‹ Des principes de l'écriture phonétique et des moyens d'arriver à une écriture universelleChapitre 24 sur 65 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Les voyelles, c’est-à-dire les sons qui peuvent s’articuler seuls et sans le secours d’autres sons, sont au nombre de 15 (2). Elles correspondent aux

Müller (Physiologie, trad. Jourdan, t. II, p. 289), contestent l’exactitude de cette distinction, mais en se plaçant à un point de vue purement physiologique. V. la p. 85.

(1) C’est ce que Longet (Physiologie, fasc. III, p. 206 de la 2° édit.) appelle conjugaison des sons.

(2) C’est en confondant les nuances avec la valeur des sons, que les grammairiens et les physiologistes en trouvent davantage. Par exemple ils comptent deux ou plusieurs sortes d’é fermé, d’è ouvert, d'i, suivant que ces sons se prononcent d’une manière plus ou moins rude, aspirée ou prolongée, c’est-à-dire différent de qualité, tout en conservant la mème valeur. Magendie (Physiologie, t. I, p. 316 de la 4° édit.) compte deux a ouverts, et il pense que ces deux a, l’a simple, l’é simple et l’è ouvert, l’e muet, l’eu, l’u, lou, li, peuvent éprouver deux modifi-

sons représentés dans les mots français qui suivent par la lettre ou les lettres placées immédia-

tement après la consonne / et imprimées en italique :

1 la 2 l'or 3 lé % le o las 6 lot des: 8StlLeu.

9 lent 10 long 11 lin 12 l’un

1L3,loup.. 14 lu 15 lit.

L'ordre dans lequel j'ai disposé ces voyelles n’est pas arbitraire ; il suffit de l'observer un instant pour reconnaitre que les 12 premieres forment une catégorie distincte, et qui se divise naturellement en quatre séries bien tranchées, se correspondant exactement de l’une à l’autre. Dans chacune, nous trouvons d'abord une voyelle qui s’obtient par une disposition très-simple de l’appareil vocal. Dans la première série (la), il suffit de le laisser à l’état naturel ; pour la seconde (l'or), de relever la langue et de fermer un peu les lèvres en les arrondissant, de manière à leur donner une forme circulaire, au lieu de la forme elliptique que nécessite l'articulation de l’a; pour la troications, l’une longue, l’autre brève. Il y aurait donc en tout d’après lui, sans compter les voyelles nasales 24 voyelles différentes. Si l’on tient compte des différences de qualité fort nombreuses qui caractérisent la pro-

nonciation des voyelles, ce nombre de 24 voyelles est très-modéré; on pourrait en compter beaucoup plus.

sième (lé), de les rouvrir en portant la langue plus près encore du palais ; pour la quatrième (le), de les resserrer, au contraire, plus encore que pour la seconde (1).

La plupart des grammairiens, par une suite de la confusion entre les différences de valeur et les différences de qualité des sons, appellent ces

(1) D'après Müller (Physiologie, trad. Jourdan, t. Il, p. 239), les différences de valeur entre les voyelles proviendraient surtout de la largeur de l’orifice et du canal buccal; d’après Segond (Mémoire sar la parole, inséré dans les Archives générales de médecine de 1847, 4° série, t. XIV j:. 347) de la longueur du canal buccal.

Je dois faire observer que dans le cours de mes explications, je n’indiquerai que d’une manière tout à fait sommaire et à titre d’éclaircissement, la disposition que prennent les organes de l'appareil vocal, lors de l'émission des différents sons. De plus amples développements sur cette matière, d’ailleurs fort intéressante, m'’entraineraient dans des discussions physiologiques pour lesquelles je serais peu compétent et qui sont d’ailleurs étrangères à notre sujet, puisque nous nous occupons de la valeur des sons, due à l'impression qu’ils produisent à l’audition, et non des causes qui leur donnent cette valeur.

Consultez d’ailleurs sur ce point : Müller (Physiologie, trad. Jourdan, t. Il, p. 239 et suiv.), Gerdy (Physiologie, p. 776 et 792), Segond {Mémoire sur la parole, inséré dans les Archives générales de médecine de 1847, 4° sér., t. XIV, p. 346), Longet (Physiologie, fascicule HI, p. 176 de la 3° édit.), M. Max Müller (Leçons sur la science du langage, trad. Harris et Perrot, p. 118 et suiv.), M. Fournié (Phy. siologie de la voix et de la parole, p. 716 et s.).

