CHAPITRE XX
DU MODE DE PROCÉDER ET DES CONDITIONS A OB— SERVER POUR LA RÉPORME DE L'ORTHOGRAPHE ET LA TRANSCRIPTION DE L'ÉCRITURE FRANÇAISE.
La réforme de l'orthographe française par la substitution d’une écriture rationnelle à l'écriture actuelle, doit avoir pour objectif de remédier autant que possible aux vices que nous venons de signaler dans le chapitre précédent.
De ces vices, il en est quatre, les quatre premiers, à savoir: l'emploi d’un seul signe pour représenter un double son, ou de deux ou plusieurs signes pour représenter un seul son ; l'emploi du
CHAP. XX. DU MODE DE PROCÉDER, ETC. 165 mème signe pour représenter des sons différents, ou de signes différents pour représenter le mème son ; qui disparaissent dès qu’on fait correspondre exactement, à chaque son de la langue parlée, le signe affecté à sa représentation dans la langue écrite ; et cette modification, très-facile à réaliser dans la pratique, ne présente aucun inconvénient particulier.
Au contraire, la réforme de l'écriture ne peut remédier qu'en partie au dernier vice, le plus grave de tous, de l'orthographe française, c'est-àdire à l'emploi dans la langue écrite, de lettres qui ne se prononcent pas dans la langue parlée.
Cependant la réforme de l'écriture entraînerait la suppression des lettres muettes, en en exceptant l’e muet, qui se trouvent dans le corps et non à la fin des mots. Rien ne s'oppose à cette suppression, dont la réalisation est des plus simples.
Muis il en est autrement de l’e muet, et des lettres, autres que l’e muet, qui terminent les mots. Pour elles, la langue se lie si intimement à l'écriture que, toucher à celle-ci, c’est toucher en même temps à la langue, chose qui ne peut avoir lieu, comme nous l'avons démontré, à volonté et arbitrairement. C’est toucher à la langue, d’abord à cause des différences profondes que l’e muet et les consonnes finales, même alors qu'ils ne jouent aucun rôle dans la prononciation, amènent dans la siguification des mots; en second lieu, à cause
des liaisons qui s’établissent entre les consonnes finales et les voyelles initiales des mots qui suivent; enfin et surtout, parce que ces lettres, quoique muettes.jouentun rôle capital dans la versification et par suite dans la langue poétique. Sans l’e muet, qui compte comme syllabe dans le corps du vers et caractérise à la fin les rimes féminines, par opposition aux rimes masculines ; sans les consonnes finales, qui caractérisent en grande partie la rime, quand elle est masculine ou même féminine, la versification et la poésie française, telles qu’elles ont été pratiquées jusqu'ici, seraient anéanties. Il faudrait créer toute une nouvelle prosodie, basée sur d’autres règles, et c’est là, nous l'avons déjà dit, une entreprise contraire à la nature des choses, et par conséquent irrréalisable.
Par suite, nous serons forcés de laisser presque toujours subsister l’e muet, même lorsqu'il ne se prononce pas, et les consonnes terminales qui, sans se prononcer, déterminent le sens du mot, ou sont de nature à changer son emploi dans le vers. C’est là une de ces concessionsqu’en toutematière, les principes abstraits et absolus sont obligés de faire aux nécessités pratiques, lorsqu'on veut mettre ces principes en application (1).
(1) Féline (Dictionnaire, etc., p. 36), appliquant ici ses principes de réforme radicale (V. la note de la p. 145), n'écrit les consonnes terminales; ,qu’autant qu’elles se
Mais cette concession même ne devra pas être exagérée : ses limites sont déterminées par la nécessité de ne point modifier la langue, chaque fois done que lu suppression des lettres muettes dont nous nous occupons pourra s'effectuer sans porter atteinte à la langue elle-même, cette suppression devra être opérée.
Quelques explications rendront ce point plus sensible.
Prenons d’abord l’e muet. Lorsque l’e muet fait partie de la dernière syllabe, il exerce toujours une influence décisive soit sur le sens du mot, soit sur la rime que présente ce mot. Il doit donc toujours être conservé (1).
L'influence de l’e muet sur le sens et surtout sur la versification, est également sensible quand,
prononcent, soit directement, soit en se liant à la voyelle qui les suit, et dans ce dernier cas seulement lorsqu'elles sont effectivement suivies d’une voyelle. Ainsi il écrit : état heureux, éta malheureux,
Il supprime tous les e muets quine se prononcent pas ; cependant, à la fin de son dictionnaire (V. p. 379), il annonce qu’il croit devoir rétablir, pour plus de clarté, ceux qui se trouvent entre deux consonnes de même espèce comme dans factorerie, et qu’il avait jusque-là supprimés, en les remplaçant par une consonne allongée. (V. la note de la p. 134.)
