DE LA CÉSURE D'HÉMISTICHE A HÉMISTICHE
\< tut étudierons successivement i° l'origine de la césure, a0 les diverses sortes de césure, d'abord séparément, puis dans leur réunion*
— ôi —
enfin dans leur laite. 3* leurs différentes places, 4° la correspondante entre les césures devers à vers, 5° les différentes fondions de la césure, 6° son évolution, son élimination ou son maintien.
A. — Origine de la césure.
Nous venons d'indiquer la consistance de la césure, à savoir le repos dans l'intérieur du vers, c'est en même temps un de ses buts principaux. Mais il n'en fut pas de même à l'origine. La césure se forma d'abord tout mécaniquement, ce fut le point de suture de deux petits vers réunis en un grand. En effet, et ceci est un fait de rythmique très important à noter, à l'origine, les petits, très petits vers existaient seuls. Puis on en réunit deux, on obtint ainsi un long vers, et les deux petits devinrent ses hémistiches ; la fin du premier petit vers devint une césure. De cette sorte les deux parties d'un grand vers doivent être égales et symétriques, et le vers peut exister seul sans être suivi d'un autre vers, il se constitue intérieurement en se dédoublant.
Cette antériorité du petit vers se prouve par l'examen des rythm: pi ;s étrangères. En sanscrit le vers long se compose de quatre petiu \ ls ou padas, ne contenant que quatre syllabes et ayant conservé un reste important d'autonomie. Dans la vieille rythmique germanique le vers primitif est la Kurzzeile, il se compose de quatre arsis dont'deux prin cipales et deux secondaires. L'hexamètre grec et latin comprend deux petits vers contenant chacun trois pieds. Enfin, en Chinois les vers primitifs ne comprennent que trois ou quatre mots ; plus tard, on en forme des stances, et comme les vers pairs riment seuls, on peut dire que les vers impairs ont fini par devenir de simples hémistiches des premiers. De même deux Kurzzeilen germaniques en se réunissant ont donné une langzeile. En italien, on peut lire ad libitum uu membre rythmique en deux vers ou en un seul ; par exemple, le vers de six syllabes, déjà petit, se décompose en deux de trois syllabes chacun, l'ottonario s'analyse en deux vers de quatre syllabes par exemple, on dit en deux vers torrénte cresciàto en un : torrénte cresciûto ; en deux vers si poso sul monuménto, en un seul : si poso sul monuménto.
Quelquefois la jonction, quand il s'agit du long vers, parut difficile à faire d'une manière sensible, comment lire plutôt comme un seul vers que comme deux ') 11 existe des moyens pratiques de faire la distinction. Quelquefois le premier vers, devenu hémistiche, ne rime pas ; d'autres
fois, comme en vieux germanique, on établit entre les deux membres une allitération. Dans l'hexamètre latin ou grec, il arrive que les deux hémistiches sont inégaux dans la césure ordinaire ; le premier petit vers finit par une catalexe. le second par une anacruse. Réunis, ils se complètent, 1 anacruse du second vers rend le premier normal ou acatalectique de catalectique qu'il était.
Il en a été de même dans la versification française. Le vers le plus ancien est certainement celui de huit syllabes ; nous le considérons comme un grand vers, car au point de vue du repos qui est devenu celui actuel de la césure, nous ne le césurons plus: mais autrefois il était classé comme un grand vers formé de la réunion de deux petits de quatre syllabes, comme dans ceux-ci de la vie de saint Léger.
Ambes lèvres — li fait talier Auc la langue — qui aut en quiev, domine si Vaut lot — viluperét Dist Evruins — qui tant Jut méls.
Il lui fait couper les deux lèvres, de plus la langue qu'il avait dans la bouche. Quand il l'eut ainsi mutilé, Ebroïn qui était si pervers dit.
Cette césure se retrouve dans les chants populaires.
Dans celles d'IUe-et Vilaine publiées par Koland on rencontre en effet dans : la fille mariée à an anglais, la strophe suivante :
N'était la fille — d'an roi français QvCoh veut marier — àun Anglais, — De eel Anglais — je n'en veux point,
De tout son bien ; J'aimrais ben mieux — an bon Français
Qui n'aurait rien,
Qui n'aurait rien,
Ce mélange avec des vers de quatre syllabes marque le processus très nettement.
Et quand il vint — pour le souper, Pas ne voulut — boire ou manger, Eloigne toi, — retire toi Franc traître anglais.
Ce n'est pas là — le pain, le vin Du roi français.
