DES EFFETS POÉTIQUES
La poésie et la versification sont deux choses absolument distinctes ; la seconde est V instrument ordinaire, mais non exclusif, de la première, mais, d'autre part, elle a aussi d'autres emplois. Cependant il n'en existe pas moins entre elles une intime connexion. La poé?ie impressionne la versification, comme la lumière une plaque photographique; elle inspire, avec le choix du sujet et des émotions, celui du genre de vers, du rythme particulier, évoque les rimes, verse dans l'oreille la cadence, les proportions, si bien que le poète n'est point obligé de chercher péniblement cette adaptation, elle se fait d'elle-même. Par contre, tel genre de rythme, tel choix de sonorité, de quantité syllabique. d'accents, de coupures, exprime telle pensée, telle sensation, et même y conduit. C'est cette action et cette réaction continuelles de la poésie sur le rythme et du rythme sur la poésie, qu'il faut observer d'ensemble et en résumé ; on en trouvera l'observation détaillée à propos des divers phénomènes rythmiques dans les divers chapitres de ce livre
Ces action et réaction sont généralement connues sous le nom d'harmonie imilative. Mais il est inexact, il n'exprime que l'imitation matérielle du son d'un objet ou d'une action. Ce sujet s'étend beaucoup au-delà ; il s'agit de tous les effets poétiques pouvant résulter d'une concordance tangible entre le rythme du vers et celui du sentiment. Cette concordance ne naît pas seulement d'une ressemblance matérielle ; il n'y a là qu'une de ses applications.
La concordance de la versification et de la poésie peut s'établir par différents moyens et elle peut avoir différents effets.
Nous devons d'abord indiquer ses effets.
Le premier est de rendre sensible à notre esprit l'objet que nous avons à décrire, de manière à ce qu'on croie l'entendre, ou le voir, ou le palper. Or, on croit l'entendre si le vers reproduit un son analogue à
celui de l'objet en action ou en mouvement en général, ou à l'action ou au mouvement particulier qu'on veut décrire. C'est le point de départ ; il s'agit de l'onomatopée objective. Ainsi, si l'on veut rendre sensible l'idée d'un char, on se servira de l'accumulation de certaines consonnes indiquant le roulement: si l'on veut décrire le serpent, on emploiera un vers imitant le sifflement en accumulant les s ; si l'on veut imiter le son de la flûte, on accumulera les sons a et ou ; enfin le phonene/donnera la sensation du souffle.
L'onomatopée objective ne se borne pas à représenter un objet ou une action par le son et adonnera l'oreille l'illusion de l'entendre ; elle peut aussi s'adresser à Y œil. Voilà un cheval qui court rapidement ; si on veut l'entendre, le vers imitera par les voyelles ou les consonnes employées le bruit de son sabot, mais si on veut le voii\ il faut alors non une illusion de l'oreille, mais une illusion d'optique. Comment l'obtiendra-t on ? en imitant par le mouvement du vers le mouvement du cheval La versification latine accumulera les dactyles, la versification française emploiera des vers très courts, ou des vers longs, mais dans lesquels on aura multiplié les césures pour augmenter la vivacité Le mouvement du vers sera parallèle et synchronique à l'allure du cheval. Si l'on veut, au contraire, exprimer une allure lourde et très lente, on accumulera les spondées, en latin, on se servira même du vers spondaïque qui chasse le dactyle du cinquième pied, son domicile fixe ; en français, on ralentira le mouvement du vers par divers procédés qui abrègent le rythme. L'onomatopée est encore objective, car elle a rapport à l'objet, mais c'est une onomatopée optique, distincte de celle acoustique.
On ne peut imiter avec le rythme du vers, la couleur, ni la lumière, mais on peut imiter la forme perçue ordinairement par le toucher et aussi par les yeux ; on peut exprimer la forme abrupte, désagréable, par des sons heurtés, en latin, par des élisions nombreuses, par des solutions de continuité dans le rythme, en français, par la rencontre de monosyllabes, par l'emploi de 1 h aspiré, par des dérogations à l'euphonie, par le retour de certains sons durs. C'est l'onomatopée tactile.
Il y a donc trois sortes d'onomatopées objectives, celle acoustique, celle optique, celle tactile.
