes et bien caractérisées.
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H TRAMBFORMATÎONS DU GffîUSTIANiSME.
lo&opbéB de son teropS) loft JUifs, soit païens^ surtout dans l'école alexandrine ; c'est à cette phraséologie philosophique qu'appartiennent certains mots abstraits dont saint Jean fait parfois un très bel usage, comme la Paroky la Vie, la Vérité, lu Gloire^ la Lumière et les TénèbreUt laPléniiHde.
On a fait une multitude d'hypothèses pour expliquer ces différences entre le livre de Jean et les trois autres Évan* giies, ainsi que les problèmes divers qui en résultent. On s'est demandé en particulier comment ce pêcheur galiléen> ce fils de Zébédée, parle ici la langue savante des philoso^^ phes d'Alexandrie ; et comment, si c'était au cobtraire un philosophe alexandrin qui eût écrit ce livre, il s'y trouvendt sur la vie de Jésus des récits animés qui semblent ne pouvoir émaner que d'un témoin oculaire. Peut-être la supposition la plus plausible est celle de M. le professeur Nicolas qui ferait remonter le quatrième Évangile jusqu'aux deux Jean dont en montrait aux siècles suivants les deux tombeaux dans Ëphèse, c'est-à-dire à l'apôtre qu'on sait avoir été pasteur de cette ville, et à l'un de ses disciples» peut-être à uû autre Jean son successeur (1). Ce dernier aurait rédigé Ou complété les récits du vieil apôtre, peut-être sous ses yeux ou avec soa concours, en y ajoutant ses propres pensées. Ainsi se serait formé ce livre étrange où Jésus est peint avec tant d'amour et où se trouvent représentées des scènes si vivantes, quoi»que le pinceau qui les retrace soit tout imprégné de couleurs nouvelles, étrangères à la Palestine et empruntées à la phUo«sophie régnante.
Quoi qu'il en soft, il ne peut être douteux pour personne qu'en Asie Mineure, et peut-être en Egypte, surgit de bonne heure une forme chrétienne qui, comme nous l'avons vU, diffère beaucoup de toutes les précédentes. Il est également certain que ce christianisme particulier se réclama toujours directement du disciple bien-aimé de Jésus, qu'une tradition fort ancienne nous représente dans son extrême vieil-
(i) Nicolas, Études critiques sur la Bible, N» T.^ efc.
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LB GHRISTIANISMIS JOHANNIQUfi. »ft
lesse, se faisant porter à rassemblée des chrétiens pour y répéter ce seul mot de son Maître : a Mes peitts enfants, aimez^vous les uns les autres, »
Voici les principales notions qui distinguent le ctiristia*' nisme de Jean :
La Genèse avait enseigné que Dieu créa chacune de ses œuvres par un mot : il dit, par exemple, que la lumière saU^ ei la lumière fui. Les Juifs s'étaient livrés k des dissertations à perte de vue sur la parole créatrice qu'ils appelèrent aussi la sagesse divine. Dans le livre hébreu des Proverbes, cette sagesse est personnifiée (1). L'auteur met dans sa bouche un long discours où elle déclare qu'elle était avec Dieu dès le eommeneement, qu'elle a été engendrée par lui avant toutes ekoseê^ qu'elle était avec lui lorsqu'il créa le monde^ et qu'elle est son petit errant en qui il a mis son affection. Cette person~ nificatiou ou, comme on a dit plus tard, cette hypostase de la sagesse fut en grande faveur dans FOrient, et c'est à elle que le Bas^Ëmpire dédia sous le nom de Sainte-Sagesse (Hagia Sophia) le plus magniOque et le plus vaste temple chrétien de Constantinopie.
La Parole créatrice fut personnifiée comme la Sagesse* Avant Jésus-Christ, la philosophie juive d'Alexandrie avait énormément discuté et écrit en langue grecque sur cette Parole (en grec le Logos) dont on faisait le Messie attendu, le Fils de Dieu intérieur à toutes choses, la première des émanations divines, le premier des êtres après Dieu. Sur ce thème vague et ardu, l'esprit alexandrin, qui était une fusion de l'esprit rabbinique avec celui des philosophes grecs de la décadence et des prétendus sages de l'Orient, ne cessa de subtiliser. Depuis Platon, le monde grec croyait à la préexistence des idées, dont toutes choses ne seraient que les formes matérielles, la réalisation dans l'ordre extérieur. La Parole créatrice devint une de ces idées, et la première de toutes, l'idée des idées. On arriva à distinguer en Dieu deux Sagesses
(l) VUl, 22-31.
