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CHAPITRE XI

LES CHRISTIANISMES DES PREMIERS PÉRÈS DE L'ÉGLISE ET DES PREMIERS HÉRÉTIQUES

Ce qni prouve qne la yie religienie ne tient pas uniquement, ne tient pas même essentiellement à la nature des dogmes... c'est qu'elle se retrouve, avec des dogmes entièrement opposés, ches des sectes qai nont de commun qu'une adhésion générale à l'Évangile et ces dogmes éternels sans lesquels une religion n'est pas même convenable.

(Samuel Vincent, Vues, i, p. 66.)

Depuis les Apôtres jusqu'à nos jours, une longue série d'écrivains ou de docteurs a enseigné le Christianisme avec une grande liberté et une variété plus grande encore. Fort arbitrairement TÉglIse romaine donna le nom d'hérétiques à ceux qui ne lui ont pas paru assez soumis à son autorité ; elle appelle les autres ses Pères; mais toute celte classification est aussi confuse qu'elle est fausse. Tertullien etOrigène, deux des Pères les plus considérables, étaient hérétiques, et TÉglise s'est bornée à les en punir en omettant de les canoniser, quoique tous deux eussent certainement plus de droits au titre de saints que plusieurs de ceux auxquels on l'a donné, comme par exemple l'irascible et violent saint Jérôme.

D'un autre côté, saint Justin martyr était peu orthodoxe et saint Cyprien a pris vis-à'Vis de l'évêque de Rome une posi* tlon de résistance ouverte, qui en d'autres' temps l'eût fait excommunier.

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Ii4 TRANSFORMATIONS DU CHRISTIANISME.

A notre point de vue, le mot d*hérétique n'a aucun sens, parce que celui d'orthodoxe n'en a pas. Comme l'unité doctrinale n'existe que dans renseignement de Jésus, dont chacun s'écarte nécessairement sans le vouloir, il est le seul orthodoxe et par rapport à lui chacun est plus ou moins hérétique. Quant à l'Église, elle a varié sans cesse et de bien des manières; nous ne lui en faisons pas même un reproche, car elle ne pouvait faire autrement, mais nous réduîaons à leur juste valeur les titres de Saints, de Pères et d'Hérétiques qu'elle a distribués avec un discernement médiocre ; et cette valeur, nulle en fait, est peu considérable même comme indication des tendances de chacun (1).

11 faudrait plus de place que nous n'en avons ici pour tenir compte de la variété des transformations que subit le Christianisme entre les mains de différents théologiens depuis les Apôtres jusqu'à Constantin. A maintes reprises on verrait dans cette histoire le vrai sentiment évangélique régnant surtout au sein de ce que l'on appelle l'hérésie, le monde ici ou là plus chrétien que l'Église, et le feu de l'esprit, tantôt conservé par ceux qu'on accusait de l'éteindre, tantôt éteint par les clergés, les théologiens ou les princes qui se croyaient chargés par Dieu de l'entretenir et de le renouveler.

Il nous suffira d'indiquer les idées et les hommes qui exercèrent sur les esprits la plus grande influence. Le parti judaïsant n'entra pas tout entier dans le compromis proposé par saint Pierre; mais diverses causes détruisirent peu à peu ce qu'il en restait encore. Le temps fut le plus fort; car au fond le Christianisme juif n'était autre chose dans la chrétienté qu'un minimum de Judaïsme, un reliquat du vieux compte ouvert entre Israël et Jébovah ; c'était un de ces partis de la légitimité que le temps use rapidement, comme il a fait pour les Jacobites d'Angleterre, sous la maison de

(1) On trouvera, sar les Pères, d'excellentes et profondes études dans le chef-d*œavre trop négligé aajoard'hui de Daillé : Tratcté de Vemploy des Saints Pères pour le jugement des différents qui sont atuourd'huien la Religion.

