CLASSIFICATION DES SONS QUI ENTRENT DANS LA COMPOSITION DU LANGAGE
Après avoir reconnu, isolé et compté les sons articulés de valeur différente qui entrent dans la composition du langage, il convient de les classer. Cette classification n’est point absolument indispensable au but que nous poursuivons. Ge but peut être atteint en l’absence de toute classification ou avec une classification qui ne serait point irréprochable. Néanmoins les sons s’éloignant ou se rapprochant les uns des autres par des caractères bien accusés, au moins pour la plupart d’entre eux, leur classification semble naturelle ; elle donne satisfaction à l'esprit, et rend les explications sur la matière plus claires et plus faciles à saisir.
Les auteurs ont jusqu'ici classé les sons en prenant, et presque toujours en combinant, différents points de départ. Tous tiennent compte dans une certaine mesure de l’impression que les sons font sur l'oreille, et suivant nous, il faut s’en tenir à ce seul point de départ quand on étudie les sons en vue de leur représentation par l'écriture. L'écriture doit en effet reproduire le langage ; or, la fonction des sons dans le langage
CHAP. X. CLASSIFICATION DES SONS. 67 est exclusivement déterminée par l'impression qu'ils font sur l'oreille, spécialement par l’impression qui résulte pour l'oreille de leur valeur. C’est donc cette impression ou, ce qui est la même chose, la valeur des sons, qui doit servir de base à leur classification.
La division des sons en sons-voyelles et sonsconsonnes, admise par tous les grammairiens et par presque tous les linguistes et physiologistes, n’a pas d'autre point de départ.
Mais quand il s’agit de subdiviser les voyelles et les consonnes, les auteurs s’attachent en général à ranger dans la même série les sons produits par les mêmes organes ou par la même disposition de l'appareil vocal. Ce point de départ peut sembler moins arbitraire que tout autre. Nous ne saurions l’admettre cependant, parce qu’il conduit à des résultats inacceptables, à savoir : la réunion, dans une mème série, de sons dont l'impression sur l'oreille et par suite, la fonction dans le langage, est essentiellement différente. Qu'importe que deux ou trois sons soient produits par le même jeu de l'appareil vocal, par exemple, par l’application de la langue contre la voûte palatine, comme l'i, le k, l’r, si l'effet qu'ils produisent à audition, et par suite la fonction qu'ils remplissent dans le langage sont essentiellement différents ? Nous comprenons que le physiologiste, qui étudie avant tout les causes de production des
sons, les classe d’après ces causes. Maïs pour le grammairien, l'effet produit est tout; la cause n’est rien, ou constitue un point tout à fait accessoire. Il n’en doit tenir compte que pour mieux connaître et mieux apprécier l'effet des sons, et c'est exclusivement par cet effet, qui détermine leur fonction dans le langage, qu'il doit les classer (1).
On objecte que ce point de départ est arbitraire, parce qu’il a pour base, non pas un fait matériel, saisissable, mais une impression, c'est-à-dire quelque chose d’incertain, de vague, d’indéfinissable. L’objection serait fondée si l'impression que les sons parlés font sur l’oreille était réellement vague et incertaine. Mais elle nous paraît au contraire très-nette et très-précise. Elle l’est sans contestation pour la distinction à faire entre les voyelles et les consonnes. Elle est moins marquée, mais elle est encore sensible, pour les subdivisions à établir, entre les voyelles d’une part, entre les consonnes de l’autre. Les différences d'impression se sentent parfaitement, quoiqu'elles soient parfois difficiles à définir. Elles offrent done une base solide de classifica-
(1) C’est donc à tort, selon moi, que Müller (Physiologie, trad. Jourdan, t. II, p. 237 et 238), critiquantdles classifications des grammairiens, leur reproche de ne pas tenir assez de compte de la manière dont se forment les sons, Cette formation ne les concerne pas.