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DIVERSES UNITÉS RYTHMIQUES QUE FORME LA RIME

Une des fonctions importantes de la rime que nous avons signalées, c'est de former le lien de l'unité rythmique qu'elle concerne, Il s'agit maintenant delà voir à l'œuvre, réalisant cette unité.

Il faut distinguer encore ici la rime psychologique et la rime phonétique.

Commençons parla première que nous venons de quitter, parce que nous aurons peu à ajouter à ce que nous venons de dire.

Le poème comprend plusieurs unités concentriques de plus en plus étendues, solidaires entre elles, mais ayant cependant une existence autonome.

La première unité est le pied, mais celui-ci n'existe pas dans la versification française ; chez nous, la première unité est l'hémistiche. Elle se suffit plus rarement à elle-même que les autres quand elle est isolée ; mais deux hémistiches se répondent et forment déjà un rythme. L'unité supérieure est le vers, mais il se suffit incomplètement à lui-même, quoique la symétrie de ses deux hémistiches le constituent intérieurement. Il exige pour s'intégrer la rime finale pour laquelle il faut deux vers au moins, d'où l'unité supérieure, le distique. Au-dessus du distique règne la strophe, unité culminante et définitive.

La versification se compose donc des unités suivantes superposées : le pied, quelquefois la dipodie qui est intermédiaire, l'hémistiche, le vers, le distique, la strophe, le poème.

C'est dans chacune de ces unités qu'agit la rime pour en former le lien.

D'abord la rime psychologique ; si la rime phonétique agit, c'est surtout sur le vers, le distique et la strophe ; la première agit surtout sur le poème, les deux se partagent le domaine de la strophe.

Nous avons vu comment la rime psychologique forme par le refrain l'unité de la chanson, mais elle unifie un tout inorganique, puisque les couplets peuvent être en nombre indéfini et elle agit du dehors, puisqu'elle se trouve en dehors des strophes ou couplets ; son action est plus pénétrante dans la ballade où le vers est répété à la fin de chaque strophe, où le nombre des strophes est préfix et où la dernière est différenciée. Le virelai nouveau présente la même unité, sauf que les deux vers formant refrain sont placés au commencement du poème et qu'alternativement l'un deux est répété à la fin de chaque strophe, ou plus exactement à la fin de chaque laisse. Il en est de même du rondel. Il en est de même aussi, sauf que la rime est d'idées et non de pensées, du rondeau. La villanelle a un vers-refrain alternant dans chaque stance. Il en est de même de la glose. Le pantoun à son tour réalise de strophe en strophe l'unité du poème par les vers de l'une d'elles, répétés dans l'autre. Nous n'avons pas à insister sur ce côté que nous avons suffisamment décrit.

La rime psychologique peut aussi former le lien de la strophe. Cet eflet s'observe surtout dans le triolet qui constitue bien un poème, mais dont chaque strophe peut vivre isolément au moyen de cette rime.

Tu dormais dans un jardin Sous les lilas et les roses.

Toi, la rose en son matin, Tu dormais dans un jardin ; Dans ta feuille de satin S'entrouvraient tes lèvres closes ; Tu dormais dans un jardin Sous les lilas et les roses .

Un des vers de la strophe est trois fois répété, il forme ainsi une rime psychologique et strophique redoublée.

La rime psychologique peut faire l'unité du distique dans le ghazal où de deux vers l'un le même mot se trouve reproduit à la fin.

La rime psychologique ne peut exister d'hémistiche à hémistiche dans notre langue, mais en latin, il y avait une rime grammaticale entre le substantif et l'épithète placés aux deux hémistiches.

Tels sont les différents liens formés par la rime psychologique et les unités où elle opère.

Il en est de même de la rime phonétique ou proprement dite, elle peut constituer le lien entre les hémistiches, entre les deux vers du distique, entre les parties de la strophe, entre les différentes strophes soit à l'intérieur, soit à l'extérieur, pour former le poème.

Il y a donc une rime versuelle, une rime strophique et même une rime poématique.

La plus connue est la rime versuelle, c'est-à-dire celle qui forme un couple de deux vers, un distique; en français le vers n'est pas entier sans cette rime, de sorte qu'on peut dire qu.un vers isolé n'existe pas au point de vue de la sonorité, mais seulement à celui du dessin rythmique. Cependant le champ de la rime peut être plus étendu que celui de deux vers, mais alors on sort du poème amorphe pour entrer dans celui articulé et strophique et la rime devient strophique ellemême.

