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D. — EXCLUSION PAR L'UN DES RYTHMES DES DEUX AUTRES

Ici la diflérence entre les trois rythmes ressort encore davantage ; mais le phénomène se produit moins dans la versification normale. Pour le rencontrer, il faut étudier soit la rythmique ancienne, soit celle populaire.

Le rythme purement phonétique règne à l'exclusion des autres dans la poésie populaire strophiquc. Il est né sous l'influence de la musique. Lorsqu'en chantant on ne se souvient plus des paroles, on fredonne, à la place, des syllabes quelconques. On emploie ensuite ce moyen pour trouver un pendant rimé à un autre vers, c'est alors le dernier mot qu'on fredonne ainsi.

En voici quelques exemples.

Perrine, ma Perrine, Ma Ion lan la, ma tourn' la lira,

Perrine, ma Perrine Avec vous j' veux rester, ma lire, ma lirr,

Avec vous j'veux rester.

Car les gars de Guérande Ma Ion lan la, ma lourn' la lira

Car les gars de Guérande Bien loin s'en sont allés, ma Uré, ma lire

Bien loin s'en sont allés .

Voici un autre exemple où le vers explétif composé de simple sons sert aussi à continuer la rime.

C'était une bergère, Bon, ron, petitpatapon, C'était une bergère Qui gardait ses moutons.

Et encore :

Comra' j'étais p'titc chez mon père.

Les moutons j'allais garder Li de ra la la la 1ère, Les moutons j'allais garder Li de ra.

Quelquefois la rime du mot explétif est préparée par une modification de ce mot dans un vers précédent.

Mon père a fait bâtir maison, Coq mill 'brill 'mitV haridons Par quatre-vingt-dix-neuf maçons Crétin bourdinrC marchand d'étrillés La marjolaine bourdinn Suzanne, Coq mill' brilï mill' haridelles, Coq mill' brilV mill" haridons.

Ici la portée purement phonétique a pris un développement très considérable ; c'est ce qui a lieu dans un certain nombre de chansons ; il ne s'agit plus de satisfaire facilement à la rime. On ne voit pas ce que viennent faire les vers 4 et 5.

Quelquefois il ne s'agit plus d'un vers entier, mais d'un seul mot sans signification qu'on emploie ainsi. Ce mot doit se rapporter probablement à quelque danse dans l'exemple suivant :

Mon père n'avait pas guenillon

Valant une épille, Mais il avait bien guenillon

Une joli' fille, Ah ! ah ! ah ! ah ! Ahl guenillon !

Sautons la guenille.

Il en est de même dans la stance suivante :

Comme j'étais chez mon père

Leste ; leste, Petit'fille à quatorze ans

Lestement.

A son tour le rythme lexicologique peut être exclusif des autres de plusieurs manières, et dans les diverses unités rythmiques.

D'abord il constitue à lui seul le lien de vers à vers par la répétition de mots ou de phrases qui n'ont aucun rapport avec le contexte. En voici des exemples :

Mon père a fait bâti maison, Frist au beurre et à l'oignon Par quatre-vingt-dix maçons Kristaine, friston, frist à l'oignon.

Ah! ah! ah! friste à l'huile.

Mon pèr", pour qui cette maison ?

Frist au henrre el à l'oignon C'est pour vous, ma fille .Teanneton.

Frislaine, friston, frist à l'oignon, Ali '. Ah ! ah ! ah ! frist' à l'oignon.

En voici une autre :

Vous n'avez pas vu ma mie !

Au bois, au bois, au bois, Ah ! si je l'ai vue.

Au jeune et joli bois (bisj.

Elle était couturière Au bois, au bois, au bois ; Elle était couturière Au jeune et joli bois.

On voit que de pareilles stances se construisent à bien peu de frais. Un des vers rime avec lui-même. Les deux autres se composent de mots qui n'ont aucun rapport avec la pièce, et qui riment avec euxmêmes aussi.

Puis, dans l'intérieur d'un vers, le rythme purement lexicologique sert kï intégrer ou plus exactement à le remplir.

C'est ce qui existe en Japonais dans ce qu'on appelle les pillow ivords ; il s'agit des épithètes, toujours les mêmes, qui se trouvent à côté d'un substantif. C est ce qui avait lieu chez les latins dont les substantifs étaient souvent accompagnés d'une épithète poétique : Minerve aux yeux hleus, etc. Enfin chez nous il s'agit tout simplement de chevilles. Lorsqu'on n'a plus d'idées pour remplir le vers, on le remplit de mots

Ces chevilles sont nombreuses chez les classiques, et les romantiques n'en sont pas exempts. On sait que Victor Hugo avait pris l'habitude

de certaines épithètes,/aui>t\par exemple, qui ne répondait pas toujours bien au mot qu'il qualifiait.