Aujourd'hui la fusion la plus complète s'est établie entre les deux hémistiches et la césure a disparu complètement ; mais pendant longtemps il n'en fut pas ainsi. D'ailleurs, cette césure est naturelle et on peut la reconstituer pour produire certains effets. Le vers de huit syllabes se balance mieux, et, s'il est un peu monotone, il est beaucoup plus rythmique lorsqu'il est césure.
En voici quelques exemples :
Sur le berceau — lente el joyeuse Comme une voix — d'argent et d'or, Pour endormir — Venjant qui dort.
Chante le chant — de la berceuse.
De même, dans le vers de douze syllabes, l'alexandrin, qui vint chronologiquement en troisième ordre, il est facile de sentir qu'il y a eu réunion de deux petits vers de six syllabes.
Le vers de six syllabes, en effet, est un de ceux les plus usités de la poésie populaire. Il a ceci de remarquable que les vers pairs riment seuls entre eux, comme dans le ghazal.
Mon père — m'a mariée A la Saint-Xicolas, Il m'a donné un homme Que mon cœur n'aime pas .
La première journée Qu'avec moi il passa.
Il me démit l'épaule.
Me cassa l'autre bras.
Je m'en Jus chez mon père
Lui dire mon embarras.
Mon père, mon cher père.
Quel mari ai-je là .' iLa Mariée).
Et ailleurs :
Si j'étais hirondelle Que je pourrais voler Je prendrais mon essor Dessus ces orangers.
Sur le lit de ma belle J'irais me reposer.
' »n a beaucoup cherché l'origine de l'alexandrin Elle est tout simplement dans la poésie populaire. Des vers précités on peut créer de suite des alexandrins par un simple artifice graphique.
Mon père m'a mariée — à la Saint-Nicolas,
II m'a donné un homme — que mon cœur n'aime pas.
La première journée qu'avec moi il passa.
Il me démit l'épaule — me cassa l'autre bras.
Par contre, on peut décomposer l'alexandrin le plus solennel en deux petits vers de six syllabes.
( >ui. je viens dans son temple Adorer V Eternel Je riens suivant l'usage Antique et solennel, etc.
Les vers si connus de huit et de douze syllabes qui forment le fond de la rythmique française moderne sont donc la réunion de deux petits vers de quatre ou de six syllabes : le point où les deux se réunissent pour former le grand, le point de suture, c'est la césure.
lien est de même du troisième grand vers classique, de celui de dix syllabes avec césure, soit après la quatrième, soit après la sixième syllabe, qui naquit entre l'octosyllabe et l'alexandrin, fut le vers de prédilection de la très ancienne poésie française, et est resté celui de la poésie italienne. Il faut en distinguer avec soin le décasyllabe avec césure après la cinquième syllabe qui est hystérogène et moderne. Le vers de dix syllabes de la chanson de Roland et de tant d'autres poèmes est la réunion de deux petits vers, mais inégaux. Ce qui est surprenant, c'est que ce vers ne se trouve pas dans la poésie populaire.
Comment se fait-il que la césure le coupe inégalement et que par conséquent, si le grand vers est la réunion de deux petits, ceux-ci aient dû être inégaux, ce qui est peu naturel, car ordinairement lorsque deux vers sont inégaux, c'est que l'un d'eux sert de clausule. On peut en tirer une objection contre cette origine du décasyllabe et en effet on a cherché à le faire remonter à une origine latine. Ce serait la contraction de l'hexamètre, et la première partie plus courte s'expliquerait par ce fait que dans celui ci avec césure penthémimère, la première partie des vers renferme, en effet, théoriquement moins de syllabes. Le décasyllabe serait donc issu du vers classique latin, l'hexamètre, tandis que
— Soles deux autres auraient une origine populaire ; cela n'est pas impossible, la question reste très obscure. Le décasyllabe, avec césure après la sixième syllabe, très fréquent en italien, dériverait de l'hexamètre avec césure hepthémimère. Mais on peut penser aussi que le décasyllabe n'est que le prolongement de l'octosyllabe. La première partie est restée la même, quatre syllabes, tandis que la seconde a été prolongée de deux. Dans le décasyllabe avec la césure après la sixième syllabe, c'est l'inverse, c'est la première partie qui aurait été prolongée. Ce qui eut semblé plus naturel, c'eut été la césure au milieu, c'est-à-dire, après la cinquième syllabe ; c est ce à quoi on n'avait pas songé, peutêtre parce que cette coupure impaire n'avait pas semblé naturelle ; tous les vers anciens sont d'un nombre pair de syllabes et leurs parties composantes doivent suivre la même disposition. Ce fait peut d'ailleurs fournir un argument à ceux qui font dériver la césure du décasyllabe de celle de l'hexamètre. Il y aurait, si l'on suivait leur opinion, le vers français à origine classique et le vers français à origine populaire.
