‹ Des principes de la versification françaiseChapitre 56 sur 97 · A. - DU NOMBRE PAIR ET IMPAIR ET DE LA CATALEXE DANS LE RYTHME DU VERS · texte numérisé non relu

A. - DU NOMBRE PAIR ET IMPAIR ET DE LA CATALEXE DANS LE RYTHME DU VERS

Il faut distinguer : i° le nombre des syllabes du vers, a* celui des hémistiches qui le composent, 3° le nombre des syllabes différentes dans chaque hémistiche, k° la rime binaire et ternaire, 5* la parité ou

l'imparité du dessin rythmique, 6° la rupture de l'alternance entre les rimes masculines et féminines.

a . — Nombre des syllabes du vers.

Ce point est de la plus haute importance, il semble au premier abord purement numérique, mais il n'en est rien, il est pondéral, affecte l'équilibre du vers et aussi sa sensation poétique et esthétique. Ce qui importe surtout sous ce rapport, ce n'est pas que le nombre soit plus ou moins élevé, mais qu il soit pair ou impair.

Comme nous l'avons vu ailleurs, la question de la parité ou de l'imparité se relie étroitement à celle de la catalexe et de ses dérivés. Il faut donc qu'au moyen de la métrique latine nous définissions ces derniers termes.

La catalexe est la suppression d'une syllabe ou d'un demi-pied à la fin du vers, et la bicatale xe d'une syllabe dans chaque hémistiche. Dans le vers latin déjà cité, il y a bicatalexe.

Tempora-si fue-rint .. — nubila-solus e-ris....

Dans la brachycataleœe, c'est un pied entier qui manque à la fin du vers, par exemple, pour le vers iambique de six pieds.

Spernis-deco-rœ vir-ginis-toros —

Le vers est hypercatalectique quand il contient un demi-pied de trop.

Leves-que sub-node-susur-ri .

En français on peut établir en principe que le vers impair est catalectique du ver pair supérieur, et quelquefois bicatalectique .

Mais l'effet produit par cette altération diffère beaucoup suivant la coupure intérieure du vers, c'est-à-dire, d'après le nombre de ses parties, de ses césures. On les étudierait mieux d'ensemble, mais nous ne voulons pas établir de confusion ; seulement nous y reviendrons tout à l'heure sous la rubrique du nombre des hémistiches.

Le plus petit vers pair est poétiquement celui de quatre syllabes, et il est peu usité. Il ressemble à une octosyllabe dont les deux hémistiches rimeraient ensemble.

Autre n'aurai

Tant que je vive ;

Son serf serai .

Autre n'aurai

Je l'aimerai

Soit morte ou vive.

Autre n'aurai

Tant que je vive. (de Groy).

Le vers de trois syllabes en est le catalectique pour le retranchement de la dernière syllabe.

Le rythme ci-dessus exprime la douceur, le sentiment calme, équilibré. Celui de trois syllabes a beaucoup plus de vivacité, exprime un mouvement très rapide et violent.

Sabre au clair.

Dans l'éclair Nous courons ; Sabre au clair.

Dans Véclair Xous sabrons.

Ou bien douce au contraire, mais avec la même rapidité.

Main petite.

Dans la mienne.

Venez vite, Frêle et saine, Main bénite, D'amour pleine.

Le rythme de six syllabes est très usité; c'est celui qui est le plus commun dans la poésie populaire ; en unissant deux petits vers, il a produit l'alexandrin.

Son catalectique est le vers de cinq syllabes, beaucoup plus rapide au point de vue rythmique, plus mélancolique au point de vue poétique'que l'autre.

Normal

Ah! bien loin de la voie

Où marche le pécheur.

Chemine où Dieu t'envoie,

Enfant, garde ta joie.

Lys, garde ta blancheur . (Uvgo).

Catalectique

Ah .' loin de la voie Où va le pécheur, Marche où Dieu L'envoie Et garde ta joie.

Garde ta blancheur.

Au point de vue rythmique le vers de six syllabes se balancerait mieux s'il avait une césure médiane, comme dans : Ah ! bien loin de la voie, son équilibre serait parfait. Son succédané catalectique est plus hâté, moins balancé. Au point de vue poétique, le sentiment en est plus triste.

Mais c'est dans le vers supérieur (bien des métriciens négligent les petits vers) que s'observe surtout cette différence.

