CHAPITRE V
DlS divers éléments du rythme phonétique
Ce rythme est de trois sortes : syllabîque, temporal et symétrique, il nous faut expliquer ces expressions.
Le rythme se réalise dans les différents phonèmes et syllabes qui composent le vers et il le fait dans les milieux ordinaires, ceux du temps et de l'espace. Il y a donc à considérer la matière du rythme et le temps et l'espace où il se meut.
La matière du rythme comprend les mots composés de syllabes et les syllabes composées de phonèmes ; c'est donc au phonème en définitive que cette matière se réduit. Mais le phonème lui-même peut être envisagé dans son nombre, dans sa sonorité, dans sa quantité, dans son accent.
A son tour l'élément du temps peut être considéré, soit dans la conglomérat strophe, soit dans le vers, soit dans l'hémistiche, soit dans de plus petits, le mètre et le pied. Il se forme seulement par ses divisions égales et par leur marque au commencement ou à la fin de chaque période au moyen d'un renforcement, d'un arsis, suivi ou précédé d une dépression, d'une thésis.
Enfin l'élément de l'espace dans le vers introduit la symétrie, c'est à dire, la concordance du dessin rythmique d'un vers avec celui d'un autre vers, d'un hémistiche avec celui d'un autre hémistiche, et dans un des éléments, soit la quantité, soit l'accent, soit la sonance soit le nombre de syllabes.
Certains peuples ont une versification seulement syllabîque ; d'autres, une temporale; d'autres, une symétrique. Souvent il y a mélange, partiel ou total, de plusieurs de ces systèmes, mais il en existe toujours un dominant.
L'n des types les plus parfaits du système temporal est l'hexamètre latin : chacun de ses six pieds peut se composer ad libitum d'un dactyle ou d'un spondée, parce que chacun d'eux équivaut à trois moments de temps et occupe une mesure égale à l'autre; il
n'est pas symétrique en ce sens que le vers suivant n'a pas ses dactyles et ses spondées symétriques à ceux du premier ; il n'est pas non plus syllabique. en ce sens qu'il ne connaît ni la rime, ni l'accent, ni le comput des syllabes.
Le vers allemand moderne correspondant parvient aux mêmes dispositions temporales en substituant l'accent à la quantité, mais en donnant à cet accent le rôle d'une syllabe longue, c'est-à-dire celui d'imprimer l'ictus à chaque pied, de former son arsis.
Le vers iambique latin reste dans le même système, s'il s'agit du vers où l'on admet les équivalences ; dans le cas contraire, il joint au rythme temporal le rythme syllabique, et en même temps le rythme symétrique.
Dans le vers temporal, chaque division de temps est marquée par un temps fort et un temps faible ; il y a d'ailleurs la plus grande analogie avec le rythme musical.
Cependant, tandis^que dans la musique le nombre des notes est presque indéfini , si elles sont plus nombreuses, on convertit les croches en doubles croches : il y a dans le rythme temporal lui même un maximum de syllabes, il y a aussi un minimum.
Un des types du rythme purement symétrique se trouve en sanscrit. Par exemple, la formule du vers malini est la suivante : vvv | vvv --||-v-j-v|--
Ces pieds sont évidemment inégaux soit entre les différentes fractions de l'hémistiche, soit d'hémistiche à hémistiche; ils ne divisent pas le vers en portions égales, mais ils sont symétriques de vers à vers.
lien est de même du pied arabe tàwil, ainsi construit.
Celui régulier.
inégal de pied à pied, seulement égal d'hémistiche à hémistiche.
Celui irrégulier.
v-- | v-v- Il Y - - | v - v ou
0-0-|0--0|jO-0 | o-o- Le troisième système est le vers syllabique ; il y a bien égalité temporale entre les hémistiches quand le nombre de syllabes est égal dans chacun : dans le cas contraire, c'est une question que nous aurons à examiner. Mais entre les parties d'un hémistiche, on semble ne compter que le nombre des syllabes. Ce système se complète par la sono-
nté, soit allitération, soit assonance. Le système est celui de beaucoup de langues, en particulier, des langues romanes et du français.
Le temps du vers est mesuré, l'hémistiche est souvent égal à l'hémistiche, non toujours, au moins, en apparence : mais celui-ci n'a pas de division en pieds, c'est-à-dire en groupes de syllabes pourvus d'arsis et de thesîs. La division en vers et celle en hémistiches sont seules bien marquées, la première par l'accent tonique et la sonorité, la seconde seulement par l'accent tonique. En dehors, il n'existe que le comput des syllabes ; chaque hémistiche doit en contenir un nombre égal.
La versification française a paru d'abord complètement syllabique à l'intérieur de chaque hémistiche ; ce n'est que, depuis que les écoles nouvelles ont déplacé la césure et brisé la barrière de l'hémistiche, qu'on s'est demandé si telle était bien la réalité. Le vers s'est trouvé divisé en trois parties, au lieu de l'être en deux. Tant que ces trois parties ont été égales, on a pu encore n'y voir que le vers divisé en trois fractions contenant un nombre égal de syllabes chacun. Mais il n'en a plus été de même lorsqu'il s'est divisé en fractions inégales, c'est-à-dire, contenant un nombre de syllabes différent, parexemple, dans ce vers :
Le cheval galopait toujours à perdre haleine. Il est vrai que, si 1 on scande ainsi :
Le cheval galopait — toujours à perdre haleine.
On retombe dans le système de l'alexandrin et chaque hémistiche est isosyllabique.
Mais cette scansion est contraire à la suite des idées, et si l'on adopte celle naturelle.
/.<• cheval — galopait toujours — à perdre haleine.
On se trouve en face de trois parties contenant un nombre inégal de syllabes.
