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DE L'ALLITÉRATION POÉTIQUE

Il s'agit maintenant de l'emploi de l'allitération, non plus à une fonction rythmique aboutissant à la constitution du vers, mais à une fonction poétique soit dans le vers, soit dans la stance. Il y a dès lors une concordance établie entre le son et l'idée ou l'objet de l'idée, et cette concordance est un moyen puissant d'exprimer les sentiments poétiques.

Nous avons vu l'allitération amorphe envahir en latin, en allemand moderne, en français quelquefois, tous les mots d'un vers, afin de procurer à l'oreille le plaisir acoustique de la répétition. Plus tard ou ailleurs, la correspondance initiale de deux mots situés chacun dans une incise a pour but d'aider au parallélisme : chaque mot se répondant en similitude ou en antithèse commence par la même consonne. D'un autre côté, nous avons observé l'allitération faisant cor-

respondre deux mots accentués d'un hémistiche avec un mot d'un autre et créant ainsi l'unité du vers. Le rôle de l'allitération semble épuisé, il n'en est rien. Jusqu'à présent l'emploi de telle ou telle consonne initiale pour établir l'allitération entre différents mots était indifférent, il suffisait que la correspondance existât ; de même aujourd'hui il est indifférent de choisir telle ou telle rime, pourvu qu'une autre lui corresponde. Maintenant ce choix sera raisonné ou plutôt senti. Il sera dirigé de deux façons différentes , mais toujours en faisant correspondre le son avec l'idée, de manière à établir dans le premier vis-à-vis de celle-ci une harmonie imitative. L'allitération n'est d'ailleurs pas le seul phénomène qui produise cette harmonie, mais c'est le principal.

Or, comment un son peut-il répondre à une idée ou à un sentiment, autrement que par la signification conventionnelle donnée au mot ? Cela paraît au premier abord impossible, et cela est contesté. Cependant rien n'est plus réel. La concordance s'établira soit avec l'objet de l'idée poétique, soit avec cette idée elle-même ; dans le premier cas, il y a allitération objective et dans le second allitération subjective.

C'est certainement la première qui a dû venir d'abord à l'esprit et qui forme l'harmonie imitative proprement dite. Par la consonne employée et répétée, on fait entendre le bruit même de l'objet et de l'action dont il s'agit.

Il suffit de citer le vers latin si connu :

Tan ferri rigor et argutœ lamina serrœ :

On croit, en réalité, entendre le bruit de la scie en action.

Du reste, la présence de Yi, d'une voyelle, concourt à l'effet produit par Yr.

On remarquera det suite qu'il ne s'agit plus de l'allitération d'une consonne initiale, mais de la répétition d'une syllabe quelconque.

Les latins ne semblent pas avoir connu l'harmonie imitative subjective résultant de l'allitération, mais on la trouve, au contraire, dans les vers français.

Les rivières qui n'ont qu'un voile de vapeur. Le phonème v n'apporte aucune harmonie imitative proprement dite

puisqu'il n'y a pas ici d'action, ni de bruit d'une action, cependant le v exprime bien la légèreté du voile, de la vapeur, de la rivière.

Mais la ressemblance peut être tout à fait et purement psychologique, elle peut donner une impression générale de douceur et par là même convenir à un sentiment doux, ou une impression de rudesse et par là convenir à un sentiment d'énergie, c'est ce qu'on peut noter dans le \ers suivants :

In satyre habitait. l'Olympe retiré

La lettre t, un peu dure et surtout étroite, sans expansion aucune, loin de posséder celle de Ys, de Vf, exprime bien le sentiment de solitude.

Les romantiques ont tiré de l'harmonie imitative de grands effets ; les classiques l'avaient presque entièrement négligée. Au contraire, la poésie latine se rapprochant encore une fois ici de notre poésie romantique, en a fait un emploi fréquent.

Nous allons étudier successivement ces deux sortes d'allitération.

a). — Allitération à effet objectif

L'allitération a surtout un effet objectif , c'est-à-dire qu'elle sert à imiter le son d'un objet et d'une action ; lorsqu'il s'agit de produire un effet subjectif, c'est-à-dire de mettre les sons en correspondance avec les sentiments du poète, c'est surtout Y assonance qui est, employée.

L'allitération à effet objectif est très connue, et dans la poésie latine, et dans la poésie française. Elle l'est aussi en allemand où Schiller a produit de très puissants effets en s'en servant dans sa chanson de la Cloche.

