DE LA CÉSURE ENTRE DEUX STROPHES OU DE LA CÉSURE STROP11IQLE
Les strophes doivent se détacher nettement les unes les autres de même que les vers et les hémistiches; quoique ce nom ne soit pas usuel, il y a donc une véritable césure strophique, un repos à la fin de chaque strophe. La phrase doit s'y terminer et le sens ne peut pas se prolonger d'une strophe à l'autre en enjambant. Cela semble si naturel que c'est comme un truisme. Cependant cette vérité rythmique est loin d'être absolue et même elle n'existait pas à l'origine. Dans la lyrique grecque, on enjambait sans cesse de strophe à strophe ; le sens ne s'y arrêtait pas, et quelquefois même un vers ne se terminait non par un mot, mais par le milieu d'un mot, ce qui déroute toutes nos idées.
Il suffit de citer le cinquième Olympiade de Pindare.
Strophe.
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tcÔv OûX'ju.TTi'a 'ilxsavou Ouxarsp,
XafO'.« yîXxvï?
âxajxavTO-oooç ~' âzvj; oi'xsu
llaUUUOÇ Té QC0Û3
Antistrophe.
oç, :av ?âv ttoÀiv otuçwv Kotuapiva, Àaoxpo^ov, Rd)u.O'j; k; Sijououc eyèpapev e'op
taîff Qeo>v uE/iaTaiç
ûîto [Jouiu;îai;, Se9Xo)v Teir6a-
irrapÉpon; âu.iXXaiff,
Epodc.
'.——01- etc.
La même structure est fréquente dans la strophe latine, par exemple, dans les odes d'Horace.
Dans la poésie française, les stances, au contraire, terminent la phrase lorsqu'elles Unissent ; il en, est de même chez les poètes classiques ; ceci est d'ailleurs conforme au système classique tout entier, où il n'y a pas de désaccord, même momentané, entre tous le= repos.
Cependant quelquefois le sens ne finit pas avec la strophe, soit qu'on cherche à produire un effet avec cette coupe spéciale, soit que celte intention soit absente.
Le plus souvent alors les deux stances sont séparées par un point et virgule, de sorte qu'elles contiennent des membres de phrases bien distincts, comme dans Rousseau :
Déesse des héros, etc.
Toi qu'ils ne verront point que nul n'a jamais vue, Et dont pour les vivants la faveur suspendue
Ne s'accorde qu'aux morts; Vierge non encore née, en qui tout doit renaître, etc.
Mais quelquefois le rejet est plus hardi.
Il faut citer surtout ce célèbre enjambement stropliique de Chénier dans le Jeu de paume :
Et de ces grands tombeaux, la belle Liberté, Alticre, étincelante, armée,
Comme une triple foudre éclate au baut des deux, Trois couleurs dans sa main agile Flottenl tu loup drapeau.
Nous ne sachons pas que l'école romantique ait spécialement cultivé l'enjambement strophique pour lui faire produire des effets spéciaux.
Telles sont les trois sortes de césure, et par contre les trois sortes d'enjambement, ceux de l'hémistiche, ceux du vers, ceux delà strophe. Ce qui est curieux, c'est que le système le plus libre, celui de 1 enjambement, se retrouve et à l'origine du rythme, et lors de son plein développement, avec cette seule différence que dans le premier cas il est mécanique, et que dans le second il se dirige vers certains effets ; c'est le système rigoureux, celui de la césure complète, qui règne à l'époque dite classique, c'est-à-dire celle que certains considèrent comme l'apogée du rythme et de la poésie, et qui, au contraire, n'en est que la période troisième et médiane, non l'aboutissement
C'est le point de virement sur lequel pivote la transformation du système classique au système romantique : c'est le principe essentiel. Sans doute, l'école romantique a intronisé aussi la rime riche, mais ce n'est que la conséquence de la révolution accomplie dans la césure. Lorsque les repos de cette nature ne coïncident plus avec la fin du vers, que le sens continue à courir lorsque le son se repose, la pause est moins marquée dans l'ensemble, il faut la renforcer par l'élément phonétique, en exigeant la rime finale avec la consonne d'appui. La rime pauvre, la simple assonance ne marqueraient pas suffisamment la fin du vers privé de la ponctuation ordinaire du point terminal.
Qu'il ait lieu d'hémistiche à hémistiche, ou de vers à vers, ou de stance à stance, l'enjambement ne doit pas être incessant, il romprait le rythme; d'ailleurs, c'est une harmonie différée et celle-ci doit se résoudre du temps en temps en une harmonie complète, et cela par définition même En outre, il doit toujours être justifié par un autre effet à produire 11 y a entre la versification et la poésie, quoique très distinctes, un lien étroit ; tel rythme convient à tel sentiment. C'est une harmonie qu'on appelle harmonie imitative, faute de meilleure expression, c'e;t tout simplement une harmonie qui existe, non matériellement par des sons, mais par des mouvements parallèles, les mouvements de l'esprit.
C'est ainsi que le rejet d'un seul mot soit sur le second hémistiche, soit sur le second vers, non seulement met ce mot en vedette, mais provoque une expression de surprise, si ce mot était inattendu, et annonce une pensée grave, quelque chose d'insolite; c'est un mot qui se tient debout parmi tous les autres, qui est comme la note dominante.
C'est surtout renjambement de vers avers qui produit ce résultat.
Soudain le flot liquide ôlevé dans les airs Retombe en noir limon, bouillonne sur les mers.
(Delille.)