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DE LA CÉSURE ENTRE DEUX VERS ET DE L ENJAMBEMENT

Si le repos à l'hémistiche est nécessaire, combien plus celui à la fin du vers qui semble devoir être marqué par un point, au moins par une virgule ! Il faut non seulement que le vers se termine par un mot entier, mais aussi que le sens soit arrêté d'une manière plus ou moins complète. C'est ce qu'a voulu le vers français classique. Cependant cette règle n'a pas toujours été observée, et de même que dans le système romantique l'arrêt du sens s'est fait souvent en deçà ou au-delà de l'hémistiche, le plus souvent au delà, de même le sens ne s'est pas terminé à la fin du vers, mais après plusieurs mots du vers suivant; il y a eu désaccord entre l'arrêt phonétique marqué par la rime et 1 arrêt psychologique, désaccord momentané qui se résolvait à la fin du vers suivant où les deux repos concordaient cette fois; cette situation particulière s'appelle l'enjambement.

L'enjambement était très fréquent chez les poètes latins, on peut même dire qu'il était habituel. Le principe de cette versification, contraire à celui de la notre, surtout de notre versification classique, était qu'il doit y avoir une harmonie discordante que nous avons déjà remarquée dans la césure. On alternait entre les deux repos, ce qui contribuait à l'harmonie et à la progression du vers ; en effet le repos phonétique sans l'autre pousse à continuer la phrase, jusqu'à ce que

le vers s'arrête, et à son tour celui-ci s'arrêtant sans repos rythmique phonétique, on est poussé de nouveau jusqu'à ce dernier, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'à un moment donné des deux repos coïncident. C'est un fait bien digne de remarque que le vers latin suit le même système que le vers français romantique, tandis que le vers français classique suit un système tout opposé.

Celui du rythme latin est tellement net à cet égard que le mot rejeté sur le vers suivant est souvent un monosyllabe ou un dissyllabe trochaïque, cas dans lesquels l'enjambement est plus fréquent et sert d'ailleurs à produire un effet poétique particulier ; mais le plus souvent le mot rejeté constitue un dactyle ou un dactyle plus une longue, ou une césure penthémimère tout entière, ou enfin une césure hephthémimère, ce qui prolonge la phrase jusque dans la dernière partie du vers suivant. Le poète doit d'ailleurs avoir soin de varier l'étendue de ses enjambements ; autrement, la fin de l'incise psychologique tomberait toujours au même endroit, ce qui précisément ne doit pas avoir lieu, et c'est justement une nouvelle ressemblance entre l'enjambement latin et celui de la versification romantique française. La césure phonétique doit avoir une place fixe : celle psychologique, une place variée, comme la pensée elle-même, ce qui d'ailleurs augmente le contraste. On affecte de séparer le substantif de son adjectif, l'un est dans un vers, l'autre dans l'autre.

En voici quelques exemples que nous donnons, quoique nous ne traitions pas ici de la versification latine, parce qu'ils font mieux comprendre le système romantique français.

Cœperat humenti cœlum subtegere palla Xox, et cœruleum terris infuderat umbram

(St.) lnfestisque obvia signis.

Signa, pares aquilas, et pila minantia pilis,

. (L.) Italiam, fato profugus, Laviniaque venit Littora (V.)

tôt adiré labores Impulerit (Y.)

Necdum etiam causa- irarum saevique dolores Exciderant animo (y.)

Quam Juno fertur terris magis omnibus unam Posthabita coluisse Samo (V.)

Ce n'est qu'à la fin du vers suivant ou même de toute une période de vers qu'il y a coïncidence entre les deux repos.

La versification ancienne française connaissait l'enjambement et Ronsard le pratiquait très souvent.

Hélas ! prends donc mon cœur avecque cette paire

De ramiers que je t'offre

Et le banc périlleux qui se trouve parmi

Les eaux

Cette nymphe royale est digne qu'on lui dresse

Des autels. (Ronsaud.)

Mais puisque c'est le temps, méprisant les rumeurs Du peuple (Régnier.)

Et beaucoup d'autres.

C'est Malherbe qui-semble l'avoir proscrit et tous les poètes classiques l'ont évité.

Ils l'admettaient quelquefois, mais dans des cas très rares, lorsqu'il doit y avoir suspension ou interruption dans le sens.

Est-ce un frère ? est-ce vous dont la témérité S'imagine"! . . . Apaisez ce courroux emporté.

Les poètes romantiques, à partir de Victor Hugo, non-seulement ont toléré l'enjambement, mais l'ont mis en honneur ; c'était, du reste, la conséquence de leur système d'enjambement de la phrase sur la césure de l'hémistiche. Ils avaient eu sur ce point un précurseur dans un poète du XVIIe siècle, la Fontaine, qui en fait un grand usage.

Tenez, la cour vous donne à chacun une écaille

Sans dépens.

Mais je suis attachée, et si j'eusse eu pour maître

Un serpent, eut-il su jamais pousser si loin

L'ingratitude.