Alors ou le vers est faux, ou chaque partie doit se prononcer dans le même temps que l'autre, seulement chaque temps comprend un nombre plus ou moins grand de syllabes, comme une mesure contient un plus ou moins grand nombre de notes ; dès lors, le rythme de syllabique devient temporal.
D'ailleurs, souvent on ne peut faire la scansion facultative en deux hémistiches égaux eu nombre de syllabes.
Comme des merles vo \ lèvent dans les baissons .
La césure médiane tomberait sur une voyelle atone protonique. On ne peut donc que scander.
Comme des mer -les volè-rent dans les buissons.
Où l'on n'a plus qu'un trimètre irrégulier.
Il faut dire alors que le vers est nul. ou que les coupures de temps sont égales, sauf à renfermer un plus ou moins grand nombre de syllabes.
La nullité du vers de cette forme, quoiqu'elle ait paru d'abord évidente, semble cependant difficile à déclarer en présence de son admission de plus en plus répandue.
D'autre côté, on fut frappé du rôle de l'accent, même dans le vers le plus classique, rôle qui avait d'abord passé inaperçu. On sentit que la syllabe frappée de l'accent tonique qui par sa place à la fin du vers ou à l'hémistiche devenait accent rythmique demandait .plus de temps à prononcer que les syllabes atones qui l'environnaient, que par conséquent, il ne s'agit pas, au moins à ces places, de simple comput de syllabes ; sans doute, cette prolongation pouvait venir de la prose, mais dans la prose elle-même la syllabe tonique, même en dehors de tout repos du discours, se prononce plus lentement ; par conséquent, l'accent entraîne toujours un peu de quantité longue ; et cette dose est suffisante pour servir d'amorce à un rythme temporal.
On en conclut que les autres syllabes accentuées, celles situées ailleurs qu'à l'hémistiche et à la fin du vers, pourraient bien avoir une certaine vertu quantitative . Cela est vrai, elle se prononce plus lentement et le repos qui suit augmente encore cet effet. On remarqua, en outre, que dans l'alexandrin il y a presque toujours quatre accents, celui de la fin du vers, celui de l'hémistiche, et deux autres jusqu'à présent négligés. Ceux-ci pourraient faire de ce vers, en réalité, non un dimètre, mais un tétramètre. Seulement dans ce tétramètre il y aurait des mètres n'ayant pas le même nombre de syllabes.
Mais ces quatre mètres pourraient être égaux par la durée du temps ; seulement chacun d'eux contiendrait plus ou moins de syllabes, il suffirait que le nombre préfix de celles-ci se retrouvât à la fin de l'hémistiche. En ce cas, dans la mesure où il y aurait plus de syllabes, celles-
ci se prononceraient, chacune plus rapidement ; dans celle où il y en aurait moins, elles se prononceraient plus lentement. Si l'on essaye de scander ainsi, et la scansion semble juste.
Cela permettrait de donner une grande variété au vers, en particulier, à l'alexandrin trimètre ; chaque syllabe se prononcerait ainsi avec une vitesse variée. On pourrait, en outre, donner au vers par ce moyen des coupures commodes qui n'auraient pas été admises autrefois.
Ce n'est pas tout ; beaucoup de vers ont un nombre total de syllabes impair ; si on veut les diviser en deux mesures, il faut que chaque hémistiche ait un nombre inégal de syllabes. Est-ce possible? Non, si le vers français est purement^ syllabique et nullement temporal. Oui, s'il a cette dernière qualité. Or, cette coupure syllabique simple existait déjà dans le décasyllabe, soit dans la formule A-)-6, soit dans celle G-j-4, et elle était parfaitement rythmique. Cela prouvait d'ores et déjà que dans les hémistiches inégaux le temps était égal. On en fit l'application aux vers syllabiques impairs.
Enfin dans un pied composé dune ou deux syllabes atones et d'une syllabe tonique, celle-ci durait plus de temps que celles-là ; il était donc impossible d'égaliser entièrement un hémistiche composé de quatre atones et de deux toniques avec celui composé de cinq atones et d'une tonique, ou alors il fallait diminuer artificiellement le temps de prononciation delà tonique ou celui de prononciation dechacunedesa'ones.
De là, le système nouveau qui ne considère plus le vers français comme purement syllabique, mais aussi comme accentuel et indirectement comme quantitatif; seulement, comme le nombre total des syllabes est préfix. leur répartition entre les mesures se faisant d'après les groupes toniques dut s'opérer intégralement.
Becq de Fouquières, malgré des exagérations, est un de ceux qui ont le mieux fait ressortir ce rôle quantitatif de l'accent, et par conséquent, son emploi temporal dans la versification française.
Le système français est donc principalement syllabique, mais il est aussi accentuel, et comme l'accent français se réalise par une augmentation de quantité, indirectement quantitatif, c'est-à-dire, en définitive temporal. C'est ce dernier caractère qui permet de le varier. Il est aussi svmétrique devers à vers. car il n'admet pas la compensation de quantité, comme les vers latins.
Il possède, comme toute la versification temporale, un temps fort et un temps faible, le premier recevant un ictus : ce temps fort est presque toujours placé à la fin du pied.
Quelle est la quantité qu'il faut attribuer à la tonique vis-à-vis de l'atone située dans le même pied? C'est ici que les controverses sont ouvertes, et qu'il n'existe pas de critère certain comme dans la versification latine où une longue vaut deux brèves, et celle germanique moderne où une accentuée vaut deux non accentuées.
Nous pensons que l'accentuée formant arsis possède une quantité égale à celle de toutes les atones réunies formant thésis. et que, quand celles ci sont plus nombreuses, elles doivent se resserrer et devenir plus brèves chacune. Mais il n'y a pas de principe très fixe. En tout cas, la tonique vaut plusieurs atones.