ASSONANCE, RIME SUFFISANTE, RIME RICHE
Au fond, c'est toujours la rime, mais à différentes puissances. L'assonance consiste dans le retour de la même voyelle tonique, sans qu'il y ait répétition dans les fins de vers de la consonne qui précède ni de celle qui suit cette voyelle tonique finale.
La rime suffisante consiste dans le retour, avec la voyelle finale tonique de la consonne qui la suit, et si aucune consonne prononcée ne suit, de celle qui précède. La rime riche consiste dans celui de la syllabe entière avec la consonne qui la ferme et celle qui l'ouvre, consonne d'appui.
Doit-on se contenter d'une simple assonance ?
Faut-il au contraire, obtenir la rime dite suffisante ou même la rime riche ? A cette question rythmique, les époques successives de l'évolution ont diversement répondu.
A l'origine de la poésie française, on s'est contenté de l'assonance ; on ne s'est même pas douté du plaisir musical plus grand que la rime proprement dite pourrait procurer.
Même l'assonance est faible, et s'il y a une diphthongue, il suffit de l'une des voyelles qu'elle contient. La chanson de Roland est basée tout entière sur la simple assonance, de même celle d'Alexandre, mais cette dernière avec un emploi qui se rapproche davantage de la rime.
Voici des exemples tirés de la première.
Seigneurs, baruns, dist l'empereïre Caries, Le reis Marsiliés m'od transmis ses messages ; De sux aveir me revelt duner grand masse, Urs et leuns et veltres caeignables Set ceuz cameils et mil osturs muables.
La poésie populaire a conservé la tradition de la poésie ancienne et ne rime aussi que par assonance, la rime lui est inconnue.
Cependant la fin de chaque vers se trouve marquée d'une manière très sensible. Dans l'exemple ci-dessus l'a sans la consonne qui précède et sans celle qui suit peut mener toute la laisse.
Plus tard, à l'assonance succède la rime pauvre, c'est-à-dire celle qui se contente dans tous les cas de la consonne qui suit la voyelle tonique. Ainsi l'on ne ferait plus rimer Caries avec masse, ni avec messages, mais on ferait rimer raison avec renom.
En d'autres termes, si la voyelle finale n'est suivie d'aucune consonne, elle se suffit: si. au contraire elle l'est, cette consonne doit entrer dans la rime. Cette rime pauvre survit longtemps à l'avènement de lari me suffisante et nous la retrouvons chez les meilleurs auteurs des XVII* et XVIIIe et du commencement du XIXe siècle.
Par exemple, Molière fait rimer jaloux avec courroux ; raison avec bâton; chameau avec nouveau. Il en était de même de Musset au commencement de notre siècle, à une époque où déjà la rime suffisante était exigée en principe.
Cependant, et comme pour contredire l'évolution rythmique naturelle, entre la période de l'assonance et celle de la rime pauvre surgit, comme une révolution, celle de la rime ultrariche amenée par l'école de Ronsard. Mais il y avait là un mouvement artificiel qui ne dura pas, et au cours du XVIIe siècle on passa de la rime pauvre revenue à la rime suffisante.
C'est sous l'empire de la rime suffisante qu'ont été écrits les traités de versification empirique qui la donnaient comme une règle définitive. Ce système est identique à celui de la rime pauvre quand il s'agit de la voyelle tonique suivie de consonne le plus souvent rime féminine; mais elle diffère dans le cas de la voyelle non suivie de consonne.
Alors elle exige aux deux fins de vers l'identité de la consonne précédente ; périssable rimera avec incapable, mais envois ne rimera pas pas avec effrois ; mais seulement avec pavois.
Une seule exception est faite à cette règle rigide, exception très curieuse et que nous examinerons bientôt dans sa racine. Lorsqu'un des mots en rime est un monosyllabe, on se contente d'employer une rime pauvre , c'est-à-dire que la voyelle seule suffira. Ainsi dans l'exemple ci-dessus moi rimera bien avec effroi ; si la voyelle est suivie d'une consonne, il faut aussi que cette consonne rime, sort avec endort, mais la consonne précédente est toujours mise en liberté.