OU Paroles^ l'une renfermée en lui de toute éternité ; Taulre proférée dans le temps et dans le monde. La première représenta Tabsolu ; la seconde fut le Messie. Ces notions se trouvent sous diverses formes flottantes et variables dans les écrits volumineux et fort incohérents d'un philosophe d'Alexandrie^ le juif Philon. Elles se rattachent à un vaste système sur lequel nous reviendrons, celui des gnostiques, système diversifié de mille manières, où la Parole prend place, soit en tête, soit dans les rangs d'une longue série à^émanations graduées qui descendent de Dieu à l'homme et plus bas encore.
On ne peut contester que l'Évangéliste ne se soit emparé de quelques-unes de ces notions étrangères pour en faire à Jésus des titres de gloire. Déjà nous avons trouvé dans l'Épitre de Paul aux Golossiens deux termes favoris des alexandrins et des gnostiques, plénitude et premier-né de toute créature, appliqués à Jésus. Ici lui sont expressément attribuées, en outre, les désignations, ou plutôt les titres consacrés par cette école, comme Parole, Vie, Lumière, Vérité, Gloire, V Unique engendré, etc.
Jean, comme Paul, ignore, ou tout au moins passe sous silence, toujours, absolument, lui qui cherche avec passion tout ce qui peut grandir son Maître bien-aimé, la naissance miraculeuse de Jésus racontée par Matthieu et Luc. Mais comme Paul aussi, il représente le Fils préexistant à sa venue sur la terre et prenant une part active à la création du monde : « Au commencement était la Parole ; la Parole était auprès de Dieu et la Parole était Dieu; toutes choses ont été faites par elle.))
En attendant de voir, dans la suite de cette étude, le monde païen et le monde chrétien se pénétrer l'un l'autre, nous voyons s'allier ici la philosophie du temps et la religion de Jésus. En pareille alliance, l'élément le plus vivace et le plus fécond donne beaucoup plus qu'il ne reçoit. Or, dans toutes ses rencontres avec l'élément païen, l'élément chrétien fut le plus puissant ; mais non au point de se préserver de fâcheuses altérations. Il l'emporta, mais non sans se transformer à son détriment.
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Si le christianisme simple et universel de Jésus gagna en actualité à se traduire dans la langue bizarre des penseurs du jour, s'il eut ainsi plus de prise sur bien des esprits, et se créa dans la pensée contemporaine maints points d'attache, il perdit en pureté ; et, à ce point de vue, cette transformation nouvelle fut une dégénérescence regrettable.
Mais en même temps, des horizons nouveaux se découvrirent, et donnèrent à toute la chrétienté des richesses spirituelles renfermées jusque-là dans un petit nombre d'âmes.
Jean, comme Paul, fut un théologien. Il est même le premier qui ait écrit de sang-froid et avec suite un traité dogmatique, tandis que Paul ne dogmatisa que selon le besoin du moment, occasionnellement, et dans des lettres toujours écrites en vue de telle ou telle situation particulière des
Une faudrait pas se hâter d'en conclure qu'il y ait dans l'Évangile de Jean ou l'épître qui l'accompagne, un grand nombre d'idées et un vaste ensemble de dogmes (1). Il ne s'y trouve, à proprement parler, qu'un dogme, la divinité de la Parole incarnée, et un sentiment, l'amour enthousiaste, l'admiration profonde pour Jésus. Résultat d'une contemplation exaltée et d'une mysticité de bon aloi, le système de Jean demeure vague et peu développé, quoique chaleureux et plein d'élan.
Après avoir lu saint Paul et les trois premiers Évangiles, on trouve ici une source nouvelle et très riche de traditions chrétiennes. C'est Jean qui nous a transrais quelques-unes des paroles de Jésus les plus sublimes, et de celles qui auront toujours sur l'humanité la plus puissante influence : « Dieu est esprit, et il faut que ceux qui Vadorent, l^adorenl non en tel ou tel lieu saint, non selon tel ou tel rite, mais
(1) Si nous ne parlons que d'ane épître de saint Jean^ c'est que les deux autres^ exlrémement courtes, importent beaucoup moins.
