DIVERS POINTS DE VUE AUXQUELS LA RIME EST APPRÉCIÉE
i° Rime pour l'oreille ; 2 " Rime pour les yeux: 3° Rime à la fois pour les yeux et pour l'oreille.
C'est ici que nous devons admirer la force de la routine, la survivance des états anciens qui n'ont plus de raison d'être, et la contradiction où les règles surannées ont placé le vers vis-à-vis de la prose et fait prédominer les règles sur la loi, l'artificiel sur le naturel.
Plaçons-nous d'abord à l'origine de la versification française ; ce désaccord n'y existe point, et on voit régner cette loi, qu'il faut rimer pour l'oreille, non pour les yeux, c'est-à-dire pour la lecture, non pour l'écriture. En effet, de même que la parole n'est que la traduction de la pensée, aussi fidèle que possible, de même l'écriture n'est que la traduction de la parole à son tour. Elle ne doit contenir rien autre que les sons d'une parole.
Il est vrai que ce principe nous conduirait à la réforme orthographique, mais ce résultat serait désirable. Il n'est pas besoin d'ailleurs d'aller jusques-là. On peut conserver dans l'écriture les lettres étymologiques, mais dans la scansion du vers, les lettres non prononcées ou autrement prononcées qu'elles ne sont écrites n'existaient point à l'origine, toutes étaient prononcées. La question ne naissait donc pas de savoir si on rimerait pour les yeux ou pour l'oreille, on rimait pour les deux à la fois, par la force des choses, puisque le son et le signe étaient toujours d'accord.
Ce n'est que plus tard que le son se retire de certaines lettres, comme un flot qui abandonne un rivage, et que celui de certaines lettres dévie, surtout celui des voyelles qui de longues deviennent brèves et
réciproquement. Dès lors, il fallait sacrifier l*œil à l'oreille, ou l'oreille à l'œil, quelques-uns plus sévères voulurent satisfaire à la fois les deux, mais il en résulta de grandes entraves pour la composition.
Il n'y avait qu'un parti à prendre : rimer seulement pour l'oreille, mais on ne s'y est jamais décidé franchement. Il est d'ailleurs nécessaire d'observer l'évolution des sons, et de constater que beaucoup de rimes qui ne riment plus que pour l'oeil rimaient d'abord pour l'oreille aussi.
C'est ainsi que les infinitifs en er : aimer, parler, assonaient bien avec mer. fer, enfer, parce qu'on prononçait alors mé, fé, enté, d'où les rimes parfaites, mer et ramer, enfer et triompher, cher et toucher, l'air et parler. C'est dans la seconde moitié du XVII- siècle que ce genre de rimes devient proscrit, et cependant on le rencontre encore dans Boileau et Racine, où elles commencent à devenir tout à fait fausses, la prononciation ayant divergé. C'est qu'autrefois la consonne finale ne se prononçait jamais, on disait la mé pour la mer, le fé pour le fer. la ma pour la mort, le parler des paysans est resté fidèle à cette prononciation ; tandis qu'aujourd'hui la mer et la mère se prononcent de la même façon, alors ils se distinguaient complètement la mé, la mère.
Il en est de même de oi qui souvent se prononçait ai, craire, au lieu de croire ; bourgeois rimait avec je fais, mains et moins disette et étroite. Depuis, la prononciation a divergé et cette rime est devenue fausse.
La première personne des verbes s'écrivait toujours sans s . 'je voi, au lieu de je vois ; ce n'est que plus tard que Ys fut introduit ; je voi rimait donc avec loi, non seulement pour l'oreille, mais aussi pour les yeux.
La dipthongue eu rimait avec u parce qu'elle prononçait e-u, vœu rimait donc avec vu; sœurs avec surs; bu avec meure. Depuis la dipthongue a pris un son unique et celte rime n'est plus possible.
Le c, l'y ne se prononçaient pas à la fin des mots, aujourd'hui ils se prononcent très souvent.
Ainsi les rimes boucs, genoux: roc et croc, crics et districts admis alors ne pourraient plus l'être. Il en est de même de la rime natifs et jadis.