Cette distinction rencontre cependant une objection sérieuse, c'est que le vers français reposant sur l'accent n'a pas dû avoir pour origine un vers fondé sur la quantité, mais bien un vers latin aussi populaire, fondé sur l'accent , ce qui ruine le système de la dérivation de l'hexamètre. D'autre part, la répugnance du vieux français pour le nombre impair des syllabes soit du vers, soit de l'hémistiche, ressort de ce fait que les vers de cinq, de sept et de neuf syllabes ont une naissance très tardive. Ce pourrait bien être en raison de cette répugnance que la césure du décasyllabe aurait été placée tantôt après, tantôt avant le milieu du vers.
Quoi qu'il en soit, on peut trouver dans la poésie populaire que nous avons déjà citée : la fille mariée à un Anglais, une réunion d'octosyllabes et de décasyllabes, ce qui semblerait bien indiquer que les seconds ne sont que le développement des premiers.
Oh ! quand ce fat — pour épouser Des anneaux d'or — il lui a présenté — De tes anneaux je n'en veux point.
Maudit-:' -Anglais ; J'en prenderais — si bien que toi
Si j'en voulais.
Si j'en roulais.
Oh ! quand ce fut pour en sortir De l'eau bénie.' — il lui représenta, etc.
Dans ce système, en réalité, le décasyllabe ne serait pas la réunion directe d'un vers de quatre et d'un vers de six syllabes, mais celle d'un vers de quatre et d'un autre vers de quatre qu'on aurait prolongé
S'il règne une certaine incertitude à cet égard sur le vers de dix syllabes, sur l'origine duquel tant de controverses ont été élevées, la genèse nous semble certaine pour ceux de huit et de douze.
Mais on peut cependant formuler deux objections : i° la rime marque la fin du vers : s'il y avait eu originairement deux vers de quatre syllabes, par exemple, et non deux hémistiches, ils auraient rimé ensemble : 2° l'origine prétendue n'est démontrée que par un artifice graphique. Il suffit de couper arbitrairement le grand vers en deux pour obtenir deux petits vers que rien n'intègre ; de même, il suffirait de placer sur une seule ligne les deux petits vers de la poésie populaire pour n'en faire qu'un seul, ce qu'ils sont en réalité.
La première objection est contredite par ce fait bien connu, que souvent les vers ne riment que de deux en deux, que ceux impairs sont des vers blancs, et ceux pairs seuls des vers rimes. C'est ce qu'on peut constater dans la poésie chinoise, construite en grande partie sur ce type, dans le ghazal arabe, et aussi dans la poésie populaire française. Il est vrai qu'on peut prétendre qu'il n'y a, en réalité, qu'un seul vers composé de deux hémistiches. Mais il faudrait pour que cela fut vrai, que les repos à la fin de chacun des deux petits vers fussent inégaux, car jamais par définition le repos de l'hémistiche ne peut être égal à celui d'une fin de vers Eh bien ! les repos sont égaux à la fin du petit vers rimé et à la fin du petit vers non rimé, ce qui est plus sensible encore dans la poésie chantée. Le repos marque la fin du vers, aussi bien que la rime. En coupant le grand vers en deux, on ne pourrait pour la même raison en faire deux petits vers, ou il faudrait dénaturer le rythme, en plaçant après l'hémistiche le même repos qu'à la fin.
Mais il est une preuve plus palpable que l'hémistiche a été autrefois la fin d'un petit vers : c'est qu'il peut se terminer d'une manière qui logiquement n'est permise que dans la position finale, et que les syllabes surnuméraires y sont comptées comme en fin de vers, puis, que la soudure s'opérant, ces règles changent et que les syllabes qui terminent l'hémistiche finissent par être traitées comme faisant partie du corps du vers formant une unité.
Dans le vieux français, à l'origine, les syllabes muettes terminales e, es, ent, ne comptent pas plus à l'hémistiche qu'à la fin du vers, de sorte qu'il y avait des hémistiches masculins et des hémistiches fé-
minins, comme des fins de vers de mêmes noms, de même qu'en grec des césures masculines et des césures féminines, suivant qu'elles tombaient après une arsis ou une thesis ; ces terminaisons étaient élidées dans tous les vers, même lorsque l'hémistiche suivant commençait par une consonne. En voici des exemples :
Buona pulcel (laj - Jut Eulali (a) (octosyllabe
Où l'on voit que l'a final qui devient plus tard un e muet, s'élide aussi bien à l'hémistiche qu'à la fin du vers. De même dans le poème de Boëce.