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Hanovre; d'ailleurs les Stuarts finirent par disparaître. Les événements mettent d'ordinaire fln à ces inutiles rêves de restauration. Quand Jérusalem fut ruinée et le temple brûlé par un soldat de Titus, le christianisme judaisant avait reçu le coup de grâce. Beaucoup de ses adeptes s'étaient réfugiés à Pella, petite ville située dans les montagnes de Galaad, à l'orient du lac de Génézareth. Lorsqu'ils sortirent de leurs retraites^ leur influence jadis prédominante dans l'Église était perdue, et leurs antiques espérances anéanties; les faits leur avaient donné tort et le temple avait disparu dans les flammes sans que le monde entier, comme tant de fois les Juifs l'avaient prédit, s'y abîmât avec lui. Non seulement il n'était plus nécessaire, mais il n'était plus possible de rester strictement Adèle à la loi mosaïque.

Les idées sont plus lentes à disparaître que les faits matériels. Il subsista diverses sectes qui, comme on disait alors^ judaïsaient. Pella fut le centre d'un groupe célèbre de chrétiens-juifs, qui se donnaient le nom douloureux à'Ebionites ou de misérables. Les traits les plus caractéristiques de leur doctrine étaient une Implacable haine contre saint Paul, un attachement persévérant à Moïse et à tout ce qu'ils pouvaient observer de sa loi (circoncision, abstinences, etc.), ainsi que la négation très expresse de tout caractère divin en Jésus- Christ. Ils se confondirent plus tard avec les Elkhésaïtes ou Sampséens, qui croyaient qu'une même émanation divine s'était incarnée deux fois, la première en Adam, la seconde en Jésus. Selon ces bizarres rêveurs , la religion primitive, corrompue par le mauvais principe, avait été restaurée par Moïse dans sa loi ; puis, altérée de nouveau par le même agent de destruction» elle avait été enfin rétablie par Jésus. Il est assez curieux que cette christologie, fort hétérodoxe assurément, soit celle des Clémentines, écrits attribués par l'Église à saint Clément de Rome, compagnon d'oeuvre de saint Paul et pape.

Cette dernière secte, on le voit, n'est guère judaïsante que de nom; l'on y trouve un tout autre esprit que celui d'Israël.

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i9» TRANSFORMATIONS DU CHRISTIANISME.

A vrai dire, le christiacisme juif était devenu ce que devient partout et toujours le parti du passé ; il s'était iosensiblement éteint.

La secte étrange que nous venons de voir absorber les derniers restes du christianisme juif, nous introduit au sein du vaste dédale des sectes gnostiques. Déjà nous avons aperçu quelques traces de leurs idées chez saint Paul et d'autres beaucoup plus considérables chez saint Jean. Le moment est venu de nous en rendre compte le plus brièvement possible.

Le nom commun à ces sectes très nombreuses et très différentes les unes des autres, vient du mot grec Gnôsis^ connaissance. Pythagore et Platon avaient employé ce terme dans le sens d'une connaissance supérieure. Les philosophes judéogrecs d'Alexandrie précisèrent davantage : ils prétendaient que la contemplation de rinQni est un moyen d'étude supérieur à tout autre. La notion même de philosophie^ qui veut dire recherche ou amour de la sagesse, parut dépassée; on ie remplaça par le mot ambitieux de tkéosophie, signifiant sagesse ou contemplation divine. Quand on contemple au lieu d'apprendre, quand, au lieu de raisonner, on rêve, la pensée flotte sans but et sans boussole, dans une mer imaginaire, qui n'a pas de limites, puisqu'elle n'est pas. Les théories les plus abstraites de la philosophie grecque dans sa décadence se mêlèrent de mille manières différentes avec les spéculations confuses de la rêverie orientale ; et ce chaos mobile envahit le Christianisme, à son grand détriment.

