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II. — DE LA DIRECTION DU MOUVEMENT

Ici encore nous avons à distinguer comme toujours le mécanisme et V effet rythmique de celte direction d'une part et son effet poétique de l'autre.

A- MÉCANISME liT EFFET RYTHMIQUE

Le rythme dans sa direction peut être : i° ascendant ou descendant, 2 progressif ou régressif, 3° direct ou rotatoire.

a). — Mouvement a'scendant et mouvement descendant.

Nous ne mentionnons ici le second que pour ordre, parce qu'il manque, en réalité, à la rythmique française, ou du moins, qu'il n'y existe que dans un cas particulier, le seul où le rythme descendant soit possible. Au contraire, il joue un rôle capital dans la métrique grécolatine, et aussi dans la rythmique moderne des peuples germaniques.

Il y a rythme ascendant, lorsque dans l'alternance continue qui constitue le vers la syllabe atone précède partout la syllabe accentuée, ou dans les métriques quantitatives, la brève précède la longue, en tout cas, quand la thésis précède l'arsis qui termine le pied. Ce rythme se réalise dans l'iambe, l'anapeste. Au contraire, il y a rythme descendant dans le cas inverse, c'est-à-dire lorsque l'arsis précède la thésis, par conséquent, dans le dactyle et le trochée. Le rythme n'est ni ascendant ni descendant, quand le pied se compose soit de deux syllabes accentuées, soit de deux syllabes longues, comme dans le spondée. Ce cas est plutôt th ' lique, car par l'entraînement rythmique et l'influence des pieds contigus, le spondée se scande, suivant les cas, comme un iambe ou comme un trochée.

On obtient souvent d'une manière artificielle la conversion du rythme ascendant eu rythme descendant ; pour cela on détache les atones ou les brèves qui commencent le vers, et on en fait une partie initiale surnuméraire, connue sous le nom d'anacruse. Puis on commence le vers parla première arsis (soit la longue, soit l'accentuée). En continuant

— Zoo —

ainsi, ou se trouve terminer par une arsis non suivie de thésis, ce qui rend le vers catalectique.

béa — tut il — le qui — procnl - nêgo — tus

devient ainsi :

bë — âtùs — illë — qui prn — cul ne - goll — is

Pourquoi cette conversion? Parce que la musique attaque son rythme par le temps fort, et que ce qui précède est un prélude. Le rythme du vers doit être conforme.

Dans la poésie germanique, l'anacruse s'appelle auftakl et joue le même rôle.

Par ce moyen il n'existe plus que le rythme descendant.

En Français, au contraire, c'est le rythme ascendant qui existe seul. Le motif en est simple: il tient au rythme naturel des mots. L'accent n'étant sur la première syllabe que dans les monosyllabes, et restant toujours, sauf cette exception, sur la dernière, le pied se compose d'une thésis, plus un arsis.

Le jour — ri" est pas — plus pur — que le fond — de mon cœur.

lequel vers comprend trois iambes suivies de deux anapestes.

Dans un seul cas le vers pourrait être descendant. C'est lorsqu'il commence par un monosyllabe accentué.

Viens dans ma — pauvre chau — mière Qui se compose de deux dactyles et d'un trochée.

Viens dans ma — pauvre chau — mière Viens repo — ser un mo — ment Dieu garde — ra ta pau — pière Dors sous mon — toit douce — ment.

Le vers masculin devient ainsi catalectique, mais le vers féminin ne subit aucune mutilation. Ce rythme a son charme particulier, mais il est très rare, le rythme naturel du mot entraiue vers le système iambique.

On pourrait cependant détruire la catalexe du vers masculin en croisant le rythme descendant avec le rythme ascendant.

Viens dans ma — pauvre chau — mière Reposer — un seul — moment Dieu garde — ra ta pau — pière Sous mon toit — très dou — cernent .

Mais il existe un vers descendant d'une manière plus pratique dans la terminaison dite féminine ou plutôt un virement de rythme. Jusqu'à l'avant dernière voyelle le vers est ascendant, puis à cette syllabe il devient descendant.

C'est pour — deux cœurs — aimants - une maison — aiman — te.

