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CHAPITRE X

7^ rêgere imperio populos, jRomantf, mémento; Ba tibi erunt artes,

c Pour toi, Rome, sonriens-toi que le seul art qni t'appartienne est celai d'imposer aux peuples ton empire. »

(Virgile, yEneid, VI, 351.)

II résulte des lois de Tesprit humain, que tout homme élevé dans une religion quelconque en conserve pendant sa vie entière l'empreinte plus ou moins profonde, même s'il a renoncé à cette religion ou Ta .prise en liorreur, et même s'il en adopte une autre, fût- elle aussi différente de la première que possible : dans ce dernier cas, il apporte toujours dans sa nouvelle Église, quoique à son insu et malgré lui, quelque chose de celle qu'il a quittée. Déjà on en a vu un important exemple chez les Juifs devenus chrétiens; mais comme Jésus était sorti de leurs rangs, et que la nouvelle religion se fondait volontairement sur l'ancienne, le fait que nous constatons est moins saillant parmi eux que parmi les chrétiens élevés dans le paganisme.

Il ne faut pas croire qu'à l'époque du Christ, les Israélites, et ceux qu'ils appelaient les Gentils, fussent encore comme jadis ignorés les uns des autres. Tous les peuples avaient été rapprochés, et en quelque mesure confondus, par les grandes

forces de l'histoire. On ne se fait, en général, aucune idée du nombre de Juifs que les événements avaient fixés dans toutes les parties de Tempire romain, ni de ré change d'idéesqui s'était établi, malgré leur exclusisme, entre eux et les hommes de cultes différents. Rome, comme toutes les villes considérables du monde, contenait une colonie juive nombreuse, qui, profitant du dégoût et de la lassitude où le polythéisme avait jeté les esprits, recevait souvent des prosélytes, surtout parmi les femmes, et répandait au sein de la société romaine ellemême quelques-unes de ses idées et de ses habitudes. Philon nous apprenrt que, dans le quartier transtévérin, vivaient à Home un grand nombre d'Israélites prisonniers de guerre » qui avaient été libérés par l'État ou rachetés, soit de leurs propres ressources, soit avec celles de leurs compatriotes. Auguste les comprit dans ses distributions de vivres et d'argent; il consentit même, quand elles avaient lieu un jour de sabbat, à ne faire donner aux Juifs leur part que le lendemain (1). Juvénal et Suétone décrivent la misère où finit par se trouver cette multitude (2). Josèphe prétend qu'en l'an 66 il fallut aux Juifs de Rome pour la Pâque, 256,000 agneaux, ce qui porterait à 2,500,000 au moins le nombre des Israélites présents au cheMieu de l'empire. Ce chiffre est évidemment fort au-dessus dé la réalité (3). Cependant ce nombre fut assez considérable pour qu'on ait cherché plusieurs fois à le diminuer. Sons le règne de Tibère, une foule de Juifs ou de sectaires analogues {vel similia sectanies)^ dit Suétone, furent bannis de Rome par Séjan (4), et Tacite mentionne la déportation de quatre mille jeunes hommes en Sardaigne : c'étaient des Israélites qui vivaient à Rome (5).

Les principaux écrivains du temps constatent l'influence des idées juives parmi les Romains eux-mêmes ; Martial se

(1) Leg, ad Cdium, éd. Mangey, II, 568, sq.

(2) Juv., Sat. m. — Suet. in Domitian., 1% (S) B. J.,Vn,17.

(4) Saet., m Tib., 86.

(5) Tac., 4nn. II, 85.

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Lfî CHRISTIANISME ROMAIN. 107

montre insirult de plusieurs traits de mœurs juives (1). L'observalion du sabbat a été signalée comme en usage parmi certains Romains, ou leur a été reprochée comme superstition dégradante par Ovide, par Piutarque, et ce dernier, dans un autre endroit, fait du ntosaïsme une analyse minutieuse mêlée cependant de graves erreurs (2). Perse parle d'une fête en Thonneur d*Hérode, du sabbat et de la circoncision même, comme de rites auxquels se soumettaient des Romains superstitieux (3). Enfln, Horace met en scène un importun à qui les prétextes ne manquent jamais, et qui feint de respecter le sabbat pour ne pas scandaliser les Juifs (4).

Mais c'est surtout Juvénal qui s'emporte contre l'invasion de notions et de pratiques juives dans l'éducation des jeunes Romains. 11 plaint amèrement les enfants dont les parents sont devenus adeptes du judaïsme : & Ceux, dit-il, auxquels est échu un père qui respecte le sabbat, n'adorent rien, si ce n'est le ciel et les nuages; ils ne pensent pas que la chair du porc diffère de celle de l'homme. On leur a enseigné à mépriser les lois romaines, tandis qu'ils apprennent, ils observent, ils vénèrent tout ce que Moïse a transmis de lois juives dans un ténébreux volume. Mais la faute en est à leur père, pour qui chaque septième jour appartient à l'oisiveté et ne peut être employé à aucun des usages de la vie (5). »

Pendant quelque temps, le gouvernement des Césars ne

(i) L. V. ep. 29 ; I. XI, ep. 95.

