‹ Des principes de l'écriture phonétique et des moyens d'arriver à une écriture universelleChapitre 47 sur 65 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

DES OBJECTIONS AUXQUELLES DONNE LIEU, AU POINT DE VUE PRATIQUE, LA REFORME DES ECRITURES AC- TUELLES ET SPECIALEMENT CELLE DE L'ECRITURE FRANCAISE. |

Nous avons déjà réfuté, à mesure qu’elles se présentaient, les objections qu’on a élevéés contre le principe même de l'écriture universelle.

Nous allons maintenant examiner les objections tirées des inconvénients pratiques auxquels pourrait donner lieu la substitution de cette écriture aux écritures actuelles, et spécialement à l'écriture française.

Aux yeux des savants il s’en présenterait un principal, qui est réel, et qui consisterait en ce que l'écriture, assise sur des principes raisonnés, ne garderait plus aucune trace de l’étymologie des mots; cette étymologie deviendrait ainsi, dans bien des cas, insaisissable pour le vulgaire, et plus difficile à rechercher même pour les savants.

. Nous ne croyons pas cependant qu'il y ait lieu de tenir trop grand compte de cette objection: Les mots se modifient peu à peu par la seule force du

temps et de l’usage, et subissent des changements tels, qu'il est fort difficile à leur seul aspect de reconnaître sûrement leurfiliation (1). Que d’exemples, comprenant un très-grand nombre de mots de la langue française , ne pourrait-on pas citer à l’appui de cette proposition ? Et, pour nous borner à un seul, nous rappellerons, après tant d’autres, que jour vient incontestablement du latin dies par diurnus, italien giorno, sans qu'aucune lettre semblable se retrouve dans la racine et dans le dérivé.

On a beau faire, on n’empêchera pas les mots de se transformer, et de subir, soit dans leur prononciation, soit dans leur orthographe, des altérations qui finissent à la longue par effacer toute trace de leur origine première. Le système que nous défendons aurait simplement pour résultat de substituer, dans l'orthographe des mots, à ces altérations lentes, successives, fruit du caprice et de la mode, et qui tendent toujours, néanmoins, à rapprocher l'orthographe de la prononciation, de manière que celle-ci ne fait que marcher en avant de celle-là, une altération instantanée, radicale et surtout raisonnée, qui comblerait d’un

(15 Cest ce que démontre avec sa vivacité et sa logique habituelle, M. Erdan (Les réformateurs de l'A B C, p. 71 et suiv.). V. aussi M. Max Müller (Leçons sur la science du langage, trad. Harris et Perrot, p. 123.)

seul coup la distance entre ces deux forces rivales au milieu desquelles l'écriture française se trouve aujourd'hui tiraillée : l’étymologie el la prononciation ; et si la science étymologique perdait quelque chose à ce procédé, ce faible inconvénient serait bien compensé par les avantages qui découleraient de la réforme que nous proposons.

On insiste ; on dit : l'orthographe étymologique s’est tellement confondue avec la langue française ellé-même, qu'il est aujourd’hui impossible de séparer l’une de l’autre. Conçoit-on les œuvres classiques , imprimées avec un système d’écriture tout nouveau et complètement différent, non-seulement dans ses applications, mais encore dans son principe, de celui avec leque] elles ont été écrites? Mais, l'orthographe d’un écrivain est une partie de son génie; celle de nos vieux auteurs français, avec ses singularités et ses bizarreries, n’est pas l’un des moindres agréments qu’on trouve à leur lecture. La chanser de fond en comble, bouleverser toutes les règles observées jusqu'ici, c’est dénaturer, en même temps que la langue française, les chefsd'œuvre qui en font l’ornement et la célébrité.

Ce reproche, par lequel certains esprits des plus distingués sont portés à rejetersystématiquement toute réforme radicale de l'orthographe (1), et

(1) M. Littré (Dictionnaire de la langue française, pré-

sur lequel nous devons par suite nous appesantir avec l'attention qu'il mérite, ne nous a, nous devons l’avouer, jamais paru fondé.

