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DE LA RIME

C'est en français le point culminant de la versification. Le vers blanc, sans rime ni assonance, peut sans doute exister, et il n'est pas dépourvu de tout emploi et de tout charme; la césure entre les deux hémistiches suffit pour le constituer, et beaucoup de vers isolés sont cités comme sentences et sans former un couple ou distique, ils frappent l'oreille ou la pensée et leur valeur versuelle ne peut être méconnue, grâce à la correspondance des deux hémistiches; mais à ce point de vue même, le vers-proverbe si usité dans la conversation populaire, même aujourd'hui, s'il repose sur l'assonance, est plus frappant encore et plus complet quant au rythme.

Cependant beaucoup de versifications, toutes celles qui se mesurent sur la quantité syllabique, ienorent la rime,parce qu'elles ont un instrument plus parfait et qui se suffit à lui-même ; mais elles marquent la fin du vers, laquelle doit ressortir, par un moyen nouveau qui tranche sur celui habituel, à savoir par un rythme accentuel substitué tout à coup à un rythme purement qualitatif, c'est ce qui a lieu en latin et en grec, au moins dans l'hexamètre, pour le dactyle et le spondée finals, à la fois qualitatifs et quantitatifs. Mais, lorsqu'au système de la quantité s'est trouvé substitué, à la suite de la conversion de l'accent d'élévation, un accent d'intensité, le rythme accentuel dont les divisions étaient moins régulières, le besoin se fit sentir de marquer la fin du vers par la rime, et en même temps, il serait trop long de la démontrer ici, l'accent d'intensité reposant sur la dernière syllabe dans le rythme ascendant français amena mécaniquement une identité de son entre les deux finales de deux vers consécutifs ; dès lors, l'assonance était née et ne devra plus perdre ses droits.

La rime, au moins sous cette dernière forme, est un élément essentiel, et peut-être le plus important de la versification française. Elle lui donne, à côté de la mesure et de l'euphonie apportés par d'autres

éléments, la sonorité ; c'est ce qui fait qu'on exige d'elle une grande richesse. Cependant au premier abord et quand on la compare à l'absence de rimes que présentent d'autres versifications tout aussi poétiques, on ne peut se défendre de cette impression que ce moyen rythmique semble un peu puéril. Pourquoi s'ingénier péniblement parfois à trouver un mot qui ait une identité finale avec un autre mot, sans lui ressembler en rien par le sens, bien plus, en évitant cette dernière ressemblance ; n'y a-t-il pas là un jeu analogue à celui des bouts rimes et indigne de la poésie ? Si la rime devient très riche, ne s'approche-t-on même pas du calembourg ? Combien plus naturelle la versification qui ne consiste que dans la cadence du langage perfectionnée par une suite d'alternances de longues et de brèves, de syllabes toniques et de syllabes atones ! Mais, la rime une fois trouvée, on ne peut méconnaître son profond effet ; l'oreille la cherche, l'attend, l'absorbe avec un plaisir acoustique qui double le plaisir esthétique ; elle donne au vers le timbre qui lui manque. Elle n'est donc point artificielle, quoique le mode de l'obtenir le soit quelquefois, mais naturelle et opérante au plus haut degré. Nous verrons tout à l'heure pourquoi.

L'assonance n'est qu'une rime moins parfaite consistant en une seule voyelle ou diphthongue, non doublée d'une consonne précédente ou suivante; elle est à l'opposite de l'allitération qui n'est qu'une rime de consonnes initiales. Son rôle historique est très grand.

Il faut distinguer plusieurs sortes d'assonances ; une seule appartient au premier chapitre, en sa qualité de rime rudimentaire.

L'assonance peut être située soit à la^m, soit dans le corps du vers.

Dans le premier cas, elle peut consister, une rime imparfaite en une rime pauvre, c'est lorsque la voyelle quiassone est finale et qu'elle n'est pas précédée d'une consonne d'appui rimant aussi, par exemple, dans les deux mots effroi et aloi. C'est le premier genre, celui que nous trouvons encore dans la versification actuelle négligée, et qui était parfaitement admis comme suffisant dans celle des XVIIe et XVIIIe siècles.

L'autre en usage dans l'ancienne versification, et qui règle la fin du vers dans la chanson de Roland consiste à faire rimer, même dans la rime féminine, les simples voyelles, sans se préoccuper de la consonne qui les suit, ce que le rythme du XVIIe et du XVIIIe siècles n'aurait pas plus admis que le notre. En vertu de ce système formidable rime avec spectacle, paisible rime avec hydre, peinture rime avec minuscule.