(2) Ovid., De arte am., I, 76, 416.— Plut., DeSuperst,, VI, 633 ; Sympos., IV, 5, éd. Reiske.

(3) Sat. V, 180, sq.

(4) L. I, I. xn.

(5) Quidam, sortiti mçtuentem sabbatha patretn, Nil prxter nubes et cœli numen adorant ; Nec distare putant humana came suillam.

Romanas autem soii/i temnere leges, Judétcum ediscunt et seroant ac metuunt jus^ Tradidit arcano quodcumquF voiumine Moses .

Sed pater in causa, oui septima quseque fuit lux Ignava, et partem vitse non attigit ullam.

(Sat. XIV, 100 sq.)

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distingua pa& les Israélites d'avec les chrétiens, et ne considéra ces derniers que comme formant une des sectes hébraïques; aussi les enveloppa-t-on quelquefois dans des arrêts de bannissement, où Ton parait n'avoir en vue que les Juifs. Tout ce que nous venons de dire de Rome s'applique aux provinces de l'empire, quoique à des degrés divers. Il faut se représenter un saint Paul pénétrant, la bonne nouvelle sur les lèvres, dans cette société païenne dévorée d'ennui, honteuse de son abaissement politique, lasse de proscriptions, de guerres et même de voluptés; plus lasse encore de son incrédulité, mais surtout éprouvant un profond dégoût pour sa religion. Le succès de l'apôtre était immense; les Juifs lui servirent presque partout d'intermédiaires entre la vérité qu'il apportait et le polythéisme romain. Quoique raillés et haïs pour leur orgueil, leurs préjugés et leur résistance indomptable à l'omnipotence romaine, ils étaient par cela même, et par leur foi étrange en un Dieu unique et invisible, un objet de curiosité, d'étonnement et quelquefois de sympathie; tandis que leur étroitesse hautaine et leur intolérance repoussaient le grand nombre. Les messagers de l'Évangile avaient pour méthode de s'adresser d'abord aux Juifs dans la synagogue^ le jour du sabbat ; ils étaient presque infailliblement en scandale à la foule. Mais presque partout quelques âmes, mieux disposées, leur furent favorables, se convertirent à leur parole et les mirent en relation avec les païens devenus juifs ou enclins au culte du vrai Dieu. Dès lors^ la religion nouvelle faisait de rapides conquêtes dans la population romaine. Les classes instruites et cultivées étaient les premières à se ranger dans une Église qui faisait appel à toutes les lumières. Dans l'espace de trente^nnées, toutes les villes importantes de l'empire eurent dans leur sein des Églises si florissantes, que la persécution, lorsqu'elle éclata, les affermit beaucoup plus qu'elle ne les ébranla. Chaque martyre augmenta le nombre des croyants. Plus tard, le nom de païen, qu signiûait villageois, désigna les masses ignorantes» qui seules demeuraient étrangères au culte nouveau.

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LE CHRISTIANISMEJROMAIN. 109

L'entrée d'abord graduelle, et bientôt l'irruption rapide d'une fouie idolâtre au sein de la chrétienté, l'invasion du monde dans l'Église, ne s'effectua point sans détriment pour la vérité. Le christianisme de Jésus était trop relevé, trop pur pour cette multitude échappée aux cultes dégradants de l'Olympe, ï^es païens ne purent entrer en masse dans l'Église sans ytipporter leurs habitudes, leurs goûts et quelques-unes de leurs idées. Rome, sous ce rapport, exerça de bonne heure une influence funeste; tant qu'elle fut la maîtresse du monde, elle imprima sur tout ce qu'elle put atteindre le sceau indélébile de sa domination. Susperstitieuse à l'excès dans tous les temps, il ne faut pas oublier que, de nos jours même, elle remplace au sommet du Capitole les poulets sacrés dont riaient les augures par lé Sagro Bamhino, un enfant Jésus de bois, qui a seséquipages et sa livrée et qui va guérir à domicile les malades riches. On ne comprendra jamais ce que fut Rome en d'autres temps, si l'on ne sait pas ce qu'aujourd'hui même elle a fait du christianisme.