Ainsi la rime pauvre est permise entre deux monosyllabes, et entre un monosyllabe et un polysyllabe. Gomme les monosyllabes sont fréquents dans notre langue, et surtout constituent des mots très usités, une large brèche est faite à la règle.
Dans la première partie du XIXe siècle, sous l'influence de Victor Hugo (non de tous les romantiques) la rime riche se substitua à la rime suffisante, sinon comme une règle absolue de prosodie, au moins comme un usage que la mode rendit obligatoire. Les poètes de l'école dite parnassienne s'y conforment tous. Dans ce système, non seulement il faut faire rimer la dernière voyelle tonique, mais aussi la consonne qui précède et celle qui suit. d'où une grande sonorité. Quelquesuns exagèrent même ce système jusqu'à ressusciter les rimes ultrariches de l'école de Ronsard. Bauville en présente des exemples. Mais en tout cas, le système des rimes des XVII- et XVIII siècles fut rejeté comme ne satisfaisant pas pleinement l'oreille. Cependant on conserva l'immunité accordée aux monosyllabes : ils purent rimer entre eux ou avec les polysyllabes sans la consonne précédente.
De nos jours une réaction s'est produite contre la rime riche, mais elle est encore faible. Elle est venue de l'école dite décadente qui a cherché à la remplacer par la simple consonnance, faisant ainsi retour à l'état primitif du rythme.
Tel a été le processus historique en France du degré de richesse de la rime. Il importe maintenant de discuter la valeur de cette richesse, d'indiquer le degré qui parait préférable. Dans cette critique nous allons retrouver la différence entre la loi et la règle que nous avons mise en vedette au commencement de cette étude.
Il est certain que l'assonance a longtemps suffi au besoin rythmique, elle marque suffisamment la fin du vers, aujourd'hui encore, la poésie populaire ne connaît pas d'autre instrument. Elle a l'immense avantage de laisser la pensée se mouvoir librement.
L'assonance est extrêmement facile à trouver, elle n'exige jamais le sacrifice d'une pensée, tandis que la rime l'impose quelquefois et certaines rimes très souvent. Voici, par exemple, le mot enfant, il ne rime qu'avec étouffant, réchauffant, triomphant et fend. Lorsque ce mot : enfant, se trouve à la fin d'un premier vers, il faut absolument qu'un des mots ci-dessus cités se retrouve à la fin du vers suivant. Par quel miracle y arrivera-t-il !J En effet, il n'y en a qu'un qui convienne dans la plupart des cas, c'est triomphant : l'un appelle l'autre. Ainsi, dans toutes les poésies où vous rencontrez le mot enfant à la rime, vous êtes
presque sur de trouver le mot triomphant à la fin du vers suivant. On comprend combien cette rime presque unique va faire tourner la pensée toujours dans le même cercle. Non seulement elle devient banale, mais elle rend banale la pensée elle-même. Sans doute, par une nouvelle difficulté vaincue, l'originalité de celle-ci peut être préservée, mais c'est là une lutte inutile. Sans doute aussi, le mot enfant, comme tous les autres, peut rimer avec beaucoup de monosyllabes en anl, et c'est là une ressource, mais ces monosyllabes eux-mêmes sont rares, parce qu'on exige le / final.
Une grande partie de la banalité poétique est due à la banalité rythmique, et celle-ci procède de la rime, surtout de la rime riche, mais aussi, comme nous venons de le montrer, de la rime suffisante.