Voici ridée mère de tous ces systèmes : Dieu personnifie ses propres attributs, tels que sagesse, parole et une infinité d'autres. Ces attributs personnifiés émanent de lui ; chacune de ces émanations s'appelle un Eon, Un de ces Bons, et le dernier de tous selon beaucoup de gnostiques , est l'auteur de l'univers ou le Démiurge; selon les uns, il a créé le monde de rien ; selon le plus grand nombre, il a seulement façonné

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LES CHItI«TlAlffI8MBB DBS PRKMIiBRS PSRES. i«7

Ift matière qui «st éleraeile comina Diea même. C'est à la matière que les Gnostiques d'Alexandrie attribuent l'existence du mal ; ceux de Syrie en accusent l*Eoa Démiurge, qu'ils se représentent malfaisant. Comme i'bomme est tout enveloppé de la matière et du mal, un autre Eon (le Christ) est intervenu pour sauver l'humanité ; mais Jésus ne fut pas cet Eon lui-même; il ne fat que son délégué, ou selon d'autres, une simple apparence sans réalité, et tout homme peut obtenir le salut par la contemplation et par des macérations sévères longtemps prolongées. Les Gnostiques interprétaient l'Écriture par la méthode allégorique et y distinguaient ce qu'il fallait rejeter comme provenant du Démiurge. Après de cruelles abstinences, l'idée de l'impureté de la matière amena parmi eux des abus tout opposés et d'effroyables désordres. On distingue les écoles d'Alexandrie, qui étaient panthéistes, celles de Syrie, où prévalait l'idée orientale des deux principes, l'un bon, l'autre mauvais, se disputant Tunivers, et, enfin, celles d'Asie Mineure moins absorbées par la contemplation, ennemies ardentes du Judaïsme, et qui n'admirent de tout le Nouveau Testament que les livres de saint Paul et de saint Luc, non sans y effacer tout ce qui leur paraissait encore trop favorable au Judaïsme. On voit quel intervalle sépare les écoles gnostiques où finit par se fondre le Christianisme Judaïsant, de celles pour qui les lettres mêmes de saint Paul avaient besoin d'être expurgées, comme trop peu opposées à l'esprit Juif. Tandis que les ultra«conservateurs du Judaïsme firent contre Paul et contre le gnostique Marcion, sans les nommer, une sorte de roman qu'on appelle faussement les Homélies Clémentines, il y eut un parti extrême de gnostiques anti-judaisants, qui par haine de l'exclusisme Juif réhabilitèrent systématiquement tous les personnages réprouvés dans l'Ancien Testament, s'appelèrent Cainites en l'honneur du premier de tous, Caïn, dont ils faisaient le type de toute vertu et prirent pour apôtre de prédilection Judas Iscariot sans qui le, saktl du mande n'eût pas été opéré, et sous le nom duquel ils composèrent un Évangile avant la fin du second siècle.

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Le principal écueil où alla se perdre le gnosticisme fut le Manichéisme. Manès, ou Manichée, était né en Perse. Sur Tantique idée persane des deux principes, Ormuzd et Ahriman, il éleva un échafaudage incohérent et contradictoire. Il prétendait faire rentrer dans son système les religions les plus diverses. Ses adeptes admettaient comme livres sacrés le Nouveau Testament, les écrits attribués à Zoroastre et les siens. La venue de Jésus-Christ au monde était selon eux une manifestation de la lumière ; mais sa naissance et sa mort ne furent qu'apparentes. Ils prêchaient la métempsycose, un rigide ascétisme, Tabolition de la propriété et une hiérarchie ecclésiastique. Comme Mahomet, Manès prétendit être monté au ciel, et comme Tlslamisme, le Manichéisme, tout en déclarant croire en Jésus-Christ, ne conservait à peu près rien de la religion chrétienne. Cette doctrine eut un succès prodigieux. Elle envahit successivement l'Asie, TÉgypte, Tltalie, Rome et le midi de la Gaule. Une secte manichéenne, qui appelait ses membres les Cathares (purs) fleurit longtemps dans une partie de TEurope et de la France méridionale; mais leurs opinions se modifièrent graduellement et se rapprochèrent peu à peu de celles que professèrent plus tard les Yaudois, avec lesquels on les confondit à tort. Du nom de la ville d'Albi, on les appela les Albigeois, et Ton sait que, pour extirper cette secte inoffensive, une croisade atroce eut lieu sur terre chrétienne etJrançaise.