Fidèle en toute chose à ses traditions locales, Rome n'a jamais renoncé à des mots, à des titres sonores, qui flattent ses oreilles depuis vingt-cinq siècles et plus. Ainsi, à l'époque de ses premiers rois, elle institua une corporation d'ouvriers chargés d'entretenir le pont du Janicule : ce pont, qui reliait la capitale naissante à la plus haute des collines qui la dominent au delà du Tibre, était indispensable à la sécurité de la ville; aussi la corporation, à cause de la nécessité de ses fonctions dans ces temps de péril, fut déclarée sacrée et son chef inviolable. Il est vrai que, Rome étendant autour d'elle ses conquêtes, ce collège de charpentiers perdit bientôt toute importance, et ses fonctions, le caractère de défense nationale qu'on leur avait attribué d'abord. Mais l'institution religieuse survécut aux circonstances insignifiantes d'où elle était née. L'inviolabilité attachée à la présidence de cette corporation était une prérogative très précieuse, et fit rechercher cet

COQUBRBL. — CHRISTIANISME. ^

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îi% TRANSFORMATIONS DU CHRISTIANISME.

office sacerdotal par les plus grands personnages. Aussi le titre de chef des faiseurs de ponts, ou de Souverain Pontife, a été légué par les charpentiers des Tarquins, qui le portèrent d'abord, à une longue série de personnages consulaires, à tous les empereurs païens, à leurs premiers successeurs chrétiens, et enfin à tous les papes, qui le portent encore, atec celui de yicairesde Jésus-Christ. Tant Rome poussa loin en tout temps et jusqu'à nos jours le culte passionné des traditions locales !

A ce goût, elle n*a cessé de joindre le culte de la lettre ; son esprit juridique a tout formulé en loi^ en règles immuables, en textes précis, imposés à Tobéissance ei k la foi»

Jamais le génie romain n'hésite entre une interprétation précise et littérale de son coda, fût-elle dure jusqu'à la cruauté, et une interprétation plus généreuse, plus élevée^ mais moins stricte» A ce tour particulier des esprits, le droit romain a gagné beaucoup sans doute en clarté et en vigueur; mais il est facile de deviner ce qu'est devenue, entre les mains de cet inflexible génie, exercé par des siècles d'une domination de plus en plus universelle, la religion de Jésus, toute d'aspiration à Dieu, de pardon, d'amour, de vie spirituelle. On peut se demander s'il a jamais existé au monde deux esprits aussi disparates que celui de Jésus et celui de Rome, l'un régénérant librement les âmes par Tamour de Dieu» l'autre aboutissant à un implacable et astucieux, despotisme, maté* rialisant tout, et faisant peser sur toutes choses* la force brutale et la lettre des lois.

Quand deux génies si différents sont appelés à s'unir, c'est naturellement le plus violent des deux qui commence par l'emporter, sauf à être vaincu infaillibl^sient et pour tou^jours, dès que le moment sera venu.

Le nouveau culte ne pouvait s'emparer des temples païens, encore occupés et entourés du respect de la fouie. 11 s'installa aussitôt qu'il le put dans les basiliques. On appelait ainsi de vastes portiques couverts, inventés par Caton, divisés par des rangées de colonnes, en trois ou en cinq nets latérales, où le peuple s'assemhteit à l'abri, et à l'extrénùté

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tM CHRISTIANISME ROMAIN. 114

desqui^ift, les Jotrn de mauvais temps, le préteur siégeait pour rendre la justice dans un hémicycle qu'on appelait une C0nqué4 Peu à peti les païens conrerlls transportèrent, dans ces temples nouveaux, à peu près tout le matériel des cultes polytbéistes qu'ils avaient quittés, comme les cierges, les lampes allumées, Vetieem, et les vases placés à l'entrée de rédifice pouf contenir Veau lustrale (1).

Une innovation plus importante, qui n*eût pas été possible en Judée, M rintroduction des images. Quelques-unes pouvaient servir également aux deux religions. Il en existe plll- Siettrs au flouveati mdsée de Saint-Jean de Latran qui peuvent aussi bien représenter Apollon Nomios ou Mercure Criophore que le hon pasteur, et 11 est impossible de décider en certains cas ce que l'artiste a eu en vue. 11 est d'autres monuments où les âietJOi de la Fable se mêlaient aux objets de la foi chrétienne : c'est ainsi que le dieu-^fieuve du Jourdain assiste au baptême de Jésus dans une mosaïque du baptistère de Ravenne, et àTenlèvement d'ÉIle sur trn sarcophage de Rome. Dans une peinture des catacombes de cette dernière ville, on voit Mercure Psychopompe amener une âme devant le tribunal suprême où Huton et Proserpine sont remplacés par Jésus et par sa mère.

Od lit sur un tombeau des catacombes, où étaient réunis plusieurs morts, que la parque Lachésis les a fait périr en on même Jour : « Qitos ma Lachésis mersit acerba die. » Et cette inscription, toute païenne de forme, se trouve sur une tombe incontestablement chrétienne.

Les attribtfts de Cérès et de Bacchusont souvent été empruntés aif polythéisme, pour rappeler la communion chrétienne; et cerUtlnes égf fses, comme Sainte«€onstance, à Rome, sont ornées de scènes des vendanges où des génies bachiques représentent les paroles de Jésus sur le cep et les sarùienis (Jean, XV, 1-9).

