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CHAPITRE XVI

Dl NOMBRE DANS LE RYTHME

Le nombre est un des éléments essentiels du rythme, mais le nombre de quoi ? C'est ici que les versifications des divers peuples diffèrent profondément entre elles.

Dans la versification gréco-latine, on ne compte pas dans un vers le nombre des syllabes, du moins dans les hexamètres ; il est même fort différent dans chacun. On ne s'occupe pas davantage de celui des accents. Ce qu'on recherche, c'est le nombre des atomes de temps représentés par des brèves que le vers doit contenir. Le vers hexamètre se compose de douze longues qui équivalent à vingt-quatre brèves ; ce vers compte donc vingt-quatre valeurs de brèves. C'est Ja mesure temporale.

Dans la versification des vieilles langues germaniques, on ne compte pas non plus le nombre de syllabes, mais on ne compte pas davantage les moments de temps, sauf peut-être certaines exceptions dans le système Scandinave ; ce que l'on suppute, c'est le nombre d'accents formant arsis dans chaque hémistiche ; les syllabes non accentuées ne sont pas comprises.

La versification française dans son premier état a semblé pencher vers ce système, probablement sous l'influence germanique, mais elle s'en est bientôt écartée pour en suivre un troisième qui lui est commun avec les autres langues romanes.

Elle ne se préoccupe ni de la quantité, ni même de l'accent, si ce n'est pour l'exiger à la fin du vers et à l'hémistiche , mais elle compte seulement le nombre de syllabes. C'est en vain que Becq de Fouquières a tenté d'ajouter à ce comput un caractère temporal ; en effet, les syllabes accentuées sont bien, comme il le remarque, plus longues que les autres, et cependant chaque hémistiche peut en avoir une, deux ou plus.sansque son équilibre soit dérangé, ce qu'il ne pour-

rait faire .-i le vers français avait une mesure de temps. Une fraction de la rythmique latine, celle du vers logaëdique, avait cumulé le comput des syllabes avec la quantité.

Tels sont les trois systèmes relatifs au nombre dans le rythme, nous ne devons nous arrêter qu au dernier, puisque c'est celui de la versification française.

Le nombre de syllabes y est donc constitutif du vers, mais il l'est aussi des autres unités rythmiques, soit supérieures, soit inférieures, ainsi d'une part de la strophe, soit la plus petite, comme le di&^que, soit la plus étendue, et du poème, et d'autre part de l'hémistiche, et enfin, autant que cette unité peut exister en français, du pied.

Il peut varier depuis deux syllabes qui est le minimum théorique et quatre qui est le minimum pratique jusqu'à un nombre indéfini, mais ces nombres des plus divers, se polarisent en deux groupes très marqués, qui ont chacun un caractère différent très net : le nombre pair, le nombre impair. L'importance de la parifé et de l'imparité existe dans toutes les unilés rythmiques, et imprime au rythme un caractère que l'on peut comparer au mode majeur et au mode mineur en musique. Le vers de huit syllabes est un vers pair, celui de sept un vers impair; de même l'hémistiche de six est paire et celle de cinq impaire. Enfin, la strophe de quatre vers est la strophe paire par excellence, celle qui domine toute la poésie lyrique ; au contraire, la strophe de trois vers, le ternaire, est la strophe impaire.

Il y a entre le vers pair fondamental et le vers impair un rapport étroit en ce sens que certains vers impairs ne sont que 1 altération d'un vers pair correspondant. On obtient cette altération en retranchant une syllabe au vers pair ; par exemple, le vers de sept syllabes dérive ainsi de celui de huit, et le vers de cinq de celui de six. L'effet est plus marqué lorsqu'il s'agit de vers plus étendus. En retranchant une syllabe du vers normal de douze syllabes, du vers alexandrin, on obtient le vers anormal de onze syllabes ; de même le vers de dix syllabes devient un vers de neuf. On peut même faire subir au vers normal un double retranchement, un dans chaque hémistiche. Alors le vers de douze syllabes peut devenir un vers de dix, et on aboutit du pair au pair. Ce n'est qu'une apparence, ou tout au moins-, qu'une réalité partielle. L'ensemble du vers passe bien du pair au pair, mais chaque hémistiche passe du pair à l'impair. C'est ce qui fait la différence en latin de l'hexamètre et du pentamètre. Lorsque les deux sont réunis dans le distique élégiaque, cette différence se sent beaucoup mieux.

Donec eris falix muftos numerabis amicos, Tempora si fuerint. . . — nubila-solus eris. . .

Le second vers n'a plus que quatre pieds et deux demi-pieds, tandis que le premier en a six pleins.

Le moyen mécanique de conversion du vers pair en vers impair correspondant est la catalexe ; si le retranchement a lieu dans les deux hémistiches, il y a bicatalexe.

Par exemple, en traduisant le vers latin qui précède.

Tant que le bonheur dure, — il est beaucoup d'amis ; Mais vienne le malheur — vois les ennemis.

Le premier hémistiche du second vers est complet, mais au second il manque une syllabe. Il y a ainsi un distique d'un vers de 12 et d'un vers de 1 1 .

Dans les vers suivants.

Tant que le bonhur dure — il est beaucoup d'amis ; Vienne le malheur — vois les eûnnemis.

Le second vers subit deux retranchements chacun à l'un des hémistiches ; on passe d'un vers de 12 à un vers de 10, mais l'impression s'est cependant modifiée parce qu'on passe de deux hémistiches pairs de six syllabes, à deux hémistiches impairs de cinq syllabes chacun.

Tels sont les principes généreux au point de vue mécanique.