(1) C’est donc à tort que Marle (Manuel de la diagraphie p. 18), supprime systématiquement l’e muet final, et déclare que cette abréviation est sans inconvénient.
situé dans le corps d'un mot, il estla seule voyelle dela syllabe. Alors, et bien qu’il puisse disparaître, et avec lui la syllabe qu'il caractérise, dans la rapidité de la prononciation, il n’en devra pas moins être conservé, ne fût-ce que comme comptant dans le vers à titre de syllabe distincte.
Au contraire, lorsque l’e muet, placé dans le corps du mot, est précédé ou suivi, dans sa syllabe même, d’une autre voyelle qui se prononce seule et à l'exclusion de l’e muet, comme dans les mots paiement, engouement, tuerie, réseau, geai, bourgeois, il pourra être supprimé sans inconvénient, puisqu'il n'influe ni sur le sens du mot, ni sur son emploi dans le vers.
Quant aux consonnes finales, il faut remarquer qu'il n’y en à jamais qu'une seule, celle qui termine le mot, qui influe, soit sur le sens de ce mot, soit sur la rime. Si donc la voyelle de la dernière syllabe est suivie de deux consonnes muettes, le retranchement de la première devra toujours être opéré.
Ainsi dans les troisièmes personnes du pluriel en ent, le t seul sera conservé après l’e muet. Ils aiment s'écrira: 11z dmet, ln étant supprimé. Ainsi encore, dansles substantifs et adjectifs pluriels terminés en ts comme bâts, forts, le £ étant inutile sera supprimé ; l’s seul sera conservée et changée en 7, comme il va être expliqué, ce qui donnera : bàz, forz.
Une autre remarque importante, et qui conduit à un changement fort utile en pratique, est la suivante : le rôle des consonnes finales consiste surtout à se lier aux voyelles initiales des mots qui les suivent; par suite, il semble naturel de les écrire comme elles se prononcent dans cette fonction, la seule où elles frappent l'oreille. Aussi, les s finales muettes, si nombreuses et si importantes dans notre grammaire, se prononçant presque toujours comme un z, lorsqu'elles se prononcent, elles devraient être remplacées par cette dernière lettre ; il en est de même de l’x. Le d dans grand, dans il comprend, serait remplacé par un t (grât, 1l céprât). Au point de vue de la rime, ces substitutions ne présenteraient point d'inconvénient; car on à toujours assimilé les rimes en z, en set en x, de même que celles en d et ent, les unes aux autres. Au point de vue de la langue, il est également indifférent que ce soit une lettre ou une autre, du moment que cette lettre ne se prononce pas, qui marque les changements grammaticaux ; et il vaut mieux, dans les cas où elle se prononce, que ce soit la lettre correspondant exactement au son qu’elle représente en cas de liaison, qui soit employée.
Nous croyons done qu'il y aurait avantage à ce que la substitution fût opérée. Elle acheverait de dissiper la confusion qu'établit aujourd’hui l'usage d’un même signe pour représenter
différents sons, et serait certainement de nature à rendre moins singulière la présence, à la fin des mots, de lettres qui ne se prononcent pas, et à atténuer les inconvénients de cette irrégularité de notre écriture,
Nous avons déjà expliqué comme quoi il nous paraît nécessaire d'introduire, dans l'écriture française, à côté des lettres correspondant aux différences de valeur entre les sons, trois signes accessoires : un signe de détachement (’), pour remplacer notre À aspirée; un signe d’allongement (*), pour caractériser les voyelles longues ; un signe de prononciation (*), pour indiquer que le son & ne peut être supprimé dans la rapidité de la prononciation.
Parmi les particularités de la langue française, dont il convient encore de tenir compte dans l’écriture, se trouve l’emploi de l’apostrophe qui, soït dans la langue ordinaire, soit dans la langue poétique, est d’un usage trop général pour qu’on puisse le supprimer impunément.
Enfin, il serait nécessaire de faire suivre d’un n les syllabes finales terminées par une voyelle nasale, afin que la liaison püt s'établir avec les voyelles initiales des mots suivants, conformément à l’usage actuel ; ou mieux d’intercaler, dans le cas où cette liaison doit se produire, un n euphonique entre les deux mots. En avant, s’écrirait donc : äân avät, ou mieux : 4-n-avât.
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De même le mot y, devrait être accompagné d’un ?euphonique, lorsqu'il est suivi d’une voyelle ; Il y a, s’écrirait : Il 1-ï-a.
Quant aux signes secondaires, comme les signes de ponctuation, parenthèses, guillemets, etc., ils ne présentent point de vices capitaux, et peuvent être conservés sans inconvénients. Leur modification est, d’ailleurs, d’'importance secondaire; elle n'offre aucune difficulté sérieuse, et peut loujours être accomplie indépendamment de toute autre réforme de l'écriture proprement dite. Il nous est donc permis de la négliger dans un ouvrage spécialement consacré à l'écriture. |
Comme exemple des résultats auxquels conduisent les règles posées jusqu'ici, nous transcrivons à la fin du volume, p. 205 et suiv., quelques morceaux bien connus de la langue française, dans l’écriture que nous proposons de substituer à l'écriture vulgaire, et avec les caractères indiqués au tableau de la page 132.
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