DE L'ABSENCE TOTALE DE LA RIME
Il est temps de se demander si la rime ne pourrait pas être totalement supprimée, si elle est nécessaire pour que le vers français existe, en d'autres termes, si le vers blanc pourrait réussir chez nous. La difficulté moindre ou la difficulté vaincue ne peuvent être d'aucune influence ici. Il n'y a point d'avantage à rendre le vers français plus facile, car il l'est déjà trop. Mais il s'agit de savoir si le vers dépourvu de rimes ne pourra pas rendre particulièrement certains effets et si tout au moins avec des assonances on ne pourrait pas constituer une prose rythmée sur les confins de la prose et des vers.
La possibilité du vers blanc en français nous parait d abord évidente, la rime seule ne constitue pas notre rythme. La meilleure preuve en est qu'on cite souvent un vers isolé, que ce vers ne rime pas et que cependant nous sentons bien à l'oreille que c'est un vers. En effet, il se compose de deux hémistiches égaux dont chacun a le même nombre de syllabes et qui se trouvent séparés par la césure, ces deux hémistiches sont, en réalité, deux petits vers ne rimant pas entre eux. Eh bien I ce qui se passe entre deux hémistiches peut avoir lieu entre deux vers formant un distique et même entre un plus grand nombre. Cela sera plus facile encore si les fins de vers sont marquées par un repos très complet et si l'on fait se suivre régulièrement ou alterner les désinences féminines et les désinences masculines.
Parmi les larges flots un homme seul, un homme. Avec sa jrêle planche est perdu parmi l'eau, Il va sans mouvement parmi Vépaisse brume, Sur son épaule pèse un air humide et froid.
Il nejait nul effort pour remonter la route. Il se laisse descendre, il se laisse arrêter Par un pli tournoyant qui le tire en arrière, Et puis il redescend rapidement toujours.
Mais ce vers blanc ne doit s'employer que pour obtenir des effets spéciaux, car son harmonie est moins complète, et il n'exprime bien que des sensations dont le cours habituel est interrompu ou brisé.
A l'inverse, l'assonance peut servir à composer une prose rythmée,
dépourvue des autres éléments du rythme. C'est ainsi qu'en écrivant une prose divisée en un certain nombre d'incises qui toutes n'ont pas la même étendue et qui ne se trouvent pas subdivisées par des césures, on peut arriver à une cadence qui flatte agréablement l'oreille, mais il ne faut pas, comme on l'a fait souvent, détruire de temps en temps l'assonance elle-même et établir des incises artificielles qui n'existent que graphiquement.
Cette prose rythmée n'est pas un vers, mais peut posséder un grand charme, le retour irrégulier de la rime donne plus de surprise, puis cette rime n'est qu'une assonance plus discrète, quelquefois plus pénétrante que la rime pleine. Il s'agit, bien entendu, ici de l'assonance seulement à la fin du vers ou de l'incise, non de celle qui peut se trouver au milieu.
L'assonance dans une rythmique complète aurait d< ne son rôle particulier qui tiendrait le milieu entre le vers blanc et le vers rimé.
Les Italiens pour certains de leurs poèmes ont proscrit la rime entière et exigé l'assonance; c'est dans la iitournelle ou plutôt ils combinent l'assonance et la rime dans un ternaire, le second vers ne doit qu'assoner, les deux autres doivent rimer.
Tels sont les réflexions que l'étendue de la riine suggère dans les vers français ; nous les avons condensées, autant que possible; car les exprimer complètement demanderait beaucoup de citations et une comparaison avec les versifications étrangères.
Si nous avons quelque peu insisté, c'est parce que la rime est le point essentiel de la versification française, laquelle n'est pas quantitative, mais en partie accentuelle et surtout qualitative. La sonorité y a encore plus d importance que le dessin rythmique.