L'onomatopée a une grande importance ; elle a présidé certainement à l'origine des langues. Cependant elle n'est presque plus reconnaissable dans le langage actuel , du moins , celle objective , et il semble que, même à l'origine, elle n'ait pas été le seul facteur du
tout. Cela se conçoit, il y a beaucoup d'objets qui n'ont pas de son; ces silencieux ne peuvent permettre l'onomatopée acoustique, ils n'ont pas de mouvement, ce qui écarte celle optique, et leur forme n'a rien de remarquable. Aussi le langage a-t-il eu recours à une autre onomatopée, celle subjective.
11 s'agit d'exprimer des sentiments de l'àme, par analogie avec le bruit et les mouvements des objets, en employant des sons convenables pour ces sentiments, ou un mouvement rythmique adapté au mouvement de la passion. Cela n'est pas impossible à obtenir. Dans la joie les mouvements de l'àme sont pondérés ; le rythme prendra donc un mouvement calme, à moins que la joie ne soit excessive ou brusque, auquel cas le mouvement du rythme deviendra accéléré, mais sans interruption et surtout sans intervention de sons divers, pour qu'on ne confonde pas avec les mouvements de la colère. Ceux-ci s'expriment par un mouvement rythmique accéléré, entrecoupé, et où quelques sons divers seront mêlés. Au contraire, le désespoir, la tristesse ont dans l'àme des mouvements d'une grande lenteur ; cette lenteur sera celle du rythme : en latin on verra dominer les spondées. Que si le sentiment est de mouvement varié, par exemple, s'il y a des alternatives de joie et de tristesse, on peut l'imiter par des alternatives de mouvement rythmique.
Ce n'est pas d'ailleurs seulement par des mouvements synchroniques du rythme de la versification qu'on exprime ceux du sentiment, c'est aussi par l'emploi de certains sons au lieu de certains autres. Par exemple, 17 dont la prononciation est resserrée» indique la tristesse, la douleur. Ce vers de Racine célèbre sous ce rapport :
Tout me blesse et me nuit et conspire à me nuire.
doit sa beauté à cet effet psychique du sou i qui rend si bien l'angoisse.
L'onomatopée subjective se réalise donc à la fois par le choix des sons et le mouvement 'du rythme. Elle le fait aussi par la césure et l'enjambement , c'est-à-dire, par les interruptions et les repos et aussi par les chocs entre les différents sons, ou par l'absence complète de heurts.
Telles sont les deux onomatopées subjectives, ce sont des sons imitatifs ou des mouvements rythmiques synchroniques, ou des repos, ou des interruptions rythmiques en rapport avec l'état d'àme actuel du
poète ; il n'y a pas reproduction exacte, comme dans l'onomatopée objective, mais exécution parallèle.
Le rythme musical reproduit de la même manière ici directe, là indirecte, le sujet envisagé. Tantôt on imite, par exemple, avec les instruments le bruit du tonnerre, ou celui du sifflement, ou le souille de la tempête ; tantôt avec la mesure, la rapidité ou la lenteur de l'action, ou son alternance de vitesse ; c'est l'onomatopée musicale ; elle est aussi une exception. Tantôt, ce qui est plus fréquent, on se sert d'intonations ou de mouvements adéquats à ceux de l'àme, harmoniques ou synchroniques. C'est l'onomatopée musicale subjective.
Cette onomatopée ou plutôt cette double onomatopée se retrouve donc dans le langage, dans le vers, dans la musique.
Quels sont ses divers procédés ?
En voici l'énumération. Nous en verrons plus loin le détail :
i° Le choix de certaines voyelles et de certaines consonnes.
3" En latin, le choix des dactyles ou des spondées ; en français, celui de l'anapeste ou de l'iambe.
3° L'enjambement ou l'absence d'enjambement.
4 La césure rythmique ou la césure romantique.
5° L'alexandrin uni césure ou l'alexandrin bicésuré.
6° La plus grande rapidité dans le premier ou dans le second hémistiche.
70 La suspension du sens.
8° En latin, l'effet résultant des élisions accumulées, et en français celui de l'hiatus, lorsqu'il est permis.
90 Les accumulations de consonnes ou de voyelles, la distinction entre les voyelles lourdes et les voyelles légères.
io° La mise à l'hémistiche d'un mot qu'on veut faire ressortir.
xi0 En français, le rapprochement ou l'éloignement des accents toniques, leur accumulation ou leur éloignement.
i2° En français et en latin, l'emploi des mots longs et des mots courts.