DES VICES DE L'ORTHOGRAPHE FRANÇAISE
La langue française est l’une de celles où l’orthographe laisse le plus à désirer. Non-seulement
les signes y sont défectueux, mais ils sont employés d’une manière plus défectueuse encore, et en contradiction complète avec ce principe premier de toute bonne écriture phonétique, qu’elle doit reproduire exactement la langue parlée, et qu'en conséquence, chaque son différent de cette langue doit être représenté dans l'écriture par un seul et même signe, différent de tous les autres, et tenant la place qu'occupe, dans l'émission du langage, le son qu’il représente.
Quoique les vices de notre orthographe actuelle soient bien connus (1), il n’est cependant pas inutile, au moment où nous allons chercher à y remédier, de les préciser, en citant à l'appui quelques-uns des exemples les plus frappants de ces vices :
1° Un seul signe représente quelquefois un double son.
La lettre x équivaut tantôt à gz (2) (dans exemple).
Tantôt à cs (dans Alexandre).
(1) V. spécialement sur ce point, Martin Breton (Les inepties de la langue française, Orthographe et prononciation, Paris, 1865).
(2) Nous employons ici pour représenter les sons réels auxquels correspond l'orthographe française actuelle, l’alphabet proposé p. 132. Ainsi e représente un é fermé, et non un e muet; h représente la forte comprimée de la série z, et non une aspiration, etc,
. La lettre à remplace parfois 1i(dans prier, qui s'écrirait dans l'écriture proposée par nous, priïer).
2° A l'inverse, il arrive constamment que plusieurs signes réunis ne représentent qu'un seul et même son. Sans parler des lettres accentuées, le défaut de caractères propres, ou simplement une habitude vicieuse, a depuis longtemps sanctionné l'usage de représenter un seul son par deux ou plusieurs lettres. Nous citerons comme exemples, parmi les voyelles, les doubles et les triples
lettres :
au pour eu pour eu pour ai pour al pour el pour ay pour ey pour an pour en pour on pour un pour en pour in pour ain pour ein pour
(dans seul),
(dans eux), È (dans il sait),
(dans Saisir),
(dans seigle), (dans Say),
(dans les Riceys),
D © © © œln m ©
(dans bien), (dans pin),
(dans pain), (dans rein),
Œ Oh © EX EX
EN Où
de sorte que pour écrire les sons an, on, in, èn, il faut faire suivre les voyelles à, 0, i, e, de deux n;
PER aan on des
CHAP. XIX. DES VICES DE L'ORTHOGRAPHE. 159 ou pour 8 etë, il pour ï (dans bail), ill pour ï (dans paille).
Parmi les consonnes, nous citerons les doubles lettres :
(dans ignorants), (dans phosphore), (dans chose), (dans gué), (dans que).
gn pour ri ph pour f ch pour h gu pour g qu pour c
3° Le même ou les mêmes signes représentent alternativement deux ou plusieurs sons différents.
Toutes les lettres qui représentent les voyelles claires, représentent également les voyelles pleines. Les mots suivants en fournissent des exemples frappants.
accabler pour accàbler, domino pour domind.
herser pour vrser,
heureux pour érèz.
La voyelle e sert aussi, sous le nom d’e murt, à représenter le son &.
Ai se prononce € ou ®, comme le prouve le mot j'aimai, pour j'ème.
En se prononce 4 (dans cent), et 6 (dans lien).
Les trois voyelles consonnes, ou, u, à et aussi l’y remplaçant cette dernière, jouent alternativement et sans signes distinctifs le rôle de voyelles et celui de consonnes.
Les deux voyelles réunies oi se prononcent :
8 (dans loi), et 8à (dans bois).
Parmi les consonnes gn se prononce tantôt ti (dans ignorants).