Ce qui est très singulier, et ce qui a fait nier l'existence de cette fonction de l'allitération, c'est que la même consonne peut produire des impressions contraires, Yr notamment.

En latin, c'est, en effet, Yr qu'on emploie le plus souvent pour imiter les sons rauques, comme le témoigne le vers déjà cité.

Tum ferri rigor atque argutœ lamina serrœ. (V.)

D'autres vers très remarquables sont dans le même sens.

Ossa gravem dare fracta sonum. 0.)

Fractorum subitas torrentum audire ruinas. (V.)

lam multa in tectiscrepitans salit horrida grando. (V.)

Ipse : sed horrifias juxta tonat Athena ramis. (V.)

Ici l'allitération est double : / et r.

Una omnes ruere, ac totum spumarc reductis Convulsum remis rostrisque tridentibus uequor

L'r a quelquefois imité un bruit plus léger.

Ergo a>gre rastris terram rimanlur (V.)

Pellis, et ad tactum tractanti dura resistit.

Ici il y a double allitération.

Agricoia, incurvo terram molitus aratro. (V.)

En français, l'allitération dans ce but a été cultivée même par les portes [classiques ; Vr, le /, donnent, en général, l'imitation d'un bruit éclatant ou dur ; Y s imite un bruit aigu.

L'essieu crie et se rompt. (Racine).

Inc/omptable laureau, dragon impétueux.

Sa croupe se recourbe, en replis tortueux. (Racine).

Tombe et roule un rocher qui menace les nues.

(Voltaire).

Quoi, dit-elle d'un ton qui fit trembler les vitres.

Ici encore il y a une double allitération, ou plutôt une seule composée de deux phonèmes, tr.

J'ai cru longtemps errer parmi les cris all'reux.

(Chêuillon).

Et la foudre en grondant roule dans l'étendue.

(St. Lambert).

La foudre qui sur lui roule, gronde et se brise.

(Boi;cher).

On a objecté ces vers de Lamartine où IV revient souvent, et qui sont cependant caractérisés par une grande douceur.

Sur la plage sonore où la mer de Sorrente Déroule ses flots bleus au pied de l'oranger, Il est près du sentier, sous la haie odorante, Une pierre petite, étroite, indifférente

Aux pas distraits de l'étranger.

On n'a pas compris le motif de cette dissidence. Le voici.

Le poète s'est posé au point de vue de l'imitation non subjective, mais objective, il a voulu imiter le bruit de la mer, non de la mer en fureur, mais de la mer tranquille, et cependant sonore. Pour cette imitation, il fallait employer la répétition de IV, c'est ce qu'il a fait. Mais le caractère de son poème était mélancolique et doux, et l'emploi de IV pouvait le détruire, il fallait y parer. Il y est parvenu par deux moyens ; il a éloigné les uns des autres les r, au lieu de les rapprocher, puis il a introduit entre eux des sons larges et retentissants de voyelles, surtout de la voyelle o : sonore, où, Sorrente, déroule, flots, oranger, odorante, sans compter la nasale an souvent répétée, il a obtenu ainsi les effets d'une double d'harmonie imitative, l'une objective bruyante, l'autre subjective très douce.

L'emploi de Y s en onomatopée objective marque le sifflement, le bruit aigu, témoin ce vers célèbre de Racine.

Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes? Il marchait d'un pas relevé Et faisait sonner sa sonnette.

(La Fontaine).

L7 indique un mouvement très doux.

Dans un pré plein de /leurs /entement se promène. . . . Neptune a soulevé les plaines turbulentes

(Boileau).

Il indique aussi la souplesse du mouvement.

LV/i possède une grande douceur, et exprime certains bruits.

C'est la mer murmurant, c'est la mer qui moutonne.

Le bruit peut prendre plus de sonorité, sans quitter son caractère essentiel.

C'est le vent mugissant avec la mer montante.

Il en est de même de Yn.

Le /, le (/ même, ont, au contraire, la mission de peindre les sons durs, heurtés. S'ils se joignent à IV (tr), l'effet est encore plus grand.

Quoi, diï-elle d'un ton qui fit /rembler les vi/res.

Lee, h, qu. indique un son éclatant; s'il est joint à r cr) le bruit, l'éclat est plus intense.

Car à peine les coqs commençant leur ramage Auront de cris aigus frappé le voisinage.

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