Cependant, c'est pour fuir précisément cette banalité que la rime avait été substituée à l'assonance, cette dernière était trop facile, il fallait élever des obstacles exigeant des efforts. Les obstacles, en effet, augmentent la vigueur et tendent le ressort. La difficulté vaincue est un avantage pour la perfection de l'œuvre. Si l'on cherche la rime, au lieu de la cueillir sur son chemin sans peine, il faudra arrêter un moment sa pensée, la forcera passer dans une filière, et par conséquent la rendre plus polie et plus parfaite. In tel raisonnement ne manque pas déraison. D'un autre côté, la sonorité devenue plus grande satisfait davantage l'oreille. La rime n'a pas seulement pour but de marquer la fin du vers ; dans ce sens, l'assonance suffit ; elle plaît en outre à l'oreille et réalise le besoin du retour du même son ; à ce point de vue, on exige l'identité non plus d'une voyelle, mais de la syllabe entière.
Pour y parvenir, il faut au moins l'identité d'une voyelle et d'une consonne. C'est ici qu'apparaît déjà un choix arbitraire. Dans la rime dite féminine, c'est-à-dire se terminant par un e muet ou par une consonne, admirable, effroyable, c'est la consonne qui suit la tonique ; celle qui précède est indifférente pour la rime suffisante ; ainsi, par exemple, admirable et effroyable riment suffisamment; de même effort et ressort riment, tandis que effort et vol ne rimeraient pas. Au contraire, lorsque le mot finit dans la prononciation par une voyelle, il ne s'agit plus, et il ne peut plus s'agir que de la consonne qui précède ; la rime de celle-ci devient exigée ; par exemple, dessin ne rime pas avec chagrin.
Il y a donc un balancement et comme une compensation quant à la rime des consonnes. Si celle qui suit la voyelle tonique rime, elle dis-
pense la consonne précédente de le faire ; si, au contraire, elle ne peut rimer, n'existant pas, la consonne précédente devient obligée.
Ce système manque de logique, et c'est le point faible par lequel celui de la rime riche a pu victorieusement l'attaquer. Si la difficulté vaincue est un mérite, pourquoi ne pas rendre celui-ci plus grand ; il suffira d'accumuler les obstacles. Et, ce qui est plus essentiel, si l'identité syllabique est nécessaire pour le besoin de retour, pourquoi ne pas intégrer la sonorité en exigeant l'identité de toute la syllabe? Pourquoi s'arrêter à une fraction de celle-ci et surtout pourquoi tailler arbitrairement cette fraction ? Est- on bien sûr que la consonne qui suit ait plus d'importance que celle qui précède ? Est-ce qu'admirable et miracle ne riment pas aussi bien entre eux qu'admirable et effroyable. Il suffit de lire quelques-unes des laisses des poèmes anciens où la rime de la consonne posttonique n'est pas exigée pour sentir que cette rime ajouterait peu au plaisir de l'oreille, et qu'il se pourrait bien que la consonne précédente, la consonne d'appui, ait plus d'importance que l'autre.
Le système delà rime suffisante n'est donc pas pleinement logique; la rime doit être de la voyelle tonique ou de la syllabe tonique, la rime suffisante est à mi chemin.
Un autre reproche grave d'illogisme a été fait à ce système, mais ne nous paraît pas pleinement justifié.
On sait l'immunité édictée en faveur des monosyllabes ; émoi qui ne rimerait pas avec aloi rime avec loi ; il en est de même des monosyllabes entre eux ; bon rime avec son ; de telle sorte que pour les mots finissant par une voyelle la consonne d'appui tantôt est exigée, tantôt ne l'est pas. Pourquoi ? Au point de vue de la difficulté vaincue, il y a toujours intérêt à augmenter la difficulté ; à celui de la sonorité, il n'y a aucune raison de distinguer ; si elle est nécessaire ici, elle est nécessaire là-bas et toujours.
