E. — ORDRE CHRONOLOGIQUE DES TROIS RYTHMES
Cet ordre est certain ; on a commencé par le rythme psychologique pur. le parallélisme ; l'exemple des langues les plus anciennes le prouve surabondamment, et il s'y joint celui de la poésie populaire et naturelle. Le vers se découpe d'abord dans la prose, mais ce n'est point un vers, c'est une incise, le nombre des syllabes est irrégulier. Dans ce parallélisme, il y a opposition de deux incises qui deviendront plus tard deux hémistiches, et lorsqu'elles auront une certaine étendue, deux vers, un distique. Dans chaque incise, un mot dominera qui sera en opposition directe avec un de l'incise suivante. Cette opposition sera marquée par une allitération, c'est-à-dire par une correspondance de la consonne initiale, c'est ce qu'on observe dans la vieille rythmique germanique et dans les vieux proverbes français. Plus tard, la rime vient se placer au bout des deux hémistiches, et le vers est né. On égalise peu à peu le nombre de syllabes de chaque hémistiche.
A partir de ce moment, le rythme devient lexicologique, en ce sens que les repos qui séparent les hémistiches et aussi la fin de vers doivent être des fins de mots. Dans certaines langues, en outre, c'est sur le modèle de la quantité de certains mots qu'on a créé les différents pieds symétriques.
Enfin le rythme purement phonétique apparaît avec celui lexicologique, mais il lui survit. Bientôt aux repos on ne fait plus attention qu'à l'action tonique. La rime se développe et devient riche. Dans certaines autres versifications, c'est la quantité de syllabes qui règle tout, et cette quantité est un élément essentiellement phonétique.
Telle est dans son ensemble l'évolution du rythme : celui-ci de la phrase descend au mot, puis au phonème. Il tient d'abord dans le premier et descend de plus en plus dans l'expression.
Cette distinction entre les trois rythmes n'a pas été jusqu'à présent aperçue ; elle est essentielle et il ne faut pas la perdre de vue, si l'on veut connaître profondément la versification française ; sans elle, beaucoup de phénomènes restent inexpliqués et singuliers, qui deviennent logiques et naturels à sa lumière.