Il le serait si la constitution de la langue n'était pas respectée par l'orthographe nouvelle. Mais, nous l’avons dit et démontré, quelques-uns seulement des éléments de l’orthographe actuelle intéressent véritablement la langue.

Nous les avons énumérés : ce sont les e muets, les consonnes finales, etc. Si l’on en maintient l'emploi, comme nous l’avons proposé, dans l’orthographe nouvelle, on échappera ainsi au reproche de bouleverser la langue, et on arrivera cependant à une réforme de l'orthographe qui n’en sera pas moins sérieuse et d’une incontestable utilité. Grâce à ce procédé, Pascal, Corneille, Lafontaine, Molière, Racine, Voltaire, tous nos écrivains anciens, classiques et modernes, ne perdront rien de leurs qualités; leur prose et leurs vers n’en brilleront pas moins, et par la force et l’éclat de la pensée, et par la justesse et

face p. XIV), s’exprime ainsi : « L'écriture et la prononciation sont, dans notre langue, deux forces constamment en lutte. D'une part, il y a des efforts grammaticaux pour conformer l'écriture à la prononciation, mais ces efforts ne produiront jamais que des corrections partielles ; l’ensemble de la langue résistant, en vertu de sa constitution et de son passé, àtout système qui en remanierait de fond en comble l'orthographe.

même l'originalité des expressions. Cette originalité ne tient nullement, comme on veut bien le dire, aux bizarreries de l'orthographe; et la preuve, c’est que si cette prétention était fondée, elle conduirait à respecter scrupuleusement cette orthographe dans les éditions modernes des auteurs anciens. C’est ce qu'ont fait, au moins dans une certaine mesure, les éditeurs des œuvres de nos auteurs du moyen âge et de la Renaissance; et ce procédé donne en effet à une langue, qu’on peut presque appeler aujourd'hui une langue morte, et dont les productions brillent surtout par leur naïvelé, un certain parfum, une certaine verdeur gauloise, une couleur locale et archéolopique qui plait au lecteur. Mais encore cette orthographe est-elle loin de représenter l'orthographe véritable des éditions originales des œuvres qu'on réédite. On a soin, pour la rendre plus abordable et plus compréhensible, de la simplifier en bien des points, et le lecteur qui s’imagine avoir sous les yeux le texte exact et primitif de Froissart, de Commines, d'Amyot, de Rabelais, n’en a en réalité qu’une édition revue et considérablement corrigée au point de vue de l’orthographe.

Même ainsi modifiée, cette orthographe ne laisse pas que de rendre l'étude de ces œuvres, à tout autre point de vue que celui de la linguistique ou d’un délassement passager, pénible et

fatigante, au point que ceux qui désirent les méditer, ceux qui y cherchent autre chose qu’une distraction d’un moment, préfèrent une orthographe ramenée, autant que possible, aux formes actuelles. C'est ainsi que se lisent, en général, ceux de nos anciens auteurs qui traitent des questions plus sérieuses, ou plutôt sous une forme plus sérieuse, tels que Loisel, Ambroise Paré, Montaigne.

Même pour les auteurs plus modernes, ce serait une grave erreur que de s’imaginer que leurs œuvres nous soient offertes avec leur orthographe primitive. Les éditeurs ont eu soin de corriger ces œuvres, en les tenant au courant des transformatians incessantes de l’orthographe, et ces transformations sont assez nombreuses et assez importantes pour que les textes qu’on nous donne comme de Pascal, de Molière, de Voltaire même, diffèrent déjà sensiblement des textes primitifs.

Et cependant, les changements qu’on a fait subir à l'orthographe originale de ces auteurs, ne nous choquent point, pas plus que ne nous choquerait un changement radical, pourvu qu'il ne touchât pas à la langue. Veut-on un exemple d'un changement decette sorte? Plusieurs auteurs anciens avaient l'habitude d'écrire certains nombres en chiffres romains. Aujourd’hui, on substitue à ces chiffres, dans les éditions nouvelles, des chiffres arabes, Au point de vue de l’ortho-

CHAP. XXII. OBJECTIONS CONTRE LA RÉFORME. 189 graphe, on ne peut imaginer d’altération, ou pour mieux dire de travestissement plus complet de l’œuvre originale de l’auteur ; et cependant personne ne songe à le reprocher aux éditeurs, parce que l’œuvre ne perd par là aucune de ses qualités fondamentales, ni le lecteur aucun des agréments qu'il trouve à la lire.