Dans le style comique on l'employait aussi, témoins ces vers de Racine dans les plaideurs :

Puis donc qu'on nous permet de prendre

Haleine.

Mais j'aperçois venir madame la Comtesse

De Pinbèche

Mais rélait précisément ridiculiser l'emjambement. La cause de ce système proscrit fut reprise à la fin du XVIIIe siècle par Chénier.

Une plaie, ardente, envenimée.

Me ronge . . .

Sous l'effort de Nessus, la table du repas

Boule

Ce rejet monosyllabique est des plus hardis.

La voie était donc ouveite lorsque Victor Hugo y entra et érigea l'enjambement en principe.

J'entends ce qu'entendit Rabelais, je vois rire

El pleurer. (Contemplations).

L'éclair, comme un coursier à la pâle crinière

Passa; la foudre en char retentissait derrière f Sainte-Beuve).

Cousu d'or comme un paon, frais et joyeux comme une Aile de papillon. (De Musset).

Ici l'enjambement est trop hardi, le vers finit par un proclitique.

Le matin, murmurant une sainte parole,

Souriait. (Hugo).

A côté d'un torrent qui dans les pierres coule,

Un sépulcre. (Hugo).

Ses pieds nus, ses genoux que sa robe décèle

S'élancent. De Vigny .

Il existe un enjambement plus hardi usité seulement chez nos vieux poètes.

Pour être complet nous devons le décrire.

Jusqu'ici nous avons relevé des enjambements au moyen desquels le sens continuait à courir d'un vers à l'autre. C'est l'enjambement psychologique ; il est analogue à la césure déplacée du milieu du vers en deçà ou en delà, mais en conseivant au milieu un îepos marqué par un mot accentué.

Mais.de même que dans le vers la dépendance de la césure peut être plus hardi, que par exemple 1 hémistiche peut finir par un enclitique ou un pioclilique, { ai une fin de mot, quônd me' me ce mot ne seiait pas accentué, de même lt veis peut finit pai un net jicclilique ; ce

procédé est vicieux, celui trouvé dans l'intérieur du vors l'était bien aussi, mais il est curieux de le constater, car il y a là un enjambement renforcé.

En voici quelques exemples :

Ni a nul d'aus deus qui n'ait an

Boston cornu de Coinelier. (Ch. Lyon, 55o6).

Dou roi qui ce plaist basti en

Bon repos soit hui mise l'àme. (Barb. et M., I, 3a8i.

Quant ving la, or oiiés c'or m'i

Avait; les fui, si m'endornii. (B. Gond. a3o).

On est aile plus loin, et le vers peut se terminer au milieu d'un mot, même sur la partie non accentuée de ce mot, ce qui dépasse Je système de la césure phonétique. En voici de curieux exemples :

N'onc preteris presens n'i fa, Et si vous redi que li futurs ni avra ja mes présence. (Rose, 30906).

Mais la matière pas de liège Ne fut de quoy elle estoit faite, vins de blanc y voire parfaitement belle fu. (Chemin de l'est. 227a).

Tel est l'eujambement. 11 est de deux sortes : celui purement mécanique et rythmique ; celui qui devient fonctionnel et qui crée une harmonie différée.

Le premier est celui de nos vieux poètes II pratique le rejet de vers à vers à tout propos, dans le seul but d éviter la monotonie qu'il y a a faire toujours coïncider tous les repos à la fin du vers, dans celui de créer entre les deux repos, le psychologique et le phonétique, l'harmonie discordante ou différée que nous avons décrite à propos de la césure. Cette intention ne fut pas comprise, et l'enjambement fut aboli, comme diminuant la force d'arrêt de la fin du vers.

Lorsqu'il fut repris, ce fut dans une autre intention ; et ici le système romantique se rapproche encore du procédé gréco-latin. On chercha à en tirer des effets ; cependant le point de vue purement rythmique ne fut pas oublié. Lorsque Victor Hugo rejeta un ou plusieurs mots du premier vers sur le second, il voulait créer matériellement l'harmonie

différée, mais recherchait en même temps un eftet pyschologique ou poétique consistant dans la mise en relief d'un ou de plusieurs mots plus importants. C'est cet effet qu'on obtient dans la prose en intervertissant l'ordre habituel des mots dans la proposition et en mettant en tête celui qu'on veut faire remarquer. Ici le mot à placer en vedette l'est au commencement du second vers, il y est détaché de ce qui suit, ce qui lui donne un grand poids ; aussi le rejet le plus sensible est-il celui d'un monosyllabe. Il en résulte souvent une sorte d'harmonie imitative, non pas d'une imitation objective, mais d'une imitation subjective, correspondant au sentiment. Les latins avaient d'ailleurs poussé cet effet plus loin peut-être que nos romantiques.

Ce qui était mécanique chez nos anciens poètes est devenu ainsi fonctionnel chez ceux contemporains.

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