Le vers de huit syllabes est le vers français lyrique par excellence, de même que celui de douze syllabes est le vers épique et dramatique. C'est le rythme dans sa pleine efflorescence, de même que c'est le plus ancien. Son catalectique est le vers de sept syllabes, à nombre impair.

Normal

Xous n'osons plus parler de roses.

Quand nous les chantons, on en rit ;

Car des plus adorables choses

Le culle est si vieux qu'il périt.

Sully Prudhomme).

Au point de vue rythmique ce vers se balance encore mieux quand il est coupé par une césure médiane.

La maison bonne et familière, Que Dieu voulut, que Dieu bénit.

Comme le blé, comme le nid, Au doux foyer prêle sa pierre.

Catalectique.

Voici le catalectique du vers de 8 syllabes, celui de 7.

Il est passé, le printemps Que le ciel donne, Passé l'été, c'est le temps Du vieil automne.

Il est impossible de ne pas sentir à l'oreille l'absence d'une syllabe à la fin du i,r et du 3e vers pour avoir l'harmonie pleine. Poétiquement l'eflet est en mineur, il est mélancolique.

Il serait facile de faire l'épreuve, car l'octosyllabe est très fréquent en français. en en convertissant un certain nombre en vers de 7 syllabes.

Un autre vers classique français très usité, et qu'on trouve dans la chanson de Roland, vers épique par excellence, c'est le décasyllabe, vers pair, et d'un balancement très rythmique. Mais, pour l'apprécier complètement, il faudrait tenir compte de la place de ses césures, ce que nous ferons bientôt.

Prenons le vers français classique, celui de la formule A -f- 6, c'està-dire dont la césure se place après la quatrième syllabe,

Si je ne loge en ces maisons dorées, A u front superbe, aux voûtes peinturées D'azur, d'émail, et de mille couleurs, Mon œil se paisl des thrésors de la plaine, Riche d'œillets, de lis, de marjolaine, Et du beau teint des printanières jleurs .

Desportes).

Et dans la chanson de Roland.

'Parles li reis — nostre emperere magnes, Set anz tuy pleins — ad estet en Espaigne : Tresqu'en la mer — conquisl la terre altaigne Xi ad castel — ki devant lui remaignent, Murs ne citet — n'i est remés à fraindre

Enfin avec la césure 6-4.

Xous voici de retour dans nos montagnes. Quel plaisir, quel bonheur, et quel beau jour ! Frais vallons, noirs torrents, vertes campagnes, Xous vous offrons nos cœurs, nos chants d'amour.

Le balancement est égal dans les deux cas ; seulement le premier genre est plus usité en France, et le second en Italie.

Nous ne citons pas le décasyllabe de la formule 5 -\- 5, parce que le nombre impair des syllabes de chaque hémistiche modifie son caractère.

Voici maintenant son catalectique. le vers de neuf syllabes.

On peut déjà remarquer que le vers catalectique ou vers impair est

beaucoup moins usité dans la versification française que son correspondant pair ; on peut s'en convaincre surtout en comparant le vers de dix syllabes si usité à celui de neuf qui l'est si peu.

Catalectique

Et la lune et l'étoile et la fleur Ont fleuri sans changer de couleur, L'homme aussi sans changer son malheur.

L'effet du nombre impair du vers s'augmente par le nombre impair de ses césures ou par celui des syllabes de chaque hémistiche. L'impression de tristesse de ce rythme est très intense.

Nous verrons bientôt les modifications d'effet qui résultent de- ces différentes coupures.

Le vers de douze syllabes est le chef des vers Jrançais, il occupe seul la poésie dramatique, il a détrôné le décasyllabe de la poésie épique, et la poésie lyrique l'emploie souvent, malgré la concurrence de l'octosyllabe. C'est celui qui, avec son nombre pair total, le nombre pair de ses hémistiches (du moins dans le système classique) et le nombre pair des syllabes de chaque hémistiche, a le balancement rythmique le plus parfait. Son excellence rythmique correspond donc à son excellence poétique.

Il est utile d'en citer dans le seul but de le comparer à son catalectique, levers de onze syllabes.

Normal

C'est lajerme bretonne où l'on boit le bon lait. Où le bonheur est grave et le cœur jamais laid .