On n’a pas même reculé, en raison des avantages matériels qu’elle présentait, devant une altération bien plus complète, non-seulement de l'écriture et de l'orthographe, mais de la langue elle-même; nous voulons parler de l’adoption d'un système entièrement nouveau de mesures et de poids, le système métrique. On ne peut nier qu'il n’ait eu pour résultat de rendre moins facilement compréhensibles les auteurs français antérieurs au x1x° siècle, dont nous ne pouvons plus apprécier, à moins d'annotations ou de calculs compliqués, les évaluations en onces, gros, grains, pouces ou écus. On n’a cependant pas hésité à opérer une réforme reconnue utile, et remédiant, comme celle de l'orthographe, à des inconvénients dont la gravité avait été depuis longtemps signalée. Aujourd’hui, chacun s’accorde à reconnaître et à louer les bons effets d’une mesure, dont plusieurs avaient vivement contesté l'opportunité à l’origine ; chacun proclame hautement qu'il faudrait l’accomplir si elle ne l'était déjà.

La réforme de l'orthographe produirait des

résultats bien autrement considérables et universels que la réforme du système des poids et mesures. Elle présente bien moins d’inconvénients puisqu'elle ne touche pas à la langue proprement dite : il y a même raison, ou pour mieux dire raison supérieure, de l’adopter.

Un avantage prétendu de notre orthographe, que la réforme de cette orthographe ferait, au dire de quelques-uns, disparaître, est celui de différencier à l'œil, des mots qui se prononcçant de même, ont cependant des significations différentes : comme du (article) et dû (participe passé du verbe devoir), an (substantif) et en (proposition.

A cette objection a réponse est facile.

D'abord, le sens général de la phrase suffit toujours, dans une langue aussi claire que la langue française, pour déterminer le sens des mots de même prononciation. Bien des langues étrangères offrent des combinaisons beaucoup plus préjudiciables à la clarté du discours ; dans la langue allemande, tous les verbes jouent accessoirement le rôle de substantifs, et tous les adjectifs celui d’adverbes, sans qu'il en résulte une confusion par trop marquée dans le langage soit parlé, soit écrit. Ensuite, il faut remarquer que le nombre des mots français, synonymes quant à la prononciation, qu’une écriture rationnelle représenterait par. les mêmes signes, serait fort res-

treint. La plupart de ces mots continueraient à se distinguer les uns des autres par les lettres finales que cette écriture laisserait subsister. Ainsi, le mot vèr (de terre} continuerait à se distinguer de vère (à vitre), de vèrz (poésie) et de vèrt (couleur). Täz (durée) se distinguerait de tà (écorce de chêne) et de tât (adverbe). F& (vertu théologale) se distinguerait de f8èe (viscère), de f8èz (quantité) et de fs8èt (de cocher). Enfin, à côté d'avantages plus ou moins réels, l'orthographe actuelle présente des inconvénients correspondants, en ce que certains mots de prononciation différente, y sont exprimés par les mêmes lettres, comme les mots fils (enfants) et fils (tissus de chanvre), au pluriel, qui, dans notre écriture, se distingueraient de la manière suivante : fis et filz, comme les mots ferment, parent, acceptions, objections, portions, est (substantifs), négligent, violent (adjectifs), et ils ferment, ils parent, nous acceptions, nous objections, nous portions, ils négligent, ilsviolent,il est ; qui se distingueraient ainsi : tèrmät, 114 fèrmet; parät, 11z paret; acsèpsi6z, nez acsèpti6z; objècsiôz, ns3z objècti6z ; porsiéz, nez porti6z; negliJât, ilz negljet ; violât, 1lz violet ; èst, il èt.