On donne, il est vrai, de cette licence, une raison empirique. Les monosyllabes avec la même consonne d'appui sont trop peu nombreux. On sait combien la rareté de certaines rimes peut nuire. Des auteurs se sont même amusés à compter le nombre de certains mots qui ne peuvent rimer avec aucun autre, de sorte que la fin du vers leur est interdite. D'autres trouvent difficilement leur contre partie. Mais ici, si les monosyllabes peuvent difficilement rimer entre eux avec richesse, ils le peuvent facilement avec des polysyllabes. Alors pourquoi l'immunité? Nous la concevrions si elle existait de mono-
syllabe à monosyllabe, mais nous ne pouvons la comprendre avec l'étendue quelle a. Les questions de rythme ne peuvent se décider d'ailleurs par celle de difficulté plus ou moins grande.
Cependant cette règle que les monosyllabes sont exonérés de la rime de la consonne d'appui soit entre eux. soit avec les polysyllabes, n'est pas une règle contraire aux lois naturelles, mais pour le constater, il faut en trouver la véritable explication que voici :
Lorsqu'il s'agit de deux polysyllabes, la rime de la dernière voyelle seule n'aboutissait le plus souvent qu'à faire rimer un mot avec luimême, ce qui est essentiellement défendu, car l'identité détruit l'accord, et d'autre part nous avons observé que la concordance phonétique veut, pour procurer une surprise agréable à l'oreille et à l'esprit, se doubler d'une discordance psychologique. Ce n'est pas exactement un mot qui rime avec lui-même, mais un suffixe avec un suffixe identique. Prenez la rime ais\ vous trouverez français, anglais, hollandais, la rime ance, vous trouverez expérience, innocence, confidence, dans tous ces mots ais ou ance sont une désinence tonique; il y a non seulement identité de son, mais aussi identité de sens, ce qui est contraire à la loi précitée, au moins dans une partie du mot, ce qui est trop déjà. En outre, étymologiquement ces fins de mots ont été autrefois dans la langue latine des mots entiers. Pour rimer véritablement en vertu de ce principe, il faudra la consonne d'appui appartenant non à la désinence, mais à la racine principale, espérance rimant alors véritablement avec ignorance, parce que les deux racines rimeront alors au moins par une consonne.
Que si un monosyllabe se présente, il faut d'abord remarquer qu'il n'a jamais de désinence proprement dite, il ne se compose que de la racine principale ou de la désinence contractée avec celle-ci et dont par conséquent le souvenir s'est perdu. Dès lors, il rimera bien avec un autre monosyllabe qui lui aussi est un radical pur, et il n'aura pas besoin de la consonne d'appui pour renforcer cette rime qui se suffit, et pour lui faire atteindre la racine. De même, il rimera avec le suffixe d'un polysyllabe, puisqu'il n'y aura plus identité de syllabe finale et de sens de cette syllabe. Ainsi paix rimera bien avec français, et de même france avec vaillance. La règle des monosyllabes correspond donc vraiment à une loi naturelle identique.
Cela explique en même temps que celte règle existe dans le système de la rime riche comme dans celui de la rime suffisante.
Cela explique aussi pourquoi la consonne d'appui est exigée entre
polysyllabes, dans le système de la rime suffisante, les mots finissant par une voyelle, et dans celui de la rime riche, entre tous.
Malgré cette explication , le privilège accordé aux monosyllabes n'en parait pas moins choquant et combat la nécessité de la rime riche et même de la rime suffisante. La sensation actuelle du langage se distingue de celle étymologique. Cependant cette dernière n'a pas perdu tout son efiet ; si l'on ignore l'origine et le sens premier des suffixes, on sent l'identité de sens grammatical et cette identité psychologique vient affaiblir l'effet de l'identité phonétique qui devait être mise en relief par une discordance psychique.
Le système de la rime riche, c'est-à-dire de la rime syllabique, est le plus logique dès lors qu'on ne se contente pas de la rime vocalique. Il l'est d'autant plus que pour l'oreille la consonne qui précède a beaucoup plus d'importance que celle qui suit. En effet, les syllabes, dans le vrai sens de ce mot, sont celles ouvertes ou considérées comme telles ; à ce point de vue. la consonne qui ferme la syllabe n'a qu'une importance secondaire. Si une voyelle ne suffi!, pas, il y a lieu d'adjoindre tout d'abord la consonne qui précède plutôt que celle qui suit.
