LA LOI DE TRANSFORMATION APPLIQUÉE A L'HISTOIRE DES RELIGIONS
C'est un effet de la Providence divine de permettre sa saincte Eglise estre agitée, comme nous le voyons, de tant de tronbles et d'orages, pour éveiller par ce contraste les âmes pies et les ravoir de l'oisiveté et du sommeil.
(Montàisne, Essais, 1. II, ch. 15.)
Personne ne conteste plus rintérêt très vif qu'apportent de nos jours la plupart des esprits dans la discussion des questions religieuses. Ces graves problèmes, longtemps dédaignés ou perdus de vue par nos prédécesseurs et peut-être par nous-mêmes, s'imposent aujourd'hui à tous.
L'équilibre même est rompu entre les adhérents des diverses religions qui se partagent le genre humain. En Afrique, l'Islamisme a repris le cours de ses conquêtes, et reçoit dans son sein de nombreuses populations idolâtres, qu'il initie à la connaissance d'un seul Dieu. Dans l'Amérique du Nord, le Protestantisme, libre de tout lien avec l'État, divisé en sectes
COQUEREL — CHRISTIANISME i
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rivales et pleines de vie, envahit les déserts et les forêts, crée des villes populeuses, et attire à lui des émigrants nombreux, dont la plupart, dès la seconde génération, embrassent la foi de la Réforme. Il est facile de prédire de larges progrès à ces hardis pionniers de la civilisation et de la liberté religieuse, délivrés enfin du fardeau dégradant de l'esclavage.
Mais ce n'est pas dans le changement de proportion numérique entre les adeptes des diverses religions, c'est dans Tintérieur de chaque culte que le mouvement de notre époque se manifeste avec la plus grande force. Le Catholicisme ne s'était jamais affirmé avec autant d'autorité ; car jamais pape, avant Pie IX, n'avait ajouté, seul et sans consulter un concile, un dogme à ceux que l'Église romaine oblige ses adhérents à croire sous peine de damnation. Mais jamais aussi l'autorité de cette Église n'avait été combattue avec tant d'éclat et de succès, par des penseurs aussi sérieux et aussi attentifs à distinguer l'idée religieuse qu'ils respectent, de la forme catholique dans laquelle ils ont été élevés et qu'ils combattent à outrance. Enfin la gravité de la crise politique que traverse la papauté ne peut échapper à personne.
Parmi les protestants, la lutte n'est pas moins animée entre ceux qui se rattachent le plus qu'ils peuvent au principe autoritaire, et ceux qui croient que Dieu leur parle plus directement par la voix de leur conscience que par l'Église ou la tradition, la lettre ou le dogme.
Le même débat s'agite chez les successeurs de Calvin ou de Zwingle, pour qui tous les ministres de l'Évangile sont égaux, et au sein des hiérarchies épiscopales allemande, Scandinave, anglaise.
Évidemment, la question est plus profonde et plus générale que toutes les diversités de gouvernement ecclésiastique ouïes nuances des Credo officiels.
Quelques observateurs superficiels s'imaginent peut-être, en voyant toutes les religions s'ébranler ainsi, qu'elles sont près de finir et que leur prestige est usé. U peut en être ainsi pour telle forme spéciale du sentiment religieux, pour tel
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La loi de transformation. s
établissement ecclésiastique; mais croire que la Religion cessera d'être, c'est croire que l'homme cessera d'être homme.
Si les espérances des adversaires de tout culte nous paraissent mal fondées, si les inquiétudes qui troublent beaucoup d'âmes pieuses sont à nos yeux un manque de foi et une faiblesse regrettable, il reste certain cependant que la crise religieuse de notre siècle est universelle, profonde, inévitable, et qu'aucune des religions existantes n'en sortira telle qu'elle y est entrée. Chacune y perdra beaucoup ou y gagnera plus encore.
