‹ Des principes de la versification françaiseChapitre 35 sur 97 · BOILEAU · texte numérisé non relu

BOILEAU

La croupe se recourbe en replis tortueux.

Les phonème/) et surtout h indiquent la douceur dans l'objet ou dans le bruit.

Telle qu'une bergère au plus beau jour de fête De superbes rubis ne charge point sa tète.

M;iis il y a là plutôt une allitération objective.

Ce sont surtout les sons f et v qui imitent le son du souffle.

Le souple du zépbir sur la /feuille et la /leur. . . .

Cette consonne exprime aussi le mouvement causé par le vol des oiseaux.

La poésie romantique a fait usage à son tour de l'onomatopée, mais très peu de celle objective ; elle s'est presque entièrement cantonnée dans celle subjective, et c'est encore une différence à noter entre les deux écoles.

Cependant le cas de l'objective existe.

On peut aussi citer ce vers de Hugo, célèbre sous ce rapport.

Un /rais par/um sortait des touf/fes d'asp/iodèle, Les sou/fles de la nuit /luttaient sur Galgala.

Dans le second vers 1/ exprime le souffle par une onomatopée matérielle ; dans le premier, le parfum est aussi le résultat d'un souffle, d'une vibration odorante émanant des fleurs.

L'allemand moderne connaît aussi ce genre d'onomatopée. On peut citer les vers suivants de Rûckert.

h enn die umsten lFintenwinde uàitend «ehen Weisst du, «as zur «,'ehre u'ahlt ein Weiser ? N'arme Wohnung, zyeiche Watt und uollnes ll'ams VVeiter: zoùrzgen Hein, und uillige VTeiber.

b). — Allitération à effet subjectif

Il s'agit ici non plus d'imiter le bruit des objets ou des actions, mais de rendre le sentiment poétique par une réunion de phonèmes causant à l'oreille une impression analogue à celle du sentiment pour l'esprit. Si le sentiment à marquer est doux, agréable, en même temps agissant, on se servira des consonnes/", v; s'il est doux, mais renfermé, intérieur, on emploiera Vm ; s'il a un caractère de dureté, on se servira suivant les cas de t, d; enfin pour le sentiment violent, la répétition de k, rou leur réunion donnent la notation convenable.

Le latin n'a, pour ainsi dire, pas connu cette onomatopée ; il en est de même de la poésie classique française ; plus exactement, ils ont, surtout le premier, employé, pour l'exprimer, l'assonance ; les romantiques, au contraire, et surtout Victor Hugo, ont introduit dans ce but tant l'assonanceque l'allitération et quelquefois les deux en même temps.

Nous allons en citer des exemples.

Tout d'abord un de Racine, pour prouver que cette onomatopée n'est pas tout à fait inconnue des classiques.

Le dessein en est pris, je pars, cher Théramène.

Il y a là une double allitération, celle dup et celle de Vf. On a voulu exprimer l'effort du départ.

La suivante est tout à fait marquée.

Elle meurt dans mes bras d'un mal qu'elle me cache.

Le son nasal exprime bien le sentiment contenu, caché ; cela est conforme à sa nature physiologique; les nasales, et surtout les nasales bilabiales, sont des phonèmes repoussés au dedans.

Je mourrai, mais au moins ma mort me vengera. Voici remploi dur :

i >n uous uoit moins souvent orgueilleux et sauuage, Tantôt faire yoler un char sur le nuage, Tantôt sauant dans l'art par Neptune inuenté,

Ici l'onomatopée subjective se teinte d'une autre objective; c'est peut-être à la seconde classe qu'appartient le second vers, lev de voler exprime le mouvement léger et rapide, mais dans les autres vers l'effet est subjectif, il exprime aussi la rapidité et la vivacité. Voici le /.

m Aux peh/s des oiseaux il rfonne la pùiure Et sa bonté s'étend sur toute la nature.

Ici le / n'imprime pas une marque de dureté, mais une interruption et un recommencement continus ; le / est une consonne momentanée, ce n'est point une continue, comme s, f, etc. ; il exprime donc bien l'interruption.

Il y a en même temps une seconde allitération, celle du p, ayant plus d'effet, parce qu'elle agit d'hémistiche à hémistiche, elle apporte la douceur que le t, nécessaire pour l'interruption, avait troublée.

Voici le c.

o'ardez qu'avant le coup votre dessein n'éclate, Oubliez jusgue-là gu'Hermione est ingrate.

Il s'agit de mettre en éveil ; on ne peut mieux le faire qu'en répétant le son éclatant de la gutturale.

J'ai couru les deux mers que sépare Corinthe.

L'r (on se rapproche de l'allitération objective) indique le mouvement rapide et continu.

Voici maintenant des exemples tirés de Victor Hugo.

Nous ferons remarquer les diverses positions qu'il a données.

Quelquefois les deux mots allitérants se trouvent dans le même hémistiche et l'autre n'en contient pas, on est ainsi bien loin de l'allitération rythmique des peuples germaniques.

Comme une étoile ayant la /orme d une /emme . . . On voyait chauds encore /umer les /ers de lance...

Aux mille becs béants dans la profondeur noire

Si le grain pouvait voir la meule prête à moudre.

D'autres fois, au contraire, c'est un hémistiche qui allitère avec un autre et le processus prend un aspect rythmique. En même temps, l'effet d'imitation et d'onomatopée, soit objective, soit subjective, diminue de même.

