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DES RIMES MASCULINES ET DES RIMES FÉMININES

La formule qui sert de critère est bien connue : forment des rimes féminines tous les mots qui se terminent par e final ou suivi de consonnes muettes. Cet e n'a rien de féminin à proprement parler, puisqu'il se rencontre dans les verbes, mais cependant, comme beaucoup de substantifs et d'adjectifs féminins se terminent ainsi . on lui a donné ce nom qui semble d'ailleurs mérité par la douceur que ce phonème imprime à la fin du vers. Le résidu de son qui se trouve dans IV muet donne ce caractère, ainsi que cette circonstance qu'il préserve la consonne précédente lorsqu'elle est sonore et l'empêche de devenir ténue ou de tomber, comme cela a lieu dans la rime féminine.

Si l'on observe les cas de rime masculine et ceux de rime féminine ou découvre que la première a lieu surtout dans la syllabe ouverte qui se termine par une voyelle, tandis que la seconde, dans celle qui finit par une syllabe fermée. Cependant ce critère est loin d'être infaillible, c'est le muet qui par son absence ou sa présence décide de cette qualité.

Cela peut paraître étonnant, puisque le est totalement muet très souvent, et en tout cas, peu sensible. Comment peut-il alors différencier les deux genres de rimes ? C'est un problème que nous avons essayé de résoudre dans notre monographie intitulée : du rôle de l'e muet dansla versification française.

De même que Y s final tombé dans la prononciation, mais conservé dans l'écriture, avait, avant sa chute, agi sur la voyelle précédente de manière à la modifier quantitativement et même qualitativement, de même l'e final agit avant de disparaître, mais beaucoup plus énergiquement ; non seulement il allonge cette voyelle, mais il la dédouble, il fait que dans le temps de sa prononciation elle contient à la fois une arsis et une thésis, c'est-à-dire que la voix s'élève et s'abaisse successivement sur elle. On le sentira facilement en prononçant successivement ces mots : loi, poids et soie. Dans le premier, la diphthongue est brève: dans le second, elle est longue à la fois et bémolisée ; dans le troisième, on obtient encore le second résultat, et en outre, la voix descend après avoir monté et le vers finit, pour ainsi dire, en pente douce et non plus brusquement, c'est ce qui fait que ces trois mots ne peuvent rimer ensemble.

Cependant cette sensation peut être contestée en ce que certains mots à rime masculine se prononcent exactement comme des mots à rime féminine, par exemple, amer et arrière, mer et mère. Cela e.-t exact el c'est le résultat d'une déviation qui s'est produite dansla prononciation: le vieux français disait nmc et amère, mé et mère ; alors le parallèle était complet, tous les mots terminés par uneconsonne sans e muet finissaient en vraies rimes masculines, c'est-à-dire en syllabes ouvertes ; depuis, ces syllabes se sont refermées, elles sont devenues des rimes féminines, en réalité, quoiqu'elles ne le soient pas dans l'écriture.

Mais devant l'oreille amer et amère sont identiques et l'on pourrait parfaitement faire rimer amer avec mère; fier avec père. Amer, fier^ sont des rimes pseudo-masculines, parce qu'on les prononce amère, fîère. Ils contiennent un e muet non écrit mais virtuel, le son d'expiration qui accompagne chaque consonne ; aussi est-on désagréablement surpris quand deux rimes masculines en er et deux féminines en ère se suivent : cela détruit, en réalité, l'alternance. La règle empirique définit rime masculine celle qui ne se termine pas par un e muet et rime féminine celle contraire. La règle rationnelle déclarerait rime masculine celle qui se termine dans la prononciation par une voyelle ou une diphtongue non suivie d'un autre son, même de celui affaibli de Ye muet, et rime féminine celle qui finit par une consonne prononcée et suivie soit de sa sonorité, soit d'un e muet.

Cette rectification admise, il existe une grande différence acoustique entre la rime masculine et la rime féminine, parce que cette dernière par son e muet exprès ou virtuel agit, comme nous l'avons dit, sur la voyelle précédente et la modifie profondément.

Le vers finit en thésis au lieu de finir en arsis. C'est ce dernier point qui est l'essentiel. Dans les versifications qui ne connaissent pas la rime, on obtient le même résultat par d'autres moyens qui aboutissent à introduire ou à supprimer la thésis finale et sans e muet, le vers n'eu est pas moins masculin ou féminin.

C'est ce qui arrive en latin par l'emploi de la catalexe. Le vers catalectique est un vers masculin, le versacatalçctiqueest un vers féminin. Le distique et un couple qui se compose d'un vers acatalectique, l'hexamètre, suivi d'un vers eatalectique, le pentamètre. Dans ce dernier on supprime la thésis finale à chaque hémistiche.