Et tantôt gn (dans igné).
s se prononce z dans certains cas, et notamment entre deux voyelles (comme dans rose).
t se prononce s dans certains cas, sans qu'on puisse tracer de règle fixe à ce sujet, comme le prouve la phrase souvent citée : les portions que nous portions, pour lèz porsiéz ce nsz portiéz.
ch se prononce h (dans chose).
Et c (dans choléra).
g se prononce j devant e et à: (comme dans genou, girouelte).
c se prononce s devant les mêmes voyelles (comme dans ceci).
4° Le même son est représenté alternativement par des signes différents.
Les sonsa ete sont indiqués :
Tantôt par un a et un e sans accent (dans il a, il aima, aimer).
Tantôt par les mêmes lettres surmontées d’un accent (dans à, nous aimâmes; aimé).
cz s'écrit e (dans se), et eu (dans seul).
Les trois premières voyelles pleines sont indiquées tantôt par la voyelle sans accent, tantôt par cette même voyelle diversement accentuée, ou encore par d'autres moyens, notamment par deux voyelles réunies.
à s'écrit a (dans bas), à (dans bât), i (dans bois), ù s'écrit O (dans lot), à (dans rôt), * au, écrit e (dans ses), e (dans sève), ai (dans saisir), ay (dans Say), ei (dans seigle), ey (dans les Riceys), 1 (dans soie).
ès
Les voyelles nasales qui s’écrivent ordinairement an, en, on,1in, un, prennent un mau lieu de Pn, devant les muettes p et b
(comme dans ambre, rampe, gingembre, tempe, ombre, tombe, nimbe, guimpe, humble).
de plus & s'écrit an (dans tant), et en (dans il attend), és’écrit in (dans lin), ain (dans poulain), ein (dans sein), et en (dans lien), s s'écrit ou où et où (dans goût), u s'écrit u (dans du), et ü (dans dû, participe passé du verbe devoir, dans affüt), 1 s'écrit 1 (dans rimes , il, girouette), et Î (dansnousrîmes, île,ci-gît).
Sans que l'accent circonflexe indique, au moins dans la plupart des mots, un allongement dans la prononciation.
8 s'écrit ou (dans louer, oui), o (dans loi, loin) (1), u (dans quadrilatère),
(1) La diphthongue oi à le privilège de dérouter la plupart des grammairiens. C’est un des plus frappants exem-
w (dans les mots d’origine anglaise : whist).
ï se rend par les combinaisons les plus bi- Zarres ; i (dans pied, prier), y (dans payer), il (dans bail), ill (dans paille, piller), en observant que ces divers signes ont le plus souvent une influence sur la prononciation de la voyelle qui précède li où même constituent cette voyelle, quand c’est un 1.
Fs'écrit f (dans fort), et ph (dans phoque), z Sécrit z (dans zodiaque), et s (dans roseau), JS’écrit j (dans je), et g (dans danger), s s'écrit s (dans sa, Sion), :
t (dans nation), et ç (dans çà et là).
ples des idées fausses qu’entraine une orthographe vicieuse, Marle lui-même (Manuel de la diagraphie, p. 17) y voit une sorte de diphthongue, composée dans une proportion qu'il ne peut déterminer, du mélange des sons 0, ou, a. Il propose pour y correspondre un signe spécial. Il fait de oin, le son nasalé de oi, Il est cependant incontestable que la diphthongue oi
n’est qu’un composé des sons 8à (dans bois) ou 8è dans loi. Oin est un composé des sons 8é,
5° Enfin, nous ajouterons qu’à tous ces inconvénientssi graves, vient s’en joindre un plus grave encore, résultant de la quantité infinie de lettres qui s’écrivent sans se prononcer (doubles lettres, lettres muettes, etc.) : aucune règle fixe ne vient pallier une pareille anomalie, qui arrête dans létude de la langue trançaise bien des étrangers et même des Français.
Les exemples de ce vice de notre langue sontsi nombreux et si faciles à relever qu’il nous paraît inutile d'en citer aucun en particulier.