Scudéry a relevé la cheville suivante dans Corneille :

Respecter un amour dans mon âme égarée. Mais il y en a de bien plus choquantes :

De tous les deux côtés on me donne un mari. Jusqu'aux flancs maternels encor tout enfermé.

Dans le distique suivant, la cheville comprend le premier vers tout entier.

El pour vous épargner les discours superflus, Elle est digne de vous, si vous ne m'aimez plus.

Racine lui-même en possède :

J'épouserais, et qui ? S'il faut que je le dise. Une esclave attachée à ses seuls intérêts

Molière en a beaucoup plus.

Les soirs où je vois tant de femmes sensibles Me paraissent aux yeux des pauvretés horribles. . . Mariette eut bon nez, quoiqu'on en puis se dire. De ne permettre rien un soir qu'on voulait rire. . . . Mais prenons une chaise afin d'être un peu mieux . . .

Je tiens sans cesse Qu'il nous faut en riant instruire la jeunesse.

Mais c'est plus profondément encore que l'on observe le rythme purement lexicologique remplaçant tout autre. A l'origine, ou du moins dans des temps très reculés , car le rythme lexicologique pur est encore antérieur, on a composé le vers d'après le rythme naturel des mots et à son image ; tel a été probablement le principe de la métrique arabe. Ce vers n'est pas temporal, mais simplement symétrique, il se compose de pieds d'une certaine structure, ces pieds sont inégaux entre eux, ils ont pris pour modèle des mots ayant cette constitution naturelle. Le mot et le pied sont identiques Chaque mot d'abord commence et finit un pied. Ainsi les métriciens arabes désignent leurs pieds

rythmiques, non point par des noms abstraits, mais par un exemple où chaque pied renferme juste un mot.

Le lawil a le dessin rythmique suivant :

On le désigne ainsi.

/aitlon | ma failon \\ jaulon \ majailon.

Ce sont des vers de mots, et non des vers de syllabes.

A son tour enfin le rime psychologique exclut les deux autres et règne seul. Il s'agit d'un mode très antique de versification, le parallélisme, qui n'existe pas d'une façon manifeste en français, mais qui s'y trouve cependant d'une manière latente.

Tout d'abord le parallélisme existe dans toutes les versifications primitives. Il consiste essentiellement en ce qu'il n'y a dans le vers ni rime, ni quantité, ni accent, ni comput de syllabes, ni structure strophique, ni symétrie temporale d'aucune sorte.

On a devant soi de la prose, on la coupe en pièces d'à peu près égale longueur; ou ce qui est plutôt le processus, on est en présence de prose très courte, comme elle l'a été à l'origine, chaque phrase contenant quelques mots. Dans cette proposition, on n'a eu égard ni aux sons, ni aux mots, mais seulement à la pensée, et on a divisé cette pensée, soit en deux pensées, soit en deux idées se correspondants, surtout par contradiction mutuelle. Chaque incise est devenue un hémistiche psychique. Tel est le parallélisme.

Le parallélisme est très évident dans l'hébreu et dans le chinois.

On le trouve déjà dans la prose rythmée des livres de l'Ancien Testament.

El Dieu, dit que la lumière soit — et la lumière fut. Et Dieu vit que la lumière était bonne — élit la sépara des ténèbres.

Et dans le Nouveau.

Car quiconque s'élève sera abaissé, Et quiconque s'abaisse sera élevé.

Rendez à César ce qui est à César, Et à Dieu ce qui est à Dieu.

Car là où est votre trésor — là est votre cœur

Les premiers seront les derniers — et les derniers seront les premiers

Tous ceux qui prendront Cépée — périront par l'èpèe.

C'est par incises aussi que sont rédigés les Codes des différents peuples.

Mais l'incise se forme davantage quand elle devient un vers ; le rythme du vers hébreu est peu connu, mais celui du vers chinois l'est davantage.

Dans l'un et dans l'autre le parallélisme est de trois sortes :

i° Le parallélisme de synonymie ou synthétique.

Courbe tes. deux, Jéhovah — et descends Touche les montagnes — et elles Jumeront ; Envoie tes éclairs — et disperse-les, Lance tes flèches — et consume-les .

Là on exprime deux fois le même sens dans des termes différents ; il y a une véritable rime psychique entre incises.

Quelquefois cette antithèse n'a pas lieu d'hémistiche à hémistiche, mais de vers à vers.

Parce que je vous ai appelé et que vous avez rejusé, J'ai étendu ma main et pas un ne m'a regardé, Ainsi je rirai à votre malheur.

Je me moquerai de vous quand vous aurez peur.

2° Le parallélisme d'antithèse.

La mémoire du juste est une bénédiction, Mais le nom des méchants périra .