La syllabe man est une arsis terminant un pied : aiman — te ; jusquelà le rythme a toujours monté de thésis en arsis ; à partir de ce point '1 descend d'arsis en thésis.

b). — Mouvement progressif ou régressif

Si nous envisageons l'hexamètre latin (privé de rime) nous trouvons que son mouvement est toujours direct, progressif; le vers suivant ne revient jamais sur un vers antécédent pour en reproduire quelqu'un des sons, ni aucun autre élément. Dans le distique élégiaque, il y a un certain retour en arrière pour répéter le dessin rythmique du distique précédent. Dans la strophe le retour se marque par la reproduction dans la seconde du dessin rythmique de la première.

Dans la versitication française (le vers blanc n'étant pas usité) il n'y a jamais mouvement progressif sans mélange. Dans le poème amorphe à rimes plates, le vers suivant se termine avec un certain retour vers le vers précédent, par sa sonorité finale qu'il reproduit. C'est l'effet de la rime. Mais ce retour a lieu à un point qui n'est pas très éloigné de celui de départ. Bientôt un nouveau vers va commencer, un troisième qui ne fera retour à aucune des parties du premier ni du second ; et si le quatrième fait retour parla rime au troisième, il a perdu de vue complètement les deux premiers.

Mais le mouvement régressif s'accentue beaucoup lorsque la rime devient croisée. Alors les deux premiers vers n'ont qu'un mouvement progressif, mais le troisième a un mouvement régressif vers le premier à travers le second. Dans la formule de rime A B A B le retour de A à A ou de B à B est beaucoup plus marqué que dans celle A A BB.

Le mouvement s'accentue encore lorsque la rime devient embrassante dans la formule ABBA, alors le 4e vers, pour revenir par sa rime à la rime finale du premier, doit faire un long chemin en arrière.

Ce chemin peut devenir encore plus long, si l'on interpose un plus grand nombre d'autresrimes. par exemple, dans cette formule ABBBA

ou dans celle-ci ABAAB ou celle équivalente sous ce rapport. AABAAAB. On voit combien la rime suivante est éloignée de la rime précédente et combien le retour est remarquable.

Quelquefois le mouvement régressif n'est pas phonétique, il est psychologique ; c'est lorsqu'on fait rimer non une syllabe, mais le vers entier. Nous en avons donné des exemples dans le poème psychique. Il faut en citer ici encore quelques-uus.

D'abord on peut répéter à la fin de la strophe le vers du commencement.

Tes deux yeux que de mon regard j'ouvris doucement. Où l'azur était descendu dans une caresse, Oh ! s il faut qu'en un jour dernier j'aille les fermer, Demi-clos et dormant encor longtemps qu'on les presse, Tes deux yeux que de mon regard j'ouvris doucement.

Ce mouvement se trouve aussi dans le poème quand le dernier vers est identique à toutes les strophes.

Le plus souvent le retour soit phonétique, soit psychologique, a lieu à très petite distance dans la strophe, à une distance qui rappelle celle de la rime plate dans le vers.

Par exemple, au point de vue phonétique, la deuxième strophe reprend, pour commencer, quelqu'une des rimes delà première, de aorte que celle-ci n'est point quittée brusquement.

C'est ce qui a lieu dans les deux premiers quatrains du sonnet qui sont construits d'après la formule suivante.

ier quatrain : ABBA ; ae quatrain : ABBA. A leur tour les tercets sont réunis par une des rimes communes.

De même, dans le système des strophes suivantes.

Ah ! la neige était sur la terre.

Ah ! la neige était dans les deux, Elle entrait jusque dans mes yeux.

La vaste neige solitaire.

J'errais voyageur anxieux Sur la plaine, la»grunde plaine.

Elle était infinie. . et pleine De flocons épais et soyeux.

Ils tombaient drus comme la laine.

Deux des rimes de la première strophe se trouvent dans la seconde à une place différente.

Le même système est suivi par la rime psychique dans le pantoun, par exemple :

Le vieux mont est brillant de neige, A ses pieds t'ébénier fleurit, Qu'un dieu bienveillant te protège !

Ta petite bouche sourit.

A ses pieds Vébénier fieurit.

De brillants métaux le recouvrent,

Ta petite bouche sourit

Pareille aux corolles qui s'ouvrent

(Banville).