Mais peut-être le système de la rime riche a-t-il eu le tort d'exiger à la fois la rime de la consonne qui précède, tout à fait rationnelle, et celle de la consonne qui suit, dont on aurait pu se passer. Celle-ci est peu importante, et si elle ne rimait pas. l'oreille n'en serait pas moins satisfaite et l'esprit surpris.
Ainsi fertile semble bien rimer avec comestible; marbre, avec cable; fortune, avec costume. La dernière consonne est presque négligeable : l'ancien français la négligeait avec raison. Il faudrait, contrairement à ce que décide la versification, en faire abstraction et ne se préoccuper jamais que de la syllabe tonique, celle qui précède la syllabe féminine finale atone.
Le système que nous examinons en ce moment a donc eu le tort d'embrasser à la fois la consonne précédente et la consonne suivante. La première nous semble nécessaire pour former la syllabe tonique ; la seconde ne contribue qu'à la syllabe atonique suivante laquelle est indifférente, et qui l'est tellement que dans la versification italienne elle n'est même pas mise eh compte pour le comput des syllabes.
Ce système de la rime riche, tel qu'il est actuellement compris, a pour résultat de chasser de la fin du vers un bien plus grand nombre de mots que celui de la rime suffisante.
Cette raréfaction de la rime entraîne la raréfaction de l'idée et par
là même sa banalité. L'oreille est satisfaite, mais l'esprit ne l'est pas. On aboutit enfin au jeu de mots, au bout rimé, au calembourg. Victor Hugo lui-même, le créateur du système, le fait trop souvent.
On comprend ainsi la réaction qui s'est produite contre la rime riche, réaction qui a fini par faire retour à l'assonance et à la prose rythmée. C'est que la rime riche est devenue entre les mains de certains versificateurs une rime ultra riche où deux syllabes finales de chaque côté ont fini par rimer ensemble.
Et maintenant que les défauts de chacun de ces systèmes sont indiqués, quelle nature de rime doit définitivement l'emporter? L'assonance, ou la rime suffisante, ou la rime riche?
Ni l'une ni l'autre, et c'est ici qu'il faut bien distinguer entre la règle et la loi, de l'une remonter à l'autre, et ne pas s'arrêter au rythme cristallisé par quoi que ce soit ou à quelque époque que ce soit.
Les lois essentielles à observer sont au nombre de deux :
La première est celle de la sonorité. Il faut le plus de sonorité possible. Cependant le degré de cette sonorité n'est pas préfix, il est variable et gradué. C'est une idée absurde d'édicter d'avance que la sonorité sera toujours au même degré de perfection, car cette perfection est, suivant les cas, plus ou moins nécessaire. D'ailleurs, ce degré peut quelquefois exister hors du concours de la consonne, sans devenir inférieur ; cela dépend de la nature de la voyelle tonique.
La sonorité parfaite est plus ou moins nécessaire suivant le genre de poésie ; s'il s'agit d'un drame ou d une comédie, d'un poème scénique, la perfection de sonorité n'ajoute rien à la valeur poétique.
Cela se comprend : la rime riche n'est même pas utile dans le dialogue ; elle est nuisible, parce qu'elle détruit le naturel. L'assonance suffirait, surtout avec la diction théâtrale qui tend à affaiblir les finales du vers. Elle marquerait le rythme sans détruire la suite du discours. Il en est de même dans la poésie narrative ou épique où il suffit qu'un lien soit formé, et il faut qu'il ne soit pas trop étroit. Ce qui a fait la défaveur du vers au théâtre, c'est en partie la mode de la rime riche ; elle détruit la continuité de l'action. Au contraire, dans la poésie lyrique, cette rime est utile, elle vient marquer la stance, le vers rimant ainsi donne à celle-ci l'ictus nécessaire. Il faut donc employer une rime plus ou moins intégrée suivant le genre du poème.