Il est d'autres cas où les personnages mythologiques servent

(1) Alfred Maury, Religions de la Grèce antiquei U lU chupé viii, Temples et objets consacrés au culte.

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d'emblèmes aux vérités chrétiennes. Ainsi Orphée, à Ravenne et à Rome, est figuré au milieu des bêtes féroces que ces chants apprivoisent, comme symbole de Jésus régénérant par sa parole les âmes pécheresses.

Les sujets religieux qu'on trouve sur d'antiques sarcophages chrétiens, dans les mosaïques et les peintures des premiers siècles de TÉglise, étaient presque toujours symboliques. Le plus souvent Jésus y était représenté comme le bon berger rapportant sur ses épaules la brebis égarée, d'autres fois comme instruisant les douze ou le peuple.

L'Ëvangile, la religion, étaient considérés avant tout comme un renouvellement de vie indiqué par la résurrection de Lazare ou comme une nourriture supérieure de l'âme, nourriture spirituelle dont les emblèmes accoutumés sont le changement de l'eau en vin, la muilipiication des pains ou la sainte cène. L'Ancien Testament était mis à profit par les arts ; mais ce qu'on y cherchait, c'étaient les symboles de telle ou telle idée chrétienne. Les types du salut, comme l'arche et la colombe de Noé; Abraham, au moment de sacrifier Isaac,/e recouvrant comme par une sorte de résurrection (1); plus souvent encore l'apologue de Jonas signalé par Jésus lui-même (2) ; l'enlèvement d'Ëlie au ciel ; Job passant de l'extrême misère à une seconde vie de richesse et de grandeur; Daniel demeuré vivant dans la fosse aux lions ; Moïse faisant jaillir une source du rocher, ou déchaussant ses sandales, parce que la terre où il marche est sainte : c'étaient là autant d'allégories qu'affectionnait l'art primitif des chrétiens. Il faut y joindre le baptême de Jésus, souvent reproduit; et la colombe descendant sur la tête du Sauveur pour l'indiquer à la piété publique. La prière du fidèle ou sa consécration à Dieu étaient représentées par des figures d'orants ou ù'orantes, hommes ou femmes vêtus d'une longue robe, priant debout, les bras ouverts et élevés.

(1) Heb. XI, 19.

(3) Matth., XllI, 39-41.

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Dans tout ce cycle d'emblèmes chrétiens, la mort de Jésus, on le volt, ne tient aucune place. C'est d'abord parce que d'autres idées, celles d'un enseignement rénovateur, d'une vie nouvelle et d'un salut inespéré occupaient les esprits; c'est ensuite parce que le génie artistique des anciens répugnait à représenter un homme cloué sur l'instrument du supplice : l'art ancien rejetait de telles données comme hideuses et sans noblesse. Enfin, le supplice de la croix était considéré non seulement comme infamant, mais comme ridicule ; il était dans les comédies latines, le sujet perpétuel de grossières menaces et de railleries à l'adresse des esclaves. Aussi fallut-il six siècles pour que l'on commençât à représenter le Christ crucifié. Les premières images de ce genre ne sont jamais isolées, mais font partie d'une représentation de toute la scène du Calvaire. Le crucifix ne date dans l'Église que de la fin du vn^ siècle. On ne tomba que très lentement dans cette étrange habitude qui consiste à représenter beaucoup plus le Christ mort que vivant: comme si l'ombre de la croix devait effacer toute la carrière et toute l'œuvre du Maître ; comme si la contemplation de son supplice ne devait plus laisser à un fidèle le loisir de méditer sur sa vie, ses exemples et ses enseignements !

Quant à l'idée de représenter Dieu, elle eût fait horreur aux chrétiens sortis du judaïsme; et ce sentiment contribua à (aire mettre l'image de Jésus partout où la logique du sentiment religieux chez les païens , où leurs habitudes invétérées, leur eussent fait placer l'image d'un dieu. On se contenta pendant plusieurs siècles d'indiquer la présence divine par une main qui descend d'un nuage ou qui est entourée d'un cercle. On voit cette main sur divers sarcophages à Rome, au haut du portail de Saint-Zénon à Vérone, et dans une image fort ancienne où Esaïe reçoit de Jéhovah le livre de ses prophéties, debout entre la déesse Nidt et le petit dieu Lucifer.

Quelquefois on ne donna pas même à Jésus la figure humaine; tantôt par un scrupule exagéré, tantôt par goût pour le symbolisme, on le représenta par un agneau, et les divers per-

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tu TRANWORaCATIONS PU CHRISTIAÎÎISME.

sonnages avec lesquels il se trouve en relation, par d'antres agneaux : ainsi, un agneau en baptise un autre sur lequel descend la colombe. Mais plus tard un concile inTrullo défendit ce genre d'images comme trop peu respectueuses.