Dans le second cas. c'est-à-dire lorsque l'assonance existe non entre deux fins devers, mais dans l'intérieur d'un vers entre deux mots, elle n'a plus la fonction rythmique de constituer l'unité du vers, mais celle psychologique de produire un effet d'harmonie imitative, même la répétition peut dépasser la réduplication. Quelquefois cependant son rôle devient rythmique et elle sert à relier ensemble deux hémistiches. Nous ne nous occuperons pas ici de cette assonance, mais lui consacrerons un chapitre spécial. Quelquefois elle se réunit à l'allitération de manière à former une consonnance syllabique entière.

Il s'agit en ce moment soit de la rime pleine à ses différents degrés, soit de l'assonance finale en tenant lieu.

Dans le présent chapitre nous étudierons successivement :

i Le rôle de la rime dans la versification et ses effets

a0 Les diverses sortes de rimes : rime phonétique, rime lexicologique, rime psychologique.

3" Les diverses unités que sert à constituer la rime : hémistiche, vers, strophe, poëme.

4° Les degrés d'intensité de la rime : rime proprement dite suffisante, rime riche, simple assonance.

5° Les divers points de vue auxquels la rime peut être appréciée : i° rime pour l'oreille, a'J rime pour les yeux. 3° rime à la fois pour oreille et pour les yeux.

6'' La fréquence de répétition de la rime.

7° La rime actuelle et celle virtuelle remplacée par sa sensation.

8° La rime immédiate et la rime retardée.

9* La rime masculine et la rime féminine

ic DU ROLE ET DES EFFETS DE LA RIME

On s'est efforcé d'expliquer et de justifier, pour ainsi dire, la rime du reproche de puérilité qu'on pourrait lui adresser, et on en a surtout dans ce but fait ressortir l'utilité que cependant ne visent point d'abord les divers phénomènes linguistiques et rythmiques ; ils se produisent mécaniquement par la force des choses, et ce n'est que plus tard qu'on emploie à dessein les ressources qu'ils peuvent fournir.

Les causes téléo-logiques sont bien postérieures en date aux causes efficientes. On peut en faire une fois de plus l'observation ici. Sans doute, l'emploi le plus essentiel de la rime est celui qu'on a souvent sigualé. de marquer puissamment la fin du vers, de manièreà le distinguer

du vers suivant. Notre versification n'ayant pas. par exemple, le dactyle et le spondée qui différencient la fin de l'hexamètre latin de ses autres parties, et qu'on retrouve symétriquement à la fin du vers suivant, la rime vient remplir le même office. C'est un point renforcé qu'on place au bout de la ligne. Personne ne pourra l'ignorer, le vers est fini, on va passer au vers suivant. Aussi, lorsque l'école romantique a, au moyen de l'enjambement . affaibli l'arrêt de la phrase, elle a pensé qu'à la fin du vers il était d'autant plus nécessaire de marquer plus énergiquement celte fiu par un moyen phonétique et a substitué la.rime riche à la rime suffisante. Cette compensation s'est faite instinctivement et n'a pas été le résultat d'un calcul.

C'est en vertu du même principe qu'on défend de faire rimer entre eux les deux hémistiches d'un vers. Par cette rime interne la rime externe s'affaiblit et surtout on ne reconnaît plus nettement la fin du vers , le but auquel on emploie d'ordinaire la rime se trouve ainsi manqué. Tel est bien, en effet, un des résultats pratiques de la rime, et celui qui domine : elle est un éiement, nécessaire chez nous, de la structure du vers, ou plutôt, du couple de vers, car la rime ne peut agir sur un vers iïolé, elle détache la fraction de phrase poétique des autres fractions, elle marque l'incise

Bien plus, non seulement elle permet l'enjambement, impossible sans elle, mais elle autorise à désintégrer l'unité intérieure du vers, la symétrie des hémistiches, parce qu'en fin de compte on s'y retrouve toujours et que, dans un vers court, on peut grâce à elle supprimer la césure. A ce point de vue. plus la rime sera riche, plus la fin du vers sera marquée: l'assonance, au contraire, laissera la limite indécise.

Mais celte raison d'être qui est peut-être la plus rationnelle, n'est point cependant celle primitive, celle instinctive, qui est en même temps beaucoup plus élevée.

