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DIVERSES SORTES DE RIMES

L'étude du but et des fonctions de la rime vient de nous amener à découvrir que cette rime n'est pas unique, mais de plusieurs sortes.

Cette distinction est cependant toute nouvelle et n'a pas encore été relevée. On ne s'est jamais occupé que de celle qui consiste dans le retour du même son. L'autre qui apparaît cependant évidente n'a pas reçu cette appellation qui lui convient pourtant aussi bien qu'à la première.

En effet, le retour qui est le principe de la rime ne s'applique pas seulement au son, mais aussi à l'idée et n'est pas moins instinctif pour l'un que pour l'autre. Si la musique recherche dans l'ensemble d'un poème musical le leit-motiv et à la fin de diverses périodes, des sons concordants, le sentiment humain ne recherche pas moins le retour des mêmes impressions, et l'intelligence humaine dans la mé-

moire, le rappel des mêmes idées. D'où, à côté de la rime phonétique, la rime psychologique.

Cette dernière consiste soit dans le retour du même mot : rime d'idée, soit dans le retour de la même phrase : rime de pensée; elle consiste aussi, mais plus rarement, dans le retour du même dessin Grammatical, rime grammaticale.

Nous avons vu que la rime phonétique évite la concordance d'idées et repousse par conséquent la rime psychologique au même endroit; qu'elle écarte aussi la rime grammaticale ; cela suiïit pour marquer combien elles sont dillérenles. Quant à la rime psychologique, elle ne peut guère se passer d'une rime phonétique concordante, mais elle l'éteint par identité.

La rime psychologique ne se place pas d'ordinaire sur le même terrain que la rime phonétique, elle n'a pas tout-à-fait le même but; elle s'en distingue sous plusieurs rapports, ce que nous allons observer, mais auparavant, il faut que nous donnions des exemples de cette rime.

C'est d'abord et surtout dans r ensemble du poème qu'elle apparaît, ainsi que dans le poème à forme fixe. Elle forme aussi une des parties des strophes. Enfin on la rencontre même dans le poème astrophique, mais à 1 état sporadique.

Son application la plus connue a lieu dans le poème, mais celui sans forme fixe, destiné à être chanté, c'est-à dire dans la chanson. Elle y forme le refrain. Là elle est trop connue pour que des exemples soient nécessaires. Après chaque strophe, on répète deux ou plusieurs vers lesquels contiennent la pensée ou le sentiment principal. Ce retour est si naturel qu'il ne manque jamais dans le chaut populaire. Si l'on considère que la chanson est le mode le plus instinctif et le plus impérissable de la poésie, on comprendra toute l'importance de la rime psychique. Sans doute, dans les couplets, c'est la rime phonétique qui domine, et en résultat, il y a alternance des deux, le refrain portant la rime psychologique et les couplets la rime phonétique.

Hais cette dernière est souvent incomplète; dans un quatrain, il n'y a qu'une rime; tandis que la rime psychique, le refrain, est complet et lie tout le poème.

Parmi les poèmes à forme fixe, il faut citer la ballade, le rondel, le rondeau, le triolet, la villanelle, la glose, le pantoun. Quoiqu'ils soient bien connus, il faut faire ressortir ici la rime psychique qui en forme la base.

La ballade consiste, comme on le sait, eu trois strophes présentant le

même dessin rythmique et en un envoi final plus court; chacune de ces strophes et l'envoi sont terminés par le même vers. C'est ce vers qui forme la rime psychique. C'est une rime non de mots, c'est-à-dire d'idées, mais d'une phrase entière, c'est-à-dire de pensées. Ce retour incessant du même vers en finale forme l'unité du poème ; il y a là un véritable leit motiv psychique. Le vers revenant à la fin de chaque strophe ressemble beaucoup au refrain ; il s'en distingue en ce qu'i| relie par la rime l'intérieur de chacune. Il est interne, taudis que le refrain est externe. Il constitue l'unité du poème.

La villanelle, quoique d'une structure différente, repose sur le même principe et en est une réalisation rapprochée. G'est le premier vers du poème et le troisième qui doivent se retrouver à la fin pour le clore à peu près comme il a commencé et en outre, chacun d'eux doit se répéter dans toutes les stances en alternant, c'est un le il- motiv incessant. Ces vers sont situés à l'intérieur de la strophe, comme dans la ballade el non à l'extérieur comme dans la chanson.

Tu grandis, petite fille, Chaque soir, chaque matin.

Pendant que V oiseau babille.

Et trop courte est ta mantille Et ta jupe de lutin, Tu grandis, petite fille.

Partout le jardin s'habille.

Le lilas fleure et le thym Pendant que l'oiseau babille.

Ainsi parmi la famille Pousse ton cheveu châtain, Tu grandis, petite fille.

