‹ Des principes de l'écriture phonétique et des moyens d'arriver à une écriture universelleChapitre 6 sur 65 · CHAP. IV. ORIGINE DE L'ÉCRITURE. DL · texte numérisé non relu

CHAP. IV. ORIGINE DE L'ÉCRITURE. DL

ture syllabique, ou mieux symbolique, et l’écriture phonétique ou alphabétique.

La première, où les signes représentent directement les idées qu’ils servent à exprimer, peut être considérée comme presque contemporaine de l’apparition du langage ou, en d’autres termes, de l’apparition de l’homme sur la terre. L'intelligence supérieure de l’homme dut en effet le pousser dès l’abord à chercher à communiquer avec ses semblables non-seulement par la parole, mais encore par des signes écrits, convenus à l'avance. Or, à cette époque primitive, il était naturel qu’on cherchât à appliquer directement ces signes aux objets et aux idées, c’est-à-dire à faire correspondre à chaque objet et à chaque idée un signe spécial. De là la nécessité d’un très-grand nombre de signes pour correspondre aux différentes idées qui, S'accroissant chaque jour davantage, exigeaient un accroissement proportionnel dans le nombre des signes destinés à les représenter; de là la nécessité d’une savante combinaison de ces signes entre eux, dans le but de leur faire exprimer les rapports des idées entre elles. L'écriture qui résulte de l'emploi de ces signes, et qui se retrouve à l’origine de presque toutes les langues primitives, a reçu le nom d'écriture symbolique ou syllabique (1), parce que, dans la plupart des langues

(1) On l’appelle aussi quelquefois écriture idéographi-

quelle reproduit, chaque idée est exprimée, dans

la langue parlée, par un mot d’une seule syllabe, auquel correspond un signe spécial de la langue écrite. L'écriture symbolique s’est conservée jusqu'à nos jours dans quelques-unes des langues qui l’avaient adoptée.On peut citer, comme exemple de cette sorte d'écriture , les écritures des anciens peuples de la Chaldée et l'écriture chinoise actuelle.

On voit que, sur ce point, comme sur tant d’autres, les Chinois, après une civilisation précoce et brillante, sont restés ce qu’ils étaient il y a trois mille ans. Mais les autres peuples ont presque tous, et depuis très-longtemps, fait un pas décisif en avant, en substituant à l'écriture symbolique, dont chaque signe représente une idée, l'écriture

que. Certains auteurs distinguent deux sortes d’écriture symbolique, l'écriture symbolique proprement dite, et l’écriture idéographique; ces deux écritures différeraient par la nature des signes qu’elles emploient. Mais cette distinction est ici sans intérêt; en effet, dans l'une comme dans l’autre, les signes correspondent directement aux objets et aux idées. On doit noter aussi que l'écriture syllabique peut être dans une certaine mesure phonétique, si le mème signe est toujours employé pour représenter la même syllabe, quel que soit d’ailleurs le sens de cette syllabe. Voir sur ces points M. Maspero (Histoire ancienne des peuples de l'Orient, chap. X, p. 570 et suiv.).

CHAP. IV. ORIGINE DE L'ÉCRITURE. 29 phonétique (1) ou alphabétique (2), dont chaque signe représente un son.

Cette dernière écriture est certainement moins naturelle, et, au premier abord, elle peut paraître moins simple et moins commode que l'écriture symbolique, puisqu'elle n’arrive à reproduire les idées qu'indirectement et par un détour, c’est-àdire en reproduisant les sons du langage, qui sont eux-mêmes les représentatifs des idées. Malgré cette complication, l'écriture phonétique est de beaucoup supérieure à l'écriture symbolique, parce qu’elle a sur elle l'immense avantage de ne nécessiter qu'un nombre restreint de signes, ce nombre correspondant non plus à celui des idées, qui est indéfini, mais à celui des sons qui entrent dans la composition du langage, et qui sont limités, et non susceptibles d’accroissement. De plus, les relations entre les idées étant suffisamment exprimées par l'agencement des sons dans la langue parlée, on n’a pas à s’en préoccuper davantage dans la langue écrite, pourvu qu’on y observe fidèlement l'ordre d'émission de ces mêmes sons. L'écriture phonétique présente donc en réalité une simplicité et une fixité dont ne peuvent ap-

(1) Du grec gwuvn (voix) : qui reproduit la voix.

(2) Du mot alphabet, tiré du nom des deux premières lettres grecques : &ipa, fnra, mot par lequel on désigne

l’ensemble des caractères employés dans les écritures dont nous nous occupons.

procher, même de fort loin, les écritures symboliques, et on conçoit facilement qu'elle ait prévalu chez presque tous les peuples modernes.