Une autre objection qu'il faut examiner, consiste à dire que la réforme de l'orthographe jetterait une fâcheuse perturbation dans les rapports individuels qui ont lieu au moyen de l'écriture ; u e, pendant longtemps les personnes âgées con:

servant l’ancienne orthographe, ne pourraient que difficilement correspondre avec les jeunes gens qui auraient adopté la nouvelle; que, créer deux écritures sous prétexte de simplification, c’est arriver, au contraire, à compliquer l'étude déjà si difficile de l'orthographe.

Ici encore nous répondrons : cet inconvénient purement temporaire, est commun et inhérent à toutes les réformes ; il se présentait aussi bien pour celle des poids et mesures, que pour celle de l'écriture. Dans les premiers temps, l'emploi simultané de l’ancien et du nouveau système a jeté quelque confusion dans les transactions. Mais le nouveau système n’a pas tardé à prévaloir; aujourd’hui il est connu de tous, employé par tous, etles résultats de la réforme sont, au dire de tous, des plus heureux. Il n'est personne qui la regrette.

L'expérience de cette grande réforme nous indique assez que la réforme de l'écriture suivrait des phases analogues, et parviendrait même plus rapidement au terme de son évolution. Car, il n’y a pas d’incompatibilité absolue entreles anciennes et les nouvelles mesures : on peut les combiner ensemble, et n’adopter les nouvelles que partiellement, circonstance qui retarde nécessairement une transformation complète. Il n’en est pas de même de l'écriture ; il ne pourrait guère se produire de compromis entre les deux orthographes:

ETS

CHAP. XXII. OBJECTIONS CONTRE LA RÉFORME. 193 tout système intermédiaire serait bien plus incommode que l’un quelconque des deux systèmes en présence, et par suite, ceux qui commenceraient à écrire les mots tels qu'ils se prononcent, seraient forcément conduits à adopter entièrement le système nouveau.

Bientôt ce système, enseigné aux enfants, et préféré par eux à cause de sa simplicité, serait, à mesure qu'ils deviendraient des hommes, seul employé, et la transformation serait à la fois plus prompte et plus radicale que pour le système des poids et mesures.

Encore une fois, il ne faut pas se laisser trop effrayer par ces inconvénients communs à toutes les réformes, essentiellement temporaires, et qui ne sont pas faits pour arrêter la réalisation d’une mesure utile et avantageuse en elle-même.

Un inconvénient plus sérieux de la réforme de l'écriture, consisterait dans la perte énorme qui résulterait pour la librairie et pour tous les propriétaires de livres en général, de son accomplissement. Que de trésors, dit-on, accumulés par le travail des générations successives, seraient anéantis du jour où tous les ouvrages imprimés jusqu'ici, devenant sans valeur, il faudrait les rééditer à grands frais.

Nous ferons observer que cette considération, qui n’est pas à dédaigner, s'applique encore à toute réforme quelle qu’elle soit ; car toute réforme con-

siste à remplacer, et par suite à réduire à l’état d'objets inutiles, les objets qu'il s’agit de réformer ; d’où une perte de valeur incontestable, C’est sans doute une raison puissante pour n’opérer une réforme quelconque qu'avec prudence et réflexion ; mais ce n’en est pas une, pour proscrire systématiquement toutes les réformes. Si l'on doit agir ainsi à l’égard de celles qui ne présentent que des avantages médiocres ou incertains, on ne doit pas craindre, si l’on est ami du mouvement et du progrès, d'adopter les réformes qui offrent des avantages sûrement supérieurs aux inconvénients attachés à leuressence, surtout si l’on réfléchit que ces inconvénients sont toujours transitoires, tandis que les avantages sont, le plus souvent, durables et persistants.

Ce raisonnement nous semble s'appliquer particulièrement à la réforme de l’écriture. Les avantages que nous avons présentés comme résultant de cette réforme, ne nous paraissent pas contrebalancés un instant par les pertes matérielles qu’elle occasionnerait, pertes moins grandes d’ailleurs, beaucoup plus faciles à réparer et beaucoup moins nuisibles aux individus, même les plus frappés en apparence, qu'on ne serait porté à le supposer. |

Ainsi, la perte subie par les libraires serait très-peu sensible, parce que les livres anciens ue manqueraient pas tout à coup de débit. Ils se

vendraient encore longtemps aux gens d’un certain âge, à qui la force de l'habitude ferait préférer l’ancienne orthographe à la nouvelle, de sorte qu'en écoulant simplement les ouvrages qu'ils auraient en magasin, sans les faire réimprimer imprudemment, les libraires en trouveraient le placement à des conditions peu différentes, surtout dans les premiers temps, des prix antérieurs.