Nous avons donné ces quelques exemples pour bien constater l'accord naturel de la rime et de la prononciation. On rimait toujours pour l'oreille conformément à la loi rythmique. Dans une époque antérieure
même, la prononciation n'ayant pas divergé, on rimait sans contrainte à la fois pour l'oreille et les yeux.
Mais bientôt le désaccord se fit, et au lieu de prendre le chemin droit et naturel, on a fait fausse route; on a voulu, autant que possible, rimer à la fois pour les yeux et pour l'oreille, et même ce qui est plus grave, on a souvent sacrifié celle ci. et l'on a rimé pour les yeux seuls.
Cette dernière pratique est généralement condamnée par les métriciens, mais elle continue pour les poètes et les meilleurs qui s'en servent comme d'une licence poétique; en outre, la première, celle qui exige la réunion des deux rimes, est préconisée à tort par les systèmes de versification en faveur. Il y a là une double erreur qu'il nous faut signaler.
Tout d'abord, il faut rimer complètement pour l'oreille, ce qui nous semble une vérité évidente qu'aucun artifice graphique ne saurait obscurcir.
Les classiques, les romantiques ont été d'accord pour violer cette règle, d'une manière remarquable surtout dans les noms propres. C'est ainsi qu'on fait rimer Titus avec vertus ; Minos avec repos ; Paris avec prix ; Calchas avec pas; confus avec Britannicus. Victor Hugo a fait rimer Carolus avec exclus, Voltaire sept avec objet, et 1 impeccable Boileau Cérès avec guérets. Les exemples abondent Quant il y a un nom propre, c'est lui qu'on estropie dans la scansion en le privant de sa finale, et lorsque ce nom est mythologique ou d'origine savante, la mutilation est moins apparente. Mais elle a lieu même entre deux noms communs, on sait qu'en français la consonne finale tantôt se prononce, tantôt ne se prononce pas ; on abolit cette différence, ce qui rend la facture du vers plus facile, mais la rime réelle n'existe plus.
Là se trouve certainement le désaccord le plus choquant, celui qui consiste à faire rimer une consonne finale avec le néant : mer, aimer ; mais il en existe une autre qui se résout en question de nuance vocalique. On sait que chaque voyelle possède un double et même un triple son. dont l'un peut être assimilé au bécarre en musique, l'autre au dièse ou au bémol, suivant les cas. On ne peut pas dire qu'il y ait une voyelle différente cependant C'est sur cette distinction que se base la fluctuation de beaucoup de rimes qui renferment les voyelles nuancées. Ainsi le son a est différent dans femme et dans âme : Va est l'a bémolisé, pour ainsi dire. Qu'on ne dise pas que Va est simplement un a long. Il l'est sans doute mais cet allongement ne
donne pas seulement une différence quantitative. A long est plus bas sur l'échelle des sons que l'a bref.
De même le son o diffère du son ô, en ce que ce dernier est le premier bémolisé, c'est-à-dire placé plus bas sur l'échelle des sons, et non pas seulement plus long : homme, dôme.
Le son e est plus riche en nuances ; il possède son dièse et son bémol ê ou è est plus haut sur l'échelle des sons, c'est le dièse, le son ée est plus bas, c'est le bémol.
Quelquefois cette différence de sons se produit sans que l'expression graphique du mot soit modifiée, et par exemple l'a long s'écrit simplement a sans accent circonflexe. C'est ce qui a lieu dans le mot flamme qui rime très bien pour l'oreille, ce qui est l'essentiel, avec le mot âme, quoiqu'il ne rime pas graphiquement. Ce résultat se produit plus souvent lorsque la voyelle est allongée, en vertu du principe linguistique de compensation, par l'influence de la consonne suivante qui ne se prononce pas, par exemple, du signe du pluriel.
Par exemple, le mot loi ne rime pas bien avec le mot lois, ni roi avec rois, non seulement en vertu de la règle conventionnelle qui défend de faire rimer un singulier avec un pluriel, mais aussi en vertu de la loi naturelle qui défend de faire rimer deux nuances du même son ; en effet, lois au pluriel a la diphtongue plus longue qu'au singulier et est même bémolisé.