Ab la donzel (la) — pois an molt gran amor. De Ma Ro (ma) — Vemperi aig a mandar Quant sereguar (da) — non a ne tan ne quand Zo signifi (ca) — de cel la dreita lei.
Même deux syllabes, si elles ont atones, peuvent être retranchées du rythme à l'hémistiche.
De sapien (tiaj — no Jut trop nuallos De sagesse ne Jut trop négligent.
C'est exactement ce quia lieu en italien à la fin d'un vers. Contfavari (tin) san fait de largetut.
(Ils sont faits de libéralité contre l'avarice).
11 faut remarquer qu'à cette époque ces désinences, quoiqu'étant atones, restaient encore claires, ce qui rend leur élision plus remarquable De même dans Marot.
Et des rui (nés) — fort je m'étonnerai (décasyllabe) .
De même.
Desaz deux ar (bres) — parvenu est li reis. (Roland). De sainte égli (se) — sauver et garantir. (Garin). Que li ribauds dépouill fent) — pour avoir le breuvage.
(Gauthier),
Le vers anglais suit encore aujourd'hui le même système. He médita (tes) — his absent enemy. (Drydeh).
Décasyllabe avec césure après la quatrième syllabe, She médita (tes reven (gej \ resolv{ed) to die.
décasyllabe avec césure après la sixième syllabe.
Mais en anglais l'effet est moins remarquable, parce que Ve ouvert s'élide. même dans le corps du vers.
L'élision de ïe muet à l'hémistiche prouve bien que celui-ci était d'abord une fin de vers ; aussi, lorsque la soudure devint complète, on ne l'élida plus ; seulement il fut dès lors un peu gênant. Le comptera-t-on en le reportant sur l'hémistiche suivant? Le maintiendra-t-on dans le premier hémistiche, en ayant soin de ne plus le laisser surnuméraire, mais de le faire entrer dans le nombre de syllabes voulu ? Enfin interdira-t-on sa présence à l'hémistiche? Ces trois systèmes ont été successivement suivis en France.
Le premier qui suivit l'état de soudure et qui a persisté jusque de nos jours en italien, consiste à le rejeter sur l'hémistiche suivant. De cette manière, l'hémistiche ne se termine plus par la fin d'un mot, mais seulement par une syllabe accentuée. C'est la césure enjambante.
En voici des exemples en italien :
Di sélv(a) in sêl — va dal crudél s invola (Arioste). Pnle la ter — ra che questo ricéve. (Dante).
Et en vieux français :
Mais belle da — me se doit bien garder Volt mielzque to — tes bonnes qui sont.
(Ql'ESNES DE BÉTHUNE).
Chascuns se van — te d'amer lealment.
i Gaultier d'Expiance).
Robin m'a demandé — e, et mora
(Adam de la Halle.)
Ces deux sortes de césures coexistèrent quelque temps, celle élidante dans la poésie épique et celle enjambante dans la poésie lyrique.
Une troisième césure, celle-ci antirythmique, compte le muet à la fin de l'hémistiche et permet de l'employer en arsis, elle était usitée aussi dans la poésie lyrique, c'est ainsi qu'aujourd'hui encore une
temps fort musical peut porter sur un e muet, ce qui établit un désaccord entre les deux rythmes. Voici des exemples :
Une lettre — de créance bailla
(Chari.es d'Orléans.)
Dieu m'ordonne — f/ue je fouysse et jume
Villon).
12 H 4 Et les dames — qui chastement vivront.
(De Béthune).
Et se firent — honorer et aimer.
(Alain Chartier ) S'ils se vantent — coucher sous le rosier
(Villon).
Cette dernière césure disparut au temps de Marot.
Enfin depuis, et c'est/un dernier système, la présence de Ye muet non élidé par une voyelle suivante et celle de es et de eut furent absolument interdites à cette place.