L'oreille a une propension à revenir à l'audition d'un même son ou d'un son analogue au bout d'un certain temps. Cette vérité est incontestable en musique, où elle forme une des lois de la composition. Elle ne l'est pas moins dans le langage, et surtout dans ce langage affiné qui constitue le vers. De même, par une correspondance mystérieuse, l'esprit aime, après un long détour, à revenir à la même idée. Et ce n'est pas seulement un retour final que recherchent l'oreille et l'esprit. Il faut que, de temps en temps, de place en place, l'idée dominante et le son dominant reviennent, forment un kit motiv, imposent leur unité. Plus ce retour est fréquent, plus l'oreille sera flattée. Mais

il faut cependant une certaine attente pour qu'elle puisse le désirer. Telle est l'origine du refrain dans le poème. Telle est celle aussi de la rime dans le couple de vers Sans doute, ce besoin de retour peut être satisfait d'autre manière, par exemple, par la symétrie finale des diverses périodes d'un dessein rythmique, soit quantitatif, soitaccentuel.

En plaçant régulièrement à la fin du vers, soit un dactycle, soit un spondée, soit tel autre pied déterminé, non seulement on en marque ainsi la fin, mais on cause un leil motiv mécanique et phonétique. Cependant, ce dessin rythmique est moins puissant que le retour du même son. C'est ce dernier qui est vraiment musical, qui frappe directement l'ouïe et en même temps l'esprit, ou plutôt le sentiment. On sait combien un son musical, ou une chanson entière, ou son refrain, lorsque les circonstances les ont liés à une émotion concrète, ont la faculté de ressusciter ensuite cette émotion qu'elles conservent. Ou'un vers frappant se termine par une sonorité marquée, cette sonorité se répétant à distance rappellera l'idée suggérée, et ainsi le lien d'unité, d'acoustique qu'il était, deviendra psychologique. Telle est certainement la double impression causée par la rime, il en résulte le plaisir esthétique que nous trouvons au souvenir ou retour, celui musical résultant d'un accord, celui tout psychique, du sentiment répété. A ce point de vue, les versifications modernes, inférieures sur d'autres points, sont supérieures à celles antiques. Un sentiment profond, mélancolique, s'attache à l'emploi de la rime et en même temps elle donne au vers une vivacité, une vie que le dessin rythmique seul ne peut lui communiquer.

Telle est la raison première de ce phénomène rythmique, elle est d'ailleurs toute mécanique, nul peuple ne l'a consciemment sentie. La rime, latente dans la sensation musicale, s'est manifestée lorsque l'accent d'élévation s'est converti en accent d'intensité. Alors la dernière syllabe accentuelle du vers s'est exaltée, elle est mise dans un tel relief qu'elle a suscité un écho à la fin du vers suivant, et par une induction, une attraction irrésistible, a commencé à l'émouvoir, à solliciter, à obtenir l'assimilation de sa dernière syllabe. L'occasion attendue a déterminé la rime. Mais celle-ci existait déjà en potentiel dans ce principe harmonique qui veut le retour à des places marquées et symétriques, de sons identiques, ou en musique, de sons présentant les mêmes harmoniques que certains autres.

A la faveur de cette occasion que nous ne pouvons ici plus longtemps décrire, parce que nous passerions du domaine de la rythmique dans celui de la linguistique générale, l'instinct.phonétique qui cons-

tilue la rime s'est développé, et avec lui tout le groupe des retours psychologiques, qui est parallèle, s'est éveillé à son tour, et comme nous le verrons, à côté delà rime phonétique est apparue la rime psychique qui a la même racine et qui se relie au phénomène du retour en arrière par le souvenir. Elle consiste à ramener à des endroits symétriques, non plus ou non seulement le même son, mais aussi le même mot, la même idée frappante guidant tout le poème. Cette rime, moins usitée que l'autre, possède aussi des effets frappants. Mais son domaine d'application n'est pas le même, du moins en général ; tandis que la rime phonétique est versuelle, celle psychique est strophique.

Telles sont les deux fonctions principales de la rime : i" une consciente et cherchée qui consiste à marquer fortement la fin du vers pour le distinguer du suivant ; 2" une inconsciente et mécanique qui est celle de retour, d'écho, de ressouvenir du même son ou de la même idée.

Mais il y en a d'autres accessoires, et en les indiquant nous montrerons par là même quelques-unes des conditions de la rime.

De ce que la rime a pour but de mettre la fin du vers en relief, et cela au point de vue phonétique, de manière à en faire un véritable sommet, de sorte que le poème se compose de parties planes, pour ainsi dire, qui constituent le corps du vers, de sommets peu élevés marqués par la coupure et le repos de l'hémistiche et de sommets culminants qui résultent de la rime, il va suivre presque invisiblement que le mot mis en vedette au point de vue phonétique ne pourra pas ne pas être supérieur aux autres, au point de vue de la signification ; autrement il y aurait un désaccord pénible entre l'harmonie du son et celles de la pensée. Le mot frappé de la rime devra donc être un mot remarquable, en général, supérieur sous ce rapport aux autres mots du vers.