Il est vrai que la prononciation actuelle tend à assimiler la loi et les lois, le roi et les rois ; lorsque cette évolution sera entièrement accomplie, il n'y aura plus à maintenir cette observation quanta cet exemple; mais elle restera pour une foule d'autres. C'est ainsi que lait et délais prononcent ai d'une manière tout à fait différente.
Cette différence se produit entre la voyelle ou diphtongue terminant le mol, ou la même suivie d'un e muet, seulement la situation est masquée par la règle qui défend de confondre les rimes féminines avec les règles masculines. C'est ainsi que le son n'est pas le même dans vrai et vraie, dans croit et croient, dans tombé et tombée, dans créé et créée.
C'est l'influence de le muet qui allonge la voyelle précédente et nous savons que cet effet quantitatif entraîne un effet qualitatif.
Mais l'effet ne fut-il que quantitatif, qu'il serait assez grand pour empêcher une rime parfaite ; le son où, le son u, allongés n'ont à peu près pas d'effet quantitatif: joujou et joue; fou et houe: connu, connue ; mais la variation de quantité fait que ces sons riment encore imparfaitement ensemble.
Eu résumé, toutes les fois que deux voyelles finales, soit par ellesmêmes, soit par l'effet compensateur exigé par une consonne ou un e muet suivant^ non prononcés, n'ont plus le même sens exact soit quantitativement,soit surtout qualitativement, de telle sorte que ce son se trouve diésé ou bémolisé sur l'échelle vocalique, elles ne peuvent plus rimer d'une manière complète, la rime est conservée pour l'œil seulement, on ne peut dire cependant qu'elle manque absolument, car il y a bien partout le même son fondamental, la même note, ou pour parler plus exactement, une note très rapprochée.
Cependant beaucoup de poètes n'ont pas observé cette loi naturelle, ils font rimer é avec ê, o avec ô, a avec a. Aussi on trouve souvent chez les meilleurs poètes disgrâce rimant avec place (Corneille), abattre avec idolâtre (id.), organe avec âne (id.), âme avec madame (Racine), âge avec courage (Voltaire), parole avec rôle (Molière), haine avec mienne (Racinej et bien d'autres. Victor Hugo les a conservés dans son vers romantique.
De telles rimes doivent être interdites, car elles sont contraires à cette loi rythmique absolue que l'on doit rimer pour l'oreille. Cependant on ne peut dire que ces rimes soient fausses, parce qu'il ne s'agit que de nuances de sons.
Ces nuances, du reste, varient suivant les époques. Dans la très ancienne poésie française, il n'y avait entre une voyelle et sa nasale, entré i et in, entre a et an, qu'une simple nuance, tandis que maintenant un abime les sépare et qu'on ne pourrait même approximativement faire rimer i avec in. Au contraire, dans la chanson de Roland, une telle assonance se retrouve à chaque pas.
Mais, quand il s'agit de la rime ci-dessus que nous avons critiquée entre carlos et héros, Vénus et obtenus, c'est-à-dire où la consonnance est empêchée par la consonne finale, il n'y a plus de rime approximative, mais une rime absolument fausse.
Il n'y a pas lieu d'insister sur une vérité si évidente et pourtant si souvent méconnue que la rime doit exister pour l'oreille, complète, non approximative, et cela, qu'on suive par ailleurs le système de l'assonance ou celui de la rime suffisante, ou celui de la rime riche II y a des ordres différents d'idées qui s'entrecroisent. Cette rime, si elle est insuffisante, ne peut être complétée par la rime pour l'œil. Il faut qu'elle existe indépendamment. Cependant, même pour l'oreille, la rime n'est pas une chose indivisible qui existe ou n'existe pas ; elle peut s'obtenir à différents degrés, de même que plus haut la rime
suffisante et la rime riche. C'est que les règles, les lois cristallisées sont inflexibles ; les lois, au contraire, les lois fluides qui ont produit les règles, étaient souples et flexibles, en vie et en mouvement incessant et restent sous l'influence de leur cause.
Maintenant faut-il ajouter à la rime pour 1 oreille, lorsqu'elle est complète, la rime pour l'œil, de manière à obtenir plus de perfection encore, ou bien celle ci est-elle absolument indifférente au rythme?
