A. — DE L'EUPHONIE AU POINT DE VUE MECANIQUE ET RYTHMIQUE
Nous devons étudier successivement les règles d'euphonie qui sont établies à tort et ne sont pas fondées sur des lois naturelles , celles qui sont établies à bon droit, et celles qui ne sont indiquées que comme des tendances et qui devraient être impérativement formulées.
a). — Règles inutiles d'euphonie.
Le premier point, l'inutilité des règles rigides de la versification en matière d'euphonie, s'observe dans l'hiatus. Il demande d'autant plus d'attention que cette difficulté est spéciale à la versification française, et que celles des peuples étrangers ont su la tourner sans avoir besoin de la résoudre.
L'hiatus ou bâillement a lieu lorsqu'un mot finit par une voyelle sonore et que le mot suivant commence aussi par une voyelle; dans ce cas, il se produit un choc entre les deux ; ce choc est interdit, quelle que soit la place des deux mots dans le corps de l'hémistiche ou entre les deux hémistiches à la césure.
Les exceptions suivantes sont faites à cette règle. D'abord, l'hiatus est permis lorsque le second mot commence par un h aspiré. Ce phonème est considéré comme l'équivalent d'une consonne.
La seconde exception a lieu lorsqu'entre les deux mots se trouve un e muet qui s elide. Cet e, avant de disparaître, a servi, pour ainsi dire, de tampon entre les deux voyelles sonores.
L'hiatus devient licite lorsque les deux voyelles sont séparées par une consonne muette de la fin d'un mot. Il l'est encore lorsque la dernière voyelle est une voyelle nasale.
Enfin, et ceci n'est pas une exception proprement dite, l'hiatus est toléré à l'intérieur d'un mot ; il y est même réputé harmonieux.
Telle est la règle avec ses limites que nous avons condensée. Elle a été religieusement suivie par les poètes classiques, mais est aujourd'hui vivement attaquée, sans que, cependant, on ose encore l'enfreindre ; car on ne craint rien tant que le reproche de manque d'euphonie. Elle crée cependant une grande difficulté d'exécution pour le poète
Est-elle fondée, avec les exceptions qu'elle comporte? Avant de l'examiner, voyons comment les rythmiques étrangères ont tourné la difficulté. — En cas d'hiatus, la métrique gréco-latine employait l'élision. Cette élision portait non seulement sur la voyelle finale, mais aussi sur cette voyelle suivie d'un m.
Qui ne se rappelle ce membre d'un vers de Virgile :
Monstrum horrendwn, informe, ingens qu'on scandait ainsi :
Monstr' horrend' injornï ingens.
Il ne pouvait donc pas y avoir d'hiaîus, mais cependant la rencontre de deux voyelles préoccupait le poète, puisqu'il devait toujours supprimer la première. L'h précédant la seconde voyelle n'empêchait pas l'élision.
Cependant un certain heurt subsistait. L'accumulation des élisions dans un même vers le rendait désagréable , à moins qu'il ne fût destiné à produire un effet spécial comme dans l'exemple ci-dessus. Il conservait donc un vestige de l'hiatus.
Parfois, les élisions nombreuses ne choquent pas l'oreille, et il y a à ce sujet des règles euphoniques qu'il importe d'énoncer , parce qu'elles sont, quelques-unes, l'inverse de celles qui régissent l'hiatus en français.
Tout d'abord l'élision, même répétée, peut être très euphonique. Ou cite dans ce sens un vers de Virgile qui renferme trois élisions :
Nuncjlelu ingéniait nostro aut miser at us amantem est.
que l'on scande ainsi :
Nunc jlet' ingéniait nostr' aut miseratus amant' est.
Ce qui est très curieux, c'est que l'élision est plus agréable lorsque les deux voyelles qui se suivent sont identiques.
Flumina amem, ille etiam, ubi in silvis
Se scande ainsi :
Flumin' amem ; HVetiwn. ub'in silvis.
Qesl pic ! eus que l'hiatus est le plus proscrit eu
français.
D'autre pari, L'élision est défen lue à certaines places du vers ; elle l'est surtout au commencement. Elle ne doit pas s'attaquer à un monosyllabe.