Les faibles pertes auxquelles ils seraientexposés seraient, d'ailleurs, plus que compensées par l'augmentation de vente que produirait le goût de la lecture, facilitée dans toutes les classes par l'élévation générale du niveau de l'instruction. On ne peut prévoir de combien s’accroîtrait par là le commerce de la librairie française ; mais il n’est pas douteux que cet accroissement ne soit très-considérable, et ne procure aux libraires, dans un temps assez court, des bénéfices bien supérieurs au préjudice qu'ils auraient éprouvé.

Les imprimeurs ne souffriraient pas plus que les libraires. De leur matériel, les caractères, en admettant que les anciens signes fussent remplacés en tout ou en partie par des signes nouveaux, seraient la seule portion qui deviendrait hors d'usage au bout d'un certain temps, après que l'orthographe nouvelle aurait été définitivement substituée à l’ancienne. Or ces caractères, sauf dans quelques imprimeries hors ligne, ne

représentent pas une grande valeur. On se les procure au jour le jour, en les faisant fondre à mesure que le besoin s’en fait sentir. Le léger sacrifice que la fabrication ou l’achat de nouveaux caractères imposerait aux imprimeurs, serait également plus que compensé par l’essor que la réforme de l'écriture et l'élévation générale du niveau de l’instruction, qui en serait la suite, donnerait à l'imprimerie.

Ce que nous venons de dire des imprimeurs, on peut l'appliquer aux fondeurs en caractères, dont les moules devraient, en partie, être remplacés par de nouveaux moules.

La perte la plus grande serait évidemment supportée par les bibliothèques soit publiques, soit privées. Mais cet inconvénient, quelque grave qu’il soit, serait encore adouci par la nécessité d'une transition qui laisserait, pendant un certain temps, aux livres anciens leur utilité et leur valeur, et amplement compensé par les avantages qui résulteraient, au profit de tous, de la réforme une fois opérée.

Une dernière objection consiste à dire que l’écriture basée sur des principes rationnels, en admettant qu'elle püt être généralement adoptée, ne resterait pas longtemps intacte ; qu'en effet, la prononciation tend constamment à changer et à se modifier ; qu'il n’est pas possible de conformer incessamment l'écriture à ces variations gra-

duelles et insensibles ; que, d'autre part, la mode, le caprice, la fantaisie, qui ont toujours exercé une influence si marquée sur l'orthographe, y introduiraient peu à peu des altérations, et reproduiraient une orthographe autre, mais pas plus conforme à la prononciation, que l’orthographe actuelle ; que ces divergences entre l’orthographe et la prononciation sont inévitables, et découlent forcément de la nature de l'esprit humain ; Car, tandis que la logique et le bon sens le conduisent à rechercher la concordance entre ces deux éléments du langage, d’autres tendances le poussent à adopter une orthographe en contradiction avec la prononciation; qu'ainsi, il est certaines limites qui ne peuvent être dépassées d’un côté ni de l’autre sans qu'une réaction se produise, et que de ces fluctuations résultera toujours une orthographe ni trop conforme à la prononciation, ni trop éloignée d'elle; que c’est là une loi devant Jaquelle il faut s’incliner, faute de perdre son temps etses efforts en essayant de la rectifier; et si l’on obtient contre toute attente, une réussite apparente, de n’aboutir, après bien des sacrifices, qu’à des résultats que l’avenir démentira dès que les circonstances particulières, qui les auront rendus possibles, n'existeront plus.

Nous croyons que cette objection et ce raisonnement sont sans valeur sérieuse.