Pour nous elle est absolument indifférente, et contre les préjugés actuels, nous essaierons de le démontrer. L'écriture n'est rien par ellemême; les lettres parasites que le son a désertées doivent être tenues pour non avenues ; ce sont des cadavres qui encombrent le sol.
Parcourons les différents cas où la rime pour l'œil continue à tort d'être exigée.
i 11 n'est pas permis de faire rimer des mots qui se terminent par des consonnes différentes, même lorsque ces consonnes ne sonnent chez aucun d'eux : finissant, blanc -, Roland, champ ; insolent, sang. Cependant cette rime tend à être reçue.
Quelle différence la moindre, existe dans la prononciation? Puisque dans tous ces mots la dernière syllabe est muette, c'est donc comme si elle n'existait pas. On peut objecter que souvent la dernière consonne se réveille lorsque le moi suivant commence par une voyelle. C'est ce qu'on appelle la liaison. Mais d'abord la liaison n'a pas toujours lieu, par exemple, après le mot champ. Puis, ce qui est plus topique, elle ne se fait jamais après la pause qu'exige la fin du vers.
C'est le cas le plus simple : silence absolu de la consonne finale qui fait la seule différence entre les mots, absence d'allongement ou de compensation vocalique.
a" Il n'est pas permis de faire rimer deux mots qui se terminent l'un par une consonne muette, l'autre sans consonne.
Ce cas se rapproche du précédent, aussi on admet difficilement la rime de témoin et point, de commun et emprunt, de lien et vient, de tien et tient, de tapi et tapis, de soi et soit, de peu et veut, de lui et fruit, d'effroi et froid, de loi et toit. Cette répugnance existe encore, quoique atténuée. L'habitude de lire les vers des yeux seuls y a fortement contribué, si bien que ces rimes choquent quand on les lit ainsi, mais cependant sans aucune raison. Comme nous venons de le dire, la dernière consonne ne sonne jamais à la fin et ne peut, par conséquent, produire aucune divergence dans les mots.
On peut objecter qu'il en était ainsi dans la lecture ancienne du
vers, où l'on s'arrêtait à chaque repos rythmique, tandis que, d'après le système romantique et la scansion qui a suivi, on supprime en partie ces repos au moyen de l'enjambement, ou même sans enjambement par une lecture continue où le rythme n'est plus que latent. Mais, outre que la scansion ancienne tend à reparaître, même dans celle-là, la continuité n'est jamais telle qu'on fasse la liaison entre la fin d'un vers et le commencement de l'autre ; si on la faisait, le rythme serait détruit d'un coup, il ne serait plus latent, il serait nul.
Il faut donc admettre définitivement les rimes ci-dessus, conformément à l'évolution qui s'opère dans ce sens. Y a-t-il une rime plus riche que celle d'effroi avec froid? Comment l'a-t-on jamais proscrite ?
3° Il n'est pas permis de faire rimer deux mots qui se terminent, l'un par une consonne sonore suivie d'une consonne muette, l'autre par une consonne sonore seulement.
Cependant ici il y a concordance non seulement d'une voyelle, mais aussi de la consonne qui suit. L'exclusion est donc plus incroyable. C'est ainsi qu'on proscrivait les rimes suivantes : encor et dort, or et accord, sert et cher, char et part, art et César.
On peut répondre, comme tout à l'heure et plus victorieusement même, puisque la rime par ailleurs est plus complète, qu'une consonne finale étant atone ne doit exercer aucune influence, qu'elle ne peut ressusciter en vertu du principe de liaison, puisque cette liaison est empêchée par le repos rythmique de la fin du vers.
4° Il n'est pas permis de faire rimer un singulier avec un pluriel et par extension, un mot terminé par un s avec un mot terminé par une autre consonne.
Ici, se rencontre la réunion de deux motifs, celui phonétique et celui grammatical. Il s'agit, bien entendu, des mots ou Y s ne sonne pas ; car si Ys sonnait dans l'un d'eux, ce serait la rime pour l'oreille qui se trouverait elle-même détruite.