Le processus est maintenant facile à suivre. Si la présence de e, es eut est d'abord permise à l'hémistiche, et si ces syllabes ne sont pas comptées, c'est que l'hémistiche avait été d'abord une fin de vers et on s'en souvenait encore. Ce mode de comput n'était plus possible à mesure que la soudure s'opérait davantage et le sort à donner à la syllabe muette finale devenait embarrassant. Comme il suffit de terminer l'hémistiche par un arsis. sans que ce soit la fin d'un mot, on songea d'abord à reporter IV muet sur l'hémistiche suivant. Cela réussit en Italien où la syllabe finale était atone, mais non pas muette, plus difficile en français où cette syllabe est muette et attaque bien faiblemen t le second hémistiche Aussi ce système y fut-il abandonné et l'embarras augmenta. On fit tout-à-fait fausse route en permettant de placer la syllabe muette en arsis, et on finit par s'en débarrasser à tout prix en interdisant sa présence à la fin de l'hémistiche.
Cette interdiction est une gêne, et elle ne semble pas bien rationnelle, mais elle s'explique historiquement ; elle permet la soudure complète entre les deux parties du vers et un repos de très courte durée entre elles. Pourtant le très ancien système nous semble plus juste, celui qui ne compte la syllabe muette pas plus à l'hémistiche qu'à la fin du vers au point de vue qui nous occupe en ce moment.
— eo —
il y a là une preuve certaine de l'autonomie primitive des deux hémistiches qui formaient deux vers distincts. La césure dans sa genèse n'est autre chose qu'une soudure.
Mais si telle est la cause efficente de la césure, la raison téléologique est un repos nécessaire qui constitue l'équilibre du vers; lorsque celuici est trop long, on ne peut le prononcer tout d'un trait, il faut un temps d'arrêt, il faut en outre, que ce temps d'arrêt, partage le vers en deux et trois parties de longueur égale ou à peu près égale. Enfin dans certaines versifications autres que la française, il y a entre les deux hémistiches une certaine symétrie qui permet à un vers isolé d'exister, sans le secours d'un autre précédant ou suivant, et même en français cette symétrie n'est pas tout-à-fait absente.
Nous avons observé ailleurs quelle différence existe partout entre la cause efficiente et celle téléologique. La première est toute mécanique, elle reste sans but et est le produit, non du hasard, car le hasard ne règne nulle part, mais d'une logique aveugle et sourde. Mais plus tard, il s'opère un virement ; son caractère change, un but utile se fait jour, et ce but, d'abord inconscient, finit par devenir quelquefois intentionnel. L'observation du rythme justifie cette idée. La césure est le résultat nécessaire delà jonction de deux petits vers: le point de suture, de^budure, reste apparent ; puis on oublie l'origine, et l'unité du grand vers apparaît seule et impressionne rétroactivement ; mais la césure a produit un résultat utile, elle partage le vers de manière à procurer un repos à l'intérieur, puis ce repos construit lui-même le vers d'une façon symétrique. Alors on commence à employer artificiellement la césure; on la déplace ; on la fixe en divers endroits, on la multiplie ; par exemple, l'alexandrin césure se convertit en alexandrin bi-cèsuré ; on invente pour certains effets des divisions inégales.
B. — Diverses sortes de césure.
Nous examinerons les différentes espèces de césure, d'abord séparément, puis dans leur réunion ; enfin dans la lutte entre elles.
a) — Examen séparé de chaque césure.
Désormais nous ferons abstraction de l'origine de la césure, et nous l'envisagerons dans son état actuel. C'est l'idée de repos qui domine. Plus le vers est long, plus le repos doit être fort et plus il doit être fréquent ; si bien que les vers supérieurs à l'alexandrin , s'ils en
exigent, ne pourraient se contenter d'une seule césure, mais devraient en avoir au moins deux ; cela deviendrait nécessaire à leur équilibre.
Mais il existe plusieurs sortes de repos.
Tantôt c'est la pensée elle-même qui se repose, elle a accompli son entière évolution ou terminé l'une de ses phases ; le repos a lieu à la fin du vers, et si l'un de ses membres est complet, aussi à l'hémistiche : il y en a ainsi plusieurs degrés. Celui qui constitue la césure est un demi-arrêt du sens ; on n'y pourra séparer le substantif de son adjectif, ni le nominatif de son génitif, ni le verbe de son complément direct, à moins que le second terme ne soit tellement étendu qu'il puisse former à lui seul un hémistiche tout entier. C'est la césure psychique, laquelle est en même temps la césure classique, elle renferme en elle-même, implique les deux autres césures dont nous allons parler, parce qu'elle est la plus complète. C'est aussi la plus ancienne, parce que d'abord le repos de l'hémistiche dut avoir toute la force du repos de la fin d'un vers, l'hémistiche étant auparavant un petit vers. D'ailleurs, cette division exacte de la pensée constituait dans la poésie très ancienne le parallélisme. Certaines versifications ne connaissent pas ce genre de césure, par exemple, celle gréco-latine.