Enfin elle ne doit pas être suivie d un repos dans la pensée, cela se conçoit, car les deux mots ne doivent plus en faire qu'un pour ainsi dire.
L'élision n'est-elle pas quelquefois négligée, et ne rencontre-t-on pas en latin le véritable hiatus? Oui, c'est lorsque la voyelle finale se trouve à une pause psychologique, parce qu'alors l'hiatus n'a pas semblé choquant, et qu'au contraire l'élision le serait. En voici un exemple dans ce vers de Virgile.
Et vera incessa patuit dea. llle ubi matrem. . . etc.
Conclusion : L'oreille latine et grecque n'admettait ni ne repoussait l'hiatus, elle ne le connaissait pas, puisqu il y avait élision. Mais cette élision avait-elle lieu dans le langage ordinaire ? si non, ce serait pour éviter l'hiatus qu'elle se serait produite dans la scansion.
La poésie italienne empêche l'hiatus par le même moyeu.
Ce vers de Dante :
Ahi quanta a dir qunle era <■ cosa dura \li ! quant à dire ce qu'il était, ce serait chose dure
Se scande ainsi :
,4/ii quant' a dir qual'er' è cosa dura,
Et ce vers de Pétrarque :
Cite morte >'■ il fin di una prigione oscura, Que la mort est la (in d'une prison obscure
Se scande ainsi :
Che mort V Ifm d'una prigion oscura.
Lu anglais l'hiatus est interdit comme en français, mais on l'empêche souvent et par une grande facilité d'admettre l'élision.
Maintenant nous pouvons l'étudier en français. Comme beau-
coup de règles fixes, l'interdiction de l'hiatus n'existait pas dans la versification française à l'origine : il était d'abord fréquent. Il devient rare à partir du XVI siècle : Marot 1 évite dans beaucoup de cas et Malherbe l'interdit enfin, par une règle générale. Il va sur ce point, une grande différence entre le système de Ronsard et celui de Malherbe : le premier ne repousse l'hiatus que quand il produit un effet désagréable actuellement ; au contraire. Malherbe se l'interdit en principe dans tous les cas. Depuis lors, la règle est devenue générale et classique, sans rémission aucune. Cependant des protestations nombreuses se sont fait entendre. Au XVIIIe siècle. Voltaire réclama contre elle. Il fit observer que l'hiatus paraît souvent harmonieux dans l'intérieur d'un mot et qu'alors il ne saurait être choquant à l'extérieur; que d'autre part, il est admis quand les deux voyelles en cause sont séparées par une troisième voyelle muette qui cependant ne peut produire, étant muette, aucun effet, qu'enfin ïh aspirée qui permet l'hiatus le rend cependant plus rude, tous illogismes de nature à surprendre. Nous examinerons tout à l'heure la valeur de ces objections Marmontel proteste avec non moins de force : il affirme que l'hiatus est quelquefois agréable, il reproduit les objections de Voltaire ; il en ajoute quelques autres, par exemple, celle-ci que certains hiatus sont permis . quand ils n'existent que pour l'oreille et ne sont pas graphiques ; il faut, en effet, distinguer l'hiatus pour l'œil et celui pour l'oreille, comme nous avons distingué plus haut la rime pour l'oreille et la rime pour l'œil. Par exemple, on fait se suivre deux mots dont l'un est terminé par une consonne, mais muette; l'hiatus existe bien, mais n'est pas défendu : au coucher, au lever : un bénitier aux pieds ; sur le nez ou la main : tout à coup et voudra .. De nos jours, Sainte-Beuve et bien d'autres ont critiqué la règle de l'hiatus, mais la prohibition n'en existe pas moins, aussi sévère chez les romantiques que chez les classiques.
La loi de l'hiatus, si elle existe, dépend entièrement de l'oreille. Celle-ci est-elle choquée toujours delà rencontre des deux voyelles ? Non. Quelquefois elle l'est, quelquefois elle ne l'est pas. L'interdiction ne doit être maintenue que lorsqu'elle l'est réellement. Voilà le principe essentiel.
La règle, par conséquent, ne doit pas être absolue. Ce qui le prouve, ce sont les exceptions qu'on lui fait subir, exceptions qui la détruisent en partie. Lorsqu'on aura constaté combien elle est démantelée, on verra combien elle est contestable.
