‹ Des principes de la versification françaiseChapitre 25 sur 97 · DE SON HARMONIE DIFFÉRÉE ET M ROLE STROPH1QUE DE CETTE HARMONIE · texte numérisé non relu

DE SON HARMONIE DIFFÉRÉE ET M ROLE STROPH1QUE DE CETTE HARMONIE

La rime classique est par excellence la rime plate, c'est-à-dire la succession immédiate de deux rimes se correspondant.

C'est celle qu'on trouve encore aujourd'hui presque uniquement dans la poésie épique et dans la poésie dramatique. Dans cette situation, la rime a surtout pour fonction de marquer fortement la fin du vers. Sans doute, l'idée de sonorité n'est pas exclue, mais elle est réduite à son minimum, en ce sens que rien ne la relève et ne la rend plus sensible ; au contraire, elle s'éteint souvent dans la monotonie. Cependant, un tel processus a ses avantages, l'harmonie entre les deux sons ne se fait pas attendre, elle est complète et presque immédiate.

Une telle rime n'est pas perfectionnée et ne produit nullement le maximum d effet acoustique ou psychologique dont elle est capable. Nous allons la voir s'exalter dans la poésie lyrique et frapper bien plus vivement l'oreille et l'esprit. Par quel moyen ? Le premier, le plus superficiel, mais puissant déjà, c'est la répétition de la rime. Il y a un charme secret à entendre se répéter à une distance symétrique le même son ; non seulement l'oreiile est heureuse de retrouver, mais le sentiment est éveillé à son tour par le souvenir, par le retour dont la rime est l'image, plus exactement, le mouvement parallèle, dans le monde phonétique. Cet eflet ne va-t-il pas devenir plus grand si l'on répète plusieurs fois la même rime ? Sans doute, pourvu que ce ne soit pas très souvent de manière à ce que l'oreille en soit saturée. Cet instinct est si profond que c'est à lui qu'on doit la laisse monorime de nos plus anciens poèmes. On ne ?e contente pas alors de répéter le même son à la fin du second vers, on le cherche encore à la fin du troisième, du quatrième et à l'infini jusqu'à ce que la rime ne vienne à manquer sous nos pieds. On ne s'en rassasie pas, et ce n'est qu'apiès épuisement qu'on passe à une seconde laisse, c'est-à-dire à une seconde rime. Sans doute, cela nous semble bien monotone à la lecture, mais ne l'était pas pour le sentiment rythmique plus simpliste. Il ne faut pas croire que le rythme se soit établi par degrés ; au contraire, il a paru tout de suite touffu, exubérant, on était les gourmands du rythme, tandis que nous en sommes les gourmets. Plus tard le rythme diminue tout en se perfectionnant, il devient plus calme, s'endigue, se canalise. La laisse

devient la strophe, la strophe dévie it le distique. Mais ce qu'il faut retenir, c'est combien la sensation de la rime, sous sa forme d'assonance, était puissante, et combien, par conséquent, elle est naturelle.

La rime répétée a donc plus d'effet que la rime simple, et si la monorimie qui était son premier jet et son extension indéfinie ne doit pas être retenue, en général, cependant, dans la poésie lyrique surtout, une seule rime paraît souvent insuffisante. On la trouve encore dans la >tance, mais dans la strophe on ne la rencontre plus : il y a, au moins, une rime redoublée.

Oà la fable mil ses Ménades, Où l'amour eut ses sérénades Grondaient les sombres canonnades Sapant les temples du vrai Dieu; Le ciel de celle terre aimée V avait sous sa voûte embaumée De nuages que la fumée De toutes ses villes en feu.

\ [CTOB Hugo).

Ce moyen devient régulier dans le ternaire, c'est une strophe composée de trois rimes semblables et d'un très puissant effet.

Parle, il est fini l'âpre temps des épreuves, Quitte nos solitudes veuves, Et dors, libre et pensif, bercé par les grands fleuves !

Au milieu des brumes d'Armor, Repose ' la chanson va retentir encor

Sur la lande où sont les fleurs d'or (BANVILLE)

La répétition de la rime peut être plus fréquente, comme dans la strophe suivante :

Et vous gui reposez sous la feuillée obscure, ( >ni vous a réveillé dans vos nids de verdure ?