Le rondel, à son tour, ramène le leit-motiv à chaque stance, mais sans alternance, et la pièce finit comme elle a commencé. Les deux premiers vers reviennent comme les deux derniers de chacune des stances suivantes.

Dans la ritournelle, c'est le premier vers qui est identique au commencement de chaque stance.

La ritournelle Elle tourne toujours et ri*est jamais nouvelle, C'est le môme destin qui lient la minivelle

La ritournelle Sa note la première est encor claire et belle, Puis le son devient dur et la gamme rebelle.

Ici, le rythme psychique consiste plutôt dans la rime de l'idée que dans celle de la pensée, car la répétition, tout en portant sur un vers, n'atteint qu'un seul mot; c'est une transition à la rime desimpies idées à laquelle nous arrivons bientôt.

La glose consiste aussi dans la répétition alternante à la fin de chaque stance suivante de l'un des premiers vers de la première stance. Puis le poème entier finit par le premier hémistiche du premier vers du poème.

Au clair malin je t'aime, ma mignonne, Quand midi brille il est sur notre amour, Le soir je t'aime encore plus que le jour, La douce nuit c'est elle qui te donne

Le pur baiser que permet la madone, C'est ton baiser de la fleur à l'oiseau, C'est ton baiser de l'haleine au roseau, Au clair matin, je t'aime, ma mignonne..

De tes grands yeux à midi c'est le tour, Tout le soleil avec toute sa flamme Ne vaut jamais ce rayon de ton âme; Quand midi brille, il est sur notre amour.

Un poème d'importation étrangère, le pantoun, donne aussi la rime psychique, et le retour continu, mais d'une manière un peu différente. On ne quitte pas une pensée pour y revenir ensuite ; on ne s'en détache que peu à peu et on ne la laisse que lorsque par elle on a été déjà conduit à une autre. Cependant, en outre, à la fin on revient à la pensée du commencement.

Sur les bords de ce flot céleste Mille oiseaux chantent querelleurs ; Mon enfant seul bien qui me reste, Dors sous ces branches d'arbre en fleurs.

Mille oiseaux chantent querelleurs, Sur la rivière un cygne glisse ; Dors sous ces branches d'arbre en fleurs, O toi, ma joie et mon délice.

Sur la rivière un cygne glisse, etc.

Et e poème finit par ce vers

Sur les bords de ce flot céleste

Une autre particularité du pantoun, c'est le parallélisme des deux pensées qu'il poursuit, mais cela ne rentre pas dans l'ordre d'idées qui nous occupe.

Jusqu'ici la rime psychique ne consiste que dans la répétition de la même pensée dans toutes les strophes du poème ; elle peut aussi consister dans cette répétition dans l'intérieur d'une strophe. Il ne s'agit plus de poème à forme fixe, mais le cas est très fréquent, le premier vers de la stance se répète tout entier à la fin.

Qu'est-ce qu'une fée? hélas ! qui le sait ? Si tu le savais, adieu le mystère !

Sans doute on l'a vue et l'ombre passait, Mais l'ombre passée il fallait se taire ! Qu'est-ce qu'une fée? hélasl qui le sait?

Telle est la rime psychique, soit poëmatique, soit strophique, celle-ci plus rare. Cependant cette dernière existe aussi dans le triolet.

Près V étang où le jonc s'endort, L'étang vieux où dorment les mousses, J'ai rêvé dans mon âge d'or, Près l'étang où le jonc s'endort Du repos et de lente mort, Tant les eaux dormantes sont douces, Près l'étang où le jonc s'endort, L'étang vieux où dorment les mousses.

Ici l'on voit une double répétion qui forme l'unité de la strophe ; à côté de la rime psychique de pensée entière il faut placer la rime

psychique de simple idée. Nous avons déjà décrit comme telle celle qui se rencontre dans la ritournelle.

Il faut y joindre celle du rondeau.

Dans ce petit poème on répète à la fin de la 2e et de la 38 strophe le mot qui commence la première; ce doit être un mot frappant, une idée principale dont la répétition unifie le poème tout entier.

Mais le poème où le retour de la même idée traduite par le même mot revient le plus méthodiquement, c'est la sextine, d'importation italienne. Ce poème un peu factice sert bien à mettre en relief ce procédé de la rime d'idées. Les règles en sont compliquées, mais une seule nous intéresse ici, celle qui ramène les mots de la fin de chacun des vers de la première strophe avec un ordre inverse dans la seconde, puis dans la troisième. Ainsi, la première strophe termine ses vers par les mots : rêve, oiseaux, sève, trêve, réseaux, roseaux ; la seconde les terminera par roseaux, rêve, réseaux, oiseaux, trêve, sève ; on voit combien le procédé est pénible et qu'il ressemble beaucoup à celui des bouts rimes. Cependant on peut vaincre la difficulté, et alors en tirer des effets. Il y a rime d'idées, non point dans l'intérieur de chaque strophe, mais de strophe à strophe.