Mais, même en dehors de cette distinction, la sonorité peut être obtenue à plus ou moins de frais, suivant l'emploi de la voyelle finale tonique. C'est ce que n'ont pas compris la plupart des rythmicien3 qui
qui n'ont vu que la règle inflexible édictée, sans en rechercher la raison. Il y a des voyelles plus pleines qui se suffisent parfaitement à elles-mêmes, sans secours de consonnes ; il y en a d'autres faibles ou grêles qui isolées restent incomplètes.
C'est ainsi que les voyelles toniques consistant en diphthongues sont tellement sonores qu'elles n'ont besoin du secours d'aucune consonne et qu'exiger la rime riche est alors un non-sens. Par exemple, les dipththongues finales oi, oua, ua, aille, ia, ont une ampleur qui rend inutile la consonne d'appui. A plus forte raison en est-il ainsi quand elles se trouvent allongées dans la prononciation par un s suivant qui ne se prononce pas, mais qui en prolonge le son, par exemple, dans lois,Jois, etc. A plus forte raison encore, lorsque le diphthongue est suivie d'un e muet qui l'allonge encore plus : joie, joies. Dans tous ces cas, du reste, il n'y a même pas de véritable exception. Le diphthongue devenue une semi-voyelle, c'est cette semi-voyelle jouant le rôle de consonne qui est la consonne d'appui. Il en est ainsi delà voyelle finale suivie d'un e muet qui ne se prononce pas, mais qui a pour effet de l'allonger ; alors c'est encore d'une voyelle très longue, par conséquent, très sonore qu'il s'agit ; c'est ce qui a lieu dans une foule de mots : amie rime très bien avec défie et avec fléchie, parce que la prononciation, s'arrêtant sur 1'/ final, le met en relief, attire l'attention sur lui, et donne à cette voyelle une sonorité particulière.
Certaines voyelles ont, en dehors de toute autre circonstance, une sonorité spéciale ; ce sont celles nasales an, on, in, un ; elles ont une telle énergie que la voix nécessairement se repose sur elles , ne peut s'en détacher de suite et leur donne une ampleur telle que la consonne qui précède devient indifférente. C'est ainsi que chemin rime très bien avec enfin ; tournant avec tombant, charbon avec bâton etc.
Nulle oreille ne trouvera ces rimes insuffisantes, ou si elle le fait, ce sera par une habitude ou artificiellement.
Au contraire, les rimes des autres voyelles qui ne sont ni nasales, ni diphthongues, ni allongées par un s ou un e finals, sont faibles, et a consonne d'appui devient utile, surtout lorsqu'il n'y a pas de consonne à suivre la voyelle, mais même lorsqu'il y en a. C'est, en effet, la voyelle précédente qui prête le plus fort appui, même dans les rimes féminines. C'est ainsi que Ye final est très grêle ; aussi la rime entre chanté et tombé est à peine suffisante , il en est de même de celle entre étourdi et fini. La sonorité doit alors être amplifiée et la consonne
précédente la computer : charité, vérité : fini. héni. Il en est de même quant aux rimes féminines ; la voyelle tonique e est faible ; cadette rimera donc pauvrement avec végète, tandis que ê est fort; prophète rimera donc bien avec tempête ; dans le premier cas, la consonne précédente complète : végète, jette. L'importance de la consonne d appui est alors tellement considérable qu'elle dépasse de beaucoup celle de la consonne finale, de sorte que végète rimerait bien avec dégèle si cette règle était adoptée.
Il serait donc juste, à ces points de vue, de demander la rime riche, seulement lorsque la voyelle tonique aurait peu d'ampleur, et de la négliger dans le cas contraire; ce serait l'un des critères à suivre. Mais, dans l'emploi même de la consonne d'appui , il y aurait plusieurs nuances à observer.