‘sr ilastiitn) fé v—

voyelles, voyelles brèves (1). Cette expression est défectueuse, en ce que ces voyelles peuventse prononcer aussi longuement que les autres, puisque la longueur ou la brièveté d’un son tient à sa qualité, non à sa valeur, et constituent dès lors une simple nuance, applicable à volonté à tous les sons. D'autres les appellent voyelles ouvertes, à cause de la disposition de l'appareil vocal qu'exige leur arliculation. Cette expression peu exacte, même au point de vue physiologique, a de plus l'inconvénient de ne point s'appliquer à la nature du son. Nous proposons de les appeler, par une qualification conforme à la nature de leur son, et déjà employée par quelques grammairiens : voyelles claires.

En faisant subir aux dispositions de l’appareil vocal, nécessaires à l'articulation des voyelles claires, un léger changement, qui consiste princ:palement à modifier l'intervalle entre les dents, et l'allongement et l’écartement des lèvres, on obtient les quatre voyelles suivantes, dont le son ne diffère de celui des quatre premières que parce qu'ilest plus plein et paraît plus nourri. On appelle ordinairement ces voyelles,voyelles longues. Cette expression a le même défaut que celle de voyelles brèves : les voyelles prétendues longues peuvent

(1) Marle (Manuel de la diagraphie, p. 15) n’a pas évité cette erreur.

se prononcer aussi brièvement que les autres. Nous la rejetterons donc et rejetterons de même et pour la mème raison la qualification de voyelles graves employée par quelques auteurs.

Le nom de voyelles fermées, qu’on leur donne aussi, offre entre autres inconvénients celui de ne rappeler que la modification de la disposition de l’appareil vocal qu’exige leur prononciation. De plus, cette qualification n’est exacte que pour la première, la seconde et la quatrième de ces voyelles (las, lot, Leu), qui s’obtiennent en écartant un peu moins, que s'il s’agit de pronnncer la voyelle claire correspondante, la mâchoire inférieure, et en diminuant ainsi l'intervalle entre les dents. Dans la troisième, au contraire (les), l’expression de voyelle fermée serait inexacte, car sa prononciation exige que la bouche soit plus ouverte que dans la voyelle claire correspondante (lé). Et cependant, de ces deux sons, c’est bien le second (lé),et non le premier (les) qui forme le son clair; l'oreille ne saurait s'y tromper. Ce qui prouve encore une fois que les modifications de valeur que subissent les sons ne correspondent pas toujours symétriquement aux modifications que leur émission détermine dans le jeu de l’appareil vocal,

Nous proposerons d'appeler les quatre voyelles dont nous nous occupons, d’après le caractère de leur son, voyelles pleines.

| CHAP. XI. DES VOYELLES. 79 Enfin, par une dernière et très-légère modification de l'appareil vocal, au moyen de laquelle le son vient frapper et faire vibrer les membranes qui tapissent les fosses nasales, on obtient un dernier groupe de quatre voyelles dont le son diffère seulement de celui des premières par son caractère sourd et fortement nasal, caractère qui leur a fait donner à juste titre le nom de voyelles na-

sales (1).

(1) Marle (Manuel de la diagraphie, p. 11 et suiv.) les appelle sons nasalés, Segond (Mémoire sur la parole, inséré dans les Archives générales de médecine de 1847, 4° série, t. XIV, p. 348) les nomme voyelles composées. Beaucoup de physiologistes partagent l'erreur commune basée sur notre orthographe vicieuse, qui fait du son in une modification du son à, et du son un une modification du son u. Les idées de Müller (Physiologie, trad. Jourdan, t, Il, p. 239) sont plus exactes. Il constate que parmi les voyelles, les quatre susceptibles de prendre le son nasal sont: a, à (è), Ô (eu) et o. Marle (Manuel de la diagraphie, p. 15) ne s’y est pas trompé non plus. Il regarde le son in ou ein comme une modification du son ei, et le son un ou eun dans à jeun) comme une modification du son eu. Féline (Dictionnaire, etc., p. 30), au contraire, ne voit pas le lien qui unit les nasales aux voyelles claires et pleines. 1l semble croire que un vient de u (V. la note suivante). Il constate cependant que in se rattache bien plutôt à e qu’à i. M. Fournié (Physiologie de la voix et de la parole, p. 720 et 734) refuse aux sons nasaux le caractère de voyelles. Suivant lui, ce sont des voyelles modifiées par l’adjonetion d'un son consonne intimement uni à elles. M. Fournié raisonne au point de vue du jeu de l’appa-

Les quatre voyelles simples et les quatre voyelles pleines sont usitées dans presque toutes les langues. Les voyelles nasales, assez difficiles à prononcer, ne se rencontrent que dans certaines langues. La langue française est l’une de celles où elles sont le plus répandues ; et de plus elles y affectent une nuance dure et sèche, très-peu agréable. La nasale un n’est usitée à ma connaissance que dans la langue française, où on la prononce souvent, à tort, comme in, et dans la langue polonaise (1).