Cette règle^fausse suivant nous, mais admise presque sans conteste, se base sur celle ci-dessus qui exige la rime pour l'œil, mais elle la dépasse. Une sensation grammaticale vient la corroborer. Beaucoup de poètes qui feraient bien rimer or avec mort, ou même toit avec toi, ou sang avec dolent, se refuseraient toujours à faire rimer morts avec sort, parce que Ys est le signe du pluriel, et que par une sorte de rime grammaticale qui vient se placer à côté de la rime phonétique, un singulier ne saurait rimer avec un pluriel. Pourquoi cette rime gram-
maticale, celle du singulier avec le singulier, du pluriel avec le pluriel, du masculin avec le masculin? Qu'est-ce que cet intervenant? Quels sont ses titres ? Il n'en a aucun. Dès lors, il semble que la prohibition doive tomber.
Certains esprits plus hardis ont. en effet, renversé cette barrière comme aussi gênante qu'inutile, et ces poètes ne sont tout à fait ni modernistes, ni décadents, mais ils ont reconnu simplement l'inanité de la règle. C'est ainsi qu'on trouve chez eux la rime de close et de roses, d'entrailles et de travaille, et l'oreille n'est nullement choquée.
Quicherat, observateur sévère des règles classiques, reconnaît cependant que celle-ci n'a pas de raison d'être. Il admet, par exemple, les rimes suivantes, tourment et serments, raison et saisons, la viendras, il tiendra, et il ajoute que, si la logique avait présidé à l'établissement des règles de la prosodie, toutes les syllabes que l'oreille aurait déclarées pareilles, quelle que fut leur orthographe, auraient pu être associées. Marmontel disait aussi : il n'y a aucune raison de proscrire ces rimes, c'est un défi jeté aux versificateurs. Mais le bon sens n'a pas prévalu.
Ce n'est pas seulement lorsqu'il est le signe du pluriel que 1'* ne peut rimer avec un mot finissant sans s, mais dans tous les autres cas, par analogie. C'est ainsi qu'on proscrit les rimes suivantes : cour, discours ; ver, vers; mort, remords. Ici la règle est encore moins raisonnable, elle perd jusqu'à son prétexte grammatical.
Est-ce à dire cependant que le singulier pourra toujours rimer avec le pluriel, le mot sans s avec celui terminé par un s? Oui, quand l'addition de Vs ne change rien au son de la syllabe tonique finale. Mais il doit en »Hre autrement lorsque cet s se prononce, ou lorsque, restant muet, il modifie l'intonation de la voyelle qui précède. Nous avons déjà décrit le premier cas. Le second est plus fréquent ; souvent à ce point de vue un mot au singulier ne pourrait rimer avec lui-même au pluriel : berger, bergers; loi, lois; émoi, émois; plat, plats ; parce que Y s ne se prononçant pas au pluriel reporte sa force sur la voyelle précédente pour l'allonger. Pour la même raison, on ne pourrait faire rimer berger avec dangers ; loi avec émois ; plat avec ébats, puisque la prononciation de la voyelle est modifiée.
Dans ce cas, mais dans ce cas seulement, la règle que le singulier ne peut rimer avec le pluriel est juste et doit être maintenue, parce que c'est la conséquence d'une autre loi. L'autre exception existe à plus forte raison quand 1'* se prononce, soit au singulier, soit au
pluriel ; c'est ce qui a lieu dans le mot fils qu'on prononce fis au singulier ety? au pluriel ; ce mot ne pourrait donc rimer avec lui-même. Ces deux exceptions qui sont le résultat de l'interférence de deux lois confirment celle que nous posons ici et qui permet de faire rimer ensemble le pluriel et le singulier. A plus forte raison doitil en être ainsi quand Y s final qui ne se prononce pas n'est pas le signe du pluriel, par exemple, dans mort et remords, il voit et je vois : dans ce cas la prohibition n'avait lieu que par analogie et extension d'une règle fausse déjà. Aussi beaucoup de poètes ont-ils cherché à tourner la règle en écrivant remord, je voi.