Il sera en relief aussi par la pensée. D'ailleurs, il se trouve à la fin et ainsi bien placé pour conclure. C'est ce qu'il fera, et plus la rime sera riche, plus le mot qui la porte devra être essentiel, car il serait choquant d'attirer l'attention sur celui qui serait insignifiant dans la phrase. Cela avait déjà lieu dans le vers grec ou latin, quand la fin du vers était marqué moins puissamment par le retour du dessin rythmique, à plus forte raison lorsque la rime est intervenue.

Tout poète conscient de la valeur de l'emploi du rythme observera ce principe qui n'est pas une règle, mais une loi. De cette manière, le vers procédant par gradation au point de vue psychologique, il sera

ascendant La rime rappellera sans cesse cette loi qui est naturelle et qui consiste à ne pas descendre jusqu'à la dernière syllabe, jusqu a la rime elle-même, il faudra monter toujours en gravissant la pensée, d'idée en idée toujours plus haute. Voilà donc une qualité nouvelle donnée au vers parla rime, par voie indirecte.

Ce n'est pas tout, la rime a aussi pour effet d'activer la sensation poétique qui risque de s'éteindre dans la monotonie, par une impression de surprise qu'elle doit provoquer en vertu d'une loi remarquable qu'il importe d'étudier, elle se sert ainsi de correctif à elle-même. En effet, si elle a pour rôle principal de ramener un mol déjà entendu, une impression déjà ressentie, si ce retour continu qui contente l'oreille satisfait peut-être encore davantage à l'instinct de retour propre au sentiment, il n'en est pas moins vrai qu'il en résulte une certaine monotonie.

Celle-ci est plus sensible dans les poèmes à rimes plates. Les couples successifs de rimes masculines et de rimes féminines endorment l'oreille et quelquefois aussi l'esprit. La symétrie parfaite et continue donne au rythme trop d'uniformité. La rime a besoin d'une qualité nouvelle pour se compléter, ou à la longue elle annule elle-même son effet. Il faut que tout en marquant un retour, une assimilation complète d'un côté . elle porte cependant une divergence , ou différenciation , de l'autre. Elle le pourra, car elle a en mains deux éléments différents auxquels elle peut imprimer une marche contraire, l'élément phonétique et celui psychologique. Tandis que dans le premier elle établit une concordance, elle éveille une discordance dans le second, et c'est ce qui fait que le mouvement rythmique n'est pas arrêté dans son ensemble ; tandis que le premier s'arrête un moment ou même retourne en arrière, le second avance. Et en même temps la monotonie se trouve détruite, l'esprit reste en éveil, tandis que l'oreille se complaît dans le repos que l'écho lui procure.

Pratiquement, voici la réalisation de ce principe.

Il est tout d'abord défendu de faire rimer un mot avec lui-même ; cependant, au point de vue du retour du son, quoi de plus complet !

Mais alors cela serait trop complet ; il y aurait arrêt, et de plus la sensation ne serait éveillée par aucun élément divergent ; il n'y aurait aucune surpiise. Il est défendu aussi de faire rimer des mois composés dérivant d un mot simple commun ; science, conscience : patience, impatience', dans le premier cas cependant, le second mot présente un sens déjà nuancé. C'est qu'avec ce- limes, la concordance

de sens s'ajoutant à celle deson.il n'existerait plus aucun éveil, aucune surprise, il y aurait là une rime traînante, une identité ou une quasi identité, au lieu d'une ressemblance. Par le même motif, les mots en ence, en ment, en lion riment mal entre eux parce que, si la rime est excellente au point de vue phonétique, elle est trop complète ainsi au point de vue psychique, puisque les mots en ment dérivés de mente ont leur dernière partie identique quant au sens, au moins si l'on tient compte de l'étymologie. Ce n'est pas tout, au point de vue grammatical un certain nombre de mots terminés en ment sont des adverbes ; or, deux adverbes remplissant la même fonction grammaticale riment mal ensemble, il vaut mieux faire rimer un adverbe avec un substantif, parce qu'alors s'accuse une semi-divergence psychologique par l'emploi grammatical différent.

Cette observation est de la plus haute importance, nous aurons à en déduire les conséquences un peu plus loin. Dès que la rime a manqué cette condition essentielle, celle de la suiprise, qui consiste à établir une divergence de sens, en même temps qu'une concordance de son, elle n'opère plus complètement ; sans doute, sa fonction inférieure est remplie, celle qui consiste à marquer la fin du vers, mais c'est tout ; elle ne procure plus le plaisir acoustique et le plaisir poétique réunis, une uniformité stagnante pénètre tout le poème, la fin du vers languit, retombe inerte, au lieu de s'élever, rien n'aiguise plus la sensation poétique.

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