ET DE L'ENJAMBEMENT SUR CES TROIS REPOS
Il s'agit de l'union entre la versification et la poésie, et de l'effet poétique qu'on peut tirer de la place normale ou du déplacement de ces trois repos. L'effet est toujours une harmonie imitative, soit objective, soit subjective.
i° DE L'EMPLOI POÉTIQUE DE LA CÉSURE
Il s'agit de l'effet produit par la place de certains mots importants à la césure normale, ou par le déplacement de celle-ci.
Régulièrement le vers latin doit avoir, à défaut de la césure penthémimère, deux césures, celle héphthémimère de trois pieds et demi, et celle trihémimère. Eh bien, on peut supprimer la seconde lorsqu'on veut exprimer un mouvement précipité. Il y a là de l'harmonie imitative objective, sans imitation du son, par imitation du mouvement. C est précisément la rapidité de la prononciation qui rend une seule césure suffisante.
Idem omnes simul ardor kabet — rapinntque, ruuntque, Littcradeseruere, lalet — sub classibus tequor. (V.)
Xamque agor ut per plana citus — sola verbere turbo. Tin.
Pour obtenir un autre effet d'harmonie imitative optique, on emploie le manque de césure ; il en résulte un mouvement continu et prolongé avec des fluctuations, mais sans interruption.
Avant l'orage.
Continua, ventis surgentibus, aut fréta pontt Incipiunt agitata tumesrere, et — aridns altù M'intibus audiri fragor.
L'introduction d'une césure au même pied produit un effet puissant, comme dans ce vers célèbre.
Sternitur exanimis que tremens procumbit humi — bos Et dans cet autre.
Vertitur interea cœlum et ruit Oceano — nox . . . . Parturiunt montes, nascitur ridiculus — suus.
Il en est de même en français. La place de la césure correspond au sentiment poétique. Cela dérive de ce principe que le mot placé à la césure prend une importance toute particulière.
L'onde approche, se brise — et vomit à nos yeux
Parmi des flots d'écume un monstre Jurieux . . . . (R.)
Le taureau frappé d'un coup mortel Beugle, chancelle et tombe — aux marches de l'autel. (Roucher.)
On peut obtenir un autre effet en affaiblissant la fin de l'hémistiche, et en établissant en dehors une césure psychique libre au commencement du vers ; on touche alors souvent à l'enjambement.
Son corps roule — emporté par la vague en fureur. . . .
J'entre. — Le peuple fuit, le sacrifice cesse. . . .
Il monte, — il a déjà de ses mains triomphantes. . . .
Mes jours sont en tes mains, touche-les; — ta justice
C'est ton utilité, ton plaisir, ton caprice. . .
Le peuple et le soldat, tout juy ait — une femme
S'élance ....
Mais il ne s'agit plus de vivre — il faut régner.
Mais c'est l'école romantique qui a tiré de sa nouvelle césure de puissants effets.
Il souriait au faible enfant — et l'appelait. . . .
Sombre sous les rois — comme une mer sous les vents ....
Ayez pitié — je n'ai pas mangé — je vous jure. . . . Manuel.)
Je m'éveille — il avait une épée — et me dit. . . .
Rien n'existe — le ciel est creux — l'être est un songe. . . .
Je te perds — une plaie ardente — envenimée. . . . Chems.)
ss
■j° DE L'EMPLOI POÉTIQI E DE L'ENJAMBEMENT
Le rejet d'un mot ou de quelques mots d'un vers sur l'autre produit l'effet d'attirer l'attention sur eux, de les mettre en vedette.
En latin, cet effet se complique ou plutôt se varie suivant la quantité des mots ainsi rejelés et les pieds qu'ils forment isolés des mois suivants par la suspension. Ainsi, par exemple, si ce mot forme un trochée, une longue, plus une brève, il ne pourra former un dactyle dans l'hexamètre qu'avec le concours de la première brève du mot suivant. La suspension entre deux brèves marquera la surprise, par exemple.
At mater sonitum thalamu sub tluminis alti Sensit.
Si le mot rejeté forme un spondée, il en résultera une impression de pesanteur.
Vox quoque per lucos vulgo exaudita silentes. Ingens.
Extinctum nymphae crudeli funere Daphnin. Flebant.
Le rejet du dactyle donne une impression de rapidité.
Dixerat, et toto connixus corpore, ferrum. Conjicit.
La molosse trois longues) rejeté sur le vers suivant donne une sensation de très grande pesanteur.
Jacuitque per antrum Irninensus.
Le rejet d'un dactyle plus un trochée donne une rapidité extraordinaire
Nonne vides, quum precipiti certamine campum Corripuere, ruuntque erTusi carcere currus.
Ces exemples suffisent ; le rejet en français a aussi une grande importance, comme effet, quoique cet effet ne se double plus de celui de la quantité syllabique. Il s'agit seulement de la mise en vedette. Mais
l'effet diffère suivant la longueur du rejet, et aussi suivant le poids des syllabes. Plus le rejet est long, plus son effet est puissant; celui d'un monosyllabe remporte sur les autres.
Soudain le mont liquide élevé dans les airs,
Retombe.
Il marche et près de lui le peuple entier des mers
Bondit .
L'Amour au front vermeil.
Se cache
Et chez les Romantiques.
L'entraîne, et quand sa bouche, ouverte avec effort Crie....
Et d'une voix encore Tremblante.
Sans compter les exemples innombrables d'Hugo. 3" DE L'EMPLOI POÉTIQUE DE L'ENJAMBEMENT STROPHIQUE
Nous ne le rappelons ici que pour ordre ; cet enjambement est rare, celui que nous avons cité d'André Chénier réalise justement cet effet au plus haut point.
Tel est l'effet poétique qu'on peut retirer de l'enjambement soit sur l'hémistiche, soit sur le vers, soit sur la strophe ; il consiste en une harmonie initiative subjective très marquée, et aussi en une objective, soit auditive, soit optique.