On parcourt les consonnes de l'alphabet et l'on exige l'identité absolue, consonne à consonne, sans se préoccuper des rapports phonétiques plus ou moins éloignés entre ees diverses consonnes, ce qui pourtant est un point de la plus haute importance. Il y a une énorme distance entre les dentales, les gutturales et les labiales. Au contraire, entre les labiales, le p et le 6, iy et le u, par exemple, la distance est très faible Dans les cas où la consonne d'appui est exigée, on pourrait donc se contenter de consonnes voisines et non identiques, par exemple, peinture rimerait très bien avec verdure, car le d n'est qu'un t sonorisé. Ce n'est pas tout, toutes les nasales se tiennent, et Y m rimerait facilement avec Yn, par exemple, honnête avec comète. Nous entrerions dans la phonétique pure si nous poursuivions ces nuances. Mais elles sont sensibles à l'oreille seule ; même lorsqu il s'agirait de rimes masculines, celle ci serait satisfaite Par exemple, bon rimerait très bien avec mon ou bâton avec abandon, parce que le 6 et Y m sont des nasales, le t et le d des dentales.
Jusqu'ici, nous nous sommes tenu sur le terrain purement phonétique, mais il faut considérer aussi le point de vue psychologique, et là nous trouverons encore une dispense de la rime complète. Nous avons observé déjà que les mots en concordance phonétique doivent diverger, autant que possible, par le sens. S'ils ne le font pas beaucoup comme les polysyllabes terminés par des suffixes, il faut racheter cette défectuosité par une rime plus riche, comprenant la consonne d'appui et mêmedes phonèmes situés au-delà. Si, au contraire, commedans les monosyllabes, le sensdiverge tout-à-fait, l'étendue de la rime peut être beaucoup moindre. Il en est de même ici. Toutes les fois qu'il s'agira de mots
ayant des finales très fréquentes il faudra faire remonter la rime,quidevra in nue quelquefois englober deux syllabes. Par exemple, les terminaisons en able sont très usuelles ; il faudra donc des rimes en fable ou en sable. mais ces dernières forment encore des suffixes fréquents grâce aux effets de l'analogie, on fera bien d'avoir des rimes en êtable ou en iiable. Au contraire, lorsque les finales sont rares, on peut se contenter de la dernière voyelle. La rime peut ainsi monter ou descendre suivant une échelle mobile. Il s'opère une sorte de compensation : lorsque le sens diverge convenablement, la rime peut être réduite à son minimum ; lorsqu'il ne diverge pas dans la finale, elle doit s'étendre à son maximumjusqu'à atteindre une partie du mot où ses racines diffèrent.
Il y a lieu aussi à une autre compensation, celle-ci phonétique ; lorsqu'on a donné à la rime la consonne d'appui, on pourrait supprimer l'identité de la consonne posttonique, ou du moins, si celle-ci est double, ne faire rimer qu'un des deux éléments; par exemple, en vertu de ce principe nouveau, spectacle et détestable rimeraient bien ensemble, quoique la place du c dans l'un soit tenu par un b dans l'autre ; l'oreille serait satisfaite suffisamment.
Si nous consultons davantage l'élément psychologique, nous constatons sa supériorité sur l'élément rythmique lui-même; il en résultera que la rime riche devra être sacrifiée et même la rime suffisante et qu'on devra reculer jusqu'à l'assonance si cela est nécessaire pour ne pas tronquer une pensée ni affaiblir la force d'une sentence. La poésie doit toujours l'emporter sur la versification, et l'on ne doit jamais sacrifier la plus importante. Sans doute, on n'aurait pas le droit pour cette raison de détruire entièrement la rime, mais on peut la diminuer d'autant et surtout il ne faut jamais que celle ci précède la pensée et la dirige. Il y a là deux forces antagonistes qui doivent se mettre d'accord, mais en cas de conflit, c'est la rime qui doit céder.