Cataxectique.

Nous nous aimions sans nous être rien promis, 0 le meilleur, le plus vieux de mes amis. Et tout chez l'un était \à l'autre permis.

(Richepin).

Avec cette césure 4 -+- 7 on sent la rudesse rythmique venant d'un équilibre du vers beaucoup moins parfait, et, en même temps, l'effet poétique de grande concentration du sentiment qu'on peut en tirer

Mais la comparaison s'établirait mieux avec la formule 6 -}- 5 où la catalexe est à la fin du vers.

En avant ! ventre à terre! — au galop ! hoarrah !

Plus d'un bon vivant

Qui fendait le vent Aujourd'hui sous le vent — du destin mourra.

(Richepin).

Au-dessus du vers de douze syllabes il n'y a plus de vers classique, et même beaucoup nient la possibilité non matérielle, mais rythmique et poétique de ces vers, ne les considérant que comme des jeux de virtuosité. C'est une profonde erreur ; la gamme rythmique n'est pas plus épuisée par les rythmes en usage jusqu'à ce jour, que la gamme du spectre solaire ne l'est par les rayons visuels que dépassent les rayons calorifiques, les chimiques et d'autres peut-être. Nous allons donc les construire. Pour ceux qui regardent l'alexandrin comme le plus long vers normal, ces vers sont hypercatalectiques, il n'en est pas de même pour nous qui croyons à leur normalité. Vers de i4 syllabes normal (formule 4 -\- 5 -(- 5).

Mon âme est triste — et nul chant d'oiseau, — nul rayon du ciel

Ne la pénètre — en son ombre épaisse — en sa solitude ;

De longs malheurs — l'ont placée enfin — dans celte attitude

El son chagrin — est devenu doux — mais essentiel.

(Formule a -j- 6 -(- 6),

Mon cœur — mon petit cœur d'enjant - que nia donné ma mère. Parfois — je le retrouve après — qu'il fut bien longtemps mort. Je sens — se réveiller en moi — foui le passé qui dort Avec — sensation ancienne — ébauchée et première.

Gatalectique (i3 syllabes).

Mon enjant — reste tout petit — pour qu'on s'aime bien ; Ne grandis — même pas tes yeux — ni ton bon sourire, Tu seras — plusjort ou meilleur — mais pas autant mien; Ton regard — dans mon seul regard — se voit et se mire, Mon enfant — reste tout petit — pour qu'on s'aime bien.

La catalexe d'après les césures choisies se trouve au commencement du vers et non à la fin, mais peu importe sa place. On voit l'effet rythmique ; il se compose non seulement de l'imparité totale, mais de celle de chaque hémistiche à l'intérieur. Quant à l'effet poétique, on sent que le vers de i3 syllabes est en mode mineur.

Au-dessus se trouvent deux vers dont l'un est catalectique de l'autre, celui de 16 syllabes, et celui de i5, le dernier d'un charme très mélancolique et d'un rythme frappant pour l'oreille, ce qui devrait le faire admettre même par ceux qui refusent tous les vers plus longs que l'alexandrin.

Vers de 16 syllabes, normal formule 5 -|- 5 -{- 6).

Soleil, roi des deux — et roi de la terre — et de toute nature. Je t'attends frileux — etplon<j<- dans l'ombre — humide sur le sol, Je suis ton enjant — ton petit enfant — ta pauvre créature, Tu m'as du limon - pétri, réchauffé — de ta chaleur si pure Et j'ai rampé, puis . . . — j'ai marché, bientôt — je vais prendre mon vol- Ce vers a une allure majestueuse. Le dernier hémistiche semble lui attacher un poids, et détruire ce que les deux premiers auraient de trop léger, mais ce dernier est discordant avec les autres, après deux hémistiches de cinq syllabes on s'attend à en trouver un troisième du même nombre : il y a là un défaut rythmique.

Ce défaut est corrigé par son catalectique, le vers de i5 syliubes. un des plus harmonieux qui existe. Mais le vers de 16 syllabes a une harmonie pleine avec la formule 4 -f~ 4 -f- 4 -j- 4 qui en fait une sorte d'alexandrin tricésuré

C'est le malin — le j rais matin — quand la lumière — encore sommeille Que la rosée — a descendu — très doucement — sur chaque fleur, Que le repos — très lentement — a bien bercé — chaque douleur. Soudain éclate — un chant joyeux : — c'est f'Angelus — qui me réveille.