COQQERBL. — CHBISTIANISMB. 6
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98 TRANSFORMAtlONS DU CHRISTIAKÎSME.
en esprit et en vérité. — La vérité vous rendra t^res. — Les paroles que je vous dis sont esprit et vie. — Je vom donne un commandement nouveau : Aimez-vous les uns les autres, — Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père. — Je prie pour ceux qui croiront en moi, afin que tous ne soient qu*un, comme toi. Père, tu es en moi et moi entoi! (\) »
Nous avons signalé plus haut les magnifiques paroles où Jésus, loin de dire sa religion immuable et achevée, en prédit les développements futurs.
Enfin, c^est Jean qui a trouvé dans son propre cceur, tout pénétré de Tesprit de Jésus^ ce mot impérissable : Dieu est amour (2)«
La plupart des théologiens et des critiques modernes se préoccupent vivement des différences quMls remarquent entre JésuS) tel que le représentent les trois premiers évangélistes et le Jésus de saint Jean. 11 n'est pas possible de contester le fait ; mais, à notre point de vue, il n'y a rien là qui doive surprendre. Il n'est pas étonnant que, dans la série des diverses conceptions chrétiennes, il s'en trouve une où l'image même du Sauveur nous soit présentée d'une manière^ à quelques égards, différente. Ici, comme partout, l'unité n'est nécessaire ou même désirable que dans une certaine mesure. On appauvrirait en pure perte la riche variété des Évangiles, si l'on parvenait à fondre en une seule ces deux figures du Christ. N'est-il jamais arrivé que deux peintres différents ont fait du même personnage deux portraits qui se ressemblent assez peu entre eux et qui cependant ressemblent tous deux à leur modèle commun ? Chacun de nous a pu faire l'expérience que deux de ses amis intimes, qui le voient séparément, ont de lui des opinions diverses qu'il serait peut-être difficile de concilier. Selon nous, le Jésus d^e saint Jean et celui de ses trois prédécesseurs sont bien au fond le même ; seulement, dans le premier cas, trois écrivains, dont l'iDdi-
(1) IV, 24 ; Vm, 32 ; VI, 63 ; XIII, 34 ; XIV, 2 ; XVII, 20, 21.
(2) Èpllre, ÎV, 8.
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U} CHIUSTIANISMB JOHANNIQUB;. oa
vjdualité est médiocrement tranchée, nous font voir le Christ tel que Ta fait connaître la tradition générale ; dans Tautre cas, nous Tapercevons comme à travers un verre fortement coloré, c'est-à-dire tel qu'il apparaissait à une école mystique et savante, et en particulier à un homme qui Tavait aimé et vénéré passionnément, dont Tesprit était essentielle^ ment original, et dont le témoignage arrive ^ nous, exprimé dans le langage technique d'une philosophie orientale. Il est à présumer que le premier portrait sera le plus impartial et le plus hahltuellement exact; mais peut-être le second donnera-t-il à certains traits de prédilection plus de profondeur et d'énergie.
Toute la théologie de Jean peut se résumer dans cette seule phrase qui se trouve presque textuellement à la fois dans son Évangile et sa première épitre : « Dieu a envoyé son fils dam k mondCy afin que ceuûpqui croient en lui aient la vie (1). o Le but essentiel de la religion, selon saint Jean, c'est que les âmes reçoivent de la Parole incarnée la vie , elles y arrivent par la lumière et par l'amour. Tandis que, aux yeux de saint Paul, le Fils de Dieu, en se faisant homme, s'est abaissé et humilié, le point de vue de Jean est tout autre. Il admire dans la venue de Jésus sur la terre une splendeur toute particulière de sainteté et d'amour. Il le représente ici-bas possédant la plénitude de la grâce, de la vérité et une gloire qui n'appartient qu'à lui; il nous le montre, enfin, dans une relation perpétuelle, dans un échange incessant de rapports avec le Père, dont les émanations ou attributs lui sont sans cesse corn* muniqués (2). La mort même de Jésus sur la croix est toujours à ses yeux, non pas une ignominie, mais au contraire une élévation (3) et une glarifiGaHon (4). La parole divine est venue
(1) Jean, IV, 9; Jean, lU, 16.
(2) Jean, I, 9, 14 et 51.
(3) Jean, Ul. 14 ; XH, 32.