Le sens qu'on attachait à toutes ces figures sculptées ou peintes était exactement le même que chez les païens. On n'y vit d*abord qu'une simple représentation ; ce fût plus tard, et dans certains cas seulement, que telle ou telle fanage reçut un caractère miraculeux et pour ainsi dire personnel, comme cela était arrivé dans le paganisme. Après comme avant le christianisme on finit par croire que certaines images étaient tombées du ciel ou avaient été faites par des mains célestes. On emprunta aussi aux idoles les nimbes que portent aujourd'hui, sous le nom d'auréoles, les personnages sacrés dans riconographie catholique.

11 est naturel que l'Église vénérât la mémoire des martyrs qui étaient sa gloire. Mais on ne se contenta pas d'un simple souvenir : on célébra sur leur tombe l'anniversaire de leurs souffrances et de leur triomphe ; on érigea des temples sur le lieu de leur supplice, et l'on y conserva avec honneur leurs ossements. Ce fut ainsi qu'on transporta peu à peu aux saints catholiques et à leurs restes mortels le culte que rendaient les païens aux reliques de Thésée dans Scyros, aux os de Géryon k Thèbes, aux cheveux de Méduse k Tégée, à la tête d'Orphée dans Antissa, et ailleurs à l'épaule de Gécreps conservée dans une châsse de bronze, ou à l'orteil de Pyrrhus, lequel opérait des miracles (1). Ceci même n'était pas rare dans l'antiquité. Bien des chrétiens portèrent leurs malades au tombeau des martyrs, comme dans la Thyréatide on les portail au tombeau de Polémocrate, fils de Machaon et petitfils d'Esculape. Il y a longtemps qu'Horace s'est moqué d'un miracle tout à fait analogue à celui de saint Janvier, super-

(1) Voyez, sar tous ces faits et les suivants, Alfred tlanry, Relig» de la Grèce ^ ioc. cit.^ et DaiUé, Adversui Latinamim de euitûs relig. objeeto traditiomm*

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LE GHRISTIAÎ^ISMB ROMAIN. US

chérie périodique exécutée alors par les prêtres de Gaatia, petite ville voisine de Naples. Les translaiions de corps saints, qui devinrent fréquentes au moyen âge et qui souvent,disait-on , étaient commandées par ordre venu du ciel ,reprûduisirent exactement des faits plus anciens que le christianisme: c'était ainsi, par exemple, que, d'après une réponse de Toracle de Delphes, avait été faite, du Ménale à Mantinée, la translation des os d'Amas, fils de la nymphe Callisto.

A défaut de leurs corps, TËglise conserva comme reliques les objets qui avaient appartenu à de saints personnages : c'est ce qu'on faisait avant elle pour les héros. Athènes s'enorgueillissait de pouvoir montrer la galère de Thésée ; Oyzique, la pierre qui avait servi d'ancre aux Argonautes ; Olympie, l'épée de Pélops, et Phlionte, son char, que l'on gardait dans le temple de Gérés.

Avec le temps, les principales églises chrétiennes eurent, comme les temples païens, un trésor qui se remplit d'offrandes de grand prix. Rien ne contribua plus à les enrichir que les ex-voto. C'étaient des objets quelconques qu'on promet-^ tait à tel ou tel dieu si l'on était guéri de quelque maladie, ou si l'on échappait à quelque péril. Le plus souvent on suspendait dans les temples l'image du membre malade, comme ces mains et ces yeux de pierre qu'on peut voir aux musées d'antiquités de Naples et de Londres, ou comme ces bras, ces jambes, ces têtes innombrables de cire, de bois, d'argent, qui décorent aujourd'hui la plupart des églises catholiques.

Les nouveaux chrétiens conservèrent avec peu de changements les pèlerinages aux tombeaux sacrés, les services funèbres du bout de l'an, les théories ou processions, les Amboi'vales ou Rogations, les confréries (culiores Herculis, Dianœ et Antinoi, Jovis), et autres coutumes du paganisme (!)•

Nous verrons s'introduire plus tard le culte de Marie. Elle ne figure jamais, dans les plus anciennes représentations

(1) Voyez, sur ces confréries et sur une foule de pratiques, d'usages et de symboles païens admis dans les catacombes chrétiennes, le grand et récent ouvrage de MM. de Rossi.

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chrétiennes, qu'en qualité de personnage secondaire, soit comme dans Texempie cité plus haut, où elle siège avec son flls, pour remplacer Proserpine à côté de Pluton sur le suprême tribunal (mais ce cas est extrêmement rare) ; soit qu'elle porte dans ses bras Tenfant Jésus adoré par les bergers, ou surtout par les mages, ce qui est très fréquent : on attachait à la venue des mages d'Orient l'idée de l'universalité future du Christianisme.