Certaines de ces exceptions sont (Tailleurs justifiées, certaines autres ne le sont pas. Leur examen nous aidera à mieux comprendre la loi rythmique.
Tout d'abord, l'hiatus est exceptionnellement permis lorsque la rencontre des deux voyelles a lieu dans le corps d'un mot, et quelquefois cette rencontre est harmonieuse, même lorsque les voyelles qui se suivent sont identiques ; on cite les noms grecs et latins de : Ilia, Lais, Leucothoé, Léandre, Actéon, Nausicaa. Comment se fait-il alors qu'on interdise : il y a. il a été, etc ? Cette exception tend à montrer l'absurdité de la règle. Il n'y a qu'une différence graphique entre les deux cas.
Quoique nous soyons partisan de la suppression de l'interdiction, nous reconnaissons cependant qu'au point de vue phonétique il n'y a pas identité absolue entre l'hiatus à l'intérieur d'un mot et celui qui se produit à l'extérieur. Nous mettons à part l'exemple a il y a », où, en réalité, l'hiatus est intérieur, quoiqu'il soit extérieur graphiquement, parce que la prononciation de ces trois mots n'en fait qu'un seul, et d'ailleurs il ne s'y trouve pas d'hiatus du tout, parce que lï dans cette situation n'est pas une voyelle, mais une semi-voyelle. Cet exemple laissé de côté, nous constatons en principe que l'hiatus intérieur diffère de l'hiatus extérieur en ceci. Lorsqu'après avoir fini un mot, on en commence un autre, les organes de phonation se remettent dans la position neutre avant d'attaquer la voyelle initiale du second mot. En terminant la première voyelle, on ne se disposera pas d'ores et déjà à prononcer la seconde. 11 y a donc une interruption. C'est celle-ci qui peut être désagréable à l'oreille parce que, cette interruption étant très courte, mais existant cependant, les deux sons arrivent à se choquer. Au contraire, quand les deux voyelles viennent à se rencontrer dans l'intérieur du mot, il n'existe aucun temps d'arrêt, et les organes de la parole en finissant de prononcer la première voyelle s'accommodent d'avance à la seconde ; ils glissent de l'une à l'autre par le défaut d'intervalle. L'objection faite n'est donc pas valable, l'exception est justifiée, seulement il fallait pour cela appeler la phonétique au secours de la rythmique.
Mais pourquoi, dira-t-on, l'hiatus est-il interdit lorsque les deux voyelles ne sont séparées par aucune consonne ou seulement par une h muette et est-il permis quand le second mot commence par une h as" pirée?N'est-ce pas illogique, puisque Y h aspirée est beaucoup plus dure? Ici encore l'objection ne porte pas, quoiqu'elle soit souvent admise.
Sans doute, 17? aspirée est dure par elle-même, mais elle lest aussi bien au commencement d'un mot quand le mot précédent finit par une consonne. Ce n'est pas la dureté de Y h qui est en question. Mais Yh est une véritable consonne lorsqu'elle devient aspirée. Bien plus, elle repousse la voyelle précédente, et crée un intervalle d'une certaine durée ; or nous verrons bientôt que la pause détruit l'hiatus ; il n'y a donc rien d'étonnant à ce que Y h aspirée ait indirectement cet effet.
La même réponse doit être faite à l'objection à cette exception admise et qui consiste à permettre l'hiatus quand les deux voyelles sont séparées par un e muet. Puisque, dit-on, cet e muet ne se prononce pas, il ne peut logiquement produire un tel effet : il n'existe que graphiquement, et la graphie est insignifiante en matière d'euphonie. Cela serait vrai sans doute s'il était exact que IV muet n'a pas dans la prononciation un effet compensatoire. Mais il a cet effet que nous avons déjà constaté plus haut. Il allonge tout au moins la voyelle qui précède. Pendant que la prononciation s'appuie sur celle-ci, s'y repose, elle se prépare à attaquer la suivante, elle s'y accommode déjà. Ce n'est pas l'existence graphique de Ye entre les deux qui opère sur elle, c'est sa survivance acoustique qui a opéré sur la première : celle-ci est devenue longue et même tellement qu'elle renferme à la fois une arsis et une thésis ; or nous verrons bientôt la loi en vertu de laquelle la voyelle très longue ne blesse pas l'oreille, lorsqu'elle est suivie d'une autre voyelle, parce qu'il n'y a plus alors de choc.