Voici maintenant le vers.

Catalectique i5 syllabes).

La division naturelle est alors 5 -f- 5 -f- 5-

Il a la rapidité, l'allure du vers de io syllabes suivant la formule

C'est le carillon — ce sera demain — le grand jour de Jeté, Les petits oiseaux — écoutent déjà — dujond de leurs nids. Et tous les enjants — se couchent joyeux — libres et bénis. Les mamans sont près — les maîtres sont loin — les devoirs finis, La longue semaine - aux jours ennuyeux — la semaine est faite. C'est le carillon — ce sera demain — le grand jour dejéte.

Ce rythme est un des meilleurs de la poésie française : il est étonnant qu'on n'ait pas songé à l'employer davantage.

Au-dessus les vers d'inusités deviennent inconnus ; cependant leur construction est possible et capable de rendre certains effets poétiques.

Le vers de 18 syllabes peut être employé pour les sujets les plus graves et en donne fidèlement l'impression. C'est un mode majeur non seulement par le nombre total des syllabes du vers, mais aussi par celui des syllabes de chaque hémistiche 6 + 6 -j- 6 ; seul le nombre des hémistiches peut lui donner une teinte mineure.

Résurrection.

Ils ont ressuscité — de la paix du tombeau — dans leur jorme première, Ceux qui furent vivants — qui s'étaient endormis — d'un intense sommeil, Leur âme est revenue — et leurs yeux vont s'ouvrir — à la grande lumière, Le souffle du Seigneur — a passé dans le sol — et soulevé la pierre, Soùs l'immobile ciel — luit pour ces nouveau-nés — un étrange soleil.

La trompette a sonné — les cloches ont chanté — tout le reste est silence ; L'ombre grandit autour — tout le bruit s'est éteint — les bouches sont sans voix, Seul au sommet des deux — en un point éclatant — brûle un rayon qui pense, Il pénètre partout, — «7 va se reflétant — sur une voûte immense, Faisant la nuit visible — ainsi que fait V éclair — en promenant ses doigts.

Le vers catalectique du précédent serait celui de dix syllabes, il ne pourrait être construit comme directement catalectique, car la formule 6 + 6 + 5 serait peu harmonieuse, mais cela ne serait pas impossible.

Ils ont ressuscité — de la paix des tombeaux — en jorme première Ceux qui furent vivants — qui s'étaient endormis — d'un grave sommeil

La différence d'une syllabe ne produirait pas un effet important sur une aussi grande étendue. A cette hauteur la catalexe tend à s'effacer.

Au-dessus du vers de 18 syllabes qui se construit très normalement, on entrevoit le vers de a4 syllabes qui est le double de l'alexandrin ; mais son catalectique, celui de 22 syllabes, n'en diffère presque pas.

Le vers de a4 syllabes se constitue très normalement avec la formule 6 + 6 + 6 + 6; il ya comme des alexandrins qui se suivraient, mais qui ne rimeraient entre eux que de deux l'un, de même que l'alexandrin lui-même se compose aussi d'une suite de vers de 6 syllabes qui ne rimeraient que de deux l'une.

Voici la fin de la pièce que nous venons de citer et qui se termine par des vers de a4 syllabes.

Et le juge est assis, — que l'homme un jour jugea — qu'il condamna sans crainte

[ — et qu'il honnit sans honte].

Le condamné d'hier — est le juge aujourd'hui — il est le maître au ciel —

c'est lui qui fit le compte' De nos vouloirs méchants — de nos faibles pouvoirs — de nos faux repentirs

[hélas ! il pèse tout Lui qui marchait errant — que nul n'avait reçu — que nul ne vétissait — gai

[par la soif ardente,' Devant la goulte d'eau — sous le rayon de Jeu — le long du long chemin —

[dans la poudre mordante,] Languissait vainement — méprisé des meilleurs, — il courbe les humains, —

'et lui seul est debout !]