Le repos psychique de la fin du vers se détruit par l'enjambement, et celui de la Jin de l'hémistiche par la coupure romantique. Cette dernière dont nous reparlerons consiste à ne pas arrêter la pensée par un demirepos à cette place, mais à la continuer, au contraire, sans interruption. Ainsi, tandis que la césure classique ne veut pas séparer le substantif de l'adjectif, la césure romantique recherche cette séparation par une sorte d'harmonie différée que nous décrirons bientôt . Voici des exemples de la césure psychologique ou classique.
Dans la robe on vantait — son illustre maison, Il était plein d'esprit, — de sens et de raison.
Boileau.
Oui, je viens dans son temple — adorer l'Eternel.
Racine.
Les romantiques ont détruit dans leurs vers cette césure complète ou psychique .
Les syllabes — pas plus que Paris et que Londre
Xe se mêlaient — ainsi marchaient sans se conjondre
Piétons et cavaliers — traversant le pont neuf.
Victor Hugo.
Le dernier vers possède la césure psychique à l'hémistiche, les deux premiers n'y ont que la césure lexicologique que nous décrirons toutà -l'heure; la césure psychique esta une autre place, irrégulière.
Dès auparavant cette rupture a pu être observée chez d'anciens auteurs, notamment dans les décasyllabes suivants :
Auprès d'une ile — inhabitée — ancrèrent (Marot). El le superbe — héritier — d'Eacide (Ronsard). Evite l'arc — meurtrier — qui l'a blessé (Du Bellay). Qui d'un chapeau — de fleurs — est couronnée.
Le second repos qui se rencontre à l'hémistiche est moins fort que le premier ; il ne consiste plus en la fin d'une pensée ou du membre d'une pensée, mais en la fin d'un mot, il faut pourtant que ce mot ne se termine pas par un e muet et qu'il ne soit ni proclitique, ni enclitique, c'est ce que nous appellerons la césure lexicologique C'est de cette nature qu'est la césure latine, soit penthémimère, soit hepthémimère; le sens n'est point fini, ni même arrêté, mais un mot doit l'être.
Una salus victis — niillam sperp.re salulem.
Dans ce vers le sens lui-même est au repos, mais ce n'est qu'accidentel.
Dans le vers suivant :
Tilyre, tu patulc — recubans sub tegmine J'agi
il n'y a à l'hémistiche aucun repos de la pensée.
Dans la poésie romantique telle que l'a instituée Victor Hugo, la césure psychique est supprimée à l'hémistiche, mais celle lexciologique, résultant d'une fin de mot est toujours scrupuleusement conservée.
Libre il sait — où le bien — cesse — où le mal commence.
Le sens n'est suspendu qu'après le mot : cesse, lequel n'est pas situé à l'hémistiche ; au contraire, à l'hémistiche le sens court, seulement il y a une fin de mot, une césure lexicologique.
Victor Hugo n'eût pas osé aller plus loin et supprimer toute césure à l'hémistiche, dire par exemple :
Libre il sait où le bienfait, où le mal commence parce qu'après le sixième pied on se serait trouvé au milieu d'un mot.
Singulières vicissitudes ! C'est précisément ce résultat que le latin recherchait.
Si l'on n'en trouve aucun exemple chez Hugo, le hardi novateur, c'est qu'il eût considéré cette hardiesse comme antirythmique.
Cependant dans un autre sens il a dépassé le degré que nous venons d'indiquer. Quelquefois il s'arrête sur un enclitique.
// prit Jorme et s'en est — allé — dans le bois sombre .
Le mot : est n'est pas un mot de substance c'est un simple auxiliaire, un mot vide.
Ou encore.
Il Jaisait une telle — orgie avec les lys,
Coppée l'a suivi avec ce vers souvent cité :
L' habilleuse avait des — épingles dans la bouche.
Mauvais vers, vers antirythmique !
La troisième césure est la césure phonétique, elle est très remarquable. Dans certaines langues étrangères, l'italien, par exemple, c'est la césure préférée. Nous lui croyons un certain avenir, nous en avons déjà lait mention en racontant l'origine de la césure.