(4) Jean, ^11,23; XIH, H,
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dans ce monde d'impures ténèbres, de haine et de mort, pour lui apporter lumière, amour et Tie. En présence de ce grand fait, la loi de Moïse n'a plus de valeur ; ce n'est qu'un témoignage rendu jadis à une vérité qui n'en a plus besoin. Jésus est le chemin qui mène à Dieu, parce qu'il est la vérité (ou lumière) et la vie. Il nous conduit au Père par son enseignement, par son exemple et par sa mort subie pour le bien des hommes ; cette mort les purifie : le sang de Jésus lave ou plutôt emporte les péchés. Mais tandis que l'idée mystique de l'union du croyant avec son Sauveur se rencontre chez Jean à chaque pas, on n'y trouve nulle part la notion d'une substi^ tution juridique. Il ne s'agit jamais chez saint Jean d'un Christ puni pour nous ou satisfaisant à notre place la justice divine. Vivre de l'esprit, se nourrir de Christ, voilà le christianisme. A l'entrée de la carrière du chrétien se place tout naturellement la nouvelle naissance, régénération ou naissance spirituelle, par laquelle commence la vie normale ou éternelle ; celle-ci, une fois commencée, ne doit plus finir ; elle se perpétue à travers le temps et l'éternité, et la mort même n'est pour elle qu'un développement de plus.
Il est à remarquer que, seul entre tous les écrivains du Nouveau Testament, saint Jean n'est nullement préoccupé de l'idée de la fin du monde. Ce n'est pas seulement parce que son livre est moins ancien et date d'une époque où, Jérusalem et le temple ayant péri tandis que le monde subsistait encore, il n'était plus possible de confondre ces deux catastrophes si différentes. Il y a un motif plus élevé pour que les spéculations inquiètes des Juifs sur les destinées finales de l'humanité tinssent peu de place dans ce livre. Une théologie de sentiment, un mysticisme du cœur, comme celui de Jean, s'intéresse peu à ces grandes scènes d'horreur et de triomphe qu'Israël aimait à se représenter. Si Jean parle de ce qui concerne la Parousie, c'est plutôt à propos de l'esprit qu'à propos du Christ, et seulement dans sa première épître, où il se montre peut-être moins complètement dégagé que dans l'Évangile, de cet ordre d'idées dont ses contemporains avaient
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tant abusé (1). Quant au jugement dernier, l'Évangile de Jean ne semble pas l'admettre. Jésus y dit à deux reprises : « QuHl ne vient pas juger le monde. — Celui qui croit en lui ne sera pas jugé, et celui qui ne croit pas l'est déjà, par ce fait même qu'il n'a pas cru au Fils unique du Père, — Le vrai jugement, c'est que la lumière est venue dans le monde, et que les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière, parce que leurs œuvres étaient mauvaises (2). »
Après cette exposition des doctrines de Jean, le moment est venu pour nousd'indiquer les variations de l'Écriture elle-même sur le dogme de la divinité de Jésus-Christ. Il faut distinguer ici un fait historique et trois explications différentes de ce fait, trois théories auxquelles 11 donna lieu. Le fait en lui-même n'est pas contestable, c'est l'impression profonde, toute particulière, que Jésus produisit sur ses contemporains et laissa après lui sur la terre; cette impression, religieuse au plus haut degré, c'était le sentiment très vif de son union avec Dieu, la conviction pleine et entière que, selon son propre langage, son Père était en lui et il était en son Père; en lui, le divin resplendissait avec un incomparable éclat.
Chacun s'expliqua à sa manière cette action si puissante, si personnelle de Jésus sur les âmes ; selon plusieurs, le Saint- Esprit était descendu sur lui au moment de son baptême, mais n'était jamais remonté au ciel; en sorte que l'esprit de Dieu demeura en lui avec plénitude et remplit toute son âme jusqu'à la fin : belle image et pleine de vérité.
D'autres pensèrent que Jésus n'était pas le fils de Marie et de Joseph, mais de Marie et de l'Ësprit-Saint. Cette figure, d'après laquelle il eut pour père l'omhre de la vertu du Très- Haut (3), ne peut se prendre dans un sens physique et littéral;
(1) I Jean, 11, 28.
(2) Jean, XII, 47, etc.; III, 35, etc.
(4) Liic,I, 35.
102 TRANSFORMATIONS DU GHI^ïSTIANiaME,
mais à on point de vue spirituel, religieux, eile est à la fois juste et grandiose. Nul n'a été, autant que Jésus, Fils deTes^ prit, de Tesprit divin.