Il serait injuste d'envelopper toutes les sectes gnostiques et même toutes celles qui se rattachèrent au Manichéisme daus une commune réprobation. Mais, il est de fait que, dans beaucoup d'entre elles, on cherche en vain les éléments essentiels du Christianisme tels que nous les avons reconnus, l'aspiration au règne de Dieu, l'amour de Dieu et des hommes, le pardon et la vie de l'esprit. Chez d'autres gnostiques, au contraire, ces grands principes chrétiens s'étaient conservés, même au milieu d'étranges rêveries.

On a ingénieusement représenté les gnostiques comme formant à cette époque l'extrême gauche de la chrétienté. A côté

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d*eux, mais plus près du centre, on a placé les théologiens alexandrins ou grecs. Le centre est occupé par une tendance modérée, à égale distance d'un spiritualisme hardi et d'un étroit réalisme ; ce dernier caractère est celui des Pères latins ; tandis qu'à l'extrême droite se trouvent les derniers restes du christianisme judaïsant. En d'autres termes, a-t-on dit, si l'Évangile est au centre, la tradition est à droite, la philosophie à gauche, la loi à l'extrême droite, et la gnose à l'extrême opposé.

Inutile d'ajouter qu'un pareil coup d'œil d'ensemble ne peut avoir rien de rigoureux.

Cependant, nous avons déjà reconnu fondée la distinction entre les deux théologies d'Orient et d'Occident, l'une se servant de la langue grecque, dérivant de saint Jean, et donnant la main à la gnose, l'autre parlant latin, continuant le compromis de saint Pierre et l'œuvre de l'esprit romain dans l'Église. Ceux-ci résistèrent de toute leur force à la tendance gnostique. On les voit sans cesse préoccupés de ce sentiment qui, au milieu des querelles du quiétisme, faisait demander par une femme célèbre qu'on lui épaissU un peu la reUgion, Le sens pratique des Romains ne pouvait se résigner aux vagues incohérences des contemplations gnostiques. D'ailleurs, l'Église eut fort à faire pour se défendre contre cette multitude d'assaillants si variés et si peu saisissables. Pour les réfuter, on chercha à s'entendre, à se reconnaître, à poser une base fixe au milieu du flux et du reflux des systèmes et des objections. C'est ainsi que se forma dans l'Église d'Occident la doctrine catholique.

Ce fut l'origine du symbole dit des Apôtres. Le mot symbole signifiait alors une marque à laquelle on se faisait reconnaître par les siens. C'était au moment du baptême et de l'admission dans l'Église que ce symbole était exigé. Nous avons vu que

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130 TR ANSi'ORlIAllONS DU GHRI8TIANISMB.

tandis que les ap6tres s'étaieni contentés de dire : Crou^h au Seigneur Jéius^hmt ? leurs soccesseurs immédiats et eufrmêmes peut-être, employèrent eu d'aotres occasions comme formule de baptême celte parole de Jésus : IiuUvisez imae$ les nations, les bapHsani au nom du Pète, du FUs ei du SanU* Esprit. Il suffisait, pour obtenir le baptême, que 1*od déclarât croire à Dieu, à Christ et à Fesprit. Mais TÉgiise ne s'en tint plus là quand elle voulut écarter les Gnostiques^ oasettlemeni préciser sa propre doctrine pour leur répondre* C'est poof* quoi, du milieu du deuxième siècle au commencement du cinquième, le symbole fut développé et étendii; beaocoBp d'additions y furent faites ; les unes furent accueillies par le public, les autres trouvèrent peu de faveur ; et c'est ainsi que se forma de pièces et de morceaux le Credo actuel. Ce fut pour réfuter l'absurde idée que le monde avait été fait par le Démiurge, un E<Hi inférieur et malfaisant, qu'on ajouta à la simple mention : Je crois en Dieu, ces mots : k Père Taui^ Pwssant, Créateur dudelet de la terre. Ce fut pour attester que la naissance de Jésus, ses souffrances, sa mort, n'ataient pas été de vaines apparences, qu'on intêt cala dans le Symbole les paroles qui Insistaient sur ces divers points. Quant à sa mort, ce fait fut tellement nié par les Gnostiques qu'on ne crut trop poutoir ralfirmer; aussi l'affirma-t'^B quatre ou cinq fois de suite en disant : // a souffert sous Ponce-Pilate^ U a été crucifié, il est mort, Uoété ensepeli, il est descendu ausi enfers, c'est-à^ire au Cheol ou souterrain dans lequel, seiofi tes Juifs, fous les morts attendaient la résurrection.