C'est en vertu de ce dernier principe que la rime d'un mot avec luimême employé sans changement de sens doit être permise dans certains cas. C'est lorsqu'on en tire un grand effet poétique. Alors on peut réduire la rime en effaçant la mise en relief ordinaire résultant de l'écartement du sens, ainsi que la ressemblance en allant jusqu'à l'identité. Ce retour au même mot est très énergique ; réagissant sur la surprise, il cause à son tour une surprise plus grande.
Toute question de difficulté vaincue mise à part, ce n'est donc pas la rime riche qui est toujours préférable ; elle doit de plus être écartée lorsqu'une rime est trop rare ou ne se rencontre que dans deux ou trois
mots seulement et conduit à la vulgarité de l'idée ; elle est donc soumise à de nombreuses exceptions et ne peut former une loi rythmique, c'est seulement une règle admise dans le temps présent qui se modifie en se retrempant dans la loi, laquelle est tout autre et consiste à augmenter et à diminuer le nombre des syllabes soumises à la rime, suivant que la sonorité de la rime est plus ou moins grande et que les mots en consonnance sont de sens plus ou moins divergent.
Mais, sauf cette élasticité, la rime riche la plus sonore est-elle l'idéal rythmique? Elle semble bien l'être d'après les idées de la versification française. Cependant cet idéal est discutable. D'abord, lorsqu'il s'exalte trop, il disparaît. La rime s'étendant à deux syllabes aboutit à des consonnances puériles, vraisjeux de mots. Ce n'est pas tout, et ce qui est très curieux, les Anglais, au nom de la psrfection de la rime, proscrivent précisément la rime riche. Les consonnes, dit un de leurs traités de versification , celles qui précèdent la voyelle tonique doivent avoir un son différent et ne pas être identiques, car alors la rime serait trop parfaite, comme dans light, léger, et delight, plaisir (prononcez laite)', riceeladvice, (prononcez vdice). Si ces rimes étaient admises du temps de Spencer et des autres vieux poètes, elles ne le sont plus aujourd'hui, il ne peut rien y avoir de musical dans des mots identiques. Cowley lui-même reconnaît qu'on ne peut les employer que dans l'ode pindarique qui est une sorte de poésie libre et même là avec beaucoup de réserve, et en ajoutant une troisième rime qui réponde aux deux autres. Par exemple, fertility et proverty ne peuvent rimer ensemble que si on emploie une troisième rime en ly. De même, arrests ne rime pas avec wrests, parce que dans les deux Ye est précédé d'un r.
En conséquence, à la différence de ce qui a lieu chez nous, un mot ne peut rimer avec soi, même lorsque sa signification est différente, comme fie (eaves 'il laisse) avec leaves (feuille). Il en est ainsi lorsque les mots diffèrent à la fois par le sens et par l'orthographe, si la prononciation est identique, par exemple maid (fille) et made (fait) ; prey proie) elpray prier); to bow (courber) et bow (branche).
Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà, a dit Pascal !
La même maxime peut s'appliquer, au point de vue rythmique, entre les peuples situés de l'un et de l'autre côté de la Manche. L'allitération épouvante les Français de nos jours ;et la rime riche, les Anglais. Autrefois c'était 1 inverse. Le temps contredit au temps et l'espace à l'espace.
Ce qui en résulte indubitablement, c'est que la rime riche est une règle et non une loi, ce n'est qu'un moyen d'obtenir une impression
rythmique, et il faut encore sortir une fois de chez notre pays pour voir et juger nos habitudes. Ce qui est éternel, c'est la loi naturelle, rythmique ou autre ; ce qui est changeant, ce sont les règles, incarnations temporaires des lois. Il n'y a point de rime réellement obligatoire, toujours à tel degré, mais une rime dont la sonorité se mesure, se nombre, se pèse dans l'oreille et dans la pensée et qui doit s'adapter à divers degrés à 1 impression acoustique et psychologique qu'il faut produire. C'est au poète à mettre dans son poème le degré de rime qui convient, comme au peintre le degré d'éclat de son coloris.