Il y en a qui prodiguent et dont la J or lune s'accroît, El celui qui épargne sans raison s'appauvrit.

La poésie chinoise en offre de nombreux exemples.

Mais c'est en français qu'il nous intéresse d'étudier le parallélisme, il a laissé quant à la poésie lettrée un vestige dans l'antithèse que avons décrite, mais son domaine est la poésie populaire, ou plus exactement le langage populaire, car les incises ne peuvent être comptées comme des vers réguliers.

Il s'agit des proverbes, ils constituenftous des vers réels psychiques par le parallèle qu'ils contiennent, parallèle tantôt de synonymie, tantôt d'antithèse, tantôt entre deux idées, tantôt entre deux pensées.

Ce parallélisme a parcouru une évolution. D'abord il est pur de tout élément phonétique ; puis il s'est renforcé par l'allitération ou par l'assonance, souvent par les deux à la fois.

a». — Des proverbes français par simple parallélisme, sans allitération, ni assonance.

Ces proverbes peuvent établir le parallélisme seulement entre deux idées ou entre deux pensées intimes : dans le premier cas, leurs incises imitent l'hémistiche : dans le second, elles imitent le distique. Nous les examinerons ensemble.

Plus ces proverbes sont courts, plus ils nous semblent posséder une grande ancienneté.

Qui s'y Jrotte — s'y pique

Au royaume des aveugles les borgnes sonl des rois

Trop de docteurs — peu de médecins

Ce qui est différé — n'est pas perdu

Assez tôt vont à l'hôtel — qui mauvaise nouvelle apportent

A pauvre cœur — petit souhait

A nouvelles affaires — nouveaux conseils

A bon entendeur — salut

Ce qui vient au son de la flûte — s'en retourne au son du tambour

Quand on est mort — c'est pour longtemps

Un homme averti — en vaut deux

Aujourd'hui maître, demain valet

Aussitôt dit, aussitôt Jait

Aussitôt pris, aussitôt pendu

Tout vient à point, à qui sait attendre

Qui dort dîne (allitération)

Qui compte sans son hôte — compte deux Jois

C'est bonnet blanc — et blanc bonnet

A corsaire — corsaire el demi

A bon jeu — bon argent

Il est bon — comme du bon pain

Cest le pot de terre — contre le pot de jer

A chaque jour — suffit sa peine . . . Après la pluie — le beau temps

h). — Proverbes français avec assonance

Ce sont de beaucoup les plus nombreux; l'assonance vient accentuer le parallélisme.

Aujourd'hui à moi — demain à toi

Aujourd'hui ami — demain ennemi

Aujourd'hui marié — demain marri

Dans le dernier, allitération au lieu d'assonance.

Aujourd'hui en fleur — demain en pleur .

Aujourd'hui chevalier — demain vachier.

Assez parents — asse: tourments.

Après grand fête — grand pleur.

Et après grand joie — grand douleur.

Les conseilleurs — ne sont pas les payeurs.

Jamais chevalier — ne Jut riche.

Les morts — ont tort .

Nul miel — sans fiel.

Telle bête — telle tête.

Grosse tête — grosse bête.

Trop parler nuit — trop gratter cuit.

Poigne: vilain — il vous oindra.

w Oignez vilain — il vous poindra.

Si jeunesse savait — si vieillesse pouvait.

Sol ami — c'est un ennemi.

Tel consent — qui se repent .

Telle bouche — telle souche.

Tel pied — tel soulier.

Sans pain — grand jaim.

]'in sur lait — c'est souhait.

Lait sur vin — c'est venin.

Qui bon vin boit — Dieu voit.

A tout seigneur — tout honneur.

Bonne renommée — vaut mieux que ceinture dorée.

Mort désirée — vie prolongée.

c). — Proverbes français avec allitération .

Souvent ici il n'y a pas deux propositions antithétiques , mais deux mots se suivant.

Plus de bruit — que de besogne.

Ne craindre ni Dieu — ni diable.

A cor — et à cri.

Donner mort — ou merci.

Nourriture — passe nature.

Ne remuer ni pied — ni patte.

Il n'y a ni sel — ni sauce.

Tambour battant — et trompettes sonnantes.

Selon le vent — In voile .

'iras pur épaules, gresles par lo baudré

Aussitôt pris — aussitôt pendu

Je ne vois plus — je ne vis plus

Qui vivra — verra.

Mais l'allitération est plutôt employée dans le parallèle entre deux mots, tandis que l'assonance, dans celle entre deux propositions. Dans cette fonction l'allitération est très fréquente.

Le fond et lu/orme ; malheureux et maudit : en long et en large; sain et sauf: grand et gros : cru ou cuit: clos et couvert : fort et fier, etc.

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