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DES FONCTIONS DIFFÉRENTES DL RYTHME

Ce serait une erreur grave de croire que le rythme de la versification ne sert d'expression qu'à la poésie. Au contraire, à l'origine son emploi fut tout différent, et ce n'est que tardivement qu'il y eut changement de fonctions, ou plutôt qu'une seconde se cumula avec la première.

L'emploi de la versification est triple ; elle est auxiliaire de la mémoire ; elle l'est de la musique ; elle l'est enfin et surtout du sentiment.

Elle fut d'abord principalement mnémonique ; lorsque l'écriture était inconnue, c'était oralement que les connaissances se transmettaient, il fallait pour cela une prodigieuse mémoire qui nous étonnerait aujourd'hui, mais cette mémoire devait être soutenue. Un moyen très naturel se présentait, consistant àcadencer le langage. Aujourd'hui même, une rime appelle l'autre, et le vers est plus facile à apprendre par cœur que la prose. Les poèmes didactiques sont alors nombreux et créés dans ce sens : il s'agit, bien entendu, du poème didactique primitif et non de ceux hystérogènes, comme ceux de Delille et de Racine, fils. Même de nos jours, les pensées philosophiques ont gagné à être mises en vers.

Mais la fonction mnémonique du rythme de la versification se manifeste surtout dans les proverbes, cette science morale, hygiénique, physique, populaire, qui passe de génération en génération, en restant orale. La plupart ont la forme de vers, terminent leurs hémistiches par des assonances, sont conçus dans une forme cadencée. >»ous en citerons quelques-uns.

En voici qui marquent bien le caractère de sentence que la rythmique avait la mission de rendre frappante et de conserver. Souvent il s'y rencontre des pensées profondes.

Qui n'a qu'un seul fils — lefaitjol

Qui n'a guère — n'a guerre

Qui ne paraist — est tenu mort

Qui ne luyie — ne chiet

l'rlui qui ne lu t le pas rie tombe pas

Qui ne sait rien — de rien ne doute

Qui partant va — partout prend

< >ui plus nr I — plus resplendit

Qui plus n — plus convoite

Qui rit le matin — pleure le soir. . . Ki se garde — il se retrouve . .

Qui se marie pur amours

I bonnes nuits et manions jours

Oui s'aime trop — n'a pas d'amis

Qui n rien — rien ne doit ....

Maison sans flamme - corps sans ame ....

Ce sont des sentences ; il fa ni en rapprocher le genre de littérature cumin sous le nom de nm. rimes ou pensées, et où excellent La Bruyère el Lnrochefoucault, mais surtout les vers- sentences rencontrés chez nos grands poêles, et qu'on peut détacher de l'ensemble pour les garder en la mémoire, comme de véritables proverbes. Corneille cl Victor Hugo en ont beaucoup produit ; le sUle antithétique de ce dernier leur est un terrain favorabfe.

En latin

I na salus victis — nullam sperare snlutem . Parcere subjectis — et de beJlare snperbos ... Donec eris jelix — mul/os numerabis amicos. <juos\<ult perdere — Jupiter demenlat

En français

<jue voulez-vous qu'il fit contre trois! — qu'il mourut .. Le chagrin monte en croupe cl galope avec lui . . . . . \ vaincre sans péril — on triomphe sans gloire.

Ces citations pourraient être infinies. Changez ces vers en prose, la pensée sera la même, mais elle ne sera plus frappante et on ne se la

rappellera pas.

Le chagrin monte derrière lui el ils galopent ensemble. . . .

im triomphe tans gloire, lorsqu'on le fait sans péril

l'A parmi les proverbes .

Celui qui brille davantage est relui qui brûle le plus . . . /■lui qui possède davantage qui désire le plus.

L'impression s'affaiblit beaucoup et avec elle la mémoire de la pensée-type disparait.

Ce rôle mnémonique de la versification n'a donc pas disparu, il s'est transformé. Sans doute, ce serait une pensée ridicule, que de mettre le code civil français en vers, ou de publier en vers les racines grecques, quoique les deux aient été faits. Toute idée juste a sa caricature. Mais le vers-sentence servira toujours à graver dans la mémoire une grande pensée ou une sensation vive.

Le second rôle de la versification est un rôle musical Dès qu'il s'agit de chant, des paroles sont nécessaires, quoiqu'on ne les entende guère le plus souvent. Mais celui qui chante les sait et le sentiment des paroles le guide. Comme le vers a une mesure, un rythme propre, il lui faut des paroles rythmées concordant avec lui. Mais dans cetteunion.ee n'est pas la chanson, le livret, qui forment le principal : ils ne sont que l'accessoire. L'air musical les recouvre, les domine, les taille à sa mesure. Chacun sait que le librettiste est l'humble serviteur du compositeur. Mais le vers, tout dédaigné qu'il soit de celui-ci, lui est nécessaire. C'est son auxiliaire indispensable.

Ce fut aussi un rôle originel de la versification, et c'est ce qui fait que la forme lyrique et la strophe se développèrent très tôt. La strophe grecque est entièrement musicale, tellement que les vers peuvent finir au milieu d'un motet que la suite du sens est considérée comme tout à fait secondaire ; c'est ce qui fait aussi qu'il n'y a pas dans cette strophe d'équivalence entre les brèves et les longues, et que le dessin rythmique de la strophe doit correspondre syllabe par syllabe à celui de l'antistrophe. L'indépendance de la strophe naquit dans l'imitation qui en fut faite par les Romains, ils la détachèrent de la musique.

Enfin le troisième rôle de la versification est de servir d'instrument à la poésie. Il est bien connu, nous n^avons pas à le décrire.

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