B. — DU NOMBRE PAIR ET IMPAIR ET DE LA CATALEXE DANS L HÉMISTICHE
L'hémistiche, sauf pour la rime et la césure, doit être considérée comme un petit vers ; elle a sa constitution interne et externe ; dans les deux, la parité et l'imparité peuvent être observées.
Elles existent d'abord dans le nombre des syllabes.
Il n'y a d'hémistiche en français actuellement qu'à partir du vers de neuf syllabes (autrefois l'octosyllabe avait une césure).
Dans ce vers, si on le bicésure, chaque hémistiche a un nombre impair de parties, trois ; si on l'unicésure, un des hémistiches en a nécessairement un nombre impair, le premier dans la formule 5+4, le second dans celle 4 + 5. Cette constitution contribue à lui imprimer son caractère en mode mineur.
Le vers de dix syllabes a deux sortes de césures : i° celle classique, 6 + 4 et 4 + 6. dans ces deux formules chaque hémistiche contient un nombre pair de syllabes, cela est très important ; i° celle nouvelle 5 -f- 5 ; dans cette formule chaque hémistiche en contient un nombre impair. Aussi elle produit une impression tout-à-fait différente, non seulement celle du mouvement rapide, comme nous le verrons ailleurs, mais aussi un sentiment plus mélancolique, un rythme altéré, dont l'effet est puissant.
Mais ce qu'il importe de remarquer surtout ici, c'est que la parité de syllabes dans les deux premières formules explique pourquoi elles ont élé d'abord seules employées, quoique la division du décasyllabe en deux eut dû paraître plus naturelle C'est qu'il semblait nécessaire à l'harmonie non seulement que le vers eût un nombre pair de syllabes, mais aussi qu'il en fût de même de chaque hémistiche ; or, les deux formules 4 + 6 ou 6 — 4 satisfaisaient seules à cette condition, et celle 5 + 5, composée de deux nombres impairs, ne semblait pas naturelle. Ce n'est guères que dans notre siècle qu'on l'a employée couramment par amour de l'impair et de l'altération du rythme, tandis que la formule 4 + 6 devient rare.
Le vers de douze syllabes, qu'il soit unicésuré 6 + 6 ou bicésure 4 + 4 + 4, a dans chacun de ses hémistiches un nombre de syllabes pair, la différence entre le dimètre et le trimètre n'existe donc que par ailleurs.
Les vers de n, de i3, de i5 syllabes, qu'ils soient uni-césurésou bicésurés, contiennenttoujours, dans 1 un de leurs hémistiches au moins, un nombre de syllabes impair, et cela contribue et suffit à leur donner le caractère mineur qui leur est commun.
Cependant les césures peuvent donner l'imparité à un plus ou moins grand nombre de leurs membres. Par exemple, le vers de i5 syllabes bicésure donne 5 + 5+5, les trois hémistiches ont un nombre syllabique impair, unicésuré il donne 8 + 7 ou 7 + 8, un des hémistiches a un nombre de syllabes pair ; mais il suffit qu'un des hémistiches
ait un nombre de syllabes impair, pour que le caractère spécial soit imprimé.
Le vers de quatorze syllabes peut suivre les formules 7 -f- 7 ou 4 -f- 5 -f- 5 ou 6 + 8. Dans le premier cas. chaque hémistiche a un nombre impair de syllabes ; dans le second, les deux derniers hémistiches seulement; dans le troisième, le nombre syllabiqueest pair dans les deux hémistiches.
Le vers de 16 syllabes dans la formule 8 + 8 a deux hémistiches dans chacun desquels le nombre des syllabes est pair ; il en est autrement avec les formules 5 -f- 5 + 6 ou 6 -f- 5 -j- 5 .
Le vers de 18 syllabes se compose naturellement de trois parties de 6 syllabes ; le nombre des syllabes de chaque hémistiche y est pair.
Telle est la constitution interne de l'hémistiche ; mais elle a sa constitution externe, soit vis-à-vis de l'autre hémistiche, soit vis-à-vis de l'hémistiche correspondant du vers suivant.
Vis-à-vis de l'autre hémistiche, son nombre de syllabes peut être catalectique ou hypercatalectique : c'est ce qui arrive toutes les fois que le nombre de syllabes n'est pas égal dans les deux. Par exemple, dans le vers de 9 syllabes, si la division est 3 + 3 -j- 3, il y a égalité respective des hémistiches, et aucun n'est catalectique relativement à l'autre. Mais il en est autrement dans les formules 5 + 4 et 4+5. Dans la première, le second hémistiche est catalectique du premier; on l'attend de 5 syllabes et on n'y trouve que 4.
Voici un exemple pour juger de l'impression :
Adieu, bon cheval!... Dieu de clémence. Qui vois, entends tout - crime et vertu, Aura-t-il crevé — sans récompense?
Dans l'éternité — que lui veux-tu ?
L'oreille attend certainement dans le second hémistiche le même nombre de syllabes que dans le premier, tellement que, pour égaliser les deux, elle le prononce plus lentement et s arrête plus longuement à la fin.
Dans le cas inverse :
Pas un rayon — ne chauffe ou n'éclaire. Le Joyer meurt — dans l'humidité, La nuit sans lune — et sans la polaire Est deuxjois nuit — nuit d'éternité.
Dans le second hémistiche on se hâte davantage à la suite de l'entraînement du premier, pour que le second s'égalise.
Ce qu'il faut remarquer, c'est que par l'inégalité des deux hémistiches il résulte dans le vers, à l'intérieur, un changement de mouvement, un mouvement varié, au lieu d'un mouvement uniforme. Dans la formule 4 -f- 5 le mouvement s'accélère ; dans celle 5 -f- 4, il se ralentit.
Dans le vers de io syllabes, il y a aussi une inégalité entre les deux hémistiches, au profit du premier ou du second, suivant la formule 6 -f- 4 ou celle 4 -f- 6 ; au contraire, dans la formule 5 -j- 5, ils sont tous les deux égaux.
Dans le vers de 12 syllabes, l'égalité existe en tous les cas, soit dans le dimètre, soit dans le trimètre ; mais dans le dimètre, l'égalité n'existe plus entre les sous-hémistiches. On peut avoir, ainsi que le remarque très bien Becq de Fouquières (a-j-4) -f- (4+a) ou (4-f-a) -f- (4-f a) ou (5 + i) + [i + 5), etc. lien résulte alors que le mouvement intérieur est varié.
Quant aux vers supérieurs, nous ne voulons pas nous répéter, il suffit de se reporter à ce que nous venons de dire tout à l'heure sur les diverses coupures de ce vers pour constater que suivant ces coupures, tantôt il y a égalité entre les hémistiches, par exemple 5 -j- 5 -j- 5 dans le vers de i5 syllabes, tantôt inégalité. Cette inégalité constitue une véritable catalexe, une altération du rythme qui veut, autant que possible, l'égalité syllabique entre les hémistiches, comme entre les vers. Cela est si vrai que lorsque le vers de neuf syllabes a commencé à devenir en usage, on n'a point songé à la coupe 4 -f- 5, ni à celle 5 -f- 4, mais tout de suite 3 — j— 3 — J— 3, qui procurait l'égalité entre hémistiches.
Enfin il faut comparer l'hémistiche d'un vers à celui qui lui correspond dans le vers suivant. Mais alors, s'il s'agit du dernier hémistiche, ce cas se confond avec la comparaison entre vers, et la catalexe de l'un des deux ; il en est de même s'il s'agit des deux hémistiches à la fois d'un vers comparés aux deux hémistiches de l'autre. Quant au premier, il n'est jamais seul catalectique.