Elle se distingue d'une manière très nette des deux autres. Celles-ci se réalisent par un silence, un arrêt plus ou moins long, mais toujours sensible, empêchant, par exemple, la liaison entre deux mots. Au conraire, la césure phonétique, qu'on a appelé césure enjambante, se réalise par une insistance. Dans les autres le souffle se repose et on cesse toute prononciation ; dans la césure phonétique la prononciation continue sur le même son et marque le passage par un renflement. Dans les vers courts, où il y a des césures fréquentes, elle est bien préférable, car elle ne cause pas de saccade, tout en reposant. L'hémistiche ne finit point sur la fin du mot, mais sur la syllabe tonique précédente, et la finale atone est rejetée sur le second hémistiche. Cette césure contribue beaucoup à la douceur du vers italien.
Mentre cosi — ragiona, Ermima pende Délia soà — ve bocca intenta é chela. le Tasse).
Quicherat cite, chez nos anciens poètes ayant suivi ce système, un ouvrage du XV' siècle intitulé l'an des sept danses d'où il extrait les vers suivants :
Je te supplie — 6 toi, plaisante Muse, Qurlespoè — tes nomment Aréthuse Et vous naïa — des, déesses très belles.
Il se demande pourquoi ce genre de césure est actuellement proscrit et remarque très judicieusement que ce vers :
' )ai,je viens dans son tem — pie prier l'Eternel. Serait tout aussi rythmique que.
Oui, je viens dans son tem — pie adorer l'Eternel. Il en est de même de :
Souffre: qu'une à — me fidèle et sincère. Au lieu de :
Souffrez qu'une âme — et fidèle et sincère.
Dans le vieux français, ce système fut longtemps en honneur, après celui de lélision à la césure. Il a disparu, mais cependant on en retrouve des traces, témoins les vers suivants :
Elle vous trai — te mal, mais la nature...
Il ne repo — se point, car je l'entends. (Voltaire)
Et vise au front mon pè re, criant Caramba.
(Victor Hugo).
On pourrait citer de nombreux exemples, il est possible d'obtenir par cette césure un effet mélodieux.
De partout où s'envo — le l'oiseau, l'homme tombe. Et dans un vers trimètre, à deux césures .
Ou rien ne trem \ ble, rien ne pieu — re, rien ne souffre...
Dans les vers de neuf syllabes à deux césures, si les césures sont psychologiques, ou même simplement lexicologiques, le rythme est très marqué, très vif, mais devient à la longue monotone.
C'est Ion Dieu — qui t'appelle — et CécJaire, A tes yeux — a brillé — sa lumière.
Il y a beaucoup plus de douceur et de liaison dans les vers suivants à simple césure phonétique.
La plus dou-ce parmi — les étoiles
C'est ton à-me quenlrou — vrent les yeur.
La paupiè — re soulè-ve son voile,
Et fadmi-re soudain — d'autres cieux.
Les tirets indiquent, suivant qu'ils tombent à la fin ou au milieu d'un mot, la césure lexicologique ou celle phonétique.
Telles sont les trois césures; celle psychologique, celle lexicologique, celle phonétique.
La seconde tient le milieu entre les deux ; elle est psychologique d'une manière très atténuée, puisqu'elle doit reposer non sur la fin d'une pensée, mais sur celle d'une idée représentée par un mot ; elle est phonétique en ce sens qu'elle termine l'hémistiche sur un accent tonique.
b . — Concordance des diverses sortes de césure.
La réunion des trois césures n'a pas lieu ordinairement en latin ; en grec, seule la coupe bucolique réunit la césure lexicologique et celle psychologique, mais laisse en dehors la troisième.
Au contraire, le vers français classique, soit l'alexandrin, soit le décasyllabe, réunissent au même endroit les trois césures ; du reste, la césure psychologique comprend forcément les deux autres.
c). — Discordance entre les diverses césures.
C'est le rythme romantique qui a causé cette discordance. Elle y peut passer pour l'imitation de celle de l'hexamètre latin où elle est perpétuelle, puisque la césure coupe un pied en deux. Chez nous, Victor Hugo a créé, sinon complètement, puisqu'on en trouve les amorces dans
des poètes précédents, au moins pratiquement, cette discordance, en maintenant la césure lexicologique et eu même temps celle phonétique, à l'hémistiche, mais en établissant ailleurs des césures psychologiques, à place tantôt régulière, tantôt irrégulière. Il a détruit aussi à la fin du vers le repos lexicologique. Celte desharmonie peut paraître choquante théoriquement ; le vers ne va-t-il pas être disloqué sous ces repos contradictoires dont l'un diminue l'ellét de l'autre? Il n'en est rien; ce désaccord s'analyse, non en désharmonie définitive, mais en harmonie différée C'est ce qui a lieu fréquemment dans la musique, surtout dans celle moderne. Deux sons, au lieu de s'accorder immédiatement comme dans l'harmonie simple, sont temporairement en désaccord ; l'oreille est dans l'attente, elle désire et mieux goûtera l'accord ultérieur qui va se produire entre ces deux sons ou un plus grand nombre au moyen d'un troisième qui résoudra le désaccord entre les diverses césures ; la sensation d'attente trouve sa satisfaction lorsque les césures viennent à coïncider plus loin, c'est, en effet, à cette dernière place que le repos devient complet et de tous sens. Cependant quelquefois il peut être retardé encore par l'enjambement ; alors la résolution a lieu à la fin du distique.