Donec erisfelix, mul \ los numerabis amicos Tempora si fuerint \ nubil/i, solus eris.

Seulement en français l'introduction de la rime fait que la catalexe ne peut s'opérer de vers à vers, mais de distique en distique : deux vers acatalectiques rimant ensemble féminins sont suivis de leur vers catalectiques, rimant ensemble aussi (masculins).

Telle est la vraie nature de- rimes masculines et féminines. Dans l'ancienne versification française, elle était totalement inconnue ; on faisait rimer une désinence masculine avec une autre féminine ; la puissance de Ye muet n'était pas découverte. La poésie anglaise fait de nos jours encore facilement rimer le masculin avec le féminin, par exemple, chez Cowley, corne et womb. 11 en est de même de la poésie populaire ancienne.

Mais bientôt et déjà dans le poème d'Alexandre on n'admet plus à muer ensemble que le masculin et le'féminiu, mais on n exige point l'alternance de ces rimes. Les laisses se composent de l'une ou de l'autre. Du Bellay ne suit pas partout cette règle de l'alternance dont Ronsard a été l'instigateur : à partir de ce moment, une rime féminine ne peut être suivie immédiatement d'une rime féminine différente ; il en est de même pour les rimes masculines. Sans doute, il peut y avoir de suite plusieurs rimes féminines, cinq ou six même, mais rimant ensemble, parce qu'elles forment ainsi une seule unité Mais le couple féminin plus ou moins étendu doit être suivi d'un couple de vers masculins.

Cette règle est classique et a été longtemps considérée comme absolue, non seulement lorsque les rimes sont plates, mais même lorsqu'elles s'entrecroisent dans la poésie lyrique ou lorsqu elles sont embrassées, ou redoublées ou même mêlées, comme dans les fables de La Fontaine. Elle se justifie parle besoin de variation et par l'alternance entre la catalexe et l'acatalexe. agréable à l'oreille ; deux vers finissent en arsis, puis deux vers en thésis, ou plus exactement, un distique finit en arsis et le distique suivant finit en thésis, ou Ion entrelace un demidistique en thésis avec un demi-distique en arsis. Le vers se termine ainsi tantôt brusquement, tantôt doucement. D'ailleurs, les deux mots qui riment ne sauraient finir l'un en thésis, l'autre en arsis, cela détruirait leur concordance.

Cette règle qui est juste quand il s'agit de faire rimer un mot avec l'autre, qui l'est aussi lorsqu'il s'agit de faire alterner les rimes n'est plus absolue si le poème ressortit à la poésie lyrique où les rimes sont croisées. La variété désirée peut y être obtenue en croisant des rimes de même nature.

Enfin tout le mirage a dispara.

Je me retrouve seul dans le désert, Parmi le sable ardent, sous le ciel cru, La peau, la chair, les os à découvert,

Si longtemps j'ai vécu que je suis las, Que mon pied ne mord plus le sol mouvant, Et que mes yeux éteints ne pleurent pas. Point de source, pas d'ombre, et point de vent.

On voit que le croisement des vers masculins suffit, en n'employant que des rimes masculines, pour donner la même cadence que celle des rimes masculines et féminines en alternance. Seulement aucun vers féminin ne peut alors être introduit, ou la symétrie disparaîtrait.

On peut aussi se contenter de l'alternance de rimes féminines et il suffit de citer cette strophe de Verlaine qui l'a été si souvent.

Ecoutez la chanson bien douce Qui ne pleure que pour vous plaire Elle est discrète, elle est légère.

Un frisson d'eau sur de la mousse.

Mais pourquoi, ainsi que le font souvent les poètes contemporains, composer ainsi des strophes ou même des poèmes uniquement en rimes masculines ou uniquement en rimes masculines ?

C'est pour en tirer des effets particuliers. Les désinences féminines, tout en étant plus sonores, sont pourtant plus douces, elles expriment mieux par là même certains sentiments ; les masculines plus dures, énergiques, s'adapteront davantage à d'autres. Les unes sont en mineur, les autres en majeur. De là une ressource nouvelle, précieuse pour la poésie, que ne possédaient point les poètes du siècle précédent, puisqu ils l'ignoraient, et dont encore aujourd'hui beaucoup ne veulent pas user L'alternance ordinaire des rimes sert pour les sentiments ordinaires ; l'emploi de rimes masculines seules ou de rimes féminines seules donne une énergie ou une douceur inaccoutumées. Le rythme ne supplée pas au sentiment, mais il le favorise.

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