CHAPITRE II
La possibilité d'arriver par la réforme scientifique de l'orthographe à une écriture strictement rationnelle, et par suite applicable à toutes les langues, paraît avoir été entrevue pour la première fois en France (1). Elle commença à préoccuper sérieusement les savants au xvi° siècle, à l’époque de la renaissance. L'esprit d'innovation, qui s’attaquait alors à tout ce qu'il trouvait établi et consacré par le temps et la tradition, donna naissance à un mouvement très-remarquable en
(1) Le récit des tentatives faites en France pour réformer l’orthographe est présenté d’une manière pittoresque et complète, par M. Erdan (Les Révolutionnaires de l'A B C, Paris, 1854), auquel je renvoie le lecteur désireux d'étudier ce point plus à fond. Je ne le traite ici qu’en abrégé, et pour prouver que la question est loin d’être nouvelle.
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faveur de la réforme de l'orthographe. Toutefois, l’état des connaissances à cette époque, et les préjugés dont nepurent se dégager les novateurs, les empêchèrent d'arriver à beaucoup près à la constatation des vrais principes de l'écriture, et par suite, à des projets de réforme acceptables. Parmi ces novateurs, très-nombreux (1), se placent en première ligne la savant Pierre de la Ramée, plus connu sous le nom de Ramus (2), et un poëte à peu près ignoré de nos jours, quoiqu'il ait passé de son temps pour l’un des émules de Ronsart, Baïf (3). Tous deux avaient proposé la substitution à l’alphabetromain, d’alphabets inventés par eux, et s’en éloignant plus ou moins. Baïf se servit même du sien, composé de 43 lettres, pour l'impression de ses ouvrages (4); mais cet alphabet, fort imparfait d’ailleurs, ne fut jamais employé que par son auteur.
(1) On peut en voir le dénombrement dans l'ouvrage cité à la note suivante, préface, p. 6 et suiv.
(2) V. not, sa Grammaire française, Paris, 1582, 2° édit., 1587, dédiée à Catherine de Médicis.
(3) M. Erdan ne le cite pas, et ne paraît pas connaître ses tentatives deréformes, sinon plus heureuses, au moins poursuiviés avec plus de persévérance et d’opiniâtreté que celle de ses contemporains.
(4) V. not. Etrènes de poëzie françoëse en vers mesurés — Les besognes et jours d'Hésiode; — Les vers dorés de Pithagoras ; — Ensenemens de Faukilides: — Ensenemens de Naumace aux filles à marier. Paris, 1574.
L’ardeur à réformer l’orthographe et à rechercher les bases possibles d'une écriture universelle, se ralentit au commencement du xvn° siècle, et ce temps d'arrêt dura jusqu'à la fin du xvi* siècle, bien que, dans cet intervalle, des tentatives plus ou moins heureuses. aientété faites, dans le but de simplifier l'orthographe française, notamment par les écrivains de Port-Royal, et . par Voltaire, qui firent prédominer pour certains mots une orthographe moins compliquée et moins illogique que l’orthographe ancienne (1).
Mais il fautaller jusqu’à la révolution française, el jusqu'à Domergue et Volney pour retrouver l’idée d’une réforme radicale de l'écriture, poursuivie de propos délibéré etsur des données scientifiques.
Le grammairien Domergue (2) reprit la tentative de Baïf, et fit imprimer, suivant des règles et avec des caractères nouveaux, un certain nombre de morceaux empruntés aux classiques français. Ses travaux, quoique très-sérieux, présentaient, à côté d’une excellente méthode, de nombreuses imperfections dans l'application. [ls eurent peu de retentissement, et furent distancés de fort loin
(1) V. aussi : Lartigault (Progrès de la véritable ortografe ou l'ortografe francèze fondée sur des principes, confirmée par démonstracions. Paris, 1669).
(2) V. spécialement sa Prononciation française déterminée par des signes invariables, Paris, 1797, 20 édit., 1808.
par les travaux, plus généraux et plus philosophiques, de son contemporain Volney.
Ce fut l’étude de la langue arabe qui suggéra au savant voyageur Volney, l’idée d’un alphabet commun à toutes les langues; 1l tenta d’en déterminer les éléments dans son A/phabet européen appliqué aux langues asiatiques (1). Il publia cet ouvrage en 1818, et ne cessa jusqu’à sa mort, qui survint deux ans après, de s'occuper de la question qu'il avait soulevée. Il y revient encore dans son testament, et met à la disposition des deux académies française et des inscriptions et belles-lettres, une somme de 24,000 fr., destinée « à propager et à encourager tout travail tendant à transcrire les langues asiatiques, en lettreseuropéennes régulièrement organisées (2).»