Pour tout être capable de penser, il y a intérêt, il y a obligation à se rendre compte des grands faits qui s'accomplissent dans les consciences, et auxquels la science voudrait en vain rester tout à fait étrangère. Le Catholicisme en France ne réussit plus à interdire aux simples laïques l'étude de ces hautes et délicates questions. Le Protestantisme attribue hautement à toute âme humaine le droit sacré, l'impérieux devoir d'en juger par elle-même. A cet égards tous les membres de l'Église aussi bien que ses ministres, la femme autant que l'homme, le peuple non moins que ses conseillers ou ses chefs, partagent la commune responsabilité. Ceux mêmes qui se déclarent étrangers ou indifférents à tout sentiment religieux, ne sont nullement désintéressés dans ce grand procès, car le monde ne leur ressemble pas. Il s'en faut tellement, que la question religieuse est aujourd'hui mêlée à toutes les autres. L'esprit moderne la voit de loin, Tattendant au bout de toutes les avenues, prête à se poser devant lui comme un Sphinx immortel devant un nouvel OEdipe. On résout bien ou mal le problême de son siècle, maison ne le nie pas. Le seul moyen de s'y soustraire serait de renoncer à penser, et alors même, réfugié dans une vie toute matérielle, on subirait encore les conséquences de la pensée d'autrui; on recevrait le contre-coup, peut-être redoutable, d'opinions, d'actes, qu'on n'aurait pas voulu connaître.
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Ce qui effraie la plupart des esprits, c'est rimmensité, le vague abstrait de la science religieuse ; mais ce n'est là qu'un préjugé. Pas plus en religion qu'ailleurs, il n'est permis de raisonner dans le vague et de bâtir un édifice sans lui donner des fondements solides. La théologie du moyen âge était une science sans base, dont tous les résultats étaient imposés d'avance, et qui n'avait droit de chercher et de trouver que ce qui lui était prescrit.
Bacon enseigna à l'esprit humain la méthode expérimen^ taie, déjà entrevue et proclamée par un illustre artiste, trop peu connu comme penseur, Bernard Palissy. Descartes prétendit en vain excepter la religion au moment même où il appliquait à toute chose la méthode scientifique. Cette exception, ce prétendu respect^ qui consiste à mettre la religion à l'abri des discussions, sous prétexte qu'elle est trop sainte, est un véritable outrage, volontaire ou non, soit à la religion elle-même, soit à l'esprit humain, ou plutôt à tous deux en même temps. De nos jours, on commence à le comprendre partout, et une science nouvelle se forme depuis peu pour appliquer à l'étude des religions diverses la méthode expérimentale et historique. Déjà on a constaté certaines analogies entre Vhistoire comparée des religions et celle des langues; analogies qui égareront la science, si elle les exagère, mais qui, exactement observées et renfermées dans leurs limites naturelles, ont donné et donneront encore des résultats instructifs.
Le prt^mier fait qui se présente, comme générai et constant» dans l'étude des religions, c'est qu'elles se modifient sans cesse. On devait le supposer» puisqu'il n'est rien en ce monde qui ne change continuellement, puisque c'est une
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loi universelle de la nature matérielle et de la nature morale» que rien n'est immuable, excepté l'absolu (1).
Plusieurs religions, il est vrai, se sont dites absolues, et il y a encore des esprits assez peu réfléchis pour croire et pour répéter que la vraie religion est nécessairement absolue, et qu'une religion qui ne prétend pas l'être ne serait pas une religion. Ces formules spécieuses n'ont, en réalité, aucun sens, et se réfutent elles-mêmes. Qu'est-ce en effet que la religion ? c'est le rapport, ou si l'on veut, l'ensemble des rapports réels ou imaginaires de l'âme humaine avec la Divinité qu'elle adore ; en d'autres termes, la religion est une relation de l'être fini qui s'appelle homme, avec l'être infini qu'il appelle Dieu ou Jéhovah, Jupiter, Allah ou Brahm. Or, un rapport entre l'infini et le fini, entre l'absolu et le contingent, ne peut être lui-même infini et absoiu, puisqu'alors il ne serait pas accessible à l'être fini. Dieu est absolu, sans doute ; mais la notion que nous avons de Dieu est nécessairement imparfaite, parce que nous ne sommes pas absolus. Toute pensée venue de Dieu ne peut être ni conçue par une intelligence humaine, ni traduite en langage humain, qu'en perdant le caractère de vérité absolue, et en devenant vérité relative.