C'est ainsi qu'on a donné comme exemple du mal fondé de cette différence les deux vers suivants, dont le second ne se distingue du premier que par le genre grammatical primitif du mot amour :
De mon amour passé inutile mémoire Et
De mon amour passée inutile mémoire .
Dans le premier l'hiatus est défendu, dans le second il est permis, et cependant la situation est la même pour l'oreille, puisque Ye muet de passée ne se prononce pas !
Non. l'effet n'est pas identique, entre passé et inutile bien entendu si on ne s'arrête pas à l'hémistiche) il y a un certain heurt ; il n'y en a pas du tout entre passée et inutile, parce qu'on s'arrête assez longtemps sur passée et que pendant ce temps, les organes se sont insensiblement disposés à prononcer 17.
Si c'est à tort qu'on a prétendu que les exceptions ci-dessus sont injustifiées, c'est au contraire avec raison qu'on a pensé que celles suivantes sont insoutenables.
On permet l'hiatus lorsqu'entre les deux voyelles se trouve une consonne muette, purement graphique, terminant le mot. Cette exception est absurde, en supposant, bien entendu, qu'il ne s'agisse pas d'une consonne qui en disparaissant ait allongé la dernière voyelle du premier mot. comme Ys du pluriel.
Par exemple dans ce vers :
Je reprends sur le champ le papier el lu plume. Boileai .
Comment y a-t-il moins hiatus que si l'on écrivait : le papié et la plume, car ici la liaison ne se fait pas dans la prononciation.
11 viendra tout à coup et voudra des délais (Molière).
S'il y a choc à l'oreille, la consonne muette ne peut le parer, puisqu'ici elle est tout à fait muette et n'a même pas impressionné la voyelle précédente qui reste brève. Cette exception illogique est la plus grande preuve de faiblesse de la règle
Il en existe encore une autre, tirée d'une autre exception. C'est la permission de l'hiatus soit entre deux voyelles nasales, soit entre une voyelle nasale el une voyelle purement orale. Voici des exemples, où cette rencontre choque l'oreille autant que tout autre hiatus :
Pourquoi d'un an entier, V avons -nous différée?
Les chanoines à table, Immolant trente mets à leur Jaim indomptable.
Mes agneaux sont comptés avec un soin avare
Racine).
(Boileau).
(Chénîeh).
Cependant cette exception n'est pas sans justification aucune. Si la rencontre de voyelles nasales reste très choquante lorsqu'elles sont identiques, elle l'est beaucoup moins, comme dans le dernier exemple, quand la voyelle nasale est suivie d'une voyelle ordinaire En thèse d'ailleurs, la voyelle nasale a une certaine durée, une certaine ampleur,
ce qui pennel de se préparer à passer à la voyelle suivante. Mais si la rencontre cn'.re deux voyelles nasales esl desagréable, pourquoi alors la permettre par exception ?
Il ne peut y avoir qu'une raison historique. La liaison était probablement faite autrefois en pareil cas, on prononçait un soin ri avare, mais ce n'est qu'une hypothèse et eu tous cas cette prononciation n'existe plus.
D'autres exceptions sont admises au point de vue psychologique et grammatical. C'est ainsi que l'hiatus est permis dans la répétition des interjections. Mais ce qui est étrange, c'est qu'on n'admette pas à ce point de vue les locutions qui ne forment en réalité qu'un seul mot. comme il y a, ou les réunions de mots indispensables : tu as, lu es. La règle est restée inflexible.
Maintenant, le terrain déblayé, nous voyons que la règle est soumise à des exceptions qui la rendent suspecte, examinons-la en ellemême.