Il est bien vrai que, jusqu'ici, l'orthographe a

198 DES PRINCIPES DE L'ÉCRITURE PHONÉTIQUE, toujours été, dans toutes les langues, plus ou moins défectueuse.

Mais, ce résultat tient essentiellement à l’ignorance où l'on était des vrais principes de l’écriture, ignorance à laquelle ne suppléait pas la notion indiquée par le bon sens, que l’orthographe doit être conforme à la prononciation ; Car où ne savait même pas si cette conformité était possible, ni, en cas qu’elle le fût, comment on devait s'y prendre pour l’obtenir; de sorte qu'elle n’opposait qu'une barrière impuissante aux caprices de la mode et du hasard. Cependant, les écritures qui n’ont été soumises qu’à cette seule influence, et point ou très-peu à l'influence de l’étymologie, sont bien moins défectueuses que les autres; le vice capital de la plupart des orthographes actuelles, les lettres complètement muettes ne s’y rencontrent pas; toutes les lettres s’y prononcent. Quant aux vices résultant de ce qu’une même lettre représente différents sons, ou de ce qu'un même son est représenté par différentes lettres, ou ne peut l’être que par plusieurs lettres réunies, ils y sont pour la plupart sous l'empire de règles fixes, et ne présentent pas de difficultés par trop considérables à celui qui veut étudier la laugue dans ces monuments écrits. Telles sont les langues espagnole, italienne et allemande ; tels étaient très-probablement le latin et le grec ancien.

Dans ces langues, une réforme de l'orthographe serait, sans comparaison, plus simple et plus facile à réaliser que dans la langue française, et, une fois les véritables principes de l’écriture reconnus et adoptés, nous ne voyons pas la raison qui pourrait empêcher de continuer à les appliquer, et à conformer toujours, comme on l’a fait jusqu'ici, l'orthographe à la prononciation, en tenant compte des changements survenus dans la prononciation dès qu'ils sont définitivement consacrés par l’usage, et en y adaptant l'orthographe.

Pour les langues comme la langue frauçaise, où l'orthographe subissant fortemeut l'influence de l'étymologie, s'éloigne davantage de la prononciation, la réforme serait sans doute plus radicale ; mais, une fois accomplie, elle ne serait pas moins durable que dans les autres langues. L'esprit humain est satisfait lorsqu'il voit l’orthographe se confcrmer à la prononciation. S'il est vrai que ce qui manquait jusqu'ici pour rendre . cette conformité possible et durable, c'était la connaissance des vrais principes de l'écriture sans lesquels la conformité ne peut être ni établie, ni maintenue rigoureusement; il en résulte qu’une fois cette connaissance acquise et universellement répandue, on admettrait aisément que l’orthographe régulière de chaque mot fût déterminée par les variations que pourrait subir sa pronon-

ciation. Ce serait, au contraire, faire preuve d’instruction et de goût, et montrer qu’on connaît et qu’on sait appliquer les règles de l'orthographe, que de suivre exactement ces variations qui, seules, y justifieraient désormais des changements.

Quant à la mode et au caprice, ils n’exerceraient pas plus d'influence sur une écriture raisonnée, qu'ils n’en exercent sur les chiffres arabes. Cette comparaison nous semble tout à fait concluante en faveur de notre opinion. Autant les chiffres romains, adoptés pour représenter les nombres au hasard et sans raisonnement rigoureux, étaient sujets aux variations, amenées par le hasard et le caprice, autant les chiffres arabes ont échappé jusqu'ici, et échapperont toujours, par leur nature et leur principe même, à ces sortes d’altérations, absolument comme y échapperait une orthographe basée, à leur exemple, sur des principes fixes et certains.

Nous croyons avoir réfuté toutes les objections que nous avons rencontrées dans les auteurs ou qui nous ont été opposées dans des discussions verbales, contre la transformation des écritures actuelles. D’autres encore pourront se produire, car la question, surtout en ce qui concerne la réforme de l'orthographe française, n’a pas été jusqu'ici étudiée comme elle le mérite. Mais nous

CHAP, XXII, APERCU DES MESURES, ETC. 201 pensons que celles que nous avons indiquées sont les principales, et, malgré la valeur de quelquesunes, nous persistons à croire qu'elles ne sauraient prévaloir contre les raisons si graves et si décisives qui militent en faveur de l'adoption d’une écriture nouvelle, établie sur des principes raisonnés.

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