D'ailleurs, ce qui est absolu ne change pas, et la preuve positive, la preuve de fait, qu'aucune religion n'est absolue, et par conséquent infaillible, c'est que toutes, sans exception, se modifient sans cesse.
C'est un fait constant, c'est une loi de l'histoire^ que toute religion se transforme toujours et d'elle-même, pour répondre aux besoins spirituels de ceux qui la professent. Tant qu'une religion vit, c'est-à-dire tant qu'elle est réellement la croyance des âmes, leur manière de sentir et d'être, elle se transforme, malgré tout ce qu'on pe. it faire pour la maintenir immuable. Dans les religions sacerdotales, une obligation essentielle, imposée aux clergés, ( 'est d'empêcher
(1) Vita Deinon fluit: stat (Pierre Damoulin, de Cognit. Dei),
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que la religion ne change ; et les ministres de la plupart des cultes se lient à cet égard eux-mêmes par les serments les plus solennels. Le plussouvent, cependant, c'est en eux-mêmes que s'opèrent ou se manifestent d'abord les changements devenus nécessaires.
Comme le but d'une religion est d'unir les âmes à Dieu, il sufût que les âmes espèrent s'unir à lui d'une manière plus réelle en dehors de telle Église ou de tels dogmes, pour que ni pape, ni évêque, ni prêtre, ni pasteur, ne puissent résister à la conscience publique ; elle se fait jour malgré eux, et la religion prouve qu'elle est vivante, en se modifiant malgré ses ministres ; Dieu parle contre ses prêtres et les réfute dans l'âme du peuple.
Quand une religion est morte, c'est-à-dire quand les consciences Tont dépassée, elle ne se transforme plus. On vit, après la mort du polythéisme gréco-romain, une école de philosophie, un grand parti politique, un empereur plein de science et tout puissant, essayer de galvaniser ce grand cadavre. En vain on s'efiforça d'élever les mythes païens audessus d'eux-mêmes, et de les ressusciter en leur prêtant, après coup, une valeur allégorique. Pour ce qui a cessé de vivre, il n'y a plus de métamorphose, et la chrysalide étouffée ne deviendra jamais un être ailé.
Revenons aux transformations successives d'une religion vivante. Elles peuvent être variées à l'infini, mais il faut distinguer parmi elles deux ordres de faits opposés. Toute religion qui existe a sa raison d'être, un principe essentiel qui l'a constituée, un germe qui vit en elle. On peut même affirmer sans crainte que, comme un ensemble d'idées radicalement fausses ne peut subsister que dans l'esprit d'un insensé, toute religion contient une part de vérité, et répond à quelque chose de réel,- bien ou mal compris.
Or, les modifications successives qui s'opèrent dans les reli-
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gions sont nécessairement conformes ou contraires à leur principe générateur^ et conformes ou contraires à ce qu'elles ont fondé. Une religion peut changer en se développant conformément à son principe et à la réalité des choses ; elle est alors en plein progrès. Elle peut aussi varier en s'écartant de son principe essentiel et de ce qu'elle avait de vrai ; alors elle déchoit et se nuit à elle^-même. Mais ce n'est pas tout:. les questions religieuses et la situation des esprits sont si complexes, que la même transformation religieuse peut présenter ce double caractère et renfermer à la fois des éléments d'épuration et de décadence; non, sans doute, en parfait équilibre, mais en telle proportion qu'il serait peu exact de ne voir dans la forme nouvelle d'une ancienne religion qu'un recul ou un progrès. Il existe une si prodigieuse fécondité et une variété si riche d'idées et de sentiments dans la vaste sphère de la religion, qu'une croyance peut différer d'une autre sans être absolument vraie ou fausse^ et mériter d'être étudiée et respectée pour les aperçus nouveaux, pour la nouvelle façon d'être et de sentir qu'elle apporte au trésor commun des vérités et des vertus dont se nourrit l'humanité.
