CHAP. XVII. TRANSORIPTION DES ÉCRITURES
Une écriture raisonnée comme celle que nous proposons, ne peut pas plus qu'aucune autre, reproduire la langue parlée avec une exactitude parfaite, parce qu'aucune écriture ne peut tenir compte de toutes les nuances, même les plus imperceptibles, qui caractérisent le langage. Mais on arrivera, en faisant un emploi convenable de l'écriture raisonnée, à représenter la langue parlée beaucoup plus exactement que par les modes d'écriture actuels, aussi exactement que la nature des choses le permet. Il sera facile, en effet, en substituant aux écritures actuelles une écriture raisonnée, de négliger les nuances sans importance, et de s'attacher exclusivement aux nuances principales, qui serontseules représentées, et dont chacune sera toujours représentée par le signe adopté pour la caractériser.
Une difficulté toute particulière, plus sensible encore dans les langues nuancées, mais susceptible cependant de se rencontrer aussi dans les autres, dérive du caractère peu déterminé de certains sons. Il en est dont l'articulation est si prompte et si peu marquée, qu'ils disparaissent plus ou moins complètement dans la rapidité de la prononciation, au milieu des autres sons. C’est ainsi que, dans la langue anglaise, les syllabes non accentuées, et particulièrement les voyelles qui les caractérisent, prennent toutes un son sourd, à peu près identique, et dont la valeur est
fort difficile à saisir. Pour classer et représenter aussi exactement que possible par l'écriture, ces sons vagues et indécis, il faut faire une étude spéciale de la langue à ce point de vue; reconnaître, parmi les différentes manières d’articuler des sons dont la prononciation est nécessairement très-peu fixe, quelle est celle qui est la plus correcte, et qui doit par conséquent être figurée dans la langue écrite.
Il faut se demander encore s’il ne conviendrait pas d’omettre, dans la langue écrite, certains sons qui ont absolument cessé de se faire entendre dans le langage parlé.
Toutes ces appréciations sans offrir de difficultés insolubles exigent, comme on levoit, beaucoup de temps, de soins et de tact.
La question se présente particulièrement en français pour l’e muet, qui joue un rôle si fréquent et si importarit dans notre langue (1).
On comprend dès lors que pour les langues du midi de l’Europe, beaucoup plus sonores, en général,queleslangues du nord, affectionnant, aulieu des consonnances sourdes ou indécises que présentent ces dernières, les syllabes pleines et accen—
(1) Gerdy (Physiologie, p. 778) appelle le muet et les autres voyelles non accentuées, voyelles confuses, par opposition aux voyelles distinctes. Il les laisse de côté dans sa classification par cette raison qu'il ne pourrait exprimer par des mots les nuances qui peuvent les distinguer.
CHAP. XVII, TRANSCRIPTION DES ÉCRITURES. 145 tuées, une réforme complète de l'écriture, telle que celle que nous proposons, soit beaucoup plus aisée à réaliser pratiquement que pour les langues du Nord.
Une autre source de difficultés plus sérieuses encore, consiste dans la nécessité de respecter la langue, à laquelle l'écriture se trouve reliée parfois d’une manière si intime, qu'il est impossible d'y toucher sans toucher en même temps à la langue. C’est ainsi que, dans presque toutes les langues, certaines lettres finales marquent, dans les substantifs et les adjectifs, les changements de genre et de nombre; dans les verbes, les changemeuts de temps. Modifier ces lettres, les supprimer surtout, ce serait, au moins dans certaines langues et dans certains cas, porter atteinte à l’organisation de la largue elle-même ; car les règles grammaticales auxquelles elle est soumise, et qui en font partie intégrante, pourraient être profondément altérées par ces modifications et suppressions. Or nous pensons, et nous nous sommes déjà suffisamment expliqués sur ce point (v. p. 31), qu'on ne peut toucher arbitrairement à l’organisation du langage. Il faut donc laisser subsister ces lettres si l'intégrité de la langue le réclame, et sacrifier alors à un intérêt supérieur, l'intérêt d’une bonne écriture (1),
(1) Cette difficulté passe co nplètemeut inaperçue pour Féline, et c'est là sans doute les causes principales de
Ces dérogations aux principes, admises par respect pour la langue, doivent être étendues aux cas où l'écriture a une influence prédominante sur la versification, qui forme aussi une partie essentielle de la constitution d’une langue; car c’est par elle, par la forme mélodique qu’elle donne au langage, qu'existe la langue poétique. Or la langue poétique est comprise, comme partie in- Légrante, dans la langue en général. Comme elle, plus qu'elle peut-être, parce qu’elle procède davantage de l'imagination et de l’inspiration, elle est innée et naturelle à l’homme : les règles minutieuses auxquelles elle est soumise n’empéchent pas que sa création et son développement ne soient dus au génie universel d’un peuple et d’une langue ; elle échappe par là à toute réglementation arbitraire et raisonnée. Vouloir subordonner la versification à des principes nouveaux et scientifiquement combinés, c’est vouloir sa destruction complète, et cette tentative est au plus haut point irréalisable. |
Donc, dans tout conflit entre l'écriture réforl'obscurité dans laquelle sont tombés ses travaux et son système d’écriture, recommandables pourtant à tant d'égards, 11 ne parait pas se douter qu'on puisse, en réformant l’orthographe, respecter la langue. Son écriture, appliquant toujours etindistinctement les principes posés par lui, ne tient aucun compte des irrégularités
d'orthographe les plus nécessaires au maintien de la langue et dela grammaire françaises.
CHAP. XVI. TRANSCRIPTION DES ÉCRITURES. 147 mée et la poésie, la première, maniable et flexible à volonté, la seconde échappantà toute tentative de modification raisonnée, l'écriture doit fléchir, et, pour représenter la langue avec plus d’exactitude encore, s’écarter dés principes qui lui sont propres, quand ils ne sauraient se combiner avec un usage de la langue aussi essentiel que l’usage poétique.