Salut, toi le seul grand — vainqueur qui fus vaincu — juge qui fus jugé, Sei-

[gneur de la revanche !] Toi qui sais retrouver — parmi le noir limon — dans la nuit éternelle — un

grain de perle blanche,} Peut-être qu'aussi moi — sous une main de fer — sous un bras juste, hélas ! — je

devrai succomber] Qu'importe ! ceux qui m'ont — imprudemment blessé — qui firent se ployer —

[mon âme droite et franche, Ceux qui m'ont poursuivi — ceux qui m'ont délaissé — tiens la balance juste

et qu'alors rien ne penche,] Seront alors punis — punis devant mes yeux — ensuite juge moi - dis si je

[dois tomber !]

b). - Du nombre des hémistiches qui composent le vers.

Le rythme résultant du nombre n'est pas exprimé seulement par la durée du vers, mais aussi par le nombre de ses coupures. La coupure paire lui communique un caractère de pleine cadence, les deux parties sont symétriques, il n'y a qu'un seul point d'appui, mais ferme, au milieu : c'est l'équilibre stable. Au contraire, la coupure impaire donne une cadence, non pas nulle, mais brisée, moins naturelle, et présentant toute 1 impression du mode mineur en musique. L'effet poétique est concordant ; les sentiments exprimés par la coupure impaire sont plus moroses, plus mélancoliques, indiquent des dispositions d'esprit ex" ceptionnelles. En outre, le vers bicésuré est plus rapide que le vers unicésuré.

I) n'y a pas lieu de s'occuper de cette différence dans les vers qui n'ont pas de césure obligatoire. Cette césure ne commence qu'au vers de neuf syllabes.

Le vers de neuf syllabes est déjà en mode mineur par le nombre total de ses syllabes ; il le devient davantage lorsqu'il contient trois parties ; cette coupure incessante le rend comme haletant.

Ici le heurtest adouci parce que la seconde césure n'est que phonétique.

Ce vers peut, au contraire, être divisé en deux parties seulement ; la césure est alors en majeur.

D'abord par remploi du système précédent, mais en supprimant la seconde césure.

Quand l'hiver — a glacé — nos guérets,

Le printemps — vient repren — dre sa place

Et ramène — à nos champs leurs attraits,

Mais, hélas ! — lorsque l'âge — nous glace,

Nos beaux jours — ne reviennent —jamais (Molière).

Puis par la formule 5 -f- 4.

Il fait son devoir — pensif et morne . Bête de labour — au lourd collier, Le pauvre cheval — jusqu'à la borne, Où l'on doit plier — se retourner.

Le cœur est triste — et le ciel lui-même Met son chagrin — sur notre chagrin.

Là-haut, il n'est — nul Dieu qui nous aime, Comme ici-bas — nous n'aimons plus rien.

Avec ces trois dernières césures, le vers de neuf syllabes n'est plus divisé qu'en deux parties, et rentre sous ce rapport dans le mode majeur, mais il plonge encore dans le mode mineur de plusieurs côtés, en raison d'abord du nombre total impair des syllabes du vers, puis de l'inégalité des deux fractions.

Levers de dix syllabes se divise toujours en deux parties et appartient aussi au mode majeur, quelles que soient les places des césures.

Le vers de onze syllabes peut employer des césures différentes, et aussi en nombre différent. Si on le divise en trois parties, il est par le commencement catalectique du vers de ia syllabes.

Jeanne Darc — reviens du ciel — dans ton village ! La France meurt — la douce France — en vasselage.

Mais ce vers peut être unicésuré aussi suivant la formule 5 + 6 , 6+5, 4 + 7.

Il est alors en mode majeur, mais on ne le sent pas parfaitement, il semble plus heurté, à cause de l'inégalité du nombre des syllabes dans chaque hémistiche.

1 Soleil ! roi des des deux — de toute la nature,

Je suis ton enfant — ta pauvre créature a En avant ! ventre à terre ! — au galop ! hourrah ! 3 Nous nous aimions — sans nous être rien promis .

Dans le vers de douze syllabes, l'alexandrin, la différence entre le mode majeur et le mode mineur s'accuse bien , suivant que ce vers est unicésuré ou bicésuré. Dans le premier cas, surtout avec la césure classique, le vers est d'un équilibre parfait, d'une rapidité moyenne, et à parties binaires et symétriques, conformes au plan général de la nature. Dans le second, le rythme est altéré ; du reste, cette altération contribue à la beauté, comme une certaine morbidesse, le mouvement est plus rapide, les arrêts plus rapprochés.