Cependant les mêmes causes qui amenèrent la conservation des usages polythéistes dans la religion chrétienne devaient tôt ou tard y faire prévaloir le culte de Marie. Les païens avaient souvent divinisé la femme, et très particulièrement la vierge. Proserpine, Diane, Vesta, Isis même, et surtout Minerve, avaient été adorées comme déesses vierges, et tout le monde sait qu'à Athènes le principal temple de Pallas s'appelle encore le Parthénon ou temple de la vierge.

L'antiquité avait consacré à plusieurs de ses déesses et de ses dieux des corporations de femmes et d'hommes, dont plusieurs vouées au célibat. On sait que l'Eglise finit par rétablir ces collèges sous d'autres noms.

Il ne nous reste à signaler que les mystères et les sacriflces comme ayant exercé sur le christianisme romain une influence considérable ; cette influence dépassa celle des divers rites que nous venons d'énumérer.

Nous avons vu (2j que le polythéisme en sa décadence avait trouvé dans la célébration des mystères une sorte de rajeunissement, soit à cause des idées philosophiques qu'on y enseignait sous une forme dramatique, soit parce que, interdits au vulgaire, les mystères étaient dégagés des superstitions les plus décriées. Comme ces cérémonies étaient ce que la religion ancienne avait de plus relevé, elles ne tar-

(1) Page 21.

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dèrent pas à exercer une influence considérable sur le christianisme. On voulut donner au culte un caractère théâtral que n'avait nullement celui de la synagogue, célébré par le Christ lui-même et les apôtres, et composé de chants, de prières, de lectures et d'enseignements oraux. On rendit secrets les actes les plus solennels de la religion. On enseigna avec des précautions mesquines la doctrine du Maître, qui avait dit : « Ce que je vous dis à Voreiile, aiez-le sur les toits, » Les chrétiens furent comparés aux initiés, les catéchumènes aux récipiendaires, les païens au vulgaire exclu des mystères sacrés. On adopta ainsi des idées antichrétiennes d'exclusisme et d'intolérance, païennes d'origine et directement opposées à la charité de Jésus, à son exemple, à ses paraboles de Vivraie et du grand filet (1) et à tout l'esprit de son Évangile.

Quelques-unes des plus anciennes églises qui existent sont précédées, comme celle de Saint-Ambroise à Milan et celle de Saini-Emmeran à Ratisbonne, par un atrium, ou cour des catéchumènes, dont le seuil ne devait pas être franchi par eux, et moins encore par les païens, pendant qu'on communiait dans le sanctuaire. Plus tard on obligea également à se tenir en dehors du temple des pénitents non réconciliés avec TËglise et ceux qui avaient manqué de constance dans les persécutions. On eût pu inaugurer le culte chrétien ainsi défiguré par le mot essentiellement païen d'Horace : Je hais le profane vulgaire et je l'exclus (2).

Ces usages intolérants empruntés au polythéisme, ces inutiles précautions contre les non initiés, la discipline sévère qu'on institua contre les chrétiens qu'on appelait lapsi, tombés ou déchus, remplirent l'Église, pendant plusieurs siècles, de froissements cruels, de récriminations et de discordes.

Rien ne favorisa plus que cette assimilation aux mystères

(1) Matth., Xlll^ 25 et 47.

(2) Odi profanum vulgus et arceo, '- B. Gonstanl a réani maintes preuves de l'intolérance païenne. (De ia Relig.y V, p. 184, sniv., — et Du polyth,, II, ah5, 307, saiv.J. Voyez aussi Montesquieu {Gi'an, tt déc, des Rom,, c. 16).

les empiétements du clergé. Dans les mystères, en effet, rhiérophante avait un grand pouvoir, et des peines rigou^ reuses réprimaient la moindre infraction au secret ou à Tordre. Dès que TËglise commença k exercer une discipline, il lui fallut un tribunal, un juge. Si saint Ambroise fut héroïque le jour où il ferma les portes d*un temple de Milan à Tempereur Théodose, tout couvert du sang des Thessaloniciens, beaucoup plus souvent le droit que s*arrogea Tévêque ou le prêtre de fermer Téglise aux pécheursnoit réconcUiéa entraîna les plus graves abus. La superstition s*en mêla. On ne pouvait manquer d'assimiler Téglise au ciel ; on crut le ciel même fermé à ceux devant qui Téglise n'ouvrait plus ses portes ; le pardon de Dieu dépendit, dans Topinlon publique, du pardon d'un prêtre, et le salut éternel se trouva attaché à l'observation d'un règlement ecclésiastique.

Quant à l'élément dramatique des mystères, l'Église ne le repoussa pas davantage. On sait qu'au moyen âge, ce même nom de mystères servait k désigner de grands drames joués en plusieurs journées, comme ceux d'Eleusis, et où la religion chrétienne tout entière était mise en action. Non seulement les personnages de l'Ancien et du Nouveau Testament, hommes, anges et démons, ainsi que Jésus*Christ et Dieu luimême, mais les Vertus et les Vices, une foule d'êtres abstraits, y jouaient un rôle, et la scène se passait tour à tour sur terre, en enfer ou au paradis.