Mais avant qu'il se soit trouvé des hommes pour faire cette remarque, que le langage se décompose en un certain nombre de sons spéciaux et distincts ; avant que ces hommes aient-isolé et reconnu chacun de ces sons, qu'ils aient eu l’idée de les représenter par l'écriture, et d’avoir recours à ce moyen complexe de reproduire par signes la pensée humaine ; il a dû s’écouler un temps fort considérable, bien des essais infructueux ont dû être tentés, bien des perfectionnements successifs apportés à la première idée de l'écriture phonétique, pour la rendre propre à être employée pratiquement ; et même, depuis ce moment, bien des modifications et des allérations, dont plusieurs nous sont révélées par l’histoire, l’ont encore améliorée et transformée. C’est ainsi, que l’alphabet grec vient de l’alphabet phénicien, lequel venait lui-même de l’alphabet égyptien (1). De l’alphabet grec est dérivé l’alphabet romain, qui comprend aujourd’hui 25 lettres, mais qui n’en comptait d’abord que 21, puis 23. Les deux dernières, le vw et le j, inventées par l’empereur

(4) V. M. Maspero (Histoire ancienne des peuples de POrient, p. 601 et suiv.),

CHAP. IV. ORIGINE DE L'ÉCRITURE. 31 Claude, n’ont été définitivement adoptées qu’à l’époque de la Renaissance.

L'écriture phonétique est donc bien certaine. ment une écriture artificielle, en ce sens qu'elle résulte de réflexions et de combinaisons scientifiques, et n’est point comme le langage ou l'écriture symbolique, instinctive et innée chez l'homme; et si grande que soit sa corrélation avec la langue parlée, il n’en est pas moins vrai que les signes qui la composent, comme les règles qu'on y observe, sont loin d’être invariables, puisqu'ils ont été non-seulement imaginés, mais modifiés à volonté et à plusieurs reprises par l’homme.

De cette constatation découle un principe capital en matière de grammaire et de linguistique : c’est que, tandis qu'on ne peut impunément toucher au langage, et essayer de lui imposer arbitrairement une forme nouvelle ; tandis que toute tentative pour le refaire a toujours échoué et échouera toujours, parce que ceux qui veulent réformer le langage, ceux qui rêvent l'établissement d'une langue universelle, fondée sur des principes fixes et sur une grammaire raisonnée, viendront toujours se heurter contre cette difficulté insurmontable, que leur entreprise exigerait préalablement un changement dans la nature même de l’homme, dont le langage forme une partie intime et essentielle; l’écriture phonétique, au

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contraire, est apte à subir toutes les variations

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0e DES PRINCIPES DE L'ÉCRITURE PHONÉTIQUE.

qu'il plaît aux hommes de lui imposer par suite d’un plan réfléchi. Il ne s'élève pas par rapport à elle, lorsqu'on tente d'y introduire des réformes et d'y apporter des modifications scientifiquement combinées, la même fin de non-recevoir que pour le langage parlé; et on peut, s’il existe en matière d'écriture des principes fixes et certains, à l’aide desquels il soit possible d’en faciliter et d'en simplifier l’usage, rechercher et dégager ces principes, puis en proposer sans témérité l'application à l’écriture ordinaire, ou, en d’autres termes, proposer la réforme des écritures actuellement employées. Et cette réforme, pour produire tous les effets qu’on est en droit d’en attendre, ne doit pas simplement consister dans une amélioration partielle et restreinte de l’orthographe, mais dans une réforme scientifique et rationnelle, c'est-à-dire aussi complète que l’exigent la science et la raison. C’est en ce sens et dans cet ordre d'idées que nous avons confondu et continuerons à confondre la question de la réforme de l'orthographe avec celle de l'écriture universelle, tandis que ces deux questions devraient demeu-— rer distinctes, s’il ne s'agissait que de procéder à une réforme limitée de l'orthographe. Si l’on procède au contraire à une réforme scientifique de l'écriture, comme les principes à appliquer, toujours en les supposant démontrés, doivent être les mêmes pour toutes les langues et s'appliquer

CHAP. IV. ORIGINE DE L'ÉCRITURE. 39 aussi bien à l’une qu’à l’autre, puisque toutes procèdent de la même faculté physique : la parole, que reproduit l'écriture ; il s'ensuit que la connaissance de ces principes permettra, tout en tenant compte des particularités de chaque lanœue, de baser néamoins sur les mêmes principes généraux toutes les écritures destinées à les représenter, et d'arriver ainsi à la création d’une écriture commune à toutes les langues, ou écriture universelle,

Cette création est-elle réalisable ? C'est la conviction à laquelle est arrivé, après beaucoup d’autres, l’auteur de cet ouvrage, conviction à laquelle se ralliera, il l'espère, tout lecteur qui voudra se donner la peine d'étudier la question, sans préventions et d’une manière approfondie.

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