La troisième partie du l^ymbole : Je crois au Samt-Es/prit, est restée la même sans développement, parce que ks théolo* giens du temps n'avalent pas à défendre ce point que pe^ sonme n'attaquait.

Ce fut dans le même sentiment qu'au 111° siècle, on com* mença à introduire dans ie Symbole les mots : Je crois à la sainte Église eaîkoHque (ou universel^), â la communion des saints, à la rénnssion des péchés, etc. Qmi qu'en disent les théologiens protestants, c^esl bi^ dans on sens tout catko*

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LES CHKISTIANISMES DBS PRBMieRS PÈRES. iM

ïiqne que forenl rédigées ces additions, dont la première proclame ToDité de FÉglise visible Si Texclusion des hérétiques, dont la seconde signifie que cette Église est en communion avec les saints, et compte sur leur intercession, et dont la troisième attribue à TËglise le pardon des péchés. Aussi n'est-il aucun protestant qui puisse réciter ce symbole sans donner, qu'il le sache ou non, à telle ou telle de ses parties, un sens très différent de celui qu'y attachaient les auteurs successifs de ce document. On peut en dire autant des catholiques eux-mêmes; car les rêveries du faux Évangile de Nicodème sur la descente de Jésus aux enfers n'ont jamais été imposées à la foi par l'Église romaine, quoique le symbole les rappelle, tant est peu précise la limite entre ce qui est de foi et ce qui ne Test pas î Ce que le Symbole a de plus choquant peut-être, ce sont ses lacunes; ce prétendu résumé du Christianisme passe sous silence l'amour de Dieu et l'amour des hommes, le règne de Dieu, le repentir et la nouvelle vie.

Du reste, ce symbole n'a nullement l'autorité que quelques personnes voulaient lui accorder. Il n'a rien des apôtres et son titre est faux. Il n'a jamais été adopté, comme on le prétend, par l'ensemble de toutes les Églises ; il ne le sera jamais et il tombera nécessairement en désuétude à mesure que son origine sera mieux connue (1).

Les Pères latins sont ceux qui écrivirent en Italie, en Gaule et dans la partie occidentale de l'Afrique romaine qui corres-

(1) On consullera avec fruil sur le Symbole des Apôtres les imporlams articles de M. Michel Nicolas dans la Revue Germanique (janvier iS65 elsoiv.), celai de M. Kayser dans la Revue de Théologie de blroàhourg^ W X, p. 453, ane Étude historique sur le Symbole des Apôtres, ^v a. B. Grawitz (Montpellier, 1864) » an Rapport présenté à une conférence pastorale, par M. le pasteur Viguié (Nîmes, 1864)^ et une Étude de M. le pastear Bonnefon, autlàFormùtùm du Symbol» (BloDtaabMi, i85S).

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132 TRANSFORMATIONS DU CHRISTUNISME.

pondait à peu près à notre Algérie, tandis que TËgypte, Alexandrie, la Grèce, étaient le siège d'un grand mouvement grec ou oriental.

Le zèle des Pères latins pour le côté positif de la religion les égara souvent. Ainsi saint Irénée, évêque de Lyon, qui écrivit contre les hérésies idéalistes du temps, inclina tellement en sens contraire, qu'il tomba dans un christianisme matérialiste, fort singulier et fort hétérodoxe.