Voici deux stances qui se suivent, dont la première se compose d'alexandrins unicésurés et la seconde d'alexandrins bicésurés.

Debout.' il faut souffrir ; — debout ! il faut lutter Pour exister, hélas ! — seulement et pour vivre, La gloire ne tient plus — la trompette de cuivre Il s'agit de ne pas — descendre sans monter.

C'est la défaite — et la retraite — et la déroute ; Le fier drapeau — marche en arrière — et lentement. Les morts laissés — ont attendu — V enterrement, Vesprit hésite — et la main cesse — et le cœur doute.

Le contraste est ici d'autant plus frappant que le fond du sentiment exprimé est le même, l'impression de lassitude et de défaite. Mais la première strophe indique l'effort qui persiste, la seconde l'effort qui tombe, en se conformant à l'effet que peut rendre le rythme.

Le vers de treize syllabes peut s'unicésurer ou se bicésurer. C'est encore ici la bicésuré qui donne le sentiment le plus mélancolique.

Unicésuré, il suit les formules 5 + 8. 7 + 7, ce dernier semble plus naturel.

Formule 5 + 8.

Sobres, loin d'ici — loin d'ici, buveurs d'eau bouiltie.

Si vous y venez — vous nous ferez Jaire lolie. (Scarrok).

Le tigre indien — le lynx — les panthères touchées

Suivent devant lui — par des guirlandes attachées

(Banville).

Formule 7 + 7.

Avant bone amours faudre — li siècles iert Jaiblis

(Cité par Jbanroï)

Avant que cessent les bonnes amours, le monde finira. Le peuple s'écrie : oiseaux — plus que nous soyez sages

(Béranger)

Formule 6 -f- 7.

Dans l'ombre autour de moi — vibrent des Jrissons d'amour,

Venu je ne sais d'où — parmi les senteurs salines

Traîne un vol de parjums — œillets, roses, miel, pralines.

(Bichepin).

Voici maintenant la bicésure.

La formule est 3 -f- 5-f- 5.

La première partie forme une base qui permet d'égaliser entre elles les deux autres parties.

Si ton cœur — n'est plus le cœur bon — que le mien te donne, Si je cherche — en vain ce que j'ai — de mon âme en toi, Mon petit — il faudra que Dieu — meilleur te pardonne, Mon enfant — mon petit enjant - sera mort pour moi, Si ton cœur — n'est plus le cœur bon — que le mien te donne.

Le vers de quatorze syllabes unicésuré suit la formule principale 7 j 7 qui permet d'avoir deux parties égales ; ce rythme est usité dans la poésie populaire ; et ailleurs il se forme de deux vers de 7 syllabes, comme l'alexandrin de deux vers de 6.

A Paris, y a une fille — mariée nouvellement Elle se peigne et se mire — dans un beau miroir d'argent Mais sa mère luy va dire— Marguerite, bouté avant. . Regardez si je suis belle — ou si mon miroir m'y ment.

Une autre unicésure suit la formule 6 -j- 6.

Aassi la créature — était par trop toujours la même

Qui donnait ses baisers — comme un enfant donne des noix;

Indifférente à tout — hormis au prestige snprème

De la cire à moustache — et de l'empois des faux cols droits.

fVERLAINEj.

Voici maintenant ce vers bicésure, formule 4 -(— 5 -f- 5.

Un chant très doux — un mystique ves — même ï effarouche. Sans lui parler — pour l'entendre il faut — toujours l'écouter, Même une rime — accourant trop tôt — peut la dérouter, Le papillon - il jaut le saisir — mais sans qu'on le touche

On voit la différence d'impression, et la minorité du rythme; du reste, cette double césure convient partout mieux aux grands vers, elle assure davantage leur équilibre et en même temps elle empêche de les confondre avec la réunion de deux vers plus petits.

Le vers de quinze syllabes que nous avons décrit déjà est un des plus harmonieux avec sa bicésure 5 -\- 5 -j- 5.

Tout, tonpetit nez— tes yeux, tes beaux yeux —et ta lèvre dort,

Tes cheveux épars - en vain vivement — chatouillent l'oreille,

Et l'oiseau là-bas — en vain t'appela, — rien ne te réveille,

Rien qu'un doux baiser — plus doux que la nuit — et meilleur que l'or.