Les auteurs, assez nombreux, qui ont continué les études commencées par Domergue et Volney, se divisent en deux catégories principales : les orientalistes, qui se sont avant tout proposé pour
(1) V. aussi sa Simplification des langues orientales, ou méthode nouvelle et facile d'apprendre les langues arabe, persane et turque, avec des caractèreseuropéens, Paris, an II.
(2) Ce prix n’a jamais reçu jusqu'ici la destination que lui avait assignée Volney; il n’a servi qu'à encourager les travaux sur le fond des langues asiatiques. Voyez sur ce point M. Erdan (Les révolutionnaires de l'A B C, p.7 et suiv.) qui blâme vivement l'Institut d’avoir méconnu et déserté l’idée de Volney.
but, comme Volney, l'application des alphabets européens à la transcription des langues asiatiques, tant mortes que vivantes ; et les grammairiens et linguistes proprement dits, qui*se sont préoccupés davantage du côté pratique de la question, et ont poursuivi, à l'exemple de Domergue, comme objet plus spécial de leurs efforts, la réforme de l'alphabet et de l’orthographe de leur langur nationale. |
Parmi les premiers, on peut citer, outre Volney, sir Charles Trevelyan (1), et MM. Eichhoff (2), Ellis (3), Max Müller (4), et Lepsius (5).
Les travaux de ces auteurs, quelque remarquables qu'ils soient en ce qui concerne la philologie et l'étude comparée des langues, présentent des
(1) Of the application of the roman letters to the languages of Asia (De l'application des lettres romaines aux langues asiatiques), Calcutta, 1834 et 1836; Londres, 1854 et 4855. V. aussi : William Jores, On the orthography of Asiatic words in roman letters (De l'orthographe des mots asiatiques transcrits en lettres romaines), Calcutta, 1788.
(2) Parallèle des langues de l'Europe et de l'Inde, etc., avec un essai de transcription universelle, Paris, 1836.
(3) T'he essentials of Phonetic, containing the theory of an universal alphabet (Principes de phonétique, contenant la théorie d'un alphabet universel). Londres, 1843.
(4) Proposal for a missionary alphabet (Projet d'un alphabet pour les missions).
(5) Allgemeine linguistische Alphabet (Alphabet général pour les différentes langues). Berlin, 1855.
défectuosités, qu'ils reconnaissent eux-mêmes, quand il s’agit d'aborder et d’élucider la question de l'écriture universelle. Ils pêchent spécialement par la détermination des sons qui composent le langage, et par d’autres points sur lesquels je ne m'arrêterai pas plus longtemps pour le moment, mais que j'aurai occasion de signaler successivement par la suite. Ces reproches s’expliquent parle point de départ même des auteurs en question. Ils avaient avant tout pour but d’appliquer leur écriture aux iangues asiatiques, et en particulier aux langues mortes. Ce point de vue, d'après moi, et comme je le démontrerai plus loin (1), ne me semble pas susceptible de conduire à des résultats exacts et précis.
Les méthodes des grammairiens et linguistes, proprement dits, consistant à prendre plus spécialement une langue unique pour objet de leurs études, me semblent au contraire de nature à amener progressivement et sûrement à la solution du problème de l'écriture universelle.
Ceux dont les travaux sur l'orthographe et l’écriture françaises, conformes à cette méthode, ont été les plus complets et les plus remarquables, sont certainement Marle et Féline.
Marle, grammairien distingué, proposa dans les dernières années de la restauration un nouveau
(1) V. spécialement p.16 et suiv. et la fin du ch. XVII,
système d'écriture (4) beaucoup plus simple, plus près des vrais principes et plus parfait sans contredit, quoique donnant encore prise à bien des critiques, que tous ceux essayés auparavant. Il réussit à intéresser l'opinion publique à ses travaux. Des savants, des académiciens, la plupart bien connus par leurs opinions libérales, lui prodiguèrent leurs encouragements et leurs marques de sympathie. En revanche, tout ce qui tenait au gouvernement se déclara contre lui et contre son système de réforme de l'écriture, et même, par esprit de conservation, contre toute réforme du même genre. Par là, la question, de scientifique qu’elle est et doit rester, devint pour ainsi dire une question politique, et cette circonstance lui fut fatale.
Les journaux s’en emparèrent, la traitérentavec passion etlui donnèrent un certain retentissement, les uns exaltant, les autres s’eforçant de ridiculiser les théories de Marle ; puisils abandonnèérent cette polémique dès qu’elle leur parut usée.