Ne pouvant signaler tous les noms importants dans la série des Pères latins, nous en choisirons deux comme exemples. On verra en eux des esprits pratiques avant tout, afQrmatifs, dominateurs, souvent étroits et violents.

TertuUien, né à Carthage, avait eu une jeunesse licencieuse ; quand il embrassa le Christianisme, ce fut avec une sorte d'emportement et de sombre passion. Trouvant encore TÉglise trop relâchée, il se joignit à la secte très rigide des Montanistes. Fougueux et dur dans son austérité, il dépassa souvent toutes les bornes de Féquité et du bon sens. Mais ses écrits, et en particulier ses apologies du Christianisme, où Bossuet puisa souvent, sont pleins d'éloquence et de force. Guez de Balzac disait de lui qu'en le lisant il croyait voir cette lumière noire dont parle un poète.

Cyprien devint son plus ardent disciple. Né païen et fort riche, il avait passé ses premières années dans la débauche. Devenu chrétien, il surpassa en ascétisme celui qu'il appelait le maître. A peine catéchumène, il crut devoir se séparer de sa femme, vendit ses biens qui étaient très considérables et les donna aux pauvres. Il devint plus tard, malgré lui, évêque de Carthage, et se montra partisan décidé de l'idée et de l'exercice de l'autorité au sein de l'Église. Il étendit le pouvoir de l'épiscopat, imposa une discipline sévère à ses prêtres et à son troupeau, et soutint de toutes ses forces l'unité extérieure de l'Église ; cependant, il lutta énergiquement contre l'autorité que l'évèque de Rome commençait à s'attribuer sur ses collègues. Si, comme on l'a dit, Cyprien fut à quelques égards le premier des catholiques, il tut en même temps l'eu-

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Demi ardent de la papauté naissante. Il subit le martyre avec un grand courage.

Égaux aux Latins par Tinlrépidité, Taustérité et la foi, les Pères grecs sont plus philosophes, ont plus de science, de liberté dans Tesprit, de largeur dans le cœur, et en conséquence moins de précision dans la doctrine.

Nous ne ferons que nommer ici quelques apologistes grecs du Christianisme. Le premier était un philosophe païen, qui devint chrétien et qui mourut pour la foi^ saint Justin martyr ; il croyait, comme la plupart des chrétiens de son temps, à la réalité des dieux de TOlympe, mais ces dieux selon lui étaient des démons, et Justin leur attribuait les persécutions dont souffrait TÉglise. L'auteur d*une autre apologie de la religion chrétienne, saint Théophile, évêque d'Antioche, n'est remar^ quable que pour avoir inventé le mot de Trinité; il appartient à la fln du second siècle.

Saint Clément, évêque d'Alexandrie, est un bel exemple de l'élévation qu'atteignirent les Pères grecs les plus distingués. Autrefois païen et philosophe, comme Justin, il fut attiré à l'Évangile par l'admiration que lui causèrent les vertus des disciples du Christ. Avec une piété fervente et une rare érudition, il professa un christianisme admirable de largeur. Dans une série de trois grands ouvrages, il prouva par une foule de citations les analogies de la philosophie antique avec la religion chrétienne. 11 n'admettait pas que le Christianisme pût être une absolue nouveauté; il démontrait au contraire que la philosophie païenne avait été nécessaire avant la venue de Jésus-Christ, et qu'elle n'avait pas cessé d'être utile. Selon lui, la Parole divine a de tout temps enseigné la vérité aux hommes et a inspiré les poètes païens, les philosophes et les sibylles. Aussi nie-t-il la damnation des païens. Clément fut un de ces hommes supérieurs et généreux, dont le libéralisme vient du cœur; un de ces hommes profondément croyants qui ne peuvent admettre des doctrines dont l'étroitesse calomnie Dieu et voue l'humanité au désespoir. 11 savait exposer et défendre ses larges et fortes convictions chré-

COQUBRBL. — CHRISTIANISICB. 8

tfennes, sans être injuste pour le monde ou pour la religion qu'il avait quittée. Il élevait saint Paul, et bien plus encore Jésus-Christ, fort haut au-dessus des philosophes, et sur bien des points, il réfutait ces sages du monde païen ; mais il respectait toute noble intelligence et tout bon vouloir.