Ce qui a lieu dans le vers et la strophe se produit aussi dans le poème. 11 peut y avoir à la fin d'une strophe un mot qui devra être nécessairement reproduit à la fin de la strophe suivante. En outre, il est possible que l'on doive répéter à la fin du poème les vers ou l'un des vers du commencement, c'est ce qu'on peut observer dans le pantoun et en d'autres poèmes à forme fixe ; mais alors presque toujours il y a dans le reste du poème non un simple mouvement régressif, mais un mouvement tournant. C'est celui-ci, un des plus curieux, que nous allons décrire.

c). — Mouvement direct et mouvement rotatoire

Dans la danse qui a servi d'infrastructure au rythme musical et au rythme poétique, on distingue trois sortes de mouvements : le mouvement en avant, le mouvement en arrière et le mouvement rotatoire Il en est de même dans le rythme poétique. Nous avons indiqué les deux premiers ; voici le troisième.

Le mouvement rotatoire se distingue nettement du mouvement régressif, il consiste non à revenir une fois au point de départ, mais à y faire retour incessamment par un mouvement rotatoire continu.

Ce mouvement rotatoire s'observe dans les diverses unités rythmiques: le stance, le poème, mais c'est dans ce dernier qu'il devient le plus sensible. D'autre part, il se réalise d'une manière psychologique, lexicologique ou simplement phonétique.

La stance (le vers est une unité trop petite pour ce mouvement) présente de nombreux exemples de cette rotation. Mais celle-ci est plus rare quand elle est purement phonétique. Il faut que la strophe soit d'une certaine étendue et que la même rime y revienne à chaque ins-

tant. Elle est fréquente lorsqu'elle est psychologique. Le triolet la réalise alors d'une manière très remarquable.

De tous côtés, d'ici, de là,

Les oiseaux chantaient dans les branches,

En si bémol, en ré, en la,

De tous côtés, d'ici, de là.

Les prés en habit do gala

Etaient pleins de fleurettes blanches.

De tous côtés, d'ici, de là,

Les oiseaux chantaient dans les branches.

Il y a un vers répété deux fois et un autre trois, et le distique du commencement clôt la fin de la strophe.

C'est surtout dans le poème que cette rotation apparaît. Ici il faut distinguer les trois rotations, celle qui est purement phonétique, la lexicologique, la psychologique.

La rotation est purement phonétique lorsque le dernier vers d'une strophe a la même rime que le dernier de toutes les autres, ce qui implique la concordance d'un autre vers de plus. Elle est plus fréquente lorsque les vers d'une stance ne riment pas entre eux, mais respectivement avec ceux de la strophe précédente. Enfin les vers d'une strophe peuvent rimer entre eux, sauf le dernier qui le fait avec le dernier de la strophe suivante.

La rotation est lexicologique, c'est-à-dire consiste dans le retour non d'un vers entier, ni d'une rime, mais d'un mot, lorsque le même revient à des places déterminées dans chacune des strophes du poème; tantôt cet ordre est symétrique, tantôt il est en sens inversif, d'où un poème inversif, et. par conséquent, rotatoire dans le sens strict.

La rotation est donc surtout en ordre inversif. En voici un exemple :

L'aurore est venue et tu dors, mignonne. L'oiseau dans la feuille est tout reposé, Prêta recevoir le jour que Dieu donne... Mais te réveiller ! je n'ai pas osé !

Un petit baiser serait trop osé ; Le baiser plus doux que celui qu'on donne C'est le baiser pur, frais et reposé Qu'elle-même fait ta lèvre, mignonne .

Dans les vaste» cieux mignon et mignonne, Le cœur près du cœur chacun repoté, S'en vont pour chercher la moisson que donne Le champ mûr à peine au pigeon osé.

Cette inversion se trouve dans la sextine. Seulement le triage des rimes dans la strophe précédente quant à l'ordre de leur reproduction se fait d'après un système plus compliqué.

âge, divin, davantage, héritage, vain, vint

Ceux de la deuxième se termineront par

vint, âge, vain, divin, héritage, davantage

La rotation n'existe pas ainsi seulement de strophe à strophe comme dans 1 exemple antérieur, mais entre toutes les strophes, et aussi dans l'ensemble du poème, car la sextine ne se termine que lorsque le roulement a ramené 1 ordre suivi dans la première strophe.

