DE L'ALLITERATION RYTHMIQUE
Cette allitération est le fondement de toute la vieille versification germanique, elle a disparu dans la nouvelle.
Elle tire son origine de la précédente, lorsque celle-ci fait allitérer non tous les mots indistinctement, mais les mots principaux de chaque hémistiche d'après leur sens, elle en diffère en ce que le sens est oublié et que ce sont les mots accentués de chaque hémistiche ou petit vers qui deviennent allitérés entre eux, sans égard au sens.
Le principe est que dans un couple de petits vers Kurzzeilen deux mots du premier, deux mots accentués, doivent commencerparlamême consonne ou également par une absence de consonnes, et que dans le second petit vers, un mot accentué doit présenter les mêmes conditions pour y répondre, c'est ce qui relie entre elles les deux Kurzzeilen et forme une langzeile. S'il y a des groupes de consonnes, il suffit que la première du groupe allitère, excepté pour les groupes se, sp, si qui sont considérés comme indivisibles. Les deux mots accentués du premier hémistiche s'appellent en vieil allemand slollen et en anglais sub-leiler. et le mot accentué et allitérant du second hémistiche haupslab et en anglais chief-lelter. Toutes les voyelles allitèrent entre elles et sont fongibles, ce qui signifie que l'absence de consonnes est une allitération d'un genre particulier.
D'ailleurs, ce sont les racines qui allitèrent, et non les prépositions ou les préfixes qui les précèdent.
Ces règles subissent quelques exceptions ; quelquefois le premier hémistiche ne renferme, comme le second, qu'un seul mot allitérant; par contre, le second peut en contenir deux.
L'allitération se rencontre à une époque où la rime n'apparaît pas encore, cependant les deux peuvent se trouver réunis dans le même vers, il s'agit d'une rime non entre deux longs vers, mais entre deux hémistiches.
Ln fait bien remarquable, c'est que les métriques germaniques pratiquent tantôt l'harmonie simple et tantôt lharmonie différée,, c'est àdire que tantôt le sens court d'un hémistiche à l'autre sans être interrompu et ne se repose qu'à la fin du long vers, tantôt, au contraire, il est interrompu à l'hémistiche et disjoint ainsi psychologiquement ce que l'allitération réunit phonétiquement. Le premier système est celui
du haut allemand, et le second celui du bas allemand, il donne plus de vivacité au rythme.
L'allitération a régné dans le vieux haut allemand, le saxon, l'anglosaxon, le Scandinave, l'anglais ancien, elle constitue le vers avant la rime, avant le comput exact des syllabes, et avant l'équivalence entre les syllabes (longues et brèves, accentuées et non accentuées). Il vient corroborer et marquer davantage l'accent qui était seul l'àme du vers, comme il l'est de la prose. Il a disparu du haut allemand à partir du IX siècle, puis des autres idiomes germaniques, supplanté par la rime, il subsista dans l'anglais ancien jusqu'au XIV,; siècle.
Nous allons en donner quelques exemples en vieil allemand et en vieil anglais.
Vieil allemand.
Huanta sàr sô sih diù sèla — in den sind arhevit Founa dema/leiske — in daz fel Afahtiges môder — managonô drohtin Enti si den /ihhamun | ukkan lozzit.
Dans ce dernier vers les deux syllabes allitérées se trouvent dans le
second hémistiche.
Ganz ùt rcesso — mid nigun nessiklinon Godlikan (yumon — and that sie godis giskapu .Vannô mèndôdi — ne habad maht fon gode.
Voici maintenant des exemples tirés de l'anglo-saxon et du vieil anglais.
Les règles sont un peu différentes. Dans le premier hémistiche l'allitération repose en général sur le premier et le troisième accent, mais on trouve aussi les autres combinaisons. Il en est de même dans le second hémistiche où cependant la place préférée est le second accent. Souvent le second hémistiche a deux mots allitérés au lieu d'un : quelquefois même le premier hémistiche allitère par trois mots. Enfin ce qui est très remarquable, il y a des vers qui ont deux allitérations différentes pour chaque hémistiche, comme dans
Joyfull Jupiter, myrthfull Mercurie
— ltJG —
Dans ce cas. la véritable allitération semble ne plus exister, ne plus constitutive du vers, car alors les deux hémistiches deviennent indépendants l'un de l'autre.
D'autres fois les allitérations sont en nombre égal dans chaque hémistiche, elles se composent de deux consonnes et se croisent.
Hut s/iorlle) for to (ell-the s/iap of this /aie
Arl. m; 8).
Tliat signede .lesu Crist — for sake of ure A'vynde.
Quelquefois les allitérations sont embrassantes.
Ant syther by the chymne — in chamberthay seten
(Gaw. i4oa).
L'identité entre les consonnes allitérées est devenue moins rigoureuse : s allilère avec sch : f avec v et avec w; ch avec h ; g avec h.
And s/iamed her signes — for m en s/mlde drede Sa fui was it filled — with uei tuons stones ,
The Aneeled quikli on Ànees — and oft god thanked.
Il est très fréquent de rencontrer quatre allitérations, dont trois dans le premier hémistiche.
With déop dich and derk — aud drédful of siht Ou deux dans chaque hémistiche
In a somer sesun — wlion jofte was tlicsonne. Sauf ces exceptions, le système est le même qu'en haut allemand.
Ih'itm' and dugede — and c/reame benam.
Il faut bien noter que c'est régulièrement la première syllabe du vers qui doit être allitérée. la règle reçoit une exception seulement apparente quand un préfixe précède la racine et une autre plus réelle lorsqu'il y a des mots sans accents à précéder. Ces mots forment une anacruse qui ne compte pas dans le rythme du vers .
Bote in a; ifâyes /Horwnynge on) .Vâluerne huiles.
Tel est dans ces grandes lignes le système de l'allitération suivi parles rythmiques germaniques. C'est elle qui compose seule le vers, elle relie les deux hémistiches ; les deux allitérations du premier forment une assise solide à laquelle doit répondre l'allitération unique du second.
Si le second vers renfermait, aussi lui, deux allitérations, il serait égal au premier, rien ne l'en distinguerait. Lorsqu'on se trouverait en face d'une Karzzeile en contenant deux, on ne saurait plus si c'est la première ou la seconde partie du vers, il y aurait indétermination rythmique, de même que, si les deux hémistiches du vers français rimaient entre eux, ils deviendraient deux vers distincts. Cette différence du nombre des syllabes allilérées dans chacun des deux petits vers les subordonne l'un à l'autre, les hiérarchise. Aussi, lorsque les allitérations augmentent, c'est que le système est en décadence et qu'il va dépérir, de même que le style flamboyant est la fin du gothique.
Un autre motif de décadence apparaît lorsque le premier hémistiche contient plus de deux mots allitérants, le dessin rythmique n'est plus net. Un autre existe lorsque l'allitération quitte la racine pour affecter un préfixe ; elle perd de vue sa connexion avec l'idée et tend à redevenir amorphe.