CHAPITRE XVII
LES DIFFICULTÉS ET TEMPÉRAMENTS QUE COMPORTE LE RESPECT DES LANGUES NE SONT PAS DE NA- TURE A FAIRE RENONCER A L IDÉE DE RÉALISER LEUR TRANSCRIPTION AU MOYEN D'UNE ÉCRI-— TURE UNIVERSELLE,
Les concessions à faire à la langue venant s’ajouter aux autres difficultés découlant des nuances propres à chaque langue, que nous avons déjà indiquées (ch. xiv), sont-elles de nature à s’opposer à la transformation des écritures actuelles, et à l’établissement d’une écriture universelle? C’est l'opinion généralement émise par ceux qui n’ont pas fait une étude spéciale de la question, et même
par quelques-uns de ceux qui ont fait cette étude. Nous ne pouvons la partager.
Sans doute, nous devons l’avouer, grâce à ces concessions et aux autres difficultés que nous avons signalées, l'écriture universelle ne sera ni aussi homogène, ni aussi rigoureusement logique qu'elle l’eût été s’il n’avait pas fallu en tenir compte.
Nous avons déjà vu (ch. xiv) que chaque langue devra comprendre des signes principaux et surtout accessoires, qui ne se retrouveront pas nécessairement dans les autres, puisqu’aucune n'emploie tous les sons de valeur différente que comporte notre appareil vocal, et que chacune a ses nuances particulières.
Nous venons d'expliquer qu’on rencontrera de plus, dans chaque langue, des lettres employées en dehors de leur fonction habituelle, et correspondant aux exigences des règles grammaticales.
Mais nous devons ajouter immédiatement que le nombre comparativement très-limité de ces lettres, leur emploi se ramenant à quelques règles simples et faciles à retenir, ne suffiront pas pour différencier sensiblement l’une de l’autre deux écritures, quelles qu'elles soient, et pour en détruire l’homogénéité.
Malgré ces quelques signes et ces quelques règles particulières à chaque écriture, le même fonds commun, les mêmes caractères essentiels
se retrouveront dans toutes, et l’ensemble de ces caractères constituera bien réellement ure écriture universelle. Les avantages qui provoquent la recherche et justifieraient l’adoption d’une pareille écriture, l'identité de signes employés, et par suite, la facilité donnée à tous ceux qui veulent étudier une langue nouvelle, de se familiariser aisément et rapidement avec son écriture, seront atteints d’une manière sérieuse et suffisamment complète.
Les partisans de l'opinion que nous examinons et que nous combattons insistent, et nous devons insister à notre tour, au risque de nous répéter.
Eh bien, soit, disent-ils, admettons pour un instant qu'on puisse faire subir, sans inconvénient, à l'écriture française et aux autres écritures basées sur les mêmes principes fondamentaux, une réforme telle que celle que vous proposez, et qui après tout ne détruit pas complètement ces principes fondamentaux. Mais quand il s'agira d'appliquer cette réforme aux écritures fondées sur de tout autres principes, aux écritures sémitiques, dont le propre est de ne point représenter les voyelles par des lettres, mais tout au plus par des signes placés au-dessus ou au-dessous de la ligne d'écriture, et surtout aux écritures syllabiques, votre réforme viendra échouer contreles difficultés insurmontablesauxquelleselle
se heurtera. N'est-ce point folie que de prétendre soumettre des écritures aussi essentiellement dif: férentes des nôtres, à la même transformation radicale à laquelle répugnent et leur constitution et leurs conditions mêmes d'existence (1)?
Cette objectionaété tellementrépétée qu’elle est devenue, aux yeux de beaucoup de gens, une sorte d’axiome indiscutable. Elle ne me paraît pas cependant avoir de fondement sérieux ; il suffit, selon moi, d’un peu de réflexion pour s’en convaincre.
Il n’est pas douteux que les peuples qui parlent les langues sémitiques ou syllabiques, les Arabes, les Chinois, n'aient l’appareil vocal conformé de la même manière que nous. Or, s’il est vrai, comme j'ai tenté de le démontrer, que les sons de valeur différente que peut articuler l'appareil vocal de l’homme sont limités, ces mêmes sons forment nécessairement le fond de la langue arabe, de la langue chinoise, comme des nôtres, et de toutes les langues en général.
En fait, il en est incontestablement ainsi ; et si les écritures des Arabes et des Chinois diffèrent absolument et par leurs principes mêmes des nôtres, si leurs langues ont également une constitution et une grammaire qui établissent entre elles et les langues de l’Europe une distinction
(1) Voyez en ce sens : Journal Asiatique (5° série, t.V. Annnexe, p. XCIX, C et CIII). | |
profonde; ces langues sont, au contraire, basées, quant aux sons dont elles se composent, sur les mêmes principes que les nôtres, et que toutes les langues quelles qu’elles soient. Les Arabes n'écrivent pas leurs voyelles, mais ils les prononcent tout comme nous. Les Chinois représentent chacun de leurs mots syllabiques par un caractère particulier ; mais, si l’on analyse chacune des syllabes qui composent leur langue, on y trouve les mêmes sons que nous employons nous-mêmes, el que nous savons seulement écrire d'une autre manière, incomparablement supérieure.
Quant aux nuances, dont le nombre est indéfini, il peut s’en rencontrer dans toutes les lanoues, et il s’en rencontre notamment dans les langues arabe et chinoise, qui ont une importance telle, qu’elles doivent être représentées dans l’écriture par des signes accessoires. Mais ces siones, si l’on s’en tient aux nuances capitales, et si l’on évite, ce qui n'offrirait d’ailleurs aucune utilité,dereproduire jusqu'aux plusinappréciables d'entre elles, ne seront pas bien nombreux. Il serait facile de démontrer que 8 ou 10 suffiraient amplement, en moyenne, à chacune des langues orientales, et que la langue écrite à laquelle on arriverait ainsi, reproduirait bien plus exactement la langue parlée que ne le font aujourd’hui les écritures qu'elle serait appelée à remplacer.