Oiseaux des ondes ou des bois,

Ilotes des sillons ou des toits,

Pourquoi confondez-vous vos voix

lions ce raque et confus murmure

Qui meurt et renaît à la J ois,

une un soupir de la nature (Lamartine

Cette strophe contient la rime féminine en ure quatre fois et celle masculine en ois quatre fois.

Il serait impossible d'aller au-delà sans dépasser les bornes naturelles et de construire une longue strophe sur deux rimes seulement s'entrecroisant entre elles.

Le moyen de la répétition de la rime se trouve rarement employé seul, si ce n'est dans le ternaire où il constitue toute la strophe Le plus souvent il se combine avec celui d'entrelacement des rimes, et c'est par les deux combinés que se réalise l'unité strophique et en même temps un phénomène spécial qui est l'harmonie différée.

Lorsque les rimes se succèdent régulièrement deux à deux, la fin du vers, l'unité du distique sont fortement marquées, mais il n'existe pas d'unité supérieure ou vers de strophe : pour créer celle-ci, il faut que la régularité continue se trouve rompue.

Elle ne peut l'être que de deux manières.

La première consiste à insérer de distance en distance un vers plus court ou plus long que les autres, en général, plus court, et d'y faire finir la phrase et le sens. Ce vers différencié porte le nom de clausule.

Le second moyen consiste à placer au bout d'un certain nombre de vers une rime plus frappante que les autres, qui indique un point de relief et d'arrêt. Cette rime majeure constitue l'unité strophique.

Mais comment trouver cette rime majeure ?

Par un procédé bien simple. Une rime plus pleine, plus riche, ne suffirait pas ; il en faut une longtemps attendue et appelée dès le commencement de la strophe ; dès qu'elle aura répondu à cet appel, celleci sera terminée.

Le bleu du ciel pâlit, comme un cygne émergeant D'un grand fleuve d'azur ; l'aube parmi la brume, Secoue à l'horizon les blancheurs de sa plume Et flagelle l'air vij de sonaile d'argent. (Silvestre).

A partir de la fin du premier vers, l'oreille attend une rime au mot émergeant ; le second vers la lui refuse, le troisième la lui refuse encore, le quatrième ne la lui accorde qu'à la fin. Dès qu'elle l'a reçue, l'oreille éveillée est parfaitement satisfaite ; elle sent qu'il n'y a pas eu seulement la fin d'un vers, mais celle d'une unité nouvelle plus compréhensive, de la strophe.

En se croisant, en se faisant attendre, les rimes ont donc produit l'unité strophique.

Cen'eat pas tout, elles ont atteint aussi un effet musical particulier, ce qu'on appelle l'harmonie différée. Dans le système des rimes plates, l'harmonie se produit de suite à la fin du second vers, et elle est pleine. Cependant il y en a une autre supérieure, dont l'effet est rendu plus puissant par un désaccord momentané qui en redouble le charme final. Cette sorte d'harmonie existe aussi en musique. C'est l'harmonie discordante.

Cette harmonie nouvelle, cette rime supérieure, charme davantage l'oreille en ce qu'elle empêche toute monotonie. A la fin du second vers, on s'attend à trouver la rime, mais celle-ci fait défaut. Sensation de surprise! A partir de ce moment, on la cherche toujours, et lorsqu'on la trouve enfin, on est tout réjoui, comme lorsqu'on revoit un ami après une longue absence. La sensation acoustique la transmet jusqu'à l'esprit, auquel il semble ainsi qu'il a retrouvé une sensation éloignée, une idée perdue, qui revient avant que le vestige s'en soit effacé entièrement.

On peut différer le retour de la rime aussi longtemps qu'on le veut et tant que la sensation de la finale du premier vers n'a pas disparu, telle est la seule limite de distance.

Pour créer cette distance, il faut remplir les vers intermédiaires par une rime différente plusieurs fois répétée, ce qui fait que le moyen de la rime répétéeet strophique se réalise par celui de la rime régulière.

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