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DE LA RIME ACTUELLE ET DE LA RIME VIRTUELLE

Il se produit en rythmique un phénomène étonnant. Un vers peut être blanc et donner cependant l'impression de la rime. Cela résulte de sa position entre des vers rimes qui donnent à l'ensemble l'entraînement du rythme.

C'est dans un poème spécial que ce résultat a lieu et comme il s'agit d'un poème d'importation étrangère, nous n'en parlerions pas ici si pareil phénomène ne se produisait pas aussi d'une manière générale dans la poésie populaire.

Voici d'abord le système du ghazal.

La musique la mieux aimée, C'est la voix de la bien aimée, truand de loin, sous un rire clair, Dans une haleine parfumée, Elle redit an Jrais malin

La même note accoutumée.

Je l'écoute el l'entends toujours

Aujondde l'oreille charmée,

Le tintement de soie et d'or,

Le battement d'aile fermée, etc.

Ici il s'agit non du ghazal proprement dit, répétant de deux vers eu deux vers le mot final, mais du ghazal purement phonétique répétant de deux en deux vers la même lime, taudis que les veia intermédiaires ne riment pas entre eux.

Eh bien ! Ce qui est remarquable, c'est que l'oreille ne s'aperçoit pas de l'absence de cette rime, de telle sorte que les vers impairs qui ne riment pas paraissent cependant rimer. C'est un résultat singulier, mais incontestable. L'entraînement du rythme l'a produit. L'oreille croit entendre aux places symétriques, une rime qui n'existe pas. Elle n'est nullement surprise et le vers blanc intermédiaire n'existe pas par elle.

Du reste, il semble que l'alexandrin pourrait avoir été ainsi composé, puis, que deux vers auraient été ensuite réunis de manière à former désormais deux hémistiches.

Oui, je viens dans son lemple

Adorer l'Eternel, Je viens suivant l'exemple

Antique et solennel.

Voilà le ghazal naturel restitué : puis en réunissant deux vers en un, on recompose l'alexandrin. Ce qui est surtout remarquable, c'est que presque toute la poésie populaire est fondée sur cette alternance d un vers blanc et d'un vers rimé.

Par un soir, à la brume, Allant m'y promener, Par la grand rue je passe, J'ai vu une clarté, C'était ma bonne amie Qui allait se coucher.

(Chants populaires dllle-et- Vilaine).

Mon père m'a mariée

A la Saint- Nicolas. Ah ! ah !

Il m'a donné un homme Que mon cœur n'aime pas .'

Y a-t-il à la fia du vers blanc un simple hémistiche ou une fin de petit vers ? On pourrait hésiter si on ne prenait d'autres points de comparaison dans le vers populaire. Mais cette comparaison attentive nous avertit qu'il y a bien une fin de vers et que la poésie populaire se compose essentiellement de 1 alternance d'un vers rimé et d'un vers non rimé.

Comment ce vers non rimé est il possible dans le rythme populaire qui est si attaché à la rime ? C!est que précisément il veut en éviter la trop grande mouolouie et cherche à la rompre par cette insertion tout à fait symétrique du vers blanc. Il a réalisé instinctivement ce que le rythme savant a obtenu par la rime croisée et la rime strophique, en écartant la rime plate. Elle possède ainsi de son côté son harmonie différée.

Ce que nous voulons retenir ici, c'est ce mélange du vers rimé et du vers blanc. Sans doute, ce dernier n'est pas naturel dans la versification française, mais il le devient lorsqu il se combine avec le premier. C'est cette combinaison trop peu remarquée que nous avons voulu mettre en relief.

La rime peut donc n'être que virtuelle, résulter du seul entraînement du rythme, l'oreille la suppose, elle préfère la supposer et ne pas la laisser retentir.

Peut-être pourrait-on construire des vers nouveaux sur celte formule. L'essai n'a pas été fait ; mais une telle rime ou plutôt une telle absence de rime d'un vers l'un conviendrait admirablement à la poésie épique et surtout à celle dramatique qui craint l'accumulation des rimes. On pourrait, par exemple, avoir un alexandrin rimé suivi d'un second non rimé. Combien le dialogue paraîtrait alors plus naturel! Le retour marqué par la rime ne serait pas absent, mais il s'éloignerait, il n'en serait que plus recherché.

D'ailleurs, cet effet n'est-il pas produit déjà dans la poésie lyrique par leloignement de la rime ? La monotonie de celle-ci est devenue à une certaine époque si grande qu'on a cherché à y remédier par l'enjambement et d'autres artifices. Ne devrait-elle pas plutôt se corriger elle-même automatiquement en devenant plus distancée i>

Dans le vers libre on est arrivé quelque peu ;'i ce résultat. Il n'est besoin, pour s'en convaincre, que d'observer les vers de la Konlaineet les stances de Molière.

Mais dans le gliazal, dans la poésie populaire, on obtient le même etïet en supposant simplement la rime, là même où celle-ci n'existe pas.

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