Lorsque deux voyelles viennent à se succéder, y a-t-il entre elles un heurt? Oui et non. Oui, en principe. Les organes de phonation ont une opération pénible à remplir ; il faut qu'ils se remettent en place, puis se remettent de nouveau eu mouvement pour prononcer une autre voyelle. Ce passage est plus ou moins rapide. S'il l'est beaucoup, il n'a rien de contraire à l'euphonie, car la seconde voyelle est déjà prévue dans la première, et l'on passe de l'une à l'autre sans secousse : par exemple, dans le mot Danaë, on n'a pas le temps de s'apercevoir de la succession. S'il est moyennement vif. il choque désagréablement l'oreille, parce que les organes rentrent en position neutre, et à peine s'y retrouvent-ils qu'ils se remettent en mouvement On a la même impression désagréable que si. à peine endormis, il faut nous réveiller brusquement. Enfin, si le passage est très lent et si Ion s'est suffisamment appuyé sur la première voyelle, on peut repartir sans secousse, et les effets de l'hiatus se trouvent amortis.
Ainsi, la réponse n'est pas unique, et elle ne peut pas l'être. Tout dépend de la durée du repos intermédiaire. S'il est nul, il n'y a pas d'hiatus. S'il est moyen, l'hiatus avec son effet désagréable apparaît, parce qu'il existe un repos interrompu, un ennuyeux et trop prompt réveil. Si, enfin, il intervient un repos suffisant, il n'y a plus de choc, plus d'hiatus proprement dit. Tels sont les trois degrés essentiels dont l'observation éclaire la question.
C'est ce qui nous servira à résoudre toutes les difficultés. Par ail-
leurs, la situation graphique est insignifiante. Peu importe que les deux voyelles soient séparées par une consonne muette, si celle ci a disparu sans trace.
Enfin, si la rencontre de deux voyelles peut être désagréable, ce qui l'est au plus haut degré, c'est celle de deux voyelles identiques. Pourquoi ? Parce que la remise des organes de phonation dans la position de neutralité et leur seconde mise en activité est encore plus nécessaire. Aussi, même pour ceux qui sont disposés à admettre l'hiatus, les rencontres a-a, an-an, i-i, in-in, u-u, sont-elles insupportables. L'oreille suffit pour en juger.
On peut en déduire les règles suivantes tout-à-fait différentes de celles en cours.
i° Il ne peut y avoir d'hiatus défendu toutes les fois que le premier mot se trouve à l'hémistiche. En effet, à cet endroit, que la voyelle soit longue ou brève, il intervient un repos nécessaire et un repos assez long. Ce repos est à la fois phonétique et psychologique, puisqu'au moins un membre de la phrase doit finir à cette place. La prononciation a tout le temps de se préparer à attaquer le mot suivant :
(le que je vous dis là, on le dit à bien d'autres.
A plus forte raison quand l'hémistiche se trouve allongé par un e muet final.
Je l'avais tant aimée, et je l'aimais encore.
Ce repos a un effet tellement puissant, qu'il peut permettre la rencontre de deux voyelles identiques.
Alors il me parla, ait .' c'était sa voix même. . . . Souvent je Vai rêvé, et je le crois encore.
2° Il n'y a pas d'hiatus défendu, même ailleurs qu'à l'hémistiche, quand le sens exige une pause suffisante, par exemple, dans ce vers.
Moi-même, Armand, ici qui te prêche en ces rimes.
Un bien dans celui-ci :
Aimer, aimer, rrsl être utile à soi. (Békenuek).
Ouoique le repos soit moins sensible qu'à l'hémistiche et qu'il ne dépende que de la structure rythmique, il est cependant suffisant pour exiger un arrêt tel qu'il n'y ait plus de choc possible. Cette règle nouvelle, mais logique, enlève la plus grande partie des cas d'hiatus prohibé.
3° Il ne doit pas y avoir d'hiatus défendu toutes les fois qu'il se trouve dans une locution qui, à force d'être usuelle, doit être considérée comme ne formant qu'un seul mot.
En effet, l'hiatus est permis dans l'intérieur d'un mot en raison de ce que, la prononciation étant rapide et n'admettant pas d'intervalle, les organes de phonation, avant d'avoir terminé la première voyelle, se sont déjà accommodés à la position voulue pour la seconde, de telle sorte qu'il n'y a plus de choc possible. Par conséquent, s'il n'y a pas d'hiatus dans : Mon, il ne saurait y en avoir dans il y a. Dans les deux, l'hiatus étant ou devenant intérieur, se trouve par là même permis.