En dehors de ces cérémonies exceptionnelles et coûteuses, la tendance à rendre le culte aussi théâtral que possible Hit encouragée de toutes manières ; et de nos jours encore, dans les principales églises, on fait de la mort de Jésus et de Vofjice des Ténèbres, un véritable mystère chanté par plusieurs chœurs, k l'instar de ceux de la Grèce païenne.

Le même ordre de préoccupations fit de plus en plus de la communion un acte secret et presque uu drame. Jésus en avait fait une commémoration de son repas d'adieu ; le pain et le vin avaient été donnés par lui pour emblèmes de son corps que la mort allait briser et de son sang qui devait couler :

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ce n'était pas assez encore, on voulut faire et l'on fit de la communion un sacrifice.

Rappelons-nous que Tidée de sacrifice était invétérée et universellement admise chez tous, Juifs et païens. L'origine de cette idée était des plus simples. L'homme primitif avait imaginé de gagner par des dons la bienveillance divine; l'Orient achetait la faveur du ciel comme celle des grands de la terre, par des présents. Ne recherchant rien d'abord que des aliments abondants et assurés, ne connaissant et n'estimant aucun autre bien, il réserva pour sou maître les mets les plus exquis : les premières offrandes furent des fruits, des grains, du lait, du vin, de l'huile et du sel (1). Quand, plus tard, l'homme eut appris à tuer les animaux pour s'en nourrir, il offrit au ciel la plus belle part des viandes dont il fit sa nourriture. Bientôt il réserva à Dieu des bestiaux tout entiers. On brûlait la part de Dieu, et le sacrifice par excellence fut l'holocauste où l'on consumait en l'honneur de la Divinité la victime tout entière, sans rien en réserver. Mais les sacrifices ordinaires consistaient en ceci : sur toute tête de bétail tuée comme viande de boucherie, on prélevait une part pour Dieu. De là résulta que l'instant où l'on tuait la victime fut celui où la religion réclama ses droits. La mort de l'animal devint ainsi le moment essentiel; la mort devint un rite. Le culte fut tragique. Le sang de la victime fut versé avec solennité. Malgré la pompe dont on l'entourait, le culte des Juifs et des païens était une vaste scène de boucherie que nous rendrait odieuse aujourd'hui la vue de tant d'animaux égorgés, de leurs chairs divisées, de leurs entrailles, de leur sang, ainsi que l'odeur des viandes et des graisses brûlées. Ce fut là cependant jusqu'à Jésus-Christ la forme essentielle des divers cultes. En toute occasion on offrait des sacrifices qu'on

(1) Ànte^ deos homini quod conciliare valehat^

Far erat et puri lucida mica salis, « Auparavant, ce qui avait le pouvoir de concilier les dieax à l'homme, c'était un peu de froment et an grain brillant de sel pur.»

(Ovide, Fast. I, 337.)

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lîO TRANSFORMATIONS DU CHRISTIANISME.

variait de mille manières. Tous les sentiments les plus divers de la piété s'exprimaient ainsi : la reconnaissance, la prière, le repentir, n'avaient que ce langage unique et grossier.

On conçoit que les idées de douleur et d*angoisse étaient celles qu'exprimait le mieux ce tideux et sanglant cérémonial. Aussi les sacriflces expiatoires jouèrent-ils dans l'antiquité un grand rôle ; on en a exagéré le nombre et l'importance, et il ne faut pas oublier qu'une foule de sacriflces étaient des actes de pure adoration ou de gratitude et de joie religieuse, sans aucun mélange sinistre de repentir ou de terreur. Cependant nous avons vu quel trouble douloureux régnait dans les âmes en ce siècle agité où la liberté romaine périt dans des flots de sang. Au sein de toutes les religions, la conscience s'éveillait et réclamait impérieusement ses droits. On se sentait profondément malheureux et mécontent de soi, et l'on cherchait à apaiser par des actes extérieurs le Dieu intérieur, le cri de la conscience. La peur rendait cruel ; on faisait souffrir une victime pour apaiser à ses dépens un Dieu irrité. Cette idée égoïste et lâche de la substitution d'un être faible et innocent à l'homme criminel, ce marché immoral qu'on supposait accepté par Dieu , telle était la ressource suprême ; la terreur cherchait un refuge dans la terreur (1). Le monde antique, à l'époque de Jésus, cherchait en vain dans tous les rites un sacrifice sanglant, qui expiât les fautes commises, en devînt la compensation morale, et, tout en épargnant la personne du coupable, gagnât son juge.