Le point de départ estle nombre pair, c'est lui qui donne l'harmonie pleine, complète, symétrique et qui permet au vers, à la stance, de se partager en deux parties égales. Du reste, la parité est dans toute la nature, dans la structure de la plupart des corps organisés, ce qui les rend symétriques. Malgré le fameux vers :

Numéro Deus impari gaudet .

C'est, au contraire, le nombre pair que la nature préfère partout. Cela est même rendu sensible en linguistique par l'existence du duel Celuici ne sest pas formé pour indiquer le nombre deux, mais pour marquer le nombre pair ; cette parité, cette dualité, si fréquente en tous objets, a semblé avoir droit à une expression grammaticale spéciale. Les deux yeux du visage, les deux mains, toutes les parties symétriques ont leur duel spécial.

Le nombre impair crée, au contraire, Y asymétrie, par conséquent, est une altération du premier, en dérive, et le moyen de dérivation est la catalexe.

Cette catalexe dans le rythme est analogue à ce qu'est le mode mineur vis-à-vis du mode majeur dans la musique. En effet, si nous envisageons ces deux modes, nous trouvons qu'ils diffèrent essentiellement dans leur base, c'est-à-dire par la tierce au-dessus de la tonique. Dans le mode majeur, elle se compose de deux tons complets, formant les deux intervalles : entre le do et le r<? il y a un ton entier ; il y en a un aussi entre le ré et le mi : de là une paire complète. Dans le mode mineur, au contraire, de la première à la seconde note, il y a bien encore l'intervalle d'un ton, mais de la seconde à la troisième, il n'y a plus que celui d'un demi-ton ; le second intervalle se trouve raccourci de moitié. La parité pleine s'est changée en simple proportion. Le reste de la gamme se trouve aussi modifié, mais cela n'a pas d'importance quant au principe, ce n'est qu'une simple accommodation au changement initial. Il résulte de cette substitution de mode que dans le premier le nombre des deux premiers intervalles était un nombre pair, deux tons, tandis que dans le mode mineur le total de ces deux intervalles est un nombre impair, un ton et demi, ou trois demi-tons.

A l'effet mécanique de l'imparité du nombre dans le rythme correspond une impression poétique différente ; tandis que le nombre pair convient au sentiment normal, mesuré, plutôt joyeux, le nombre impair convient au sentiment anormal, irrégulier, plutôt mélancolique ï toutes les poésies classiques emploient de préférence le nombre pair : toutes les poésies romantiques, et aussi celles primitives de certains peuples, emploient volontiers le nombre impair. Cela correspond exactement à l'emploi du mode majeur et du mineur en musique.

Nous avons dans chacun des chapitres de ce livre distingué et examiné séparément : i° le rythme en lui-même, 20 l'effet et T emploi poétique du rythme. Ici nous ne maintiendrons pas cette distinction pour avancer plus rapidement, mais nous voulons la noter en passant.

Dans la versification française, la parité ou l'imparité du nombre dans le rythme se complique de la théorie de l'alternance des rimes masculines et des féminines Le vers à rime masculine est plein, acatalectique, s'il est envisagé seul ; l'alexandrin possède alors douze syllabes, le décasyllabe en possède dix, l'octosyllabe huit exactement. Le vers à rime féminine dépasse ce nombre, il est hypercatalectigue ; l'alexandrin contient alors 11 syllabes, plus une fraction: le décasyllabe, dix syllabes, plus une fraction. Comment évaluer cette fraction? Cela est assez difficile ; elle consiste dans un e muet, pas tout à fait élidé, mais qui lest presque et ne se survit que par son reflet sur la

syllabe précédente, ainsi que nous l'établissons dans un autre chapitre. En français, c'est le vers masculin qui peut être considéré comme normal; cependant en italien c'est le vers féminin qui est considéré comme tel. c'est lui dont le nombre de syllabes est régulateur, ce qui change les noms ; aussi le décasyllabe français est-il l'hendécasyllabe italien Mais cela tient à ce que cette langue et les autres romanes ne possèdent pas de muet proprement dit, mais à la fin des mots des syllabes atones claires Cependant leur dénomination est impropre, d'autant plus que les syllabes posttoniques qui terminent les vers peuvent être chez eux de deux et même de trois syllabes. En réalité, c'est le vers masculin qui est normal, le vers féminin est hypercatalectique en français d'un quart ou d'un huitième de syllabes, en italien, d'une, deux ou trois syllabes

En définitive, il y aurait donc, quant au nombre. trois sortes de vers, au lieu de deux ; le vers normal ou masculin à nombre pair, l'inférieur, masculin encore, mais à nombre impair, formé du premier par le retranchement d'une syllabe, et enfin le supérieur, féminin, à nombre impair, formé du premier par l'addition d un e muet.

Cependant dans la règle d'alternance établie en français entre le vers masculin et le vers féminin, qui se réunissent par couples ou doubles couples, soit en rimes plates, soit en rimes croisées, le double couple qui ne renfermera que des vers masculins au nombre de quatre sera catalectique vis-à-vis de celui qui renferme normalement deux vers masculins et deux vers féminins, car alors le quatrain rythmique prendra deux fractions de svllabes. En se posant à ce point de vue, le masculin peut devenir catalectique du féminin. Par le même motif, quatre rimes féminines qui se suivent seront hypercatalectiques du quatrain rythmique normal

Maintenant nous allons étudier, à la lumière de ces principes, le nombre rythmique pair et impair , acatalectique et hypercatalectique, successivement dans le vers, l'hémistiche, la strophe et le poème.

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