4° L'hiatus doit être licite toutes les fois que la voyelle est séparée de la voyelle précédente énergiquement par un h aspiré.
Cette règle étant admise aujourd'hui, il n'y a pas lieu d'insister. Il en résulte une pause aussi longue que celle de l'hémistiche.
5° Il doit être licite lorsque les deux voyelles sont séparées par un e muet.
Pour le même motif, il n'y a pas lieu d'insister. Le muet qui termine le premier mot établit une longue pause qui empêche la possibilité de tout heurt.
6° Lorsque la première voyelle est longue soit par sa nature, soit par la règle de compensation et l'existence d'un s final non prononcé, il n'y a point de véritable hiatus, pourvu que le mot suivant ne commence pas par une longue identique.
En haut! En haut ! les cœurs en haut .'
7° Lorsque la première voyelle est une nasale et la seconde une voyelle ordinaire, la première a une ampleur qui équivaut à la valeur d'une longue et qui permet la succession d'une seconde voyelle sans hiatus.
Naquit d'un sang breton et lorrain à la fois.
Il en est de même, quoiqu'avec moins d'évidence, quand deux nasales se suivent.
Le dessein en est pris je pars, cher Thcramène
Cela prouve que nous ne blâmons quelques-unes des exceptions admises, que la règle étant admise aussi.
C'est ainsi que Roland épousa la belle Aude.
Ici la succession de la nasale et de la voyelle est très harmonieuse.
8° La psychologie et la grammaire interviennent pour autoriser l'hiatus dans toutes les locutions qu'on ne peut changer sans dénaturer le sens. C'est en vertu de ce principe qu'on doit admettre dans un vers les locutions suivantes : tu es, tu as, nez à nez, peu à peu, etc.
9 Ce qui est vraiment curieux, c'est l'ignorance par les métriciens et les poètes des règles de la phonétique. Us ne savent pas ce que sont les semi- voyelles.
Celles-ci sont en français, i, ou, u, précédant ou suivant une autre voyelle. La première seule a une expression graphique particulière : y.
Ce sont des voyelles jouant le rôle de consonnes, c'est donc comme des consonnes qu'il faut les considérer.
Par exemple, cette expression : il y a, qu'on a peine à admettre dans un vers, ne se prononce pas du tout : // ï a, ce qui formerait en eflet un hiatus, mais bien dans le langage soutenu : ilï y a et dans le langage familier : il ya, ce qui est bien différent, car y est une semivoyelle, tandis que ï est une voyelle. Et la semi- voyelle ne forme pas un hiatus ; au contraire, elle l'empêche, car c'est l'équivalent d'une consonne. Or, l'y ou son équivalent n'est pas la seule semi-voyelle ; l'a ou V'iu jouent un rùle identique lorsqu'ils sont entre deux voyelles.
C'est encore en conséquence de cette loi qui ne fait même pas un échec véritable à la prohibition de l'hiatus que l'hiatus intérieur est permis, parce qu'il se double souvent de celte demi-vocalisation qui est rare en français de mot à mot. Cependant elle y existe quelquefois, surtout lorsque le premier /' est long, il tend à se doubler d'un y : Marie adorée, se prononce presque comme s'il y avait un y entre les deux.
Il en est de même, surtout lorsque les deux mots sont indivisibles en grammaire : tu es, où êtes-vous, quel'on prononceavec cette interrelation
Même lorsque /, u. ou ne se semi-vocalisentpas, ils ont une tendance à le faire et se fondent facilement avec la voyelle suivante, se diphthonguent avec elle. L'oreille sent qu'il n'y a aucun heurt.
Mais le heurt reparait très vif si 17 est suivi d'un », ou Vu d'un u. il ne faut pas qu'il y ait d'identité.
iû L'hiatus est permis lorsque la première voyelle consiste en une diphthongue, parce qu'il faut un temps assez long pour la prononcer, et que pendant ce temps les organes s'accommodent à la voyelle qui va suivre. Mais il y a peu de véritables diphthongues en français ; on peut citer :
Pourquoi? — Oui. — Je ne sais. (Molière).