Au contraire, avec l'unicésure on obtient un vers peu harmonieux. Par exemple, avec la formule 7 + 8

J'ai veu d'un nouveau sentier — m'ouvrir l'honorable passage. Pour aller sur votre mont — m'ombrager sous vostre bocage. Et ma soij désaltérer — en vostre fontaine divine.

Le vers de seize syllabes peut être aussi unicésure ou bicésure. Avec une seule césure, il équivaut à la réunion de deux octosyllabes, ce qui le rend toujours réductible à deux vers composants et ce qui nuit à son unité.

La lampe est l'amie et la sœur de celui qui travaille et veille , Quand elle sourit au poète.elle a produit mainte merveille.

Ce vers se balance bien, son équilibre est très normal et il est en mode majeur ; mais il suffit de le faire rimer à l'hémistiche pour en faire deux vers de huit syllabes.

La lampe est ïamie et la sœur De celui qui travaille et veille, Quand elle sourit au penseur H lie a produit mainte merveille.

Avec la bicésure le rythme prend de l'autonomie, mais il est plus sombre, moins balancé, plus mélancolique. Formule 5 — (- 5 — j- 6.

Soleil, noire père — aux deux notre ami — notre bonheur sur terre,

Grand soleil, soleil — immense, soleil ! — bonjour, 6 doux soleil,

Jamais te voyant — et te regardant — je ne suis solitaire

Et si je pouvais — longtemps te fixer, —je saurais le mystère,

Ah! reviens toujours, — sois toujours présent, — brille à chaque réveil.

Le vers de dix-huit syllabes ne peut pas s'unicésurer pratiquement ; il faudrait le diviser en deux vers de neuf syllabes, et celui-ci ne saurait se soutenir à son tour que par deux césures, ou par une seule répartissant en parties inégales.

Il doit se bicésurer suivant la formule 6+6 + 6 ce qui le constitue en trois parties. Nous en avons donné un exemple plus haut.

Le vers de vingt-quatre syllabes dont nous avons aussi fourni un exemple, doit se répartir en deux vers de douze syllabes, lesquels se partagent à leur tour en deux par une césure médiane, de sorte qu'en définitive il possède quatre parties, ce qui est une coupure en un nombre pair, et fait rentrer dans le mode^majeur.

c). — Nombre pair ou impair des rimes.

Le vers ne se constitue pas seulement intérieurement, mais aussi extérieurement par son harmonie avec les autres vers, surtout dans certaines versifications, comme la nôtre qui n'existe pas normalement sans la rime. Or, cette constitution extérieure se fait de différentes manières : i° il s'agit d'abord de la rime elle-même ; a0 il s'agit de la parité [et [de'l'imparité du dessin rythmique ; 3° enfin dans le groupe de vers nécessaire pour la formation de la rime, il s'agit de savoir si ce groupe n'est pas abrégé d'une manière catalectique.

C'est le nombre pair ou impair des rimes que nous devons d'abord envisager.

Il suffit pour créer l'harmonie que la rime existe entre deux vers : au-dessous de ce minimum, il n'y aurait par définition pas de rime du tout. Il faut donc un couple, ou distique,pour qu'en français le vers ait son unité entière, tellement qu'exactement chez nous l'unité est plutôt le distique que le vers, surtout quand il s'agit d'un vers petit, et par conséquent sans césure, qui ne peut se soutenir seul. Cette union est binaire en nombre pair. D'ailleurs, les vers qui portent la rime peuvent être contigus (rime plate ou séparés par un autre vers (rime croisée . cette distinction n'importe pas ici. Dans le cas de lime croisée pourtant, il faut la réunion de quatre vers pour pouvoir donner à chacun de ces vers son existence extérieure et complète.

Mais le nombre de vers rimant ensemble peut être supérieur à deux; il peut être d'un multiple de deux, quatre par exemple, mais ce cas est assez rare, alors son caractère ne change pas ; mais il peut être de trois, alors son caractère est modifié; il en résulte une insistance particulière sur l'un des vers, une rupture d équilibre qui indique un mode mineur.

Nous verrons que dans la strophe cette constitution d'une triple rime est beaucoup plus caractéristique, mais elle l'est déjà ici.

Voici des exemples qui feront bien senlir la différence de la rime simple et de la rime répétée.

Page 1