Que l'on conçoive l'étonnement, l'admiration, la joie inexprimable qui saisirent ces âmes bourrelées de folles terreurs, quand elles entendirent prêcher, avec une autorité persuasive, le Dieu unique et infini, comme un Dieu de charité,

(1) Cor pro corde j precot\ pro fibris acctpe fiàras;

Hanc animam vobis pro meliore damtts.

« Accepte, je t'en supplie, ce cœar aa lieu du mien, ses fibres en remplacement des miennes : nous vous offrons cet élre vivant à a place d'un autre de plus grand prix. »

{Oyide,Fast VI, 161.)

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comme un père qui pardonne ; et quand elles virent proclamer, puisqu'il leur fallait encore des images d'expiation et de sang, que la mort du Saint et du Juste avait rendu les rites expiatoires inutiles à jamais, et que Jésus, victime suprême, avait réconcilié pour toujours avec elles-mêmes et avec Dieu' toutes les âmes qui s'uniraient à lui ! Ce ne fut donc nullement par une métaphore fortuite, mais par une habitude universelle du langage, ou plutôt par un besoin séculaire de leurs consciences à demi émancipées, que Juifs et païens se plurent à assimiler la crucifiiAon de Jésus-Christ à un sacrifice d'expiation.

Nous avons vu que, par suite de la coïncidence d'une fête nationale avec cette mort, l'agneau pascal fut mêlé à toutes ces images, quoique le sacrifice de cet agneau fût une offrande non d'expiation, mais de reconnaissance et de joie. Ainsi se constitua dans l'Église une théorie du sacrifice de Jésus, qui finit par altérer de la manière la plus grave le plus touchant de tous les rites, la communion.

Quand la sainte cène fut devenue un mystère, elle se trouva être une représentation du sacrifice de Jésus-Chi'ist, enseigné et représenté à peu près comme l'était l'immortalité de l'âme dans les mystères d'Eleusis. Au lieu de commémorer le repas de Jésus avec ses apôtres, on en fit une sorte de drame secret où l'on représentait par le pain son corps brisé et par le vin son sang versé, en y mêlant toutes les idées qui rappelaient aux païens et aux Juifs un sacrifice et une expiation. On en vint par degrés à appeler la sainte cène elle-même un sacrifice; mais il fallut encore des siècles de ténèbres toujours plus épaisses, avant que l'idée de représentation dramatique s'effaçât d'elle-même, comme elle avait effacé celle d'un simple mémorial, et qu'on en vînt à croire que le sacrifice de Jésus était, non pas représenté, mais renouvelé matériellement et réellement dans la sainte cène. Alors le pain ne fut plus du pain, mais, comme l'a décidé officiellement le concile de Trente, Jéam-Christ, avec son corps, son sang, son âme et sa divinité. Alors l'Église put enseigner que le prêtre, en consacrant l'hostie, fait Dieu Çcreatura Creatorem créât), et qu'après

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l*avoir créé,il le sacrifie en le msxi^ezni(manducando sacrificat).

Ce fut là Texcès, le comble du littéralisme de Rome, le résultat de rapplication de Tétroit et inflexible génie romain à la pensée chrétienne^ qui était orientale et juive dans sa forme primitive, infiniment large et élevée dans son essence.

Pour le moment, il nous suffit de constater que le Christianisme, ayant perdu, sous Tinfluence de saint Pierre, la pureté de son spiritualisme, ayant accueilli déjà quelquesunes des misères matérielles du judaïsme, accueillit la plupart de celles du polythéisme. A peu de chose près, tout ce qui n'était pas trop révoltant y passa. Il se peut que, sous cette forme corrompue et surchargée, le Christianisme ait attiré plus facilement et plus vite dans son sein les multitudes païennes. Mais les conversions extérieures n'eurent rien de bien sérieux. Ce n'était pas ainsi que saint Paul ou saint Jean entendaient former des disciples, c'est-à-dire des imitateurs et des continuateurs de Jésus, éclairés* de son esprit et vivant de sa vie.

Nous avons remarqué, à propos du christianisme johannique ou grec, que l'Orient s'empara des spéculations de saint Jean sur la Parola, et que cette forme du Christianisme se perdit dans l'excès des rêveries théosophiques et du dogme mystique. En Occident, il en fut tout autrement; épousé, matérialisé par le rude et sec esprit romain, le Christianisme devint extérieur, pompeux, autoritaire, et finit par constituer un pouvoir politique, qui fut le premier de tous au moyen âge, mais qui aujourd'hui est le dernier.

La source d'eau vive que Jésus offrait à la Samaritaine perdit bientôt sa fraîcheur, et changea peu à peu de nature en même temps que son courant se divisait* L'Orient transforma ses eaux en insaisissables vapeurs qui se perdirent dans l'espace. L'Occident en fit un bloc déglace, qui longtemps résista à tout, qui aujourd'hui s'amoindrit et diminue tous les jours, mais qui obstrue encore par sa masse inerte le fleuve divin et ne tardera guère à 'être emporté dans ses flots.

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