Dans le grand bois sauvage, au pied du mont sacré... La radieuse paix naissait de son repos...

Leva la tète et dit : quel crime fait-il donc ?

Comment/iltre la source et /Ïambe le cratère

Regarde la/brèt/brmidable manger...

En souvenir des prés — peints sur les blanches toiles.

Ce système en s'étendant peut coïncider avec l'allitération du vieux germanique.

Il suffit pour cela qu'il y ait deux consonnes initiales allitérantes dans le premier hémistiche et une dans le second.

De la /orèt pro/onde, il était l'amant /auve

(V. Hugo)

Le satyre semblait dans l'abîme songer

Il pleure, l'Empereur pleure de sa souffrance

D'avoir perdu sespreux, ses douze pairs de France

Si l'eau murmurait : j'aime, il la prenait au mot

Ici le premier hémistiche comprend trois mots allitérants :

In satyre habitait l'Olympe retiré.

J'ai visite l'Hellade et laissant le Ténare

Mais souvent l'allitération s'étend davantage, elle atteint deux mots et plus dans chaque hémistiche.

Le satyre chanta la terre monstrueuse. . . Sur l'Hymète l' Autan mmulmeux tourmente

Et fait râler d'horreur les agrès effarés

J'ai couru les deux mers que sépare Corinthe

Je ne prends point pour juge un peuple téméraire.

Elle peut comprendre un mot seul dans le premier hémistiche et deux dans le second.

Il cou l'ait d*une tendre et vaste convoitise. . . . Allant remplir leur urne à la pluie avait peur. . . . Blancs ils apparaissaient formidables d'aurore. . . . Le /onnerre n'y put tenir, il écla/a. . . .

Enfin l'allitération peut s'emparer de tous les mots du vers, comme dans l'exemple déjà cité.

Je mourrai, mais au moins ma mort me vengera.

De même l'allitération peut s'étendre à deux vers, comme dans ceux de Phèdre, cités plus haut.

On vous voit moins sourent, orgueilleux et saurage, Tantôt faire toler un char sur le rivage

Souvent on mêle diverses allitérations, mais l'effet est moins net. Voici quelques-uns de ces mélanges.

J'ignore le dessin d'une tète si chère

J'ai couru les deux mers que sépare Corinthe

L'allitération peut être mêlée d'assonance.

Et rendrai l'espérance au fils de l'étrangère.

Telle est l'allitération de la seconde sorte, celle qui exprime le sentiment par la sensation inhérente à certains phonèmes. L'effet n'est pas toujours atteint. Cependant l'allitération ne reste pas même alors toujours sans utilité. Elle réunit les deux hémistiches, et s'approche de l'allitération rythmique. On pourrait même atteindre tout-à-fait celle-ci, en plaçant deux mots allitérés dans le premier hémistiche et un dans le second.

Dans le vers déjà cité,

Le satyre «emblait dans l'abime songer.

11 n'y a pas, en réalité, d'harmonie imitative, mais un vers lié davantage qu'ils ne le sont d'ordinaire, un vers où les deux hémistiches

se répondent non seulement par le nombre des syllabes, mais aussi par leur sonorité.

On pourrait obtenir une série de vers dans le genre de ceux qui suivent :

Lorsqu'un uent dolent a secoué les flots, Soudain la mer s'endort tranquille sur le sable.

ta Manche écume perte autour des noirs ifots, La bonté du ciel bleu revient inépuisable.

L'onomatopée objective ou subjective, comme nous venons de le voir, peut s'étendre à plusieurs vers, elle peut comprendre aussi une strophe entière et même tout une poème. C'est un point peu connu sur lequel nous devons nous arrêter un instant.

De l'allitération poétique dans la strophe et dans le poème.

Il nous suffira de donner quelques exemples. Voici une strophe entière allitérée en /.

La neige, neige blanche en ses Cocons pteins d'aile?. Qui s'étate légère au va/ton soulevé, A. /a plaine, au plus haut des Alpes éterneltes, N'a pas te ptein éclat que la vierge a trouvé.

Voici un poème entier, allitéré en m : nous n'en donnerons que quelques stances.

Dès le premier matin, tu m'aimais tant, ma mère. Mais moi je t'aimerai jusqu'au moment du soir, Ma lèvre en ta mamelle a bu la vie amère, Ma main te mènera dans l'éternel manoir.

Ton amour maternel l'ut l'amour de Dieu même. Qu'en la misère humaine il mit en mon chemin. Le meilleur que dans l'àme et dans la femme il sème. Mais il veut qu'à /:'on tour moi je t'aime demain.

Malgré le long tourment et le malheur de naître. Et le malheur de vivre, ah ! si parfois vraiment J'ai senti s'endormir et se calmer mon être. C'est qu'en les yeux miroir, je me mirais, Maman,

C'est que tu m'entourais de mouvante tendresse, Que minute à minute en ce monde où l'on meurt, Tu m'enfermais entier dans ta ferme caresse Pour défier la mort de prendre tou dormeur .

Maintenant c'est le tour pour moi d'aimer ma mère De t'aimer jour à jour et moment à moment, De t'aimer promptement dans la vie éphémère, Ah ! de t'aimer mourante, hélas ! morte, Maman. . .

L'allilération peut produire quelquefois un poème entier en allitération objective, comme dans le poème de Gabriel Vicaire, intitulé les Mouches.

Page 1