Il est vraisemblable que les voyelles nasales existaient dans les langues anciennes, notamment dans le sanskrit, et aussi dans le latin, où elles se seraient écrites, comme aujourd’hui enportugais, am, em, im, om. Ce qui donne lieu de penser que ces sons correspondaient à nos sons nasaux, c’est qu'ils s’'éidaient devant une voyelle, ce qui n’aurait pas eu lieu si l’m se fût prononcée. Quoi qu'il

reil vocal, et essaie de démontrer que les sons nasaux se composent de deux mouvements correspondants, le premier à la voyelle, le second au son consonne qui vient la modifier. Cette proposition est contestée par les autres physiologistes. Dans tous les cas, elle est sans intérêt pour les linguistes. Pour eux, quel que soit le mode de production du son, ce son frappe l'oreille comme un son unique et rentre certainement dans la catégorie des voyelles proprement dites.

(4) V. le tableau des sons usités dans les principales langues qui termine cet ouvrage.

en soit, les voyelles nasales constituent bien des sons ayant leur valeur propre; il faut se garder de croire que le son nasal ne soit qu’une simple nuance modificative du son ordinaire des voyelles claires ou pleines.

Les trois dernières voyelles (loup, lu, lit) forment une catégorie bien distincte des douze autres. La nature de leur son les range évidemment parmi les voyelles claires ; mais, moins faciles à prononcer que les quatre premières, à raison de la projection des lèvres en avant qu'exige la voyelle ou et surtout la voyelle w, et de l’élévation de la langue vers la voûte palatine qu’exige la voyelle i, elles ne peuvent se modifier, et prendre le son plein ou nasal (1). 11 n’est cependant pas absolument impossible de les prononcer nasalement; mais le son auquel on arrive, très-dur et très-difficile à obtenir, ressemble autant à un grognement qu'à un son articulé. Nous ne connaissons pas de langue parlée où il soit employé, et nous ne pensons pas qu'il puisse être jamais appelé à figurer dans aucune d'elles.

On peut donc dire qu’au point de vue pratique,

(1) Féline (Dictionnaire, etc., p. 32 et 39), ordinairement si judicieux, tombe ici dans une grave erreur, Il considère ou qu’il écrit à, comme le son plein (grave, suivant sa terminologie) de u, et semble rattacher la nasale un, qu’il indique par un u souligné, et place immédiatement, après u et à, à cette série imaginaire.

les trois dernières voyelles ne sont susceptibles que de simples différences de qualité. Ces différences de qualité sont fort peu marquées dans la langue française, et les grammairiens leur font beaucoup d'honneur en divisant ces voyelles en brèves et en longues,expressions qui ontau moins le mérite d’être justes par rapport à elles (1).

En revanche, ces mêmes voyelles jouissent d’une propriété qui manque aux douze premières, et qui suffirait, à elle seule, pour les faire ranger dans une catégorie à part : elles peuvent s’articuler assez rapidement pour se lier, soit aux voyelles de la première catégorie, soit entre elles, de manière que leur prononciation et celle de la voyelle à laquelle elles s’unissent s'obtient par un seul effort d’articulation, et ne forme par suite qu’une seule syllabe. Elles jouent alors, par rap-

(1) Mais c’est une grave erreur que d’assimiler, comme le fait Marle lui-même (Manuel de la diagraphie, p. 15), ces différences de qualité, aux différences de valeur qui existent entre l’a, l’o, lé dits brefs et l’à, l'6, l’é dits 1ongs, ou en d’autres termes entre les voyelles claires et celles que nous avons appelées pleines. Aussi Marle est-il fort embarrassé pour classer le son long de eù dans jeüne.Car il fait déjà de jeu le son long de je. Or, dit-il, le jeû de jeûne se prononce encore plus long que le son jeu. Il en est réduit à inventer un signe spécial pour indiquer cette allongement renforcé (Manuel de la diagraphie, p. 11). Féline (Dictionnaire, etc., p. 29 et suiv.) a su éviter cette faute

(V. la note de la p. 134).

port à la voyelle à laquelle elles se lient, le rôle de consonnes.