Il n'y a pas en français de rime d'hémistiche à hémistiche, de manière à constituer intérieurement le vers ; elle peut exister en réalité, mais alors par ce seul fait, les hémistiches deviennent indépendants et constituent chacun un petit vers distinct. Mais dans d'autres versifications, celle des langues celtiques, par exemple, il y a des rimes intérieures se correspondant et par cette correspondance formant le vers lui-même.

La rime phonétique est souvent strophique de deux manières ; elle

forme la constitution intérieure de la strophe ou sa constitution extérieure.

Au premier point de vue, la rime phonétique devient strophique de la manière la plus fruste au moyen de la monorimie, mais la laisse ancienne ne produit pas cet état, le nombre des vers de chaque strophe étant indéfini, elle est aussi strophique, elle l'est lorsqu'elle se croise avec une autre rime, surtout lorsqu'elle se croise en se répétant, et au plus haut degré, lorsque la rime est embrassante et que le dernier vers a le caractère de clausule.

Voici des exemples de ces degrés.

Ier Degré.

Le sable rouge est comme une mer sans limite

Et qui flambe, muette, affaissée en son lit ;

Une ondulation immobile remplit

L'horizon aux vapeurs de cuivre où Tbomme habite.

(Le comte de Lisle. )

2e DEGRÉ.

Ah ! bien loin de la voie Où marche le pécheur Chemine où Dieu t'envoie ; Enfant garde ta joie, Lys garde ta blancheur.

Victor Hugo).

3e DEGRÉ.

Le ciel est noir, pas une étoile; Les regards fixement baissés, Jeanne effile un lambeau de toile Pour les blessés.

On voit que la rime constitue de plus en plus la strophe ; l'achever par l'assistance d'un vers final plus court est nécessaire.

Mais la rime joue un rôle strophique plus marqué encore quand elle relie la strophe précédente à la strophe suivante.

Elle le fait de deux manières.

La première est le procédé de la terza rima. Chaque strophe se com-

pose de trois vers. Deux seulement riment entre eux. Le troisième ne trouve la rime correspondante que dans la strophe suivante :

L'aigle noir aux yeux d'or, prince du ciel mongol, Ouvre dès le premier rayon de l'aube claire Ses ailes comme un sombre et large parasol

Un instant immobile, il plane, épie et flaire ; Là-bas, aux lianes du roc crevassé, ses aiglons Erigent, allâmes, leurs cous au bord de l'aire.

A la fin du poème, dans la dernière stance, il manquera un vers pour remplir la dernière rime ; on l'ajoute indépendant de toute stance et comme clausule poématique ; nous touchons donc ici à la fonction d'unité du poème.

Un autre moyen de procurer par la rime l'unité strophique externe est de faire rimer chacun des vers d'une strophe avec chacun de ceux correspondants de l'autre,sans que les vers d'une même strophe riment entre eux. Ce genre est peu usité.

lre STANCE.

Seigneur, immuable, impassible,

Dans ta solitude éternelle

Toi qui n'as jamais rien souffert,

2 e STANCE.

Pourquoi fis-tu l'homme possible, La douleur qui se renouvelle, Le bonheur qui toujours se perd ?

De cette manière, deux strophes se répondent toujours au moyen de la rime. On peut imiter ainsi la strophe pindarique avec cette différence que c'était le dessin rythmique et non la rime qui se reproduisait de strophe à strophe.

Enfin la rime phonétique peut, soit à elle seule, soit avec le secours de celle psychologique, constituer l'unité du poème.

C'est ce qui arrive déjà dans une certaine mesure dans la terza-rima que nous venons d étudier, mais d'une manière bien plus frappante dans la ballade.

Dans les quatre derniers vers de chaque strophe, les rimes doivent se correspondre et se retrouver aussi dans l'envoi final, dans le rondeau, où les diverses stances doivent avoir les mêmes rimes. Mais ce domaine est moins le sien, la rime psychologique forme surtout cette unité.

Il ne faut pas oublier la pièce entièrement monorime, bien différente delà laisse dont la monorimie n'était que strophique.

Cette rime uniforme établit alors directement l'unité du poème.

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