Nous avons vu enfin appliquer au Christ la croyance judéoalexandrine de la Parole incarnée. On identifia Jésus avec cette Parole qui avait tant occupé les philosophes grecs et orientaux de soq temps» commp on Tidentifia avec le Messie annoncé par les prophètes juifs. L*Évangile de Jean déclara au monde que Jésus de Nazareth n'était autre que cette Parole même en laquelle croyaient déjà la Judée, TÉgypte et la Grèce, et qui était, à cette époque, Tobjet continuel de leurs contemplations savantes et de leurs gnostiques débats.
Chacune de ces trois théories de la divinité de Jésus-Christ est indépendante des deux autres. Il n'est pas facile de les accorder; cependant saint Jean rapporte lui-même la première et la troisième, mais on ne s'expliquerait point, si Jésus était la parole divine, qu'il eût besoin de recevoir le Saint- Esprit le jour de sou baptême. Enfin ce sont deux tradiliûQs parfaitement distinctes que celle de Paul ou de Jean, qui voient en Jésus la Parole préexistante; et celle de Matthieu ou de Luc, qui le disent né d'une vierge. Loin que l'une des deux idées suppose l'autre, si Jésus est la Parole créatrice, il n'importe en rien qu'il ait eu ou non, physiquement, UP simple homme pour père.
L'Ëglise n'y regarda pas de si près. L'opinion publique, trouvant ces trois théories dans les livres saints, les accepta toutes trois comme glorieuses pour Jésus, sans se mettre en peine de les concilier. On ne doutait pas que tout ce qui semblait faire honneur au Maître ne fût également vrai, et l'on s'empressait d'y croire.
Mais les destinées de ces trois théories dans la chrétienté furent très différentes. Celle qui reposait sur la descente du Saint-Esprit au moment du baptême eut fort peu d'influence et demeura stérile. La docirine qui voyait un miracle dans la nativité du Christ fut avidement acciiejl)ie * elle deyait paraître toute simple aux païens accoutumés à l'idée dp nfii^anc^s
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plus qu'humaines; et elle fournit aux partisans du célibat religieux» toujours nombreux en Orient, un motif d'honorer en Marie la virginité. Enfin, la philosophie judéo-grecque d'Alexandrie, ayant vu adopter ainsi par le christianisme sa donnée principale, ne s'en tint pas là; nous verrons la théologie de saint Jean devenir le thème favori des spéculations orientales, d'où surgirent une infinité de rêveries théosophiques et de querelles dogmatiques sans fin. Plus l'Occident s'attacha au génie pratique de Rome et au compromis dont saint Pierre fut l'auteur; plus l'Orient, fort peu positif, s'égara à la suite des alexandrins et des gnostiques, en prétendant souvent ne pas s'écarter de saint Jean.
Si, au lieu de suivre à perte de vue ses disciples plus ou moins légitimes, nous revenons à l'évangéliste lui-même, nous rappellerons qu'on a résumé son enseignement en trois mots : lumière, amour et vie, qui représentent les attributs de l'essence divine auxquels la Parole incarnée est venue rattacher et faire participer l'humanité (1). Or, saint Paul fait consister la vie chrétienne en une trilogie analogue : foi, amour, espérance. N'est-il pas facile de reconnaître, que si l'idée de l'amour est commune aux deux apôtres, celles de lumière et de foi se répondent entre elles comme celle d'espérance nous ramène à la notion de la vie éternelle et véritable? Ne voit-on pas se trahir dans le rapprochement de ces deux formules la richesse d'un fonds identique aussi bien que l'indépendance des deux grandes âmes qui ont exploité ce fonds commun, chacune selon sa propre nature et avec pleine liberté?
Il nous reste à voir les deux christianismes de Pierre et de Jean s'accentuer de plus en plus en Europe et en Asie, dans le monde romain et le monde grec, tandis que celui de saint Paul, sans être jamais renié, s'efface, reparaît par moments avec un éclat nouveau, chez tel ou tel maître de la pensée chrétienne, comme chez Augustin, mais attend, pour reprendre
(1) M. Renss, t. II, p. 600.
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avec la Réforme une large influence, le moment où la Grèce et Rome auront fait leur œuvre, où Gonstantinople aura péri par Tabus de la discussion et du dogme, et où Rome perdra la moitié du monde chrétien par Tabus de Tautorité.