CHAPITRE XXI
DES AVANTAGES PRATIQUES QUI RÉSULTERAIENT DE LA RÉFORME DES ÉCRITURES ACTUELLES ET SPÉCIALE- MENT DE L'ÉCRITURE FRANÇAISE.
Nous croyons avoir démontré en principe qu’une même écriture, basée sur des principes fixes, peut être appliquée à toutes les langues avec des tempéraments peu importants, exigés, dans chaeune d'elles, par les nuances propres à la langue, et par la nécessité de conformer l'écriture au génie particulier de la langue parlée et versifiée.
Nous avons poussé cette démonstration jusque dans les détails, en ce qui touche la langue française, et prouvé que la transformation de notre orthographe actuelle est, en fait, possible
et même facile. Il nous reste à établir, au point de 410,
vue pratique, en insistant sur les bons résultats que produirait cette transformation, et en réfutant les chjections qu'elle pourrait soulever, qu’elle présenterait infiniment plus d'avantages que d'inconvénients (1).
La transformation de notre orthographe et de notre écriture actuelles sur les bases que nous avons indiquées, serait avantageuse et dans Îles relations de Français à Français, et dans les relations de Français à étranger.
Occupons-nous d’abord des premières. 1 est bien certain qu'aujourd'hui la lecture de la langue française est fort difficile. Ce n’est qu’à force de soins et de peines qu’on parvient à l’enseigrer aux enfants. Les règles bizarres et presque toujours inexplicables de notre orthographe, la va leur variable des lettres qui représentent successivement des sons différents, excitent tout d’abord chez eux l’étonnement, puis le dépit et le découragement. Comment, par exemple, leur expliquer l’une manière satisfaisante que lecetle g se prononcent s et / devant les voyelles e et à. Arrêtés dès l'abord par cette difficulté et d’autres analo-
(1) Toute cette partie est fort bien traitée dans Féline Dictionnaire, etc, p. 7 et suiv.), dont les développements sont en Substance les mêmes que lies nôtres, et dans M. Erdan (les Révolutionnaires de l'A BC, p. 65 et suivantes),
CHAP. XXI. AVANTAGES PRATIQUES, ETC. 175 gues, il faut qu'ils soient bien dociles ou bien désireux de s'instruire pour persister volontairement dans une pareille étude; et, le plus souvent, la contrainte seule peut venir à bout de l’éloignement qu'elle leur inspire, Quand cette contrainte est peu efficace, comme il arrive forcément dans les écoles primaires, où le maître, ayant un grand nombre d'élèves, ne peut s'occuper de chacun successivement et en particulier, et où les élèves sont souvent fort inexacts, les enfants mettent deux ou trois ans en moyenne, souvent davantage, à apprendre à lire couramment, et ceux qui ne sont ni assidus, ni intelligents, ne parviennent jamais à ce résultat. Parmi ceux qui y parviennent, un certain nombre, ne lisant encore que difficilement à la sortie de l’école, ne cherchent plus ensuite à se livrer à une occupation si pénible pour eux, et ont bientôt oublié le peu qu'ils savaient. C’est ainsi qu'on compte en France} aujourd’hui, près d'un tiers des hommes et près de moitié des femmes, qui ne savent pas lire, quoiqu'un certain nombre d’entre eux ait cependant fréquenté l’école.
Ce que nous venons de dire de la lecture, s’applique à plus forte raison à l'écriture; car il est encore plus difficile de se rendre compte de la valeur des sons, lorsqu'il s’agit de les transporter de la langue parlée dans la langue écrite, que lorsqu'il s’agit de les transporter de la langue
écrite dans la langue parlée. Aussi, serait-il encore plus nécessaire, pour l'écriture que pour la lecture, de ne pas joindre à la difficulté que présente toujours, et par lui-même, cet enseignement, la difficulté plus considérable de beaucoup qui découle des vices inhérents à l'orthographe actuelle, et déroute des élèves dont toute l’attention serait nécessaire pour triompher de la première.
Aussi, parmi ceux qui savent lire, ou à peu près, il en est beaucoup qui n'arrivent jamais à écrire; et parmi ceux qui écrivent, et qui n'ont pas reçu cependant une instruction trèsdéveloppée, la plupart ont une orthographe tellement incorrecte, que c'est une occupation fort malaisée que de déchiffrer leur écriture, et qu’on en est réduit à deviner plutôt qu'à lire les mots qui la composent.
L'habitude d'écrire se perd au moins aussi facilement chez ceux qui n’écrivent que de cette manière, que l'habitude de lire, et beaucoup qui savaient écrire tant bien que mal au sortir de l’école, parvenus à un âge plus avancé, savent à peine signer leur nom.
L’orthographe actuelle, sans amener à elle seule un pareil résultat, y contribue certainement beaucoup, et nous ne craignons pas d'avancer que, si l'orthographe française était basée sur des principes rationnels, le nombre des Français tota -