Voilà pourquoi, voulant être historien et non sectaire^ et désirant appliquer la méthode expérimentale et historique à la religion chrétienne, nous n'avons intitulé notre étude ni histoire des déviations du Christianisme, ni histoire de ses développements où de ses progrès, et nous avons préféré le mot de transformation, qui est réellement scientifique, parce qu'il ne préjuge rien et constate seulement le fait. A nos yeux, le Catholicisme, l'Église grecque ou russe, le Protestantisme, sont trois transformations du Christianisme primitif. Si chacune essaye de nous prouver qu'elle en est un développement légitime, nous pourrons discuter avec elle ce point qui reste à examiner ; mais si l'une des trois prétend être le Christianisme primitif, nous lui prouverons facilement qu'elle se trompe ou veut nous tromper.
L'histoire des transformations d'une religion quelconque serait intéressante et instructive ; celle des modifications suc-
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cessives de Dotre propre religion est d'un bien plus grand intérêt pour nous. Dans un temps de crise^ où chacun est appelé malgré lui à prendre parti en quelque manière, celte étude est un devoir pour tout esprit sérieux et sincère.
L'tiistoire des transformations d'une religion quelconque serait intéressante et instructive ; celle des modifications successives de notre propre religion est d'un bien plus grand intérêt pour nous. Dans un temps de crise, où chacun est appelé malgré lui à prendre parti en quelque manière, cette étude est un devoir pour tout esprit sérieux et sincère.
En France, rien n'est plus généralement inconnu que l'histoire du Christianisme. L'Église catholique, se prétendant immuable, se trouve par cette prétention seule en dehors de l'histoire et des conditions essentielles de toute science sérieuse. L'orthodoxie protestante n'est guère mieux placée pour voir les faits tels qu'ils sont ; elle les présente sous le faux jour que projette sur le passé, comme sur toute chose, une doctrine exclusive. Voltaire et son école ont écrit l'histoire de l'Église sans vouloir et sans pouvoir la comprendre. Pour écraser /'m/i!2me tout était bon: Voltaire prenait de toutes mains ce qui pouvait servir au triomphe de sa cause. Montesquieu l'a justement accusé d'écrire l'histoire, comme un moine, pour la gloire de son couvent, La France n'a pas une sérieuse et véridique histoire de l'Église. Sans entreprendre une si immense tâche, essayons de voir les faits les plus essentiels dans leur diversité et leur spontanéité, tels qu'ils se présentent, chacun avec son caractère propre ; gardons-nous de 4'esprit de système, qui rapporte toute chose à une idée préconçue ; préférons de beaucoup l'inconvénient inévitable de ne pas tout expliquer, au tort inexcusable d'altérer les faits pour les faire entrer dans un cadre de convention ; et sans renoncer à notre droit d'avoir des convictions à nous, maintenons fermement au-dessus de ce droit même, la prérogative souveraine et sacrée de la vérité.
Il est Impossible de rien comprendre aux transformations d'une religion, si l'on ne connaît bien son point de départ ;
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nous consacrerons à ce sujet, grave cnlre lous, un chapitre intitulé le christianisme de Jésus- Christ Mais on n'a compris une religion que quand on s'est rendu compte de ce qui Ta précédée, quand on peut la comparer à ses antécédents, et voir en quoi elle ressemble à tel ou tel d'entre eux, et en quoi elle diffère de chacun ou de tous. Ce sera l'objet de Texposé rapide, mais indispensable, que nous essayons dans le chapitre suivant.
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