C'est encore un personnage digne de sympathie qu'Ori^ gène, surnommé Adamantins (de diamant), à cause de la fermeté de son caractère. Il aspira aux plus hautes vertus chrétiennes^ et poussa Tamôur de la science aussi loin qu'il était possible. Auteur de six mille écrits d'étendue très diverse, il créa une science nouvelle, longtemps négligée, surtout en France, mais qui recommence à fleurir aujourd'hui, parmi nous, la critique sacrée. Origène avait dix-sept ans quand son père souffrit le martyre ; il voulut mourir avec lui ; sa mère sut le forcer à vivre, mais il écrivit à son père une lettre d'exhortation pleine des sentiments les plus exaltés. A dix-huit ans, pendant une persécution, il osa et il sut remplacer les chefs de l'Église d'Alexandrie qui s'étaient enfuis. Cinquante et un ans plus tard il mourut des suites de la torture qu'il avait subie quatre années auparavant avec un courage invincible. Il remplit cet intervalle d'un demi-siècle, d'une longue suite d'études opiniâtres, d'infatigables enseignements et de luttes contre le paganisme, l'ignorance et les erreurs du temps.

Selon lui, comme selon Jésus, Dieu agit sans cesse. II a créé le monde pour les êtres Intelligents ; mais ceux-ci ne sont pas tous restés innocents. Ils doivent se relever par un perfectionnement graduel. Pour les sauver Dieu a envoyé au monde la Parole qui n'est point une émanation, mais qui a été engendrée de toute éternité. Origène niait le règne de mille ans qu'espéraient les Chrétiens comme les Juifs ; il nia aussi l'éternité des peines. Dans son traité de la Prière, il enseigna qu'on doit prier au nom de Jésus, mais prier Dieu seul et non Jésus.

Malheureusement Origène partait du principe que l'Écriture sainte a trois sens, qu'il appelait le sens littéral, le sens

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moral et le sens allégorique. On comprend qu'avec une théorie pareille il fit dire de très bonne foi à TÉcriture tout ce qu'il voulait.

Origène eut de très nombreux disciples qui souvent exagérèrent ses opinions. Ils formèrent une école considérable et très vivement combattue, mais qui méritait de Têtre parce qu'elle se perdit dans l'allégorie et le vague, devenant étrangère de plus en plus au sens naturel des choses et des mots.

Ce sont là de regrettables tendances qui ont tué non seulement la théologie, m9^ls la piété et la vie chrétienne dans l'église d'Orient ; et cependant la largeur des meilleurs pères grecs, comme Origène ou Clément d'Alexandrie est mille fois supérieure à l'élroilesse sèche et dure des Latins. Ceux-ci ont dominé l'Église par l'esprit pratique, l'exclusisme, l'art de gouverner et d'envahir ; ceux-là ont aimé, ont pensé. Assurément nous ne prétendons pas que les vrais Chrétiens doivent manquer de prudence et d'esprit de conduite ; mais l'Église catholique, héritière du sénat romain, s'est montrée beaucoup trop habile à discipliner les âmes et à les dominer.

Nous allons assister à une crise décisive, sous ce point de vue, dans les destinées de la chrétienté. La religion chrétienne qui n'était qu'une manière de vivre, la vraie vie des consciences spontanément unies à Dieu par la foi en Jésus- Christ, va devenir une manière de dompter les hommes, un moyen de gouvernement. La centralisation impériale s'empare du Christianisme^ pour changer TËglise en une administration officielle, et ce qui était d'abord la libre réunion de tous les croyants, en une redoutable oligarchie cléricale qui devint de plus en plus envahissante et oppressive. Ainsi s'opéra une transformation plus radicale que les précédentes, empreinte d'un caractère tout différent et qui a exercé sur Tavenir du Christianisme une influence énorme, dont l'Église n'a pas encore vu le terme.

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