Nous trouvons des exemples de cette fonction particulière à la dernière catégorie de voyelles dans les mots français suivants : oui, louer, lui, lien, bail, soleil (1).

Nous proposerons, en raison du double rôle que jouent les trois dernières voyelles, de leur donner le nom de voyelles-consonnes, par opposition aux douze premières voyelles, que nous apdellerons voyelles proprement dites.

La réunion de deux voyelles en une seule syllabe, possible, comme nous venons de le voir, quand l’une d'elles est une voyelle consonne, a reçu des grammairiens le nom de diphthongue

(1) Ce caractère particulier des trois dernières voyelles n’est en général indiqué d’une manière précise ni par les physiologistes, ni par les grammairiens, Gerdy (Physiologie, p. 785) mentionne cépendant parmi ses consonnes linguales y, ll, Di dans Dieu, thi dans Mathieu. Ce sont, au fond, autant de manières différentes d’écrire l’i consonnne. Féline (Dictionnaire, etc., p. 30, 31 et 32) se demande si les sons représentés par y et w ne sont pas, au fond, des sons identiques à ceux de à et ou, prononcés plus rapidement. Il se décide, après hésitation, à ranger ces sons parmi les consonnes et à continuer de les représenter par y et w. Mais il ne se rend pas bien compte de leur valeur, et n’emploie guère le w que dans les mots où il est déjà usité; dans les autres, il rend le son ou consonne, par le même signe que ou voyelle, c’est-à-dire

(double son), expression dont la nécessité ne se faisait pas, croyons-nous, suffisammentsentir. En effet, les trois dernières voyelles lorsqu'elles fonctionnent comme consonnes, ne se distinguent par aucun caractère essentiel des autres consonnes, ni la syllabe dans laquelle elles figurent, des autres syllabes.

L'emploi du mot diphthongue estencore plus défectueux, lorsqu'on l'étend aux cas où la pauvreté de nos alphabets, ou simplement une orthographe vicieuse, a sanctionné l’usage de réunir deux voyelles pour ne représenter qu'un seul son, comme dans les mots français ; au, ais, eux, ou,

par à. Ainsi il écrit bois bûa, et non bwa (V. loc. cit., p. 45). Il ne fait aucune allusion à la fonction de l’u comme consonne. Quant aux {l mouillées, il croit bien y reconnaître le son ly; il se décide cependant sur les représentations, dit-il, qui lui ont été faites (V. p. 136), à le traiter comme un son particulier. M. Picot (T'ableau phonétique des principales langues usuelles, inséré dans la Revue de linguistique, t. VI, p. 363 et suiv.) appelle les consonnes voyelles fonctionnant comme consonne des semi-voyelles, nom que d’autres donnent à certaines consonnes proprement dites (V. p.88, note 1). M. Louis Havet (Observations phonétiques, insérées dans les Mémoires de la Société de linguistique de Paris, t. II, p. 218) est peut” être celui qui précise le mieux la nature des trois consonnes issues directement, dit-il, de nos trois voyelles

ou, u et ti.

dont le son n’est autre que celui des 6°, 7°, 8° et 43° voyelles (1).

On appelle aussi et plus justement diphthongue la réunion usitée dans certaines langues étrangères, de deux sons voyelles, se suivant etse prononçant successivement et très-rapidement. Ces sortes de sons sont représentés tantôt par une seule lettre comme dans l’anglais J (2) (Je), tantôt par deux lettres comme dans l'allemand, Aus (3) (hors de). Quoique ces doubles sons ne comptent, particulièrement en poésie, que pour une seule syllabe, ce qu’explique la rapidité de leur émission, ils n'en comprennent pas moins deux sons voyelles bien distincts. Seulement l’un d’eux, ou parfois tous les deux, sont extrêmement brefs. Mais ce n'est là qu’une modification dans la qualité, et non dans la valeur du son. Il y aurait donc erreur à considérer soit les deux sons réunis, soit l’un des deux, comme constituant une nouvelle voyelle distincte des 15 Fo. que nous avons énumérées.

En résumé, le tableau complet des voyelles nous offre :

Une première catégorie composée de douze

(1) C’est ce qu'indique fort bien Gerdy (Physiologie, p. 778).

(2) Prononcez ai.

(3) Prononcez aous.

ox

voyelles proprement dites, divisées en quatre séries dont chacune comprend un son clair, un son plein, un son nasal ;

Une seconde catégorie composée de trois voyelles-consonnes, jouant alternativement le rôle de voyelles et celui de consonnes (1).

Page 1