5° Il n'est pas permis de faire rimer un mot se terminant par é avec un autre mot terminé par er ou et, se prononçant de la même manière.
Ici il y a une question de rime pour l'œil doublée encore d'une question grammaticale. Pour l'œil, en effet, é, er et et ne riment pas, quoiqu'ils riment parfaitement pour l'oreille. Il n'en serait donc pas question en ce moment si un instinct grammatical ne se superposait à l'autre cause. En effet, les infinitifs en er et les participes passés en t: doivent éviter leur confusion ; les faire rimer entre eux tendrait à intervertir leur rôle grammatical On se retrouve dans l'ordre d'idées ouvert par la rime grammaticale dont nous avons parlé ; ici ce serait grammaticalement une contre-rime.
Il n'en est pas de même, il est vrai, en ce qui concerne les finales en é d'un côté et en et de l'autre, aussi sont-elles moins absolument exclues. Elles le sont cependant, parce que l'œil s'est habitué par usurpation à exiger une rimeà sa propre intention. Cependant ne vaut il pas mieux faire rimer berger et changé, ou berger et objet, que d'admettre les rimes pauvres monosyllabiques que tout le monde emploie?
6° Il est interdit dans la rythmique actuelle de faire se correspondre une rime féminine terminée par e et une autre terminée par es et ent. Cette prohibition est d'autant plus singulière qu'à la fin d'un vers s et nt sont absolument muets et qu'ils n'ont même pas l'effet, comme s dans les rimes masculines, de changer le son de la voyelle qui précède ou seulement de l'allonger un peu ; par exemple, quelle différence y a-t-il entre joie et joies, entre tu commences, il commence, ils commencent, entre guerres et tonnerre! L's n'est même pas toujours le signe du pluriel, par exemple, la deuxième personne du singulier dans les verbes : lu envoies. C'est cependant ce motif grammatical qui a dominé et qui a maintenu cette règle que personne n'ose enfreindre.
Cependant il serait utile pour le poète d'abolir de fausses règles
qu'aucune loi naturelle ne justifie. L'oreille ne se sent nullement choquée il'euteudre rimer : sentent et puissante: tu chantes et touchante ; méchantes et plante. Tout le monde est au fond de cet avis, mais personne ne veut le déclarer.
L'illusion de la rime pour l'œil est quelquefois si forte qu'on se refuse à faire rimer entre eux les mots eu ère et ceux en aire prononcés exactement de la même façon ; de même ceux en èce et en aisse. La rime pour l'œil est devenue la rivale de celle pour l'oreille, la seule Légitime I
Comment expliquer cette usurpation ? Elle tient à l'habitude de lire. Lorsque le langage était seulement parlé et qu'on lisait peu, on suivait la prononciation et aussi la scansion naturelle ; on ne se préoccupait que des sons et on en suivait d'une manière exacte l'évolution. En effet, d'abord toutes les lettres se prononçaient, puis peu à peu le son se retira d'un grand nombre qui furent conservées dans l'écriture et n'eurent plus qu'un rôle étymologique. Gomme on n'avait ces lettres que de temps en temps sous les yeux, on ne s'en préoccupait pas, et l'accord entre la prononciation et la scansion subsistait.
Mais lorsqu'on devint plus lettré, on lut plus fréquemment, et les lettres lues, quoique n'existant plus comme sons, ressuscitèrent, pour ainsi dire, on s'efforça de les prononcer, quoiqu'elles ne dussent plus l'être. La prononciation devint moins naturelle, elle se chargea d'éléments qui l'encombrèrent, d'où résulta de l'élégance, mais de l'affectation et en tout cas elle était artificielle.
C'est à ce facteur qu'on doit la prononciation mort l'éternelle et celle d'autres mots dans lesquels on faisait sonner deux consonnes finales.
L'effet de la lettre lue fut encore plus funeste pour la scansion. On voulut la rime pour l'œil, celui-ci se sentit blessé, lorsqu'il vit à la fin d'un vers un /, même muet, tandis qu'il y avait à la fin d'un autre un r ou un s, même muets. L'écriture qui n'est que la servante de la prononciation se révolta contre sa maîtresse ou voulut du moins partager la rime avec elle.