On peut, en dehors d'une structure aussi artificielle, obtenir le retour de strophe à strophe des mêmes mots à la fin des vers dans un ordre différent, de manière à créer un rythme réversif.

L'aurore est venue et tu dors mignonne, I. 'oiseau dans la feuille est tout reposé, Prêt à recevoir le jour que Dieu donne Mais te réveiller ! je n'ai pas osé.

In petit baiser serait trop osé ; Le baiser plus doux que celui qu'on donne (.est le baiser pur, frais et reposé Qu'elle-même fait ta lèvre mignonne.

Il y a rime d'idée à idée, et cependant il n'y a pas rime de pensée à pensée. Il faut au contraire que la pensée diffère, sans cela il y aurait une harmonie trop complète, il n'existerait pas de lien spécial d'idée à idée ; c'est le même besoin de discordance partielle que nous avons observé déjà dans la rime purement phonétique.

I q poème emprunté à la littérature des peuples musulmans,le Ghazal réalise d'une manière plus complète la rime psychologique d'idée à

idée. Nous l'examinerons plus loin sous d'autres rapports. Ici il faut noter que le mot rime avec lui-même et cela pendant toute la durée du poème dans tous les vers, sauf ceux impairs qui restent sans rime d'aucune sorte.

En voici un exemple :

La lionne aime en son grand cœur, La fourmi en son petir cœur, La femme aime aussi dans son àme Et dans ses sens et dans son cœur.

L'amour différent est !e même, Différent le même est le cœur.

La sève est du sang pour la plante Et sous l'écorce bat son cœur.

Comme on le voit, les deux premiers vers du Ghazal contiennent à la fin le même mot, ce qui sert de base initiale à tout le rythme, puis ce mot se trouve reproduit de deux vers l'un. II est employé sans changement de sens. L'idée est immuable, il n'y a de nouveau chaque fois que l'ensemble de la pensée qui la renferme.

La rime psychologique, soit de pensée à pensée, soit d'idée à idée, étant connue, nous avons déjà compris qu'elle remplit, surtout de strophe à strophe, pour leur donner l'existence externe et aussi pour constituer le poème, le rôle que la rime joue dans l'intérieur de la strophe ou de vers à vers. Elle marque la fin de la strophe et la fin du poème d'une manière très nette; puis elle satisfait au besoin que l'esprit éprouve du retour de la même pensée, soit à la fin, soit de temps en temps ; enfin elle procure la gradation et la création d'un vers qui domine la phrase poétique. Mais à ces rôles la rime psychologique en ajoute un nouveau qui est de constituer le lien, l'unité, tantôt de la strophe, tantôt du poème entier. Sans elle, point de poème proprement dit, de poème articulé, mais seulement celui amorphe au point de vue rythmique.

C'est précisément cette articulation du poème, la différenciation de ses diverses parties, qui constitue le poème à forme fixe.

On le considère quelquefois avec un certain dédain à cause de ses règles qui semblent un peu artificielles. C'est un tort ; ce poème est celui où entre en jeu régulièrement la rime psychique, ordinairement absente ailleurs. Il devrait s'appeler poème articulé ou poème à rime psychologique.

té de la rime phonétique et de la rime psychologique prend place la rime grammaticale. Elle est peu connue , quoiqu'elle fut notée dans l'ancienne prosodie. On peut citer ces vers de Sully- Prudhomme.

Si quelque fruit où les abeilles goûtent

Tente, y goûter ; Si quelque oiseau dans les bois qui ['écoulent

Chante, écouter ; Entendre au pied du saule ou l'eau murmure

L'eau murmurer , Ne pas sentir tant que ce rêve dure.

Le temps durer.

Qu'il s'agisse de la rime phonétique ou de la rime psychologique, un mot ne doit pas rimer avec lui-même, ou du moins il faut qu'en même temps il rime avec un autre.

Autrement, il y aurait identité, non accord. Mais cette rime est permise si le mot identique est pris dans un sens différent, et alors la rime n'en est que plus riche, ce qui prouve que ce n'est pas l'identité de son qui est défendue, mais bien son doublement par l'identité d'idée.

Cependant n'y a-t-il pas u exception véritable à cette loi ? Certains poètes modernes ont fait rimer un mot avec lui-même, sans variation de sens, et ni l'oreille ni l'esprit n'en sont choqués.

Par exemple, Verlaine maintes fois. Ce procédé peut être désapprouvé en général, cependant il ne peut être absolument rejeté. Il en résulte, lorsqu'on l'emploie judicieusement, une rime psychologique qui vient tia\erser les rimes phonétiques et qui a un effet propre.

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