La révolution de 1830 survint peu après et tourna vers d’autres objets les préoccupations du public. Malgré tous les efforts de Marle, le silence se fit peu à peu autour de ses projets de réforme. Après un éclat passager, ils tombèrent dans un
(1) Ce système se trouve reproduit en abrégé dans son Manuel de la diagraphie, Paris, 1839.
oubli qu'ils ne méritaient certainement pas d’encourir.
Après Marle, Adrien Féline, mort depuis peu, s’occupa de la réforme de l’orthographe de la manière la plus intelligente et la plus consciencieuse. Pendant plusieurs années, il se livra à des tentatives infructueuses pour intéresser l’Académie française à ses travaux. Il parvint enfin, après la révolution de 1848, à réunir en commission volontaire MM. Jomard (de l'fnstitut), Mérimée (id.), de Saulcy (id.), Dufour, directeur de l'institut des jeunes aveugles, Delahaye, professeur de grammaire et de linguistique. Cette commission tint un assez grand nombre de séances, et fit faire, surtout en ce qui concerne la détermination des sons, des progrès notables à la question de l'écriture universelle. Féline consigna le résultat des travaux de la Commission, avec ses propres observations dans son Dictionnaire de la prononciation de la langue française, indiquée au moyen de caractères phonétiques, précédé d’un mémoire sur la réforme de l'alphabet, ouvrage qui parut en 1851, et où se trouve exposé en dé- (ail le système orthographique auquel l’auteur était arrivé. Je n'ai eu connaissance de cet ouvrage, que son remarquable mérite n'a pu sauver de l'obscurité, qu'au moment où le mien était déjà commencé. J’ai eu la satisfaction de constater que je me rencontrais avec Féline sur plusieurs
des points les plus importants de la question, spécialement en ce qui touche la détermination des sons. Le seul reproche sérieux que je verrais à faire à l'ouvrage de Féline, outre un certain manque de méthode, à trait à la réforme pratique de l’orthogranhe francaise qu'il propose d’effectuer d’une manière radicale et absolue, sans tenir compte d'aucun des tempéraments que me paraît exiger le génie de toute langue en général et de la langue française en particulier (1).
Les travaux et les démarches de Féline ne parvinrent pas à remettre à l’ordre du jour en France la question de la réforme de l’orthographe et de l'écriture universelle. Malgré les efforts de certains écrivains de talent, malgré l'élan imprimé à la question par plusieurs congrès réunis pour la traiter, soit en France soit à l'étranger, on n’a pu, depuis Marle, réussir à y intéresser, en France, la masse du public et elle continue à ne préoccuper que les savants et les grammairiens.
L'ouvrage de Féline est le dernier qui ait proposé, à ma connaissance, une réforme générale etméthodique de l'orthographe française. Depuis, la question n’a donné lieu qu’à quelques brochures où elle est plutôt effleurée qu'approfondie (2).
(1; V. spécialement chap. XIX.
(2) V. Essai d'un alphabet rationnel par F.L, (Lhuillier), Paris, 1859; Essai d’'alphabet univ., par Ballu, Paris, 1868.
La question de la réforme de l’écriture continue au contraire à être étudiée activement en Angleterre et en Allemagne. Si nous ne nous en préoccupons pas, nous nous laisserons distancer encore sur ce point, comme sur tant d’autres, par nos voisins.
Cette indifférence du public français en ce qui concerne une question aussi importante est assurément regrettable. Mais je ne crois pas qu'on doive se plaindre des retards apportés à la solution même de la question de la réforme de l'écriture. Pour que cette solution puisse être irréprochable, et partant définitive, il faut que les diverses parties du problème aient été élucidées par des travaux préparatoires qui n'étaient pas encore jusqu ici parvenus à leur terme. Déjà, grâce aux études pour la plupart très-consciencieuses dont la question a été l’objet, avant et surtout depuis Volney, grâce au contingent de remarques et d’observations apportées par chacun à l’œuvre commune, bien des vérités sont incontestablement acquises, bien des erreurs irrévocablement condamnées.
Mais le nombre des points en discussion, pour être plus restreint, n’est pas épuisé; et on peut dire, sans manquer à la vérité, qu'aucun des auteurs qui se sont occupés de la question de la réforme de l'orthographe et de l'écriture universelle, quelque méritants que soient ses travaux, n’est encore parvenu à dégager avec certitude les principes qui
régissent l'écriture et à en déduire, d’une manière qui satisfasse complètement l'esprit, la possibilité d’une écriture universelle. Aucun n’est arrivé à poser les bases d’un système, qui pût s'appliquer pratiquement à la transcription de toutes les langues parlées, en reproduire, avec une suffisante exactitude, les sons et les nuances essentielles, et se substituer avantageusement aux alphabets différents, et plus ou moins défectueux, actuellement en usage.