11 L'hiatus consistant en deux voyelles identiques qui se suivent, soit nasales, soit non nasales, doit être absolument interdit, car il en résulte cette fois une* cacophonie réelle. Ainsi l'a ne peut être suivi d'un a. ni 17 d un », ni Vin d'un in. C'est ici que la prohibition est tout à fait rationnelle. En entier : faim indomptable : il alla à Alençon ; et même avec l'intermédiaire d'un h : au haut, sont absolument insupportables, on devra les éviter à tout prix.
i ii Hors des cas précédents, il n'y a plus de règles fixes, mais seulement l'observation d'une loi fluide, susceptible de divers degrés. Voici les principes qu'on devra suivre.
L'hiatus sera d'autant plus permis que les voyelles qui se suivent seront plus éloignées l'une de l'autre quant au son ; il sera d'autant plus défendu qu'elles se trouveront plus proches. L'a suivi d'un /. 17 d'un a, l'a d'un ou. ou l'on suivi d'un a sont harmonieux, puisqu'ils sont prêts à se diphthonguer ; de même e et ou. i et ou. Au contraire, le et l'a, Ïoli et l'ii se suivent mal. parce qu'ils sont trop rapprochés sur l'échelle des sons. D'autre part, il vaut mieux que le son plus ouvert précède, par exemple : aé plutôt que éa. parce que les organes de la phonation se resserrent plus facilement qu'ils ne se dilatent. Par cette raison, on passera bien de la voyelle nasale à la voyelle non nasale. On voit combien les règles absolues sont quelquefois fausses.
Si Ion réunit ces diverses lois, on conçoit que l'hiatus ne devrait pas être interdit en principe, mais seulement par exception, et que. dans dans certains cas. il est peu euphonique, mais à des degrés divers. Il ne devrait y avoir qu'un seul hiatus absolument interdit, c'est celui où deux voyelles identiques se suivent Si les voyelles sont différentes, elles peuvent se suivre, mais elles le feront plus ou moins euphoniquement, suivant les cas : l'euphonie ne sera à aucun degré troublée si la première voyelle est allongée par la pause de l'hémistiche, par le repos
de la phrase, par un e muet, par une consonne disparue ayant laissé sa trace, par sa nature de diphlliongue ou de nasale. Ces règles doivent être substituées à celle actuelle et aux exceptions qu'elle comporte, toutes illogiques.
b). — Règles insuffisantes de l'euphonie.
Par contre, si toute la théorie de l'hiatus fondée sur une prétendue euphonie est inutile, la rythmique néglige de nous faire part d'autres lois euphoniques dont la promulgation eut été bien nécessaire. Ces lois n'ont jamais, que nous sachions, été formulées ; nous allons essayer de le faire.
i. — Si le choc des voyelles produisant l'hiatus est quelquefois désagréable.celui des consonnes l'est parfois beaucoup plus, quand deux syllabes qui se suivent commencent par la même consonne ou le même groupe de consonnes, par exemple : les arbres brisés, le grand crime, l'esprit pratique.
2. — Deux mots qui se suivent ne doivent pas avoir la même voyelle tonique, ce rapprochement est tout à fait désagréable, comme lin fin.
3. — Une rime ne doit pas se trouver à des places asymétriques, c'est-à-dire, ailleurs qu'à la fin du vers ; cette règle est bien connue.
h. — A moins d'y chercher un effet particulier, les mêmes voyelles ne doivent pas se rencontrer dans un trop grand nombre de mots situés à l'intérieur du même vers ; il faut, autant que possible, les varier.
5. — Les mêmes rimes ne doivent revenir dans une série de vers qu'à une certaine distance.
G. — Les monosyllabes, ou plus exactement, les syllabes accentuées, ne doivent pas se suivre ; il faut les séparer par des syllabes non accentuées.
7. — Les e muets ne doivent pas être trop fréquents dans le même vers, il faut éviter qu'ils se suivent.
8. — Une syllabe finale et la syllabe initiale suivante ne doivent pas contenir la même voyelle.
<(. — Autant que possible, il faut faire alterner les monosyllabes et les polysyllabes.
10. — L'accent principal dans le corps du vers ne doit pas contrebalancer et détruire laccent rythmique de la fin du vers et de l'hémistiche.
ii. — Les distiques masculins et les distiques féminins qui se suivent ne doivent pas avoir la même désinence ei\ ère, etc., encore moins doivent-ils se croiser.