Ce que nous disons des nuances s'applique
également aux modifications peu nombreuses qu'exigeraient, dans l'emploi de l'écriture raisonnée, les règles grammaticales particulières à l'Arabe ou au Chinois, et aux autres langues de l'Orient.
L'histoire apporte, à la démonstration à laquelle nous nous livrons, un appui décisif : elle nous apprend qu'il n’est, pour ainsi dire, pas une écriture qui n'ait subi de transformation plus ou moins complète, la langue restant d’ailleurs la même. C’est ainsi que presque toutes les écritures ont commencé par être des écritures symboliques; puis, 1l s’est introduit, pour les mêmes langues, une écriture phonétique basée sur des principes entièrement différents. Souvent, les deux écritures ont été employées concurremment, comme chez les Chaldéens et les anciens peuples de l'Orient, où l’écriture symbolique était encore restée l'écriture savante et sacrée, quand une écriture phonétique, plus récente,était déjà devenue l'écriture vulgaire.
L'exemple le plus éclatant que nous révèle l’histoire, d’une transformation d’écritures anciennes, opéré sur une vaste échelle, nous est fourni par le renouvellement complet des écritures des peuples conquis par les Arabes. Partout où les Arabes réussirent à établir leur domination et leur foi, ils parvinrent aussi, tout en laissant subsister les langues des vaincus, à leur imposer l’emploi de
l'écriture arabe, écriture qui est cependant essentiellement défectueuse, et qui ne valait souvent pas celle à laquelle elle était substituée.
C’est ainsi que l'écriture arabe est devenue l’écriture universelle des Mahométans. Et cependant l'écriture arabe est une écriture sémitique, qui ne comporte pas de caractère particulier pour représenter les voyelles, tandis que certaines des écritures qu'elle a remplacées étaient des écritures fondées sur les mêmes principes que les nôtres. Ilen était particulièrement ainsi pour la langue hindoustani : elle s’écrivait et s'écrit encore aujourd'hui, dans les parties de l’Inde où les anciennes croyances et les anciennes coutumes se sont conservées, avec des anciens caractères sanskris ou dévanâgaris, qui comprennent un grand nombre de voyelles ; de sorte que la langue hindoustani nous offre aujourd’hui l'exemple d’une langue non sémitique, qui s'écrit à volonté soit avec une écriture basée sur les mêmes principes que les nôtres, soit avec une écriture sémitique. A l'inverse, on a essayé avec succès, en Espagne, la transcription de l'arabe, langue sémitique, avec des caractères romains.
Nous pourrions multiplier les exemples ; nous nous bornerons à en citer encore deux qui se présentent de nos jours et pour ainsi dire sous nos yeux.
Les Japonais emploient actuellement deux écri-
tures principales ; l’une symbolique qui comprend, comme le chinois, un nombre indéfini de caractères; l’autre plus récente et quasi phonétique, le katakana, qui n’en comprend qu’une quarantaine, et l’on propose aujourd’hui de substituer à ces derniers des caractères romains. Cette substitution a fait l’objet d’une discussion approfondie, au congrès des Orientalistes tenu à Paris en 1873.
En Europe, les Roumains changent en ce moment même leur écriture, en substituant aux ca-
ractères slaves, jusqu'ici employés par eux, des caractères romains.
Loin donc que le orne d’une écriture par une autre soit une chose extraordinaire et impossible, c’est, au contraire, un fait normal, naturel, qui s’est présenté bien souvent, et devant lequel il ne faut pas reculer, lorsqu'il doit en résulter des avantages évidents.
On objecte encore que: bien des tentatives ont été faites jusqu'ici pour essayer de transerire en caractères romains les langues orientales, et qu'aucune n’a réussi (1).
Cet insuccès tient à plusieurs causes dont deux principales :
(1) Nous citerons encore et spécialement Eichhoff (Projet d’alphabet universel, 1836), M. Max Müller (Proposal for a missionnary alphabet, Projet d’un alphabet pour les missions), Lepsius (Allgemeine, linguistische alphabet, Alphabet linguistique général).
Premièrement, on a voulu embrasser dans ces tentatives non-seulement les langues vivantes, mais encore et surtout les langues mortes, telles que le sanskrit. Or la base de toute transcription sérieuse d’une langue écrite, transcription qui doit aboutir à reproduire aussi exactement que possible par l'écriture les sons de la langue parlée, c'est la connaissance exacte de la valeur de ces sons ; etnous ne savons plus exactementcomment se prononçaient les langues mortes. Leur transcription manque donc de base fixe : elle ne peut avoir lieu qu'arbitrairement et au hasard, c’est-àdire dans les plus mauvaises conditions : nous en conclurons qu’en principe, on doit se garder de l’effecluer ; mais le motif même de cette conclusion indique assez qu'elle ne saurait en aucune façon être invoquée comme un argument contre la transcription des langues vivantes (1).
Ensuite et surtout les auteurs de ces tentatives, savants très-instruits, très-recommandables et aussitrès-scrupuleux, se sont trop arrètés au désir de tenir compte des nuancesles plus insignifiantes
(1) Eichhoff (Transcription générale ajoutée à son Parallèle des langues de l'Europe et de l'Inde, p. 485) pense, au contraire, qu'on ne peut transcrire au moyen d’un alphabet nouveau que les langues asiatiques, y compris les langues asiatiques anciennes, et non les langues européennes actuelles, C’est la théorie directement opposée à celle que je développe ici,