Enfin, la clôture de la sextine, son épode, doit reproduire toutes les rimes du commencement dans un espace moitié moindre.

La rotation lexicologique se rencontre encore dans le rondeau. Le premier mot du premier vers se trouve répété comme un refrain, à la fin de la seconde strophe et de la troisième, de manière à ce que ce mot forme un leitmotiv.

L'étincelle jaillit entre cailloux et fer, Entre le dur malheur et l'àme d'homme fier, Plus le choc est brutal, plus l'étincelle brille, Et tout à coup la flamme immortelle scintille, C'est le génie ardent qui s'allume dans l'air.

Sous la cendre tout bas rétincelle grésille, Au feu couvert il faut chauffer une famille, Mais elle fait effort et traverse l'hiver, L'étincelle.

Elle fit quelquefois une gerbe d'enfer, Ayant longtemps couvé, monte jusqu'à l'éther, La chance, le talent et l'amour, tout pétille ; Plus souvent suie et cendre et pas une brindille, Pour la garder encore elle coûte trop cher, L'étincelle.

Le mot essentiel : Vètinctllc revient dans chaque strophe, et en outre, le mot de la fin reproduit celui du commencement, la rotation est complète.

On sait ce que nous entendons par l'élément lexicologique dans le rythme, c'est celui qui consiste non dans une proposition entière, une pensée mais dans uu mot seul, une idée.

La rotation psychologique du poème est plus fréquente encore et produit des effets plus puissants.

On peut compter comme poèmes à rotation psychologique, c'est-àdire comme reproduisant de strophe à strophe des vers entiers et répétant souvent à la finie vers du commencement, la ballade, lerondel, la Yillanelle, la glose, la chanson, le virelai nouveau.

Le chanson présente le procédé de rotation le plus simple, mais la quantité de vers reproduits y est plus considérable. Après chaque couplet, on répète un couplet moindre, épodique, toujours identique. Ilya un retour continuel.

La ballade présente le même vers à la fin de chacune des trois strophes et de l'envoi. 11 y a comme un refrain simplifié et placé à l'intérieur.

Le rondel répète à la fin de la seconde strophe les deux premiers vers de la première et à la fin de la troisième et dernière strophe le premier vers seulement. 11 en résulte ainsi un double retour, et à la fin du poème un retour exact au commencement.

La villanelle, la glose, le virelai nouveau présentent un système particulier, celui de la rotation alternante. Par exemple, dans la villanelle, la première stance se compose de trois vers ; deux de ces vers sont destinés à être alternativement répétés dans chacune des stances suivantes, la dernière stance seule les contient cumulativement.

La nature eit joliette' Le soleil va s'allumer, La fleur a fait sa toilette.

Le thym et la sarriette Croissent pour la parfumer, La nature est joliette.

Plus bas est la violette Qui ne peut plus se fermer, La fleur a fait sa toilette.

Et la dernière strophe est construite ainsi :

Mais ne sois pas inquiète, C'est toi qui m'as fait rimer, La nature est joliette La fleur ajaitsa toilette.

Telle est aussi la structure du virelai nouveau.

Je suis un ver, mais j'ai deux ailes. Petits yeux ont mille prunelles.

Ensuite la première strophe de cinq vers se termine par :

Je suis un ver, mais j'ai deux ailes.

La deuxième par :

Petits yeux ont mille prunelles La fin de la troisième strophe reprend :

Je suis un ver, mais fax deux ailes Enfin l'épilogue est ainsi conçue, en sens inversif du prologue.

Petits yeux ont mille prunelles.

Je suis un ver, mais j'ai deux ailes.

Le mouvement rotatoire est incessant et complet.

La glose a le même système alternant, mais commence par un quatrain dont chacun des vers se trouve alternativement répété dans chacune des strophes.

Tel est le mouvement tournant ; il répond à celui de la valse dans la danse.

L'efFet rythmique est très grand ; la sensation du retour est un des éléments les plus naturels et les plus forts du rythme ; il satisfait l'oreille à laquelle plaisent à la fois la répétition du son et celle de l'idée, et il forme entre les vers et entre les stances un lien serré.

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