Dans le vers romantique, la césure psychique est devenue mobile, tandis que la césure lexicologique consevxesa placefixe au milieu du vers. Cependant quelquefois les césures psychiques deviennent immobiles aussi; elles se placent dans l'alexandrin après la quatrième et la huitième syllabe, de manière à constituer un vers trimètre, mais un trimètre incomplet, de ce seul fait que le repos lexicologique est conservé à l'hémistiche.
En reprenant l'exemple cité ci-dessus, ce procédé ressort bien nettement.
Les syllabes = pas plus — que Paris = cl que Londre A'e se mélaienl = ainsi — marchaient = sans se confondre.
Par le signe = nous indiquons les repos plus forts, ici psychologiques, par le signe — ceux plus faibles, ici simplement lexicologiques. On voit qu'une plus grande intensité doit être donnée aux premiers, mais qu'il ne faut pas cependant détruire les seconds dans la prononciation.
Cependant deux scansions différentes existent.
Les uns scandent ainsi :
Les syllabes — peuplas ~ que Paris — el que Londre..
donnant plus d intensité à la césure lexicologique conservée au milieu du vers, par erreur suivant nous, parce que ce n'est plu» qu'un vestige. Les autres scandent ainsi :
Les syllabes = pas plus que Paris = cl que Londre,
détruisant toute césure au milieu
C'est la scansion usitée au théâtre, elle est erronée aussi et convertit le dimètre en trimètre.
Cette suppression ne peut être permise que s'il s'agit d'un véritable dimètre, c'est-à-dire d un alexandrin bicésuré.
Marcher à jeun = marcher vaincu = marcher l'hiver.
Alors on peut supprimer le repos entre marcher et vaincu, et cependant telle n'était pas l'intention du grand poète, car une telle scansion détruit justement l'harmonie discordante qu'il a voulue.
Il n'y a plus d'harmonie discordante, mais simplement un vers bicésuré, quand tout repos possible est empêché à l'hémistiche. C'esl rc qui a lieu dans le vers suivant :
J'arriverai — très lentement — sans aucun bruit.
Il est certain qu'on est passé insensiblement de l'alexandrin dimètre à l'alexandrin trimètre par cette voie, mais sans en avoir l'intention, on voulait seulement réaliser l'harmonie différée que nous avons décrite.
d; — Survivance des césures.
Il faut noter le point de départ et le point d'arrivée. Le premier est certainement la césure psychologique, de même que \e parallélisme, qui est psychologique aussi, a assisté à la naissance du vers. Puis la césure dans l'évolution romantique est devenue lexicologique. Nous croyons que celle purement phonétique, si elle ne remplace pas les autres, a un brillant avenir devant elle, quoique son emploi par l'école décadente doive inspirer une certaine suspicion à son égard. Elle peut devenir très harmonieuse si elle se combine avec la césure lexicologique pour alterner avec elle, et surtout si celle-ci tient la première place de manière à procurer une base solide à la cadence.
Ainsi dans cet exemple :
Et tout-à-coup — l'ombre des feuil-les remuées
Dans ce vers bicésuré,la première césure est lexicologiqueet psychologique en même temps ; la seconde, au contraire, qui coupe un mot eu deux et rejette la fin sur l'hémistiche suivant est purement phonétique, ce qu'a rendu possible une césure précédente très ferme, une césure basique.
Mais on va beaucoup trop loin quand on se contente dans un vers bicésuréd'unepremière césure phonétique etqu'on supprime la seconde.
Comme des mer-les dans l'épaisseur des buissons.
C'est cependant à ce résultat que la nouvelle école est parvenue, mais le moule rythmique se trouve ainsi brisé ; ce ne sont plus les règles rigides du rythme qui se